La digue dorée/09

Éditions Édouard Garand (30p. 27-31).

II


Longtemps Elzébert demeura désemparé. Sa première désespérance fut la pensée de se trouver seul enfoncé dans un inextricable mystère. Tout à l’heure, ce mystère lui avait semblé assez profond déjà pour qu’il pût douter de le sonder avec succès ; à présent, le même mystère s’amplifiait à l’infini, il se creusait d’une façon effarante : son ami, son bon ami, Paul Durand, était jeté dans les fers pour avoir assassiné Germain Lafond !

N’était-ce pas assez pour écraser un mont sur ses assises ?

Elzébert, d’un poing durement crispé, frappa son front livide, il frappa deux fois, trois fois, comme s’il eût voulu ébranler quelques solides et sombres parois qui empêchaient la clarté de pénétrer dans son entendement. Car une nuit d’encre enveloppait son cerveau. Mais ce geste eut l’heureux effet de dissiper les ténèbres ; et Elzébert se dressa tout à coup avec un rayon de triomphe dans l’éclat de ses yeux.

— Le mystère !… murmura-t-il avec un sourire convaincu.

Disons-le franchement, Elzébert, à cette minute même, avait cette expression triomphale que dut avoir Archimède trouvant enfin la solution de ses âpres problèmes.

— Le mystère ! répéta-t-il. Mais il n’y a plus de mystère… l’assassin de Lafond est trouvé !

Quoi ! Elzébert devenait-il fou ?

Pas du tout ! Il tenait l’enivrante solution ! Enfin, il perçait les ténèbres, ou, mieux peut-être, ces ténèbres venaient de se dissiper, mais non comme la nuit se dissipe doucement aux lueurs tendres d’une aurore, mais comme sous un coup de soleil éclatant et subit. Oui… Germain Lafond avait été assassiné par Paul Durand !

Et comme c’était simple !

— Mais comment, diable, n’ai-je pas pensé à cela plus tôt ? se demandait Elzébert. L’envie le prenait de se retaper le front. Oui, comment n’ai-je pas deviné le jeu de ce sournois ? Je vois bien à cette heure où se trouvait le chiendent. Oui, mais encore qui aurait pensé ça ? Pourtant, si je me rappelle bien, j’ai eu quelques soupçons. Paul me paraissait trop riche tout d’un coup, et l’argent devenait trop léger au bout de ses doigts ! Car il est plus riche que moi, bien plus riche ; et, pourtant, il ne devrait pas l’être, attendu que nous avons réalisé de pareils et d’égaux bénéfices. Ai-je été bête ? Si je m’étais seulement dit qu’il a pu, à notre insu, nous suivre Lafond et moi à Golden Creek, et, là, pan ! Il avait de suite un alibi. Puis, à toute éreinte il gagnait l’Abitibi, s’assurant la propriété, de quelque louche façon, de la mine d’or de Lafond, et le tour était joué. Moi et les autres n’y pouvions voir que poussière. Il n’y a pas de doute que Paul a dû brocanter la mine d’or de Lafond avec quelque gros prospecteur tout cousu d’argent. Voilà donc l’énigme ! Et alors ?… Mais ce n’est pas tout ! Ce Paul, est-il un peu trucard ! N’a-t-il pas eu, comme moi, connaissance des amours de Lafond et de Jeannette Chevrier ? Ah ! ah ! ricana Elzébert, voici où je mets encore le nez dans la bonne sauce ! Oui, mon Paul s’était tout bonnement épris d’amour pour la belle, la suave, l’angélique Jeannette, par conséquent il est devenu très jaloux, jaloux noir de Lafond. « Si, s’est-il dit, je tuais Lafond, puis si je lui volais sa mine d’or, est-ce que je ne pourrais pas, ensuite, lui prendre cet ange de la rue Migonne à Montréal ?… On sait bien, rien de plus facile ! Me voilà donc avec une fortune considérable et une jeune et jolie femme, et je n’ai plus qu’à me laisser vivre le reste de mes jours en roucoulant comme un pigeon sous l’aile tiède de sa colombe ! Ça y est !… »

Elzébert s’interrompit un moment, pour ajouter en fronçant le sourcil :

— Oui, ça y est, le malheureux ; mais ça y sera bien davantage, quand le bourreau lui passera une corde au cou ! B-r-o-u-mmm !… Aussi bien, j’aime mieux être dans ma peau que dans la sienne ! Enfin ! que le bon Dieu ait pitié de son âme ! Dame ! je ne peux toujours pas pleurer, et puis ça n’arrêtera pas le monde d’aller son chemin !

