La Vie littéraire/5
La Vie littéraireCalmann-Lévy5e série (p. 286-291).

FORAIN[1]

M. Alphonse Daudet voudrait que l’album de Forain s’appelât « la Forêt de Paris », et il y a en effet, dans l’œuvre de ce dessinateur, des scènes de coupe-gorge mondain, galant, artiste, qui font frémir. M. Forain, bien supérieur à Gavarni par l’accent des figures et la sobriété presque farouche du dessin, a hérité du maître de 1840 le tour cruel de l’esprit, le don du rire amer et sec, enfin une sorte de comique terrible.

Il n’a pas, comme Willette, la fantaisie tendre, le cynisme rêveur et la moquerie douce. Aussi bien Willette vit-il dans le bleu de la nuit avec Pierrot, la lune et son chat. Il fuit ce monde mauvais. Forain, au contraire, se plaît dans la société parisienne ; il s’attache aux rois du jour, aux financiers ; il les suit au théâtre, au cercle, chez les filles, chez eux, et il est leur peintre. C’est dans ses albums que nos hommes d’argent vivront pour la postérité, avec leurs filles de théâtre et leurs filles de la rue. Il les représente, l’œil inquiet et la bouche insolente, gras, appesantis sur le bureau où ils ont remué les chiffres énormes sur le papier, bassement hautains, grossièrement avides de paraître et de jouir, et toujours soucieux.

Oh ! non, ils ne sont pas tranquilles. Ils savent trop bien que les affaires véreuses ont l’inconvénient de n’être pas sûres et qu’après avoir roulé autrui on peut être roulé soi-même. C’est ce qui advint à l’un d’eux. Forain nous le représente effondré sur sa table. Sa femme lui dit :

Tu savais pourtant bien que c’était une canaille !

Et il répond ingénument :

C’est vrai, mais je m’croyais d’force.

Forain est incomparable quand il exprime d’un trait brusque l’effronterie basse de l’homme d’argent, le faste brutal du parvenu. Voyez, par exemple, cette scène de la comédie parisienne :

Au club. Un jeune homme chic, la main sur sa cravate :

Oui… c’est une épingle assez rare, en lapis ; ç’a été trouvé dans les fouilles de…

Le baron X… l’interrompant :

Je sais, je sais, j’ai une cheminée comme ça !

Forain est un grand satirique quand il nous montre les gens du monde chez les filles, où ils sont trompés, bafoués et humiliés de toutes les manières.

L’un d’eux, accablé par la trahison de sa maîtresse, demande instamment :

Voyons, Nini, pourquoi me trompais-tu ?

Est-ce que je sais, moi !… C’était pour rester avec toi.

Parfois, la fille, qui ne se gêne point, fait des réflexions morales d’une profondeur inquiétante.

Exemple :

Monsieur chauve, correct. La belle petite étendue sur un canapé :

C’est tout de même rigolo que tu ne te soies jamais demandé ce que pouvait faire la mère de tes enfants, la femme que t’estimes, pendant que tu es chez moi, à me raser.

Et le monsieur devient songeur.

L’embarras de l’homme entre sa femme et sa maîtresse amuse beaucoup le dessinateur satirique.

Une fille est à sa toilette. Elle lit une lettre :

Y a qu’y m’dit qu’sa femme est trop souffrante pour m’emmener dîner ce soir, mais qu’y viendra dès que le docteur sera venu.

La bonne :

J’l’ai toujours dit à madame, c’est un homme qu’a du cœur !

Mais l’âge vient et le vice reste, et l’on est M. Labosse, tel que nous le montre Henri Lavedan dans le Vieux jeu. Aux Champs-Elysées, M. le comte, qui a toute l’apparence du vieux Labosse, fait mine, tremblant et chancelant, de suivre une cocotte. Mais, son valet de chambre, un pliant sous le bras :

Non, monsieur le comte, faut rentrer prendre votre bismuth.

Forain ne ménage pas non plus le petit bourgeois :

Monsieur, dans sa chambre avec la bonne. Il lit une lettre.

