La digue dorée/07

Éditions Édouard Garand (30p. 22-24).

IV


L’automobile fila rue Notre-Dame à une vitesse vertigineuse. Tous les passants tournaient la tête pour la regarder fuir. Le chauffeur ralentit en arrivant à la rue Bleury pour s’éviter une semonce de l’agent de trafic qui stationnait là. Il dut continuer sa marche moins vite, parce qu’un antre agent était posté à l’intersection de la rue Sainte-Catherine et du Boulevard Saint-Laurent.

Enfin, la machine tourna sur la rue Cadieux et s’arrêta en face de la résidence portant le numéro 32g.

Elzébert Mouton sauta le premier de la voiture, et Paul Durand le suivit. Durand allait frapper à la porte, quand Elzébert l’en empêcha.

— Ne va pas faire cela, dit-il, nous allons ainsi gâter la sauce.

— Mais que faire ?

— Nous trouverons bien un moyen.

Elzébert réfléchit pendant quelques instants.

Puis :

— Nous allons nous éloigner paisiblement en taxi. Nous n’aurions pas dû arrêter juste en face de cette maison. C’est là un mauvais pas.

Ils remontèrent dans l’automobile qui repartit. Quelques maisons plus loin Elzébert fit de nouveau stopper la voiture.

— Vous, madame, dit-il, vous allez demeurer assise dans l’auto. Attendez jusqu’à ce que nous revenions. Ce ne sera pas long, je l’espère.

Les deux compagnons partirent alors.

Ils pénétrèrent dans la cour par une ruelle sale et boueuse.

— J’ai bien compté les maisons, dit Elzébert, Il nous faut traverser quatre cours avant d’arriver à celle du numéro 32g.

Ils traversèrent ces quatre cours sans encombre. Heureusement, personne ne les remarqua. Et ils arrivèrent à la cour qu’Elzébert était sûr d’être celle du No. 32g.

— Et maintenant, pénétrons dans la maison !

— Mais comment ?

— Suis-moi, tu vas voir que c’est très facile, Mais auparavant, nous avons une petite opération à faire. Bon, il y a plusieurs cordes à linge ici ; elles feront notre affaire.

Il sortit son canif, l’ouvrit et coupa trois cordes à linge qu’il roula. Il en mit deux dans ses poches et donna la troisième à Paul.

— Que veux-tu que je fasse de ceci ? questionna Paul.

— Fourre-la dans ta poche comme moi, idiot !

— Mais pourquoi faire ?

— Tu verras, tu verras !

— Tiens, moi, j’ai une peur bleue.

— Peuh ! vieille dévote qui craint les rats d’églises !

Elzébert frappa à la porte de la cuisine.

Pendant trois secondes environ il n’entendit aucun bruit. Puis des sons de pas se firent entendre. Ils se dirigèrent vers la porte.

— Tiens-toi bien, Paul, nous allons rire !

Un homme apparut dans l’entre-bâillement de la porte.

— Que voulez-vous ? demanda-t-il d’une voix rude.

— Avez-vous besoin de bonnes bananes, d’ananas, de pommes de terre ? dit Elzébert.

— Non, merci !

Et il referma la porte.

Elzébert frappa de nouveau immédiatement.

— Allons, qu’y a-t-il encore ? questionna-t-il fâché.

— Sortez, l’ami, nous avons affaire à vous.

— Voulez-vous rire de moi, dites donc !

— Non, non, sortez, c’est très sérieux.

À ce moment Elzébert sortit un mouchoir, et l’individu sortit. Il n’était pas sitôt dehors qu’Elzébert lui asséna un formidable coup de poing sur la mâchoire, l’homme tomba dans les bras de Durand comme une pâte molle, sans connaissance.

— Bien. Ligotons-le maintenant.

— Tu parles d’une façon de pénétrer dans une maison ! s’exclama Paul. Nous allons nous faire arrêter, c’est sûr. Si tu t’étais trompé de maison.

— Non, non, je ne me suis pas trompé, j’en suis absolument sûr. Ligote-moi ce voyou maintenant avec ta corde à linge, et applique-lui un bon bâillon sur la bouche pour l’empêcher de crier.

Sitôt dit, sitôt fait.

La porte était ouverte. Les deux compagnons entrèrent dans la maison avec de grandes mesures de prudence.

Ils marchèrent alors dans un grand corridor obscur.

Soudain ils entendirent un long gémissement qui semblait venir du deuxième étage.

— Chut ! fit doucement Elzébert.

À ce moment, une personne quelconque commençait à descendre l’escalier près duquel les deux compagnons se trouvaient.

Mouton se cacha du mieux qu’il put dans un coin et attendit.

C’était un homme qui descendait.

Il paraissait être athlète, bâti qu’il était comme un géant.

Au moment où il mettait le pied sur la dernière marche de l’escalier, Elzébert lui appliqua sa main en bâillon sur la bouche et lui asséna un formidable coup de poing dans la poitrine. Pris par surprise, l’homme ne put se défendre. Il avait déjà perdu connaissance par la force du choc.

Mouton était en effet un athlète peu ordinaire.

Ils ficelèrent l’inconnu comme le premier, et Mouton lui appliqua un mouchoir sur la bouche, le jetant ensuite dans un garde-robe.

Les deux compagnons montèrent alors au second étage. Une seconde plainte se fit entendre. Cette fois elle venait sûrement de la chambre en face de laquelle ils se trouvaient.

— Maintenant, il s’agit de jouer le tout pour le tout, dit Elzébert.

— C’est drôle, je n’ai plus peur, dit Paul.

— Tant mieux.