Elzébert alla vers une table sur laquelle étaient disposés en désordre des flacons et des verres. Il se versa largement à boire d’un certain Scotch Wiskey.

— C’est égal ! reprit-il en grimaçant sous l’âcreté de l’alcool, me voilà bien planté !… Qu’est-ce que je vois faire ?

Soudain, une vive rougeur empourpra son visage sur lequel l’émoi de l’instant d’avant disposé un voile mat, et il sourit largement… très largement.

— Ce que c’est que d’être bête, des fois ! Je ne suis pas riche riche, mais tout de même j’ai de quoi dans mes bottes, et il me reste encore de l’œil et du nerf, c’est-à-dire assez de sang pour remplir mes bottes si elles venaient à perdre leur lest. Alors, qu’est-ce que j’ai bien à faire ? C’est simple, c’est même très simple : je ne suis pas un cadavre, et, si je ne me trompe, je connais certaine jeune fille, d’une beauté admirable, d’une douceur angélique, qui, aujourd’hui, pleure sur un fiancé lâchement assassiné. Oui, si j’allais à cette pauvre petite âme en peine, et si je lui disais…

Elzébert se tut. Il jeta un coup d’œil vers un grand miroir, puis s’en approcha rapidement. Il se contempla un moment, mais d’un œil mal rassuré.

— Je ne suis pas laid après tout, sans être tout aussi beau que le bel Apollon, dont m’a parlé souvent Paul qui est instruit, ni aussi beau que le jeune Pâris qui s’empara, pour embêter sa femme, de la ravissante Hélène. Mais, une chose sûre, je suis encore jeune et vigoureux. Ce que je vais faire ?… Je vais m’astiquer de mon mieux. Puis, comme j’ai une bonne entrée, je vais aller rendre visite à l’exquise Jeannette. Ne faut-il pas que j’aille lui apprendre le terrible malheur qui m’arrive… l’arrestation de mon ami Paul ?

— Pauvre diable, quand même ! soupira-t-il après un silence.

Puis, méditatif, front plissé, un peu tremblant, Elzébert fit une toilette de prince galant, et, une heure plus tard, un taxi le conduisait sur la rue Saint-Denis.

Elzébert trouva Jeannette Chevrier avec sa tante qui, de son mieux, cherchait à remettre sa nièce de ses terreurs.

La vue d’Elzébert, rayonnant, fit courir sur ses joues pâlies des rougeurs si exquises qu’elles furent à l’âme craintive d’Elzébert un encouragement et un espoir sans limite.

— Mademoiselle, commença le jeune homme, mais d’une voix qui n’était pas tout aussi rassurée que sa physionomie, je vous fais mes excuses de me présenter sitôt, et à vous aussi, madame, j’ose implorer mon pardon… mais, voyez-vous, il est survenu une circonstance indépendante de ma volonté… une circonstance qui m’oblige — oh ! avec plaisir — à me présenter deux heures à peine après vous avoir quittées.

— Est-ce moi personnellement que vous désirez voir ? interrogea Jeannette en se levant avec vivacité.

— Oui, mademoiselle, si vous voulez bien m’accorder cet honneur.

Avec une aimable discrétion dont lui sut gré Elzébert, Mme Chénier se leva à son tour, poussa un fauteuil près du divan où se tenait Jeannette et dit avec le meilleur sourire :

— Veuillez vous asseoir, Monsieur Mouton, ma nièce aura grand plaisir en votre compagnie.

Elle assura Jeannette de son même sourire et se retira sans bruit.

— Bon ! fit Elzébert en lui-même, voilà au moins une femme intelligente ; ça ne me coûterait pas trop de l’avoir pour belle-mère.

Cependant, Jeannette venait de se rasseoir, joliment intriguée par la visite inattendue de cet homme qui, d’ailleurs, elle s’en souvenait, l’avait arrachée des mains de ses geôliers. Et comme Elzébert, tout à coup gêné, se grattait les oreilles pour chercher la seconde phrase, la jeune fille, souriant avec une belle candeur, murmura :

— Je suis bien contente, monsieur Elzébert, de vous revoir sitôt. Je sais que je vous dois peut-être mon existence ; car je m’imagine bien que ces bandits allaient me faire un mauvais parti, lorsque, grâce à Dieu ! vous êtes survenu si à point pour me sauver. Je ne saurais par de simples paroles vous exprimer convenablement toute ma gratitude ; aussi, puis-je vous demander de me dire comment je pourrais le mieux vous démontrer que je ne suis pas une ingrate ?

