La Vie et les Mœurs dans l’Allemagne d’aujourd’hui/01

La Vie et les Mœurs dans l’Allemagne d’aujourd’hui
Revue des Deux Mondes3e période, tome 104 (p. 375-398).
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LA
VIE ET LES MŒURS
DANS L'ALLEMAGNE D'AUJOURD'HUI

I.
PREMIÈRES IMPRESSIONS.

Il y avait une fois un Allemand nommé Michel. C’était un homme grand et robuste, avec des épaules carrées, des pieds énormes, une grosse tête ronde et bouffie. L’éducation ni l’expérience de la vie n’avaient pu alléger la lourdeur native de son allure, donner de la grâce à son maintien, rendre ses gestes plus souples et ses mouvemens plus alertes. Son esprit aussi était resté pesant, dénué de finesse, indifférent aux nuances. Mais c’était un esprit solide et résistant, tout occupé par la passion de la pure vérité. A la conquête de cette vérité, il marchait par les chemins les plus droits, poussant à fond le développement de ses idées sans souci de l’opinion d’autrui.

Son caractère était comme son esprit : ferme et libre. Le sentiment naturel de la justice s’en était à jamais emparé pour en interdire l’accès à toute intention mauvaise. Ni l’espoir de gros bénéfices, ni l’assurance de l’impunité, ni les pires exemples ne pouvaient le faire dévier de la route que lui traçait sa conscience.

Et cet homme, avec ses allures rudes, son esprit sévère et son caractère inflexible, avait un cœur simple, naïf, un cœur d’enfant ou de poète, largement ouvert à toutes les souffrances des hommes et des choses. Sa compassion était active, effective, toujours prête au dévoûment. Toutes les émotions humaines avaient en lui leur contre-coup : elles y faisaient couler un large flot de symboles et de mélodies, si bien que sa voix même, à l’origine dure et grossière, s’était peu à peu imprégnée d’un délicieux parfum poétique.

Il vivait une vie régulière et tranquille, parfaitement remplie de joies innocentes. Le soir, après s’être patiemment acquitté de sa tâche quotidienne, il rentrait dans sa maison. Il embrassait avec une tendresse mêlée de respect sa jeune femme Marguerite, blonde comme lui, mais toute frêle et délicate. Puis, quand il avait mangé et bu copieusement, et donné cours en toute façon à sa grosse gaîté, le sentiment de la souffrance humaine s’emparait à nouveau de son âme. Une langueur l’envahissait, vague d’abord, sans cesse plus précise. Et il chantait. Il improvisait un lied lent et mélancolique, s’apitoyant sur la douleur d’un amant délaissé, ou bien il entonnait une de ces légendes aux rythmes variés, où les elfes et les nixes dansent avec les follets sous le clair de lune.

Que l’on ne croie pas au moins que ce Michel est un être d’exception : au dire des Allemands, il est le type parfait de la nation allemande tout entière. Der Deutsche Michel, c’est l’équivalent, dans son pays, de ce qu’est en France Jacques Bonhomme, en Angleterre John Bull. Au temps où le prince de Bismarck faisait encore quelque bruit dans le monde, l’Europe l’appelait le chancelier de fer; mais, pour les Allemands, il restait le Grand Michel, l’expression la plus haute du caractère national. Qu’on ne nous accuse pas non plus d’avoir idéalisé le tableau. C’est un des exercices favoris de la critique et de la philosophie allemandes de se demander « ce que c’est que d’être Allemand? » et tous ont répondu à cette question en donnant, tel à peu de chose près que nous l’avons donné, le portrait de Michel. Chacun s’est contenté seulement d’ajouter au portrait un détail à son goût. Pour le publiciste libéral Johannes Scherr, l’Allemand véritable est un Michel libéral ; pour Wagner, c’est un Michel wagnérien ; pour l’auteur anonyme d’un livre récent, Rembrandt als Erzieher, philosophe idéaliste et politicien prussophobe, l’Allemand véritable est un Michel antipositiviste et antiprussien. Mais, sur le fond du caractère, tous sont d’accord. Tous développent la phrase célèbre de Tacite, définissant la nation allemande : propriam et sinceram et tantum sui similem gentem; tous la traduisent par cette phrase non moins célèbre du grand Fichte : « Avoir du caractère et être allemand sont deux termes synonymes. » Voici, par exemple, comment l’auteur de Rembrandt als Erzieher résume le caractère de ses compatriotes : « Musique et honneur, sauvagerie et douce piété, ingénuité d’enfant et amour de l’indépendance, individualisme et idéalisme, tels sont les traits essentiels de la nature allemande. «  Les Français impartiaux qui nous ont parlé de l’Allemagne ont mis dans leur jugement plus de réserve et moins d’enthousiasme. Ce qu’ils ont dit pourtant confirmait sur plus d’un point l’opinion des écrivains allemands. Déjà Voltaire, après s’être amusé de la grossièreté d’allure des Allemands, de leur gloutonnerie et de la facilité de leurs mœurs, reconnaissait qu’en aucun autre pays la vertu et la probité populaires ne s’étaient conservées aussi pures. Pour Mme de Staël, « les Allemands ont en général de la sincérité et de la fidélité, ils ne manquent presque jamais à leur parole et la tromperie leur est étrangère... » — Ailleurs : «La nation allemande, nous dit-elle, a l’incapacité de cette souplesse hardie qui fait plier toutes les vérités pour tous les intérêts ; ses défauts, comme ses qualités, la condamnent à l’honorable nécessité de la justice. » — C’est elle encore qui nous fournit ce trait typique : — « La bonne foi des Allemands est telle qu’à Leipzig un propriétaire ayant mis sur un pommier qu’il avait planté au bord de la promenade publique un écriteau pour demander qu’on ne lui en prît point les fruits, on ne lui en vola pas un seul pendant dix ans. J’ai vu ce pommier avec un sentiment de respect : il eût été l’arbre des Hespérides qu’on n’eût pas plus touché à son or qu’à ses fleurs. »

Henri Heine, Prussien libéré, qui parle des Allemands aux Français et qui fait voir à tout moment la honte et le regret qu’il ressent d’être né en Allemagne, lui-même rend hommage à la loyauté du caractère germanique. Il a beau mépriser la sottise des Allemands, qui seule, d’après lui, les fait rester vertueux, jamais il ne manque à reconnaître la réalité et même la commodité pratique de cette vertu dont il rit. Il définit les Allemands des chênes sentimentaux; mais, pour prouver que sa définition n’a rien d’injurieux, il exalte en Luther le plus Allemand des Allemands c’est-à-dire « le mélange d’un rêveur mystique et d’un homme d’action. » Jamais il n’omet non plus de signaler la source de rêve et de poésie qui jaillit spontanément de toute âme allemande. Son livre de l’Allemagne est en somme, et peut-être à son insu, une glorification de la poésie nationale germanique opposée à la précise et prosaïque poésie de nos races gallo-romaines.

Avec quelle tendresse Michelet, dans son Histoire de la réforme, nous a entretenus de l’Allemagne! Combien de fois M. Renan nous a vanté le génie des races germaniques, leur attachement au devoir, la liberté hardie de leur pensée, leur force et leur douceur! En face du juif alsacien Nucingen, Balzac nous présentait le modèle de l’Allemand, Schmucke, l’ami de Pons, qui passe au travers de la comédie humaine les bras croisés sur la poitrine et les yeux levés au ciel. En face des Parisiens et pour mieux démontrer le néant de leurs agitations, M. Taine, lui aussi, nous a présenté le modèle de l’Allemand : il nous a fait voir, dans le dernier chapitre de Graindorge, une façon de saint, un sublime résigné partageant sa vie entre la science et la musique.