Y a, y a qu’il faut qu’tu r’montes au sixième. Ma femme revient demain avec les enfants.

Intérieur bourgeois. Mademoiselle boude, son père lui demande :

Qu’est-ce que tu as encore à faire la moue ?

C’est parce que tu m’as dit hier que je commençais à ressembler à maman.

Intérieur plus modeste encore :

Le père se fait la barbe. Sa fille lui dit à roreille :

Papa, si tu ne veux pas que je l’épouse… je dirai à maman où vous vous êtes connu !

Il y a des gens de toute espèce dans la galerie de Forain.

Une femme du monde entrée en coup de vent dans l’atelier d’un sculpteur qui modèle une tête de femme :

Tu sais, mon chéri, que, n’y tenant plus, j’ai tout dit à mon mari !…

Vous venez de faire un joli coup. Qu’est-ce qui va me payer votre buste ?

Et voici pour les femmes de théâtre. Une actrice devant le lit mortuaire où une vieille dame est étendue, avec une bougie allumée sur la table de nuit :

Pauvre mère… c’est maintenant qu’on va me voler !

M. Arsène Alexandre, qui dans son livre somptueux et savant, sur le rire et la caricature, a parlé de Forain en connaisseur, fait remarquer justement que, si cet artiste a quelque pitié, c’est aux humbles qu’il la garde. Forain n’accable pas ceux pour qui la vie est dure. On trouve dans ses albums un résumé de l’Assommoir, figuré en deux feuilles, où ne manque pas la bonhomie et une sorte de compassion.

Première feuille :

Un berceau, du linge séchant sur une ficelle. Coupeau fait risette au petit. Gervaise servant la soupe :

S’rais-tu assez chouette, si tu n’voulais plus boire !

Deuxième feuille :

Les mêmes. Coupeau, qui a monté l’escalier à grand’peine, s’abat contre la muraille. Gervaise, le gosse dans les bras :

T’es pas honteux d’être dans des états pareils, un mardi !

« Un mardi ! » Touchante indulgence de la pauvre femme, qui sait bien qu’un homme il faut que ça boive de temps en temps.

Je note, dans les scènes ouvrières, une page amusante sur la politique au cabaret. Le troquet lit le journal ; il a appris que le pape est pour la République. Mais Lantier, un Lantier de 1892, qu’on ne trompe pas facilement, répond :

Eul pape ? Je n’y couperai que quand j’y aurai entendu chanter la Marseillaise.

En somme, et il faut l’en louer grandement. Forain est terrible au vice et il respecte la misère. Ce qu’il saisit avec une adresse terrible, ce sont les barons de la finance interlope et les coulissiers véreux, c’est monsieur Cardinal, madame Cardinal et leurs filles, c’est le vieux Labosse, c’est le monde de l’argent et du plaisir.

M. Arsène Alexandre, dans le livre que j’ai déjà cité, compare Forain à Gavarni, comme nous l’avons fait tout de suite ici ; puis il marque les traits essentiels par lesquels ces deux artistes se séparent et se distinguent. « On sait, dit-il, que Gavarni faisait d’abord ses légendes, puis leur adaptait un dessin. Or, Forain, à qui nous demandions un jour comment il procédait, nous répondit : « Il m’arrive quelquefois de trouver la légende d’abord, mais le plus souvent je fais mon dessin, et je l’écoute. »

Il y a dans les albums de Forain tant d’observation, qu’on s’y sent en face d’une réalité forte. Ce dessinateur est portraitiste à sa manière, qui n’est point la petite manière. C’est Jules Janin qui a dit, je ne sais où : « Connaissez-vous bien des portraitistes sérieux qui ne soient pas caricaturistes par quelque côté ? »

29 janvier 1893.
  1. L’Art du rire et de la caricature, par Arsène Alexandre, gr. in-4o, figures. — La Comédie parisienne, par J.-L. Forain, 250 dessins, in-18, 1892. — Album de Forain, gr. in-4o.