Ces paroles, douces, suaves, musicales, ramenèrent la confiance dans l’esprit confus du trappeur.

— Mademoiselle, répondit-il en tentant d’user du meilleur langage, je vous prie de ne pas exagérer la somme de gratitude que vous croyez me devoir. Certes, j’avoue que j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à vous être utile, plaisir qui me dédommage amplement ; mais je dois bien admettre aussi que mon amitié pour cet ami commun, qu’un malheur a enlevé si subitement à ceux qui l’aimaient, m’a été un fort stimulant. Je devais bien à sa mémoire de me rendre utile, le cas échéant, à sa fiancée qu’il adorait.

À cette évocation du disparu, Jeannette cacha sa figure dans son mouchoir.

Troublé une fois encore, Elzébert toussota, et poursuivit, la voix très tremblante d’émotion :

— Aussi, dois-je vous dire que je ne suis pas venu pour vous demander l’expression de votre reconnaissance à mon égard, ni pour vous demander ce que vous ne me devez pas, car, je le dis franchement, je suis largement payé à la seule pensée de vous savoir heureuse ; mais je suis venu pour vous informer que le mystère, qui nous enveloppait tous ce matin, est maintenant dissipé.

Jeannette leva vivement sa figure légèrement mouillée de larmes, et regarda curieusement son interlocuteur.

— Je vais bien vous surprendre, continua Elzébert, mais vous ne le serez certainement pas plus que je ne l’ai été… oui, le mystère qui entourait l’assassinat de notre cher ami Germain Lafond n’existe plus.

— Que voulez-vous dire ? s’écria la jeune fille, tout à coup joyeusement troublée par le secret espoir d’apprendre une nouvelle qu’elle souhaitait, c’est-à-dire que celui qu’elle croyait mort était vivant.

— Je veux dire, mademoiselle, que l’assassin a été trouvé et arrêté.

Or, le rayon de joie qui, une seconde, avait paru illuminer la jeune fille, se dispersa, et une ombre presque lourde envahit les traits pâles et tirés.

— Ô mon Dieu ! gémit la malheureuse enfant, quelle terrible nouvelle allez-vous m’apprendre encore, Monsieur Elzébert ?

Lui, faillit perdre tout à fait contenance : quoi ! il venait, lui semblait-il, instruire la jeune fille d’une bonne nouvelle, et elle s’effarouchait, elle prenait quasi l’épouvante !

— Pardon, répliqua-t-il d’une voix zézayante cette fois, la nouvelle n’est pas si affreuse, puisque, enfin, vous allez savoir votre fiancé dignement vengé.

— Hé ! monsieur, sanglota l’inconsolable Jeannette, cette vengeance ne me rend pas mon fiancé !…

Puis, moins âprement :

— Il a donc été réellement tué ? demanda-t-elle dans un soupir qui souleva une poitrine qu’Elzebert devinait admirable.

— Hélas ! soupira également le trappeur. Et si, mademoiselle, ajouta-t-il avec un sanglot fort bien imité dans la voix, vous avez conservé un secret espoir, j’ai bien le regret de vous affirmer que cet espoir est vain, car l’assassin est arrêté. Or, on n’arrête pas un homme pour rien !

— C’est vrai, avoua la jeune fille en relevant ses yeux magnifiques sur son visiteur. Mais cet assassin, qui peut-il être ? Serait-ce celui que j’ai un peu soupçonné ?

— Quoi ! fit Elzébert avec surprise, l’auriez-vous soupçonné aussi ? Quelle coïncidence de pensée !

— Hein ! fit Jeannette en bondissant ; je le connais donc cet assassin ? Et je l’ai donc soupçonné justement ?

— Dame ! fit Elzébert, puisque vous en savez autant que moi…

— Mais non, mais non, mais non, se récria violemment Jeannette, qui mourait de curiosité et de l’envie d’apprendre le nom de l’assassin, je vous demande qui est l’assassin ?

— Mon Dieu !… vous l’avez deviné… c’est Paul !

— Paul ! Paul !… fit la jeune fille en écarquillant les yeux sans comprendre.