C’est à l’école de ces maîtres que j’avais appris à juger l’Allemagne. Le type idéal qu’ils m’offraient me séduisait davantage que le type, manifestement enlaidi à plaisir, que me présentaient par ailleurs des écrivains d’une autorité fort suspecte ; et, malgré tout, j’avais gardé l’habitude de le croire plus réel. Au surplus, c’était un sujet où j’aurais été en peine de m’expliquer. J’étais allé souvent en Allemagne, j’y avais même longtemps vécu, je n’étais pas entièrement sûr de n’y avoir rencontré que Michel, mais la vérité est que je n’y avais jamais rencontré personne.

On sait l’histoire charmante des willies : ce sont de jeunes fiancées mortes avant leur mariage ; chaque nuit elles dansent au bord des routes, et tout homme qui passe près d’elles est tenu de se mêler à leur ronde jusqu’au lever du soleil. L’Allemagne est ainsi une vaste plaine nocturne où dansent des willies; les choses mortes, les monumens, les peintures, les chansons et les légendes d’autrefois y gardent un pouvoir de séduction plus captivant et plus tenace qu’en aucun autre pays. Et ainsi je n’avais point cessé d’y vivre avec les morts ; avec les architectes des églises romanes du Rhin et ceux des fontaines gothiques de la Souabe, avec les vieux peintres et les vieux sculpteurs, avec les musiciens, avec les poètes du moyen âge et leurs dignes continuateurs romantiques. Ces saintes gens me parlaient de leur pays avec bien plus de charme et de douceur que Mme de Staël, mais au fond ils m’en disaient, à peu de chose près, ce qu’elle m’en avait dit. La probité et la gaucherie, l’ingénuité et la lourdeur, la tendresse et la brutalité, la vigueur logique et un peu de niaiserie, la faiblesse des sensations et la force des émotions m’apparaissaient de plus en plus comme les traits distinctifs de la nature allemande. Je voyais bien autour de moi, dans les rues, des Allemands d’aujourd’hui; sous leurs ridicules, dont je m’amusais, je devinais avec attendrissement les mêmes qualités que j’aimais chez leurs ancêtres. Mais je dois ajouter que tous me faisaient plus ou moins l’impression d’être des gardiens de musées et que je leur savais gré surtout de tenir en si bel ordre les précieuses collections de monumens et de souvenirs confiés à leur soin.

Je me suis bien aperçu de mon ignorance le jour où j’ai voulu me faire une idée d’ensemble des mœurs et des caractères de l’Allemagne contemporaine. Je connaissais parfaitement les mœurs et le caractère de Rübezahl, le malin génie des montagnes, de Gœtz de Berlichingen, le chevalier au poing de fer, du vieux pêcheur qui avait perdu sa fille Berthalda, et recueilli à son foyer Ondine, la blonde enfant sans âme, de maître Martin le tonnelier de Nuremberg et de son ami le maître cordonnier Hans Sachs, de l’organiste saxon Jean-Sébastien Bach, du philosophe Fichte et du poète Novalis ; mais de quelle façon les Allemands d’aujourd’hui comprennent la vie, ce qui les amuse et ce qui leur déplaît, ce qu’ils ressentent et ce qu’ils font, j’en avais une notion toute de fantaisie, à peu près la notion que doit en avoir dans son Kyffhaüser l’empereur Barberousse, qui attend là depuis des siècles qu’on ait fini de ferrer ses chevaux.


I.

Il me fallait maintenant retourner en Allemagne, mais y arriver en plein jour, quand s’agitent les vivans, et non plus comme autrefois à l’heure du clair de lune, lorsque dansent au son du cor enchanté les mortes willies. Je dus faire table rase de mes imaginations, ou plutôt les suspendre, proprement enveloppées, dans un coin de ma pensée, avec l’espoir d’être bientôt autorisé à les y reprendre. Et je partis, résolu à observer de mon mieux, sans préjugé d’aucune sorte, les caractères, la vie et les mœurs de l’Allemagne d’aujourd’hui.

Un soir de juillet je pris à la gare du Nord un billet pour Cologne. Dans le compartiment où je m’installai, il y avait déjà deux voyageurs : la fumée de leurs cigares m’empêcha d’abord de distinguer leurs figures. Je vis tout de suite en revanche la masse énorme de paquets dont ils avaient encombré les banquettes : des valises, des boîtes à chapeaux, des sacs de toutes les formes. J’eus grand’peine à me trouver un coin parmi ces bagages, et mes deux compagnons mirent assez de mauvaise grâce à m’y aider; mais, dès que je fus assis, je les vis qui, tous deux, braquaient sur moi de bons regards affectueux, exprimant le plaisir qu’ils éprouvaient à faire la route en ma société. Je pus les regarder à mon aise. Tous deux étaient vêtus de redingotes, et portaient de lourdes chaînes de montre en or, avec une infinité de breloques. La ressemblance, d’ailleurs, s’arrêtait là. L’un était un gros homme massif, avec une face ronde et réjouie, des yeux brillans sous des lunettes à branches dorées, des cheveux châtain plantés au haut du front et rejetés en arrière, et une large barbe blonde, coupée en ligne droite. Le second voyageur avait, au contraire, la mine assez chétive. Son visage osseux, au nez pointu, s’encadrait d’une petite barbe rousse peu fournie ; et son front bas et bombé était à demi couvert par d’épais cheveux d’un blond incolore. En guise de manteau de voyage, il avait pris avec lui deux couvertures; l’une d’elles, jetée sur ses épaules par-dessus sa redingote, achevait de lui donner une apparence de malade.

Je compris bientôt cependant qu’il se portait le mieux du monde, ainsi que son compagnon : car le train était à peine en route, que tous deux poussaient à fond une connaissance engagée tout à l’heure sur le marchepied du wagon, parlant assez haut pour me forcer à les entendre. Ils se présentaient l’un à l’autre. « Mon nom, disait le maigriot, est Musikdirektor L. de Hambourg. — Mon nom est Weinhändler C. de Dresde, » répondait son nouvel ami. Un quart d’heure après, ils n’avaient plus rien de secret l’un pour l’autre. Ils étaient venus tous les deux à Paris pour voir la Riesenstadt, la ville géante. Ils s’en retournaient dans leurs pays, où les attendaient leurs femmes et leurs filles. Chacun avait acheté quelque chose pour les siens : ils n’eurent point de repos qu’ils ne se fussent montré leurs emplettes. Ils bousculèrent de nouveau le monceau de leurs paquets. Leurs valises, leurs boîtes et leurs sacs étaient bien les choses les plus ornées et les plus laides, les plus ingénieuses et les plus incommodes que je pouvais rêver. Chacun de ces ustensiles portait un dessin ou des initiales en clous dorés ; chacun avait à l’intérieur une foule de compartimens, avec des soupapes, des boucles se fermant d’elles-mêmes, toute sorte d’inventions imprévues. Mais les dessins et les initiales s’étalaient juste où on aurait aimé ne pas les voir : et les compartimens, les soupapes et les boucles occupaient tant de place, que je comprenais maintenant pourquoi il fallait à ces voyageurs un si grand nombre de paquets. Quant aux souvenirs qu’ils rapportaient de Paris, jamais je n’ai pu deviner où ils les avaient découverts. A part les inévitables reproductions de la tour Eiffel, c’étaient des objets de camelote que je n’avais guère vus qu’en Allemagne : des boucles d’oreilles à allégories, des albums des célébrités européennes, des réveille-matin avec boite à musique. Le prix de tous ces achats était soigneusement rappelé, vérifié sur un carnet de poche, admiré en des intervalles de silence.

Bientôt mes deux compagnons se remirent à parler de Paris, de la vie qu’ils y avaient menée, de l’enchantement qu’ils y avaient trouvé. L’un et l’autre y étaient venus pour la première fois. L’un y était resté quinze jours, l’autre à peine cinq jours, mais ils paraissaient avoir vu exactement les mêmes choses. Ils se redisaient, carnet en main, les endroits qu’ils avaient visités : et comme tous deux étaient allés le même soir dans un café-concert des Champs-Elysées, ils insistèrent beaucoup sur cette coïncidence, s’attendrissant à l’idée des suites qu’elle aurait pu avoir. « Ach Gott, es ist doch nur ein Paris ! Dieu ! il n’y a tout de même qu’un seul Paris! » à tout moment ils répétaient ce proverbe de leur pays.

L’enthousiasme les tenait en éveil : à minuit, ils parlaient encore de Paris et de ses magnificences. L’intensité absolue de leur admiration m’abasourdissait : le fait est que ni l’un ni l’autre ne paraissaient avoir trouvé à Paris une seule chose qui ne fût herrlich, famos, wunderbar, en un mot surnaturelle. Notre pays était à leurs yeux l’incarnation de l’élégance, de la richesse et de la majesté, les trois qualités qu’ils me semblaient le plus enclins à apprécier. Mais ce qui augmentait ma surprise, c’était de voir ce que ces Allemands avaient admiré à Paris. Aucune des véritables grandeurs de la ville, ils ne semblaient l’avoir seulement remarquée. Ils ne faisaient mention que d’endroits dont je ne me doutais point, d’un grand café sur le boulevard où la bière était excellente, d’un restaurant à très bon marché servi par des dames, et puis des cafés-concerts et des filles. Sur ce dernier point ils ne tarissaient pas, avec une indiscrétion plus naïve que plaisante, la même qu’ils avaient mise tout à l’heure à parler de leurs femmes. L’idée qu’ils se faisaient de Paris, après de telles expériences, me déconcertait. Je finis pourtant par y distinguer deux choses superposées : une admiration a priori, fatale, héréditaire, et puis une profonde incapacité de rien comprendre à ce pays qu’ils avaient besoin d’admirer. Je songeais à ces dures paroles de Mme de Staël : «En toute chose, les Allemands ont trop de considération pour les étrangers et pas assez de préjugés nationaux. Les Français leur ont fait peur à jamais. » Je me rappelais l’effort constant de tous les écrivains allemands pour exciter leurs compatriotes à être des Allemands, au lieu de s’attarder dans le mépris d’eux-mêmes et l’admiration inintelligente des étrangers. « Ayez donc une fois enfin le courage de vous abandonner sans honte à vos impressions, de ne pas rougir de vos vrais sentimens naturels ! » leur disait Goethe. Hélas ! tous ces écrivains, et Goethe plus que tous les autres, pourquoi ont-ils donné eux-mêmes dans ce funeste travers, dont ils voulaient guérir leur pays?

Cependant mes deux compagnons continuaient à égrener leurs souvenirs. Ils s’interrompaient seulement de temps à autre pour manger. Chacun s’était muni de provisions pour la route : ils mangeaient en même temps, sans d’ailleurs se rien offrir. Et entre deux bouchées, de nouveau ils me regardaient de leurs bons yeux ingénus, sollicitant ma sympathie pour la jouissance qu’ils goûtaient.

Enfin, le sommeil eut raison de leur émotion. Après la douane allemande d’Herbesthal, l’un, le gros, se remit à dormir, l’autre, toujours vêtu de sa couverture, fit mine quelque temps de regarder le paysage. Les collines boisées de l’Ardenne peu à peu s’abaissaient ; le joyeux soleil levant réveillait au-dessous de nous une grasse vallée parsemée de fleurs rouges. J’avais pris un livre, résolu à ne pas me laisser ressaisir par le charme de cette terre allemande : je savais que la chanson de Loreley s’entend à très grande distance du Rhin, surtout par ces fraîches et limpides matinées d’été. Mais la voix du directeur de musique de Hambourg, mieux que tous les livres du monde, m’empêcha d’entendre l’appel enchanté. Le digne homme m’apostropha en français, me déclara que l’habitude de lire dans le wagon était funeste pour les yeux. Après quoi, il me demanda si je comprenais l’allemand ; et, mis à l’aise par ma réponse, il me fournit les renseignemens les plus divers sur les pays que nous traversions. Il me fit voir dans le lointain les promenades de la Karlshöhe, me raconta les embarras qu’avaient eus les ingénieurs pour creuser la rampe si rapide qui descend vers Aix-la-Chapelle, et aussi comment le secrétaire de Charlemagne, Éginhardt, enleva la fille de son maître, Emma, dans Le castel d’Emmabourg, que d’ailleurs nous ne pouvions distinguer. Je fus stupéfait de l’abondance de ses informations : il connaissait à fond toute l’Allemagne, du nord au midi. Il avait une extrême faculté d’admiration, ne pouvait parler d’un pays ou d’un monument sans le déclarer merveilleux. Mais je le soupçonnai d’être en réalité plein de mépris pour ces choses merveilleuses, car il me suffit de lui dire que je les admirais aussi pour m’attirer un coup d’œil étonné et méfiant. « Nous, Allemands c’est notre devoir d’admirer notre pays, semblait-il dire ; mais c’est un devoir, où vous autres Français n’êtes point tenus, et que vous seriez bien fous de vous imposer. » Mon culte des peintres primitifs allemands, surtout, lui parut suspect. Lui, il n’y avait pas jusqu’à la musique où il n’avouât la supériorité des compositeurs français d’aujourd’hui.

A Aix-la-Chapelle, une jeune femme monta dans notre wagon. Les deux Allemands ne firent pas un geste pour la saluer, ni pour délivrer les banquettes des paquets qui les encombraient : et la malheureuse n’obtint pas même, une fois assise, l’affectueux sourire dont on m’avait gratifié à la gare du Nord. Mes compagnons se contentèrent d’allumer chacun un cigare, d’ouvrir toutes grandes les fenêtres, et de se carrer dans leur coin, pour échapper au courant d’air. Et comme, après un quart d’heure de souffrances résignées, la jeune femme s’enhardit à fermer l’une des fenêtres, le gros Saxon, fâché, la rouvrit aussitôt. Il se pencha au dehors, feignit de chercher quelque chose, puis grogna que sans doute c’était le vent qui avait emporté de notre compartiment l’écriteau : Dames seules. Cette plaisanterie tint en joie les deux amis jusqu’à Cologne, où je les quittai.

II.


Août 1890.

Me voici arrivé à Berlin. Il pleut, le ciel est gris et triste. La Friedrichstrasse, sous mes fenêtres, est tellement obstruée d’omnibus, de camions et de parapluies qu’il doit être dangereux de s’y hasarder. J’attendrai à demain pour commencer mon exploration : les plus beaux endroits me sembleraient mornes par ce morne temps de pluie et de brume. Aussi bien je voudrais d’abord résumer les impressions diverses que j’ai recueillies pendant ce mois employé à parcourir l’Allemagne. J’ai remonté le Rhin de Cologne à Fribourg, j’ai visité Darmstadt, Francfort, Cassel, Magdebourg, Leipzig, les bourgades et les villages des provinces de l’ouest, observant du mieux que j’ai pu les mœurs et les manières de toutes les classes de la société. Sous la différence des lieux et des conditions, il me semble avoir reconnu plusieurs traits communs. Sont-ils les traits distinctifs du caractère allemand, et vais-je les retrouver à Berlin, où l’on m’a dit qu’était aujourd’hui le cœur de l’Allemagne? J’imagine, du moins, que je comprendrai mieux Berlin après les avoir notés : car j’ai le sentiment d’avoir assisté à une façon de lutte entre des principes contraires, et que c’est à Berlin que se décide en ce moment la victoire. Mais est-ce le seul bruit monotone de la pluie sur les vitres qui me pénètre ainsi d’une vague tristesse, tandis que je m’apprête à comparer l’Allemagne que j’ai vue avec l’Allemagne que j’avais rêvée?


Il me paraît, d’abord, que dans tous leurs actes les Allemands apportent une gaucherie, une lourdeur et une inélégance que ni la civilisation ni le contact des autres peuples ne sont encore parvenus à modifier. La découverte n’est pas nouvelle : mais c’est le premier trait qui frappe en Allemagne, et le plus constant. Si le mot de grossièreté n’avait pas aujourd’hui un sens assez confus et une portée injurieuse, on dirait volontiers que les Allemands sont un peuple grossier. Encore faudrait-il avouer que tous les peuples le sont, pris en masse, et que du moins la grossièreté des Allemands n’implique absolument ni la violence, ni la brutalité, ni l’exagération passionnée des désirs inférieurs. Je crois qu’elle consiste simplement en ceci : que les cinq sens des Allemands sont restés, pour ainsi dire, à l’état primitif, sans que l’usage séculaire ait pu les accoutumer à percevoir les nuances des sensations.

Et je crois la chose vraie, sans exception, pour chacun de leurs cinq sens. Tous sont au même point. Pas un ne s’est affiné sous l’influence de ce que les psychologues appellent l’éducation sensible. Leurs données sont devenues plus intenses, avec le cours des générations, jamais plus complexes.

« Les Allemands, disait Montaigne, ne goûtent pas, ils avalent. » Il est curieux de voir, en effet, à quel point le détail de ce qu’ils mangent a pour eux peu d’importance. La cuisine allemande est d’une monotonie et d’une insipidité singulières. Toutes les viandes ont le même goût, toutes accommodées de la même façon, avec la même sauce épaisse et lourde, toutes invariablement escortées des mêmes pommes de terre cuites à l’eau. Aucun désir de varier les mets : une énorme portion de veau rôti ou de jambon suffit à constituer un repas. Les hors-d’œuvre et le dessert sont une simple concession à la mode française. Lorsque, dans un restaurant, un Allemand n’a pas assez d’un plat, il y a toute chance qu’il demande une seconde portion du même mets qu’il vient de manger.

La sensation du charme particulier d’un beau repas semble une chose à peu près inconnue en Allemagne. On n’y aime pas, comme chez nous, à s’installer deux fois le jour devant une table bien servie, à savourer en petites portions une grande variété de mets, à introduire ainsi dans la satisfaction du désir naturel de manger une part d’artifice et de divertissement. Les Allemands ont bien coutume de dîner entre une et deux heures ; mais en dehors de ce repas régulier, où d’ailleurs ils ne tiennent pas, ils mangent à toute heure, dans n’importe quel endroit qu’ils se trouvent. Ils mangent au café, au théâtre, au musée : j’en ai vu stationner, au milieu du trottoir, devant une échoppe de rôtisseur, et avaler debout une tranche de roastbeef. Les trains express allemands n’ont guère de grands arrêts où les voyageurs puissent déjeuner et dîner : à chaque station on mange une part de jambon arrosée d’un verre de bière. Je suis allé jadis de Breslau à Francfort, un trajet de vingt-quatre heures, sans que le train s’arrêtât une seule fois plus de dix minutes.

Aucun besoin non plus d’intimité et de confort. Beaucoup de familles ont l’habitude de ne jamais souper à la maison. On s’en va à la brasserie ; on choisit, par un goût bizarre, les tables déjà les plus encombrées : femmes, enfans, domestiques, se tassent de leur mieux. Les garçons, toujours en habit, et presque toujours en habit crasseux, ne se pressent pas de venir prendre les ordres : ils se pressent moins encore d’aller chercher à la cuisine ce qu’on leur a demandé. Et lorsqu’enfin les portions sont venues, on les mange avec une lenteur somnolente ; à peine si l’on échange quelques mots. Après quoi, les hommes allument des cigares; les femmes restent immobiles, les bras croisés, devant les assiettes sales et les verres vidés ; les enfans dorment, la tête sur la table. A dix heures, on paie et on rentre se coucher.

Aucune délicatesse dans la façon de manger. Les tables et les assiettes des meilleurs restaurans sont souvent à peine nettoyées. L’usage des nappes et des serviettes reste encore assez exceptionnel : quelquefois on obtient, en guise de serviette, un petit carré de papier portant l’inscription : Bon appétit ! J’ai vu de jeunes hommes manifestement soucieux de leur tenue, qui se peignaient les cheveux et la barbe à table avant de se mettre à manger. Se servir de son couteau pour porter les morceaux à sa bouche est en Allemagne un usage à peu près universel.

Même absence de goût et de variété en ce qui touche la boisson. Les Allemands n’ont qu’une boisson, la bière. Ils affectent souvent de boire du vin à leurs repas, mais c’est pur mépris de soi-même et pure affectation. Rien de comique, du reste, comme cette résistance à l’amour de la bière. Récemment encore, tous les restaurans convenables étaient des Weinrestauration où la bière était interdite. Dans un hôtel de Cassel, quelqu’un a vainement offert 10 marks pour avoir au dîner une bouteille de bière : cet hôtel est une brasserie, porte le nom de la bière qu’il fabrique ; mais de la bière au dîner, cela n’est pas distingué. En général, cependant, le penchant naturel paraît l’avoir emporté sur la recherche de la distinction : j’ai trouvé la bière admise, cette année, dans des restaurans d’où elle avait été jusqu’ici sévèrement exclue.

La bière suffit à la soif des Allemands, comme leurs monotones rôtis suffisent à leur faim. C’est de bière qu’ils arrosent leurs repas, c’est de bière qu’ils s’enivrent. Les séances des vereins d’étudians n’ont pas d’autre but que de boire de la bière. On n’y a point d’autre plaisir, et la bière y est encore la seule forme de punition, tout délit entraînant l’obligation de vider un certain nombre de chopes supplémentaires.

Le sens du goût, chez les Allemands, est resté simple et primitif: l’habitude n’a fait que consolider ses sensations naturelles, sans aucunement les affiner ni les diversifier. Le sens de l’odorat occupe si peu de place dans l’ensemble de nos sensations, — physiologistes et psychologues sont d’accord là-dessus, — que le mieux serait peut-être de n’en point parler. J’ai cru discerner, cependant, que ce sens joue, dans la vie allemande, un rôle plus considérable que chez nous. Les parfums sont, en Allemagne, d’un usage absolument universel à tous les degrés de la société. Nulle part je n’ai vu faire une telle consommation de pastilles du sérail, de musc, de patchouli. Dans les rues, les colonnes automatiques offrent le plus souvent, au choix, du chocolat ou de l’eau de Cologne, et j’ai vu des moutards déguenillés mettre leurs 10 pfennigs du côté eau de Cologne, pour avoir de quoi se parfumer la tête et les mains. Mais si les sensations de l’odorat m’ont ainsi paru assez fortes et constantes, il m’a semblé qu’elles n’en restaient pas moins à l’état primitif. Même absence de finesse dans le choix des parfums que dans celui des alimens. C’est à peu près la même eau de Cologne que l’on trouve dans les grands et les petits magasins ; et Dieu sait de quoi elle est faite! Les femmes les plus élégantes supportent à merveille l’odeur du cigare et de la pipe. Chacun fume en leur compagnie, et l’horrible atmosphère des brasseries ne parait pas les incommoder.

Peut-être en est-il du sens de l’ouïe comme du sens de l’odorat : j’imagine que les sensations auditives sont, chez les Allemands, plus fortes, mais moins nuancées que chez les autres peuples. Le timbre même de la voix suffirait à le faire croire. Les Allemands ont une voix très vibrante et très nette, mais dure, monotone. Leurs acteurs déclament avec une extrême précision, mais d’un ton égal et continu qui aurait vite fait de nous lasser. Leur rire, lui aussi, est tout d’une pièce. Il éclate bruyamment, garde la même note tout le temps qu’il dure.

Mais la musique? Elle est chez les Allemands un véritable besoin naturel : un Allemand se passera plutôt de boire que d’entendre chanter ou jouer. Dans les villages même, il y a des orchestres, des sociétés chorales ; les paysans, à la brasserie, soupent en musique. Dans les villes, le nombre des concerts est incalculable : il y en a pour ainsi dire un par maison où l’on boit, à moins que les violons ne soient remplacés par un orgue mécanique, joie des soldats et des ouvriers. Toutes les jeunes filles de la bourgeoisie, même les plus pauvres, apprennent le chant et le piano. Il est indispensable aux Allemands d’avoir toujours l’oreille caressée de musique.

Mais leurs oreilles, si elles ont besoin de musique, sont demeurées incapables de distinguer les fines nuances musicales. Les programmes des concerts sont à ce point de vue bien instructifs : ils comprennent les œuvres les plus diverses, depuis des symphonies de Beethoven et de Schumann jusqu’à des valses de Suppé. Et le public goûte tous les morceaux avec un égal plaisir, il goûterait avec un égal plaisir des exercices ou des gammes. Dans des concerts de musique de chambre, j’ai vu les fugues de Bach acclamées avec le même enthousiasme que les chansonnettes de l’Anglais Sullivan. Les théâtres jouent tour à tour Tristan et Yseult, Euryanthe, l’Étudiant pauvre, Alceste, les Dragons de Villars, sans que les auditeurs trouvent à l’une de ces pièces plus ou moins d’agrément qu’à une autre. Ils acceptent tout ce qu’on leur donne. pourvu qu’on leur donne de la musique. Pourvu qu’on leur donne de la musique, ils acceptent aussi toutes les façons de la jouer, lis n’exigent point, comme par exemple les Belges, une perfection rigoureuse dans l’exécution des morceaux : et sauf d’admirables exceptions, qui d’ailleurs se font tous les jours plus rares, l’exécution, dans les concerts allemands, reste le plus souvent très médiocre. Les chefs d’orchestre ont un grand sentiment de la mesure, mais les délicatesses des timbres et les détails des nuances ne semblent pas les inquiéter beaucoup. La conscience, à dire vrai, et la patience suppléent en partie au défaut de talent naturel : elles n’y suppléent qu’en partie, et toujours on se prend à désirer quelque chose de plus délicat. Les acteurs ont de bonnes voix franches et solides : eux non plus ne savent pas mettre de nuances dans leur chant, ménager les effets, assouplir les modulations. Il n’y a pas de peuple qui aime la musique autant que les Allemands, mais les Allemands aiment la musique d’une façon absolue, sans assez de finesse et de discernement.

Aucun de leurs sens, pourtant, ne s’est moins développé que leur vue. C’est du moins l’impression que donnent leurs maisons, leurs boutiques, leurs costumes, tous les dehors de leur vie.

Leurs maisons nouvelles sont le comble du mauvais goût. Les rues où elles s’élèvent déconcertent et affligent les yeux par l’incohérence de leurs constructions. Tous les styles s’y présentent côte à côte, depuis le dorique et le roman jusqu’au rococo. Il y a des maisons de banque qui ressemblent à des églises, des études de notaires qu’on prendrait pour des forteresses. Pas une de ces maisons qui ne manifeste la prétention à être un monument. L’idée de se faire bâtir une maison qui ne soit qu’une maison, c’est une idée qui jamais n’entrera dans le cerveau d’un Allemand. Les architectes, ici, sont uniquement des archaïsans. Ils offrent à leurs cliens le choix entre vingt styles d’autrefois, et le pire malheur est que leurs cliens ou eux-mêmes s’arrêtent le plus souvent à un style mixte, à demi ancien, à demi moderne. Encore y mettent-ils une inintelligence de l’effet d’ensemble, une indiscrétion et une maladresse qui achèvent de tout gâter. A Cassel, que les Allemands appellent la Florence de l’Allemagne, le mélange des styles atteint des proportions fantastiques. On y voit jusqu’à de véritables châteaux-forts crénelés, bâtis en briques de couleur, avec des ponts-levis, des coulevrines, des chapiteaux corinthiens, des balcons vitrés à l’allemande et des vérandas.

Même incohérence et même mauvais goût dans la décoration intérieure de ces maisons nouvelles. Beaucoup d’ornemens, trop, et disposés au hasard. Toujours, la commodité sacrifiée à la recherche de l’effet monumental, mais toujours une parfaite impuissance à produire un effet qui satisfasse les yeux. Les couleurs sont trop voyantes et mal harmonisées : il y a trop de dorures, trop de cariatides, trop de meubles à jamais disparates. Ces gens-là, évidemment, n’ont pas réussi à faire l’éducation de leurs yeux, et ils ornent leurs demeures à tâtons, sans rien voir de ce qu’ils y emploient.

Les vitrines des magasins sont d’une laideur navrante. Les objets s’y entassent les uns sur les autres, ou bien s’écartent démesurément les uns des autres. Aucun sens de l’harmonie des couleurs : tout est posé pêle-mêle, sans égard pour les yeux. Encore les marchands de confections, les propriétaires de bazars et les débitans de tabac sont-ils les seuls commerçans qui se donnent la peine d’organiser un étalage. Les boucheries et les boulangeries, qui mettent dans nos rues françaises un si vif élément de fraîches couleurs, sont ici de misérables échoppes sans devanture extérieure. Et partout, même dans les boutiques les plus somptueuses, on sent que le seul objet vraiment destiné à être vu est la plaque de carton annonçant le prix des denrées.

Les Allemands n’ont pas le goût naturel de la toilette. Ils ont beau affecter de mettre de l’art dans la négligence de leur tenue, la vérité est qu’ils trouvent plus commode de la négliger. D’ailleurs la tenue soignée telle qu’on l’entend en Allemagne, est plus fâcheuse encore pour notre goût français que le laisser-aller. Elle consiste à être sanglé dans une redingote, à se rembourrer au besoin les épaules, à prendre une apparence trapue et monumentale. Mais ce sont les toilettes des femmes surtout qui prouvent une incapacité foncière du sens de la vue. Les femmes allemandes non plus n’aiment guère à s’occuper de leur toilette. La plupart, — même dans la haute bourgeoisie, même dans la noblesse, — se bornent à acheter au bazar des robes toutes faites, qu’elles portent le long de la saison. Celles qui se piquent d’élégance imitent les modes parisiennes ; mais les modes parisiennes continuent à mettre le même temps pour venir en Allemagne que si l’on était encore au siècle des pataches et des messageries ; et dès qu’elles y sont venues, elles apparaissent tout autres qu’à Paris. L’abus des couleurs vives et contrastées, la profusion des ornemens ne manquent pas de les défigurer : et plus encore une répugnance manifeste devant la part de contrainte qu’impose toujours une mise élégante. Et les robes des Allemandes ne sont rien en comparaison de leurs chapeaux et de leurs bottines. Je ne crois pas qu’il y ait au monde un pays où l’on sache moins se coiffer et se chausser qu’en Allemagne.

Le toucher n’est pas plus affiné que la vue. La démarche est lourde, maladroite, embarrassée. Les bras restent ballans le long du corps, les mains sont grosses, empotées. Jamais rien de léger ni de spontané dans les gestes. Pas d’autre danse que la valse, une valse lente et monotone, qui rappelle la régularité automatique des exercices militaires. Les duchesses françaises, quoi qu’en ait dit Musset, savent tout de même danser avec plus de charme que les bouviers allemands.

Peut-être est-ce encore à un défaut de finesse sensuelle qu’il faut attribuer le trait dominant, et en vérité le seul trait tout à fait déplaisant de la rudesse allemande : le mépris profond, continu, invariable de l’homme pour la femme. A tous les degrés de la société, et, sauf de rares exceptions, partout en Allemagne, la femme est considérée comme un être inférieur et maintenue dans un état de complète sujétion.

La chose ne date pas d’hier. Les anciens Frisons comprenaient leurs femmes et leurs filles parmi les marchandises qu’ils livraient en tribut aux Romains. Les contes populaires du moyen âge, lorsqu’on les voit au naturel, dépouillés des embellissemens romantiques, expriment à tout instant le mépris de la femme. Dans l’un d’eux (recueilli par Simrock), un soldat, mis en possession d’un talisman, n’imagine rien de plus spirituel que de faire venir la fille du roi pour préparer son souper et balayer son taudis. Encore ne la renvoie-t-il pas sans l’avoir battue, et c’est le sel de l’histoire. Au XVIe siècle de même qu’aujourd’hui, la naissance d’une fille était regardée par les parens comme un malheur. Et pour voir combien ce sentiment de dédain à l’égard de la femme est resté fort en Allemagne, il suffit de jeter un coup d’œil au hasard, autour de soi.

Dans les jardins publics, les petits garçons et les petites filles ne jouent pas ensemble. Ils forment des groupes séparés, et pareillement font leurs parens, qui, sitôt entrés dans une salle, s’en vont chacun de son côté, le père avec d’autres hommes, la mère avec des femmes à une table voisine. Les étudians, dans les universités, n’aiment guère à parler de leurs maîtresses : ils ne les voient qu’à leurs momens perdus et s’en cachent comme d’une action honteuse. Jamais les plus intimes amis ne s’entretiennent de ce genre de sujets. La femme occupe moins de place dans leur pensée, ou une place moins relevée, que la bière et le tabac. Plus tard, devenus médecins ou professeurs, ils gardent la même attitude à l’égard de leurs femmes. Chez un jeune avocat nouvellement marié, la femme mange d’avance à la cuisine, les soirs où son mari invite quelqu’un à dîner. Les propriétaires des hôtels président la table d’hôte, tandis que leurs femmes dînent avec les domestiques. Et le manque de sujets de conversation entre mari et femme est si complet que j’ai vu des couples rester des heures entières dans une brasserie ou dans un wagon sans se dire un seul mot. Le grand satiriste des mœurs allemandes, Oberländer, a donné quelque part le parfait symbole des mœurs conjugales de ses compatriotes. Son dessin représente un gros homme attablé dans un café, et disant à sa femme, assise immobile auprès de lui : « Tiens, Marguerite, tu peux boire ma bière : elle est chaude, et je vais en demander de plus fraîche. »


III.

II me semble bien, d’après cela, que les Allemands que j’ai vus sont des êtres d’une sensibilité très particulière. Leurs instincts sensuels sont restés à l’état primitif, sans se pervertir, mais sans s’affiner, se bornant à devenir toujours plus tenaces et plus impérieux. Voilà, je crois, le premier élément de leur psychologie.

Un second élément, non moins typique, semble d’abord contraster avec celui-là. J’ai trouvé dans lésâmes allemandes une certaine poésie rêveuse et sentimentale, plus étroitement mêlée qu’en aucun autre pays aux menus détails de la vie. C’est cette disposition poétique que les Allemands nomment le gemüth: mais la chose est plus difficile à définir qu’à nommer.

Un dimanche soir, revenant de Schwarzrheindorf à Bonn, j’étais monté sur le grand bac qui traverse le fleuve toutes les vingt minutes. Il était neuf heures : la lune éclairait les eaux d’une lumière pâle, et le bac glissait avec tant de lenteur qu’à peine on le sentait se mouvoir. J’aperçus tout à coup, debout derrière moi, un jeune homme et une jeune fille qui restaient immobiles, appuyés au rebord, les mains dans les mains. La jeune fille avait la tête découverte. Ses cheveux blonds s’argentaient sous les rayons de lune, et je voyais son petit profil dans un demi-jour qui me le faisait paraître plus charmant. Les deux amoureux ne se dirent pas un mot pendant toute la traversée. Ils continuaient à se tenir les mains, et tantôt se regardaient dans les yeux, tantôt semblaient considérer le fleuve au-dessous d’eux. Sans doute, ils étaient allés manger et boire abondamment dans une taverne des environs : maintenant, ayant rassasié leur estomac, ils offraient à leur âme sa ration hebdomadaire de rêve et de poésie.

Mais le gemüth est une chose si flottante, comme une vapeur bleue et rose répandue sur tous les actes de la vie usuelle, qu’on risque de le voir s’évanouir dès qu’on essaie de le saisir. Tous les exemples que je pourrais me rappeler resteraient toujours assez peu significatifs. Il n’en est pas moins sûr pourtant que l’âme allemande imprègne naturellement ses idées d’une façon d’atmosphère idéale tout à fait caractéristique. Cela se reconnaît dans la façon même de parler. « L’allemand, dit Mme de Staël, est une langue très brillante en poésie, très abondante en métaphysique, mais très positive en conversation. » Positive, sans doute, mais avec un mélange incessant de métaphores et d’abstractions. La conversation des Allemands manque de netteté sensible; les idées particulières y restent vagues, sans contours arrêtés ; mais à tout moment arrivent les idées générales, sous la forme de proverbes ou de comparaisons. Rien n’est curieux comme d’entendre en Allemagne des paysans illettrés citer, à propos de choses toutes vulgaires, les oiseaux, les fleurs, les étoiles.

Cent formules d’un usage quotidien attestent la même disposition sentimentale. A table, toute personne qui s’assied près de moi commence par me souhaiter gesegnete Mahlzeit, un repas béni de Dieu. Les nappes, les assiettes, les pots, portent des inscriptions en vers de mirliton exprimant des vœux de bienvenue et des souhaits de bonheur. Les murs sont couverts d’images attendrissantes: je n’ai vu que jeunes filles levant les yeux au ciel, enfans célébrant la fête de leur père, amies de pension s’embrassant après des congés.

Partout, de vieilles coutumes fidèlement conservées. Lorsque les maîtres d’une maison reviennent d’un voyage, les domestiques tapissent les chambres de branches et de fleurs, avec des inscriptions parmi les feuillages. Lorsqu’une jeune fille doit se marier, toutes ses amies viennent faire un point à sa robe de noce, pour qu’elle garde à jamais un souvenir de leur amitié. Lorsque deux jeunes gens sont fiancés, ils doivent, avant le mariage, faire un certain nombre de promenades de clair de lune (mondscheinspaziergang), etc.

Les jeunes filles que j’ai pu approcher m’ont toutes paru exactement pareilles l’une à l’autre. Elles avaient le cœur plein de poésie. Leur conversation s’ornait à tout moment de phrases d’une émotion délicieuse, où se mêlaient à dose égale l’imagination et les souvenirs des poètes. Je ne les sentais jamais passionnées ni ardentes au plaisir, mais je lisais dans leurs yeux une douce rêverie sans objet, un vague besoin de tendresse, quelque chose comme l’attente d’un beau chevalier qui viendrait à elles le long du fleuve, sur une nacelle d’or traînée par un cygne.

Le Lohengrin qu’elles attendent, c’est presque toujours un officier de la garnison, un élégant lieutenant serré dans sa tunique bleue. Elles l’ont aperçu un soir au concert ou au bal, peut-être ont-elles eu le bonheur de danser avec lui. Certain journal berlinois avait mis au concours la question de l’utilité de la guerre. « Oui, la guerre est utile, avait répondu une jeune fille; car sans la guerre, il n’y aurait pas d’officiers, et est-ce que l’on peut se passer d’officiers? » Malheureusement, le mariage d’une jeune fille de la bourgeoisie avec un officier est en Allemagne chose difficile, plus difficile qu’en France, la dot exigée par la loi militaire étant d’un chiffre plus haut. Et ce sont les professeurs qui profitent de ce régime. Les jeunes filles se résignent à transporter sur eux l’enthousiasme romanesque qui agite leur cœur. Plusieurs professeurs de l’université, à Bonn et à Fribourg, ont épousé de belles jeunes filles qui s’étaient éprises d’eux avant de les avoir vus, sur le seul bruit de leur renommée.


A y regarder de près, je crois que la sentimentalité des Allemands n’est pas incompatible avec l’épaisseur de leurs sens. Leur pensée, n’étant pas occupée à l’analyse des sensations, se laisse plus facilement envahir par la rêverie. Faute d’une notion exacte et détaillée des formes réelles, elle se peuple de formes fantastiques, flottantes et brumeuses, évoluant sur un rythme d’une douce mélancolie. Le gemüth est formé de deux élémens, d’un rêve et d’une émotion, mais l’un et l’autre sont tout intellectuels. Le rêve naît de l’absence de sensations précises, l’émotion ne s’adresse qu’au rêve, comme lui informe et superficielle. Dans un champ caillouteux, où le blé pousse au ras du sol, une petite fleur bleue a germé, toute frêle sur sa tige mouvante. Elle a résisté jusqu’ici, à peine si sa couleur s’est un peu pâlie. Mais je crains qu’il ne suffise, pour la déraciner, de la première bourrasque venue du Nord.


IV.

Après la sensibilité et l’intelligence, l’activité. La matière est d’une étude infiniment plus difficile ; mais c’est la nature spéciale de l’activité d’une race qui fait le fond essentiel de son âme et de sa vie.

Une chose me paraît certaine : les Allemands n’ont pas de volonté ; l’initiative, l’autonomie morale, sont aussi peu développées chez eux que les sens. Et le trait le plus caractéristique de l’activité allemande est le besoin d’obéir. Peut-être est-ce pour l’avoir trop senti que le grand Frédéric se disait « fatigué de régner sur des esclaves. »

En aucun autre pays l’esprit de réglementation n’est porté aussi loin. Il avait naguère suffi aux journaux berlinois de prêter à la France des intentions belliqueuses pour animer de haine contre la France l’Allemagne tout entière. Pendant six mois, il n’y eut pas un Allemand qui ne nous détestât ; et après un semestre, lorsqu’il fut prouvé que la France ne désirait pas la guerre, il n’y eut pas un Allemand qui ne se reprît à nous estimer. Tout se fait ainsi avec un ensemble automatique[1]. On m’a raconté que le socialisme présente en Allemagne le même caractère d’épidémie. A côté de villages où tous les ouvriers sont socialistes, on m’en a cité d’autres voisins où pas un ne l’est. Mais il suffira qu’un seul ouvrier de ces villages se décide un jour à devenir socialiste pour que tous ses compagnons d’atelier le deviennent aussitôt.

L’organisation militaire des étudians n’est pas moins caractéristique. Dès qu’un étudiant arrive dans une université, il est invité à faire partie d’un verein, ou cercle spécial. Quelques-uns refusent, mais ceux-là sont mal vus, et souvent ne trouvent personne pour leur tenir compagnie. Il y a des vereins de toute sorte : les uns réservés aux étudians riches, et où l’on n’est pas admis si l’on ne reçoit pas de ses parens plus de 300 marks par mois ; d’autres réservés aux étudians de telle ou telle province, ou de telle ou telle faculté. Il y a le verein des catholiques pratiquans, qui ne permet pas le duel; il y en a d’autres, la plupart, où l’on ne devient membre actif qu’après avoir eu des duels. Tous les membres d’un verein sont frères, ont l’obligation de se tutoyer, de vivre le plus possible en commun. Ils ont pour les distinguer des casquettes et des écharpes variant suivant les vereins. Ils tiennent chaque semaine deux séances, où l’on est tenu d’assister: l’une, sérieuse, pour discuter les questions d’ordre, admissions, souscriptions, etc. ; l’autre, plus sérieuse encore, pour boire de la bière.

Ces séances des vereins sont en vérité l’une des choses les plus étonnantes qui se puissent imaginer. Tout s’y fait d’une façon unanime, sur un signal donné par le président. C’est le président seul qui agit : ses subordonnés abdiquent entre ses mains leur personnalité. C’est lui qui ordonne de boire, et comment il faut boire, de chanter, et ce qu’il faut chanter, de parler, et ce que l’on doit dire. La plupart des sujets de conversation sont interdits, politique, religion, questions personnelles, etc. Défense de manger, défense de boire autre chose que de la bière. Et tous les détails de la séance réglés par un code d’une complication invraisemblable, plus hérissé de clauses diverses que les règlemens militaires ou juridiques.

Ces vereins sont destinés à donner aux étudians le goût de la fraternité. En réalité, ils ont pour unique effet de fortifier en eux le goût naturel de la réglementation, et les soldats ne sont pas plus enrégimentés dans leurs casernes que ces libres étudians. On s’en aperçoit lorsqu’on les interroge sur leurs professeurs : ils les vénèrent tous. Ils reconnaissent bien qu’un tel n’a pas d’idées, que tel autre n’est pas capable de se faire comprendre ; mais en fin de compte, ils les vénèrent tous également, et ils méprisent également tous ceux dont ils ne suivent pas les cours.

Ceci d’ailleurs est un trait constant, et non le moins singulier, de l’esprit allemand. Les Allemands n’ont pas comme nous l’habitude de subordonner les conclusions aux prémisses. Ils ont les idées les plus ingénieuses sur les défauts d’un écrivain, d’un artiste; leurs considérans sont souvent personnels, et parfois originaux. Mais lorsqu’il s’agit de juger, leur jugement se trouve être celui de tout le monde, sans relation aucune avec les raisons qu’ils ont énoncées. On dirait que leurs impressions personnelles n’ont aucune part dans leur décision. C’est ainsi qu’ils vont écouter avec un recueillement profond les tragédies classiques imitées des Grecs, les choses du monde le moins faites pour eux. Ils avouent que Raphaël ne les intéresse pas, mais ils l’admirent plus que personne et ne font d’études que de lui. Un musicographe qui a consacré sa vie à Beethoven m’a déclaré avec le plus parfait sérieux que la musique de Beethoven était trop métaphysique pour lui plaire.

L’éducation est faite encore pour aggraver ce défaut naturel. L’enseignement donné dans les gymnases et les universités fait la part très petite à la personnalité des élèves. C’est un enseignement où le professeur se charge seul de tout donner : l’élève reçoit les sujets dont il doit s’occuper, la méthode qu’il doit y employer, et l’indication de la route qu’il doit suivre. Un professeur de l’université de Fribourg avait distribué entre ses élèves les divers temps des verbes grecs dans l’Anabase de Xénophon : l’un devait étudier les imparfaits du subjonctif, un autre les optatifs, et ainsi de suite. Chacun des élèves passait un mois à ce travail, d’où il sortait parfaitement renseigné sur un temps particulier des verbes grecs, mais assez peu au courant des autres temps et du grec en général.

Le défaut d’initiative amène chez les Allemands le goût de la réglementation : il entraîne aussi le mépris de soi-même et le respect des réputations consacrées. C’est ce qui explique le culte des Allemands pour la France et l’esprit français, culte que mes deux compagnons de voyage partageaient, je l’ai vu depuis, avec la presque totalité de leurs compatriotes : être heureux comme Dieu en France est encore ici un proverbe populaire[2]. Par là s’explique également leur culte pour les anciens Grecs, et pour cette forme pure dont ils sont foncièrement incapables d’apprécier la beauté. Enfin je crois qu’il ne faut pas chercher d’autre explication au caractère universel de la célébrité de leurs grands hommes. En Angleterre même il y a des critiques qui discutent Shakspeare : personne en Allemagne n’oserait jamais discuter le génie de Goethe, de Schiller, de Mozart, de Beethoven. La critique, dès qu’il s’agit de ces noms fameux, prend aussitôt la forme d’un commentaire.

N’est-ce point l’Allemagne, cependant, qui a produit les penseurs les plus libres et les plus hardis? Sans doute, mais cela encore me paraît un effet de sa docilité native ; car les plus libres et les plus hardis des penseurs allemands n’ont fait que pousser à l’extrémité de leurs conséquences logiques des principes qu’on leur avait imposés, et c’est faute de les avoir d’abord spontanément discutés qu’ils ont abouti à des résultats si singuliers. Leibniz, — le plus autonome de tous, — a, comme Spinoza, donné pour point de départ à ses déductions une idée de Descartes. L’histoire de la philosophie allemande, depuis Kant jusqu’à Schopenhauer, n’a été que le développement ininterrompu d’un même principe importé d’Angleterre. Que l’on imagine un ministère des circonlocutions où dix employés s’occupent tour à tour de perfectionner le style d’une lettre, d’abord rédigée en dehors des bureaux : chacun essaie de rendre la lettre plus conforme à un idéal convenu de style administratif. C’est un travail du même genre où se sont livrés à l’égard des doctrines de Hume, l’un après l’autre, Kant, Fichte, Schelling, Hegel et Schopenhauer : l’idéal proposé ici était la logique, la mise en système, et à mesure que chacun s’écartait davantage de la simple observation, les résultats obtenus devenaient plus complexes et d’aspect plus paradoxal[3].

J’ajoute que, dans la philosophie, le public allemand se meut avec plus d’ensemble encore que dans la politique. En France, la philosophie de Victor Cousin, malgré l’incohérence de ses élémens, a conservé des adeptes. En Allemagne, les systèmes se succèdent dans la faveur universelle, et, dès qu’un nouveau système s’est résolument affirmé, il ne reste plus trace de celui qui l’a précédé. L’Allemagne tout entière a été successivement kantienne, fichtéenne, schellingienne, hégélienne. Elle est aujourd’hui, à l’exception de quelques vieux professeurs démodés, tout entière empiriste et phénoméniste. Hegel lui-même est devenu un mythe. La psychophysique de M. Wundt et l’évolutionnisme de M. Hæckel, deux perfectionnemens d’importations anglaises, règnent d’un pouvoir absolu dans les universités. L’impulsion vient du dehors. L’Allemagne se borne à commenter, à systématiser des principes étrangers.

Dans l’ordre littéraire et artistique, ce défaut d’initiative a eu des suites très fâcheuses. Il a jeté les poètes et les peintres allemands, depuis des siècles, hors de la voie qui aurait convenu à leur tempérament national. Au lieu d’un art allemand, il les a dotés d’un art soi-disant classique, imité des Grecs et des Italiens, n’ayant ni la perfection formelle de l’art étranger qu’il copie, ni la franche et naïve bonhomie des œuvres allemandes primitives.

Mais le dommage causé est encore plus profond. Le défaut d’initiative et le respect de l’étranger n’ont pas seulement perverti l’art de l’Allemagne : ils ont corrompu le goût national, et c’est à eux que les Allemands doivent en partie de paraître aujourd’hui si dépourvus d’élégance dans tous les actes de leur vie extérieure. Leur vision naturelle n’était pas nuancée, mais ne manquait pas, dans sa rudesse, d’un certain sentiment artistique. Les villages des bords du Rhin, de la Hesse et de la Saxe sont presque toujours jolis, d’un charme naïf et original, avec leurs blanches maisons aux volets verts gracieusement entourées de jardins fleuris. Les costumes populaires sont vifs en couleur, mais d’un art simple, franc, dénotant un instinct d’harmonie. Les Allemands sont encore le peuple du monde qui sait le mieux aimer et comprendre les fleurs. La fleur joue dans la vie allemande un rôle plus important que nulle autre part : elle y est un objet plus intime, plus familier. Elle est l’ornement indispensable de toute chambre ; pas une maison de riches ou de pauvres qui n’en soit remplie. Peut-être même, s’ils n’avaient pas avant tout le souci de singer les modes étrangères, les Allemands auraient-ils trouvé dans leur instinct natif le secret d’arranger plus élégamment leurs bouquets, et de ne pas donner aux parterres de leurs jardins la lourde apparence de tartes ou de pièces montées qu’ils leur donnent presque toujours. Ce n’est point par une incapacité foncière aux impressions personnelles, c’est par l’effet de leur mépris pour eux-mêmes ou de leur besoin d’obéir que les Allemands ont perdu la réelle originalité que leur avait accordée la nature.

Au point de vue moral, au contraire, il semble que le défaut de volonté et l’esprit de soumission aient été longtemps précieux pour l’Allemagne. Les choses inertes ne se meuvent pas d’elles-mêmes; mais, une fois en mouvement, elles ne s’arrêtent plus. L’inertie de la nature allemande l’a rendue tenace, et, sous l’influence des faits extérieurs, l’a portée à maintenir à travers les siècles ses habitudes morales. Tandis que, dans le reste du monde, la lutte pour la vie devenait sans cesse plus âpre, créant des moyens nouveaux destinés à satisfaire de nouveaux désirs, les Allemands ont gardé la simplicité lente et tranquille de leurs mœurs d’autrefois. Ils ont subi, suivant l’expression de Mme de Staël, «l’honorable nécessité de la justice. » La probité, la franchise, la modération des désirs, la patience, pour résulter surtout chez eux, non point de sottise, mais d’attachement un peu machinal à de vieilles laçons, n’en ont pas moins continué à être la règle constante de leur vie pratique. La division des classes sociales s’est conservée, en Allemagne, plus stricte qu’en aucun autre pays ; et à l’intérieur d’une même classe, tous ont eu à peu près les mêmes besoins, les mêmes ressources, les mêmes ambitions.

Malheureusement, ce bel état de choses était l’effet d’une habitude et non d’un libre consentement réfléchi. Les Allemands restaient loyaux, sincères, peu exigeans, mais ils ne l’étaient que sous le poids des circonstances qui les avaient entretenus dans cette précieuse disposition. Le ressort moral intérieur, cette conscience autonome qui permet l’idée du mal et en empêche la réalisation, c’est une qualité qui ne se trouve pas naturellement au fond de l’âme allemande. Une obéissance séculaire aurait suffi à l’en déraciner; et je crois, en outre, qu’elle ne s’y est trouvée à aucune époque de l’histoire. Les contes populaires allemands, en même temps qu’ils proclament la richesse de l’invention poétique et l’exubérance du sentiment, dénotent une absence singulière de conscience morale. Le parfait voleur, le traître pariait, y sont considérés avec la même émotion respectueuse que les jeunes princes changés en corbeaux. Un fils, qui avait quitté tout enfant la maison paternelle, y revient