Et il frappa doucement à la porte après avoir constaté que celle-ci était fermée à clef.

Ils entendirent les pas de quelqu’un qui venait ouvrir. La porte n’était pas encore entre-bâillée que Mouton avait sorti son revolver. Puis il poussa la porte du pied et entra dans la pièce.

— Pas un mot, vieille vipère, ou je tire ! Je te tue comme une chienne, dit-il, à la vieille femme ratatinée qui était venue lui ouvrir la porte.

La femme obéit et resta muette, mais dans ses yeux on pouvait voir une lueur de colère féroce.

Les deux compagnons examinèrent la pièce. Leur vue alla d’abord au lit sur lequel était couchée une fille qui gémissait. Ils s’approchèrent du lit et reconnurent immédiatement Jeannette Chevrier qui était ligotée des pieds au cou.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! dit-elle en les voyant. Mes amis, mes bons amis, êtes-vous venus me délivrer ? J’ai tant de peine, tant de troubles, tant de misères, je crois que je vais mourir. Emmenez-moi pour l’amour du Ciel !

— Oui, oui, mademoiselle, dit Elzébert, nous allons vous emmener tout de suite.

La vieille fit un mouvement. Mouton lui appliqua le canon de son revolver sur la tempe.

Pendant ce temps, Paul Durand avait sorti son couteau de poche et coupait les liens de Jeannette Chevrier. Il aida à la jeune fille à se lever.

— Et quant à toi, la vieille, dit Elzébert sur un ton menaçant, on va se revoir avant longtemps, tiens-toi le pour dit, hein ! Et quant à vous, mademoiselle Jeannette, suivez-nous et n’ayez plus peur.

— J’ai peine à marcher ! gémit douloureusement la jeune fille.

— Nous allons vous supporter.

L’instant d’après la jeune fille et ses deux sauveteurs descendaient l’escalier, suivis par la vieille femme qui grommelait sourdement.

Au bas de l’escalier, nos amis saisirent un bruit quelconque dans une pièce voisine du vestibule, comme si un homme survenait rapidement.

Elzébert et Durand, supportant Jeannette, marchèrent précipitamment vers la porte. Mais ils trouvèrent celle-ci fermée à clef.

Terrible, Elzébert se tourna vers la vieille femme qui les considérait avec un sourire ambigu à ses lèvres parcheminées.

— Vieille, ordonna Elzébert, ouvre cette porte, et vite si tu ne veux pas aller voir satan, ton époux !

À nouveau il braqua son revolver sur la femme.

Croyant que ce terrible inconnu allait tenir parole, et pas tout à fait disposée peut-être à aller rejoindre son « ténébreux époux », elle courut à la porte, tira une clef dissimulée sous son tablier et ouvrit l’huis.

Il était temps : un rude et terrible gaillard venait d’apparaître dans une porte voisine, et cet homme avait proféré un juron retentissant.

Jeannette n’eut que le temps de lui décocher un rapide regard… déjà Durand et Elzébert l’entraînaient vers la rue et le taxi plus loin.

Or, si Elzébert et Paul avaient pu suivre le regard de Jeannette, ils auraient vu le gaillard et n’auraient pas manqué d’être fort surpris de reconnaître l’individu que, la veille au soir, ils avaient remarqué en cette taverne de la rue Notre-Dame.

Quant à Jeannette, elle ne put contenir un cri de joie en trouvant dans l’auto sa tante. Elle se jeta dans ses bras en pleurant de joie.

— Pauvre petite, disait Mme Chénier, tu as bien souffert, hein ? Mais nous allons bien te soigner, tu verras. Mon Dieu ! quelle affreuse histoire !

À voir ce tendre tableau, Elzébert, qui avait le cœur dans les yeux, avait des larmes sur ses paupières.

— Vite ! vite ! dit-il, partons d’ici au plus tôt ! Marchez, chauffeur !

L’automobile se mit en mouvement.

— Mon Dieu ! que je suis heureuse ! s’écria Jeannette en embrassant sa tante. Savez-vous ce que j’ai vu, ou mieux qui j’ai cru voir tout à l’heure, comme nous sortions de cette maison.

— Qui donc ?

— Un homme qui cherchait à dissimuler sa présence, mais un homme qui ressemble étrangement à mon fiancé chéri, Germain Lafond.

— Germain Lafond ! fit Elzébert en tressaillant.

— Oui, j’aurais juré que c’est lui, si je n’avais pas su qu’il est mort.

Elzébert fut pris par un mystérieux étourdissement.

— Ce que je pensais, serait-il vrai ? marmotta-t-il.

Puis il questionna :

— Cet homme que vous avez vu, comment était-il vêtu ?

— Il était habillé comme un lumberjack : bottes bâtardes, culottes bouffantes kaki, blouse bleu marine et feutre mou sale et de couleur indécise. Mon Dieu !

— Quoi encore ?

— Mais l’homme que j’ai rencontré à Québec et qui m’a dit d’espérer était aussi vêtu de bottes bâtardes et de culottes bouffantes kaki, et il portait une blouse bleue marine et un feutre mou.

Mais Paul Durand hocha la tête.

— Mademoiselle, dit-il, vous êtes énervée des événements terribles qui viennent d’arriver. C’est peut-être une illusion d’optique, tout simplement.

— Non, non… j’ai vu cet homme, j’en suis sûre, dit-elle.

— Qui sait ? fit Elzébert Mouton. Des événements bien extraordinaires sont arrivés depuis quelques jours… Moi, je crois mademoiselle…

Une sombre et lourde impression d’effroi parut se produire sur l’esprit de ces personnages, et le silence s’établit.

FIN DE LA SECONDE PARTIE.