— On sait bien, sourit Elzébert. Oh ! il y a du fin matois en lui, il appartient à une famille d’avocats. Et moi, c’est vrai que je ne suis pas bien bien perspicace, et je dois bien avouer qu’il a bien conduit son jeu. Mais, voyez-vous, on a beau être finaud, il y a toujours quelque chose qui craque et casse à la fin. Et puis, il y a le bon Dieu là-haut qui veille toujours et qui ne laisse pas traîner les méchants sacs. Ensuite, plus j’y pense, plus je m’assure qu’il ne l’aura pas volée cette corde…

— Une corde !… fit Jeannette de plus en plus médusée.

— Oui… la corde qui le pendra par le cou…

— Mais qui donc encore ? s’écria impatiemment la jeune fille en se penchant vers Elzébert.

Celui-ci sursauta.

— Hé ! je vous l’ai dit… Paul !

— Paul !… Paul !… Paul qui ?

— Ah ! mon Dieu ! éclata de rire Elzébert, moi qui pensais que vous me compreniez… Eh bien ! Paul, mon ami… Paul Durand donc… Paul, l’ami de votre fiancé défunt…

— P…aul ! Paul Durand… bégaya la jeune fille qui venait de s’effondrer sur son sofa.

Une lividité cadavérique couvrit en une seconde son visage, ses bras demi nus, ses mains. La tête renversée sur un coussin, le mouchoir sur les yeux, elle murmura comme en songe :

— Qui l’aurait dit !

Et, tout comme Elzébert, la jeune fille crut de suite à la culpabilité de Durand. Oui, ce devait être ce Durand, pensait-elle, qui, un jour, sous l’anonymat, lui avait adressé ce message étrange… « Mademoiselle, j’ai le regret de vous offrir toutes mes sympathies à l’occasion de la mort de Germain Lafond… »

— Oui, qui l’aurait dit !…

Un lourd et pénible silence s’était fait.

Elzébert dévorait, de son regard aigu de chasseur, cette beauté fraîche doucement parfumée, cette fleur légèrement pâlie, cet ange de candeur et de vertu qu’il n’eut touché que du bout des doigts. Elle, bouleversée par cette nouvelle, alors qu’elle était encore si peu remise de son aventure de la veille, pensait, méditait, faisait des rapprochements, tout en mordant son mouchoir de dentelle, afin d’empêcher de nouvelles larmes qui terniraient l’azur de ses yeux, ou pour comprimer un nouveau sanglot qui déformerait l’harmonie de sa bouche. Car elle devinait, fixé sur elle, un regard admirateur, un regard au fond duquel brûlaient des effluves de passion et d’amour. Et Jeannette, avec son intuition de jeune et jolie fille, s’imaginait bien que ce jeune homme, par sympathie d’abord, par amour ensuite, venait vers elle pour lui tendre une main amie dans ses infortunes. Car cet homme, assurément, devait l’aimer bien avant ce jour, depuis peut-être que Germain Lafond lui avait confié ses amours avec elle. Et alors, par magnanimité, pour ne pas trahir l’amitié, il n’avait jamais osé faire un aveu, respectant scrupuleusement le bien d’autrui. Ce garçon était donc un être généreux et loyal. Qui sait si ce n’était pas lui, cet Elzébert, qui lui avait envoyé, sous le pseudo de Henri Morin, ce beau chèque de $27,000 ?…

Jeannette, sous l’empire de ces pensées, leva un demi-regard très voilé sur son visiteur. Elle comprit qu’elle avait deviné justement, et elle sourit dans son mouchoir.

Mais aussi, par crainte d’être devinée à son tour, elle se remit à pleurer doucement, tout en balbutiant :

— Ô mon Dieu ! ô mon Dieu !… me voici bien seule et bien malheureuse !

Elzébert attendait-il une semblable expression de pensée ? Toujours est-il qu’il se leva vivement, et audacieusement vint s’asseoir tout près de la jeune fille en pleurs. Et, là, il se mit à lui parler longuement, mystérieusement. Il rougissait et pâlissait, tout comme elle pâlissait et rougissait tour à tour.

Lorsqu’il eut terminé son discours énigmatique, discours qui avait eu l’heure de faire souvent miroiter un beau sourire sur les lèvres qui reprenaient peu à peu leur incarnat, oui, elle, cette Jeannette, mit tout à coup sa main frêle et délicate dans la main robuste et calleuse qui vers elle se tendait depuis un moment avec amour…

— Oui, murmura-t-elle comme en un soupir, je serai à vous, Elzébert, à vous pour toujours, pour toujours, pour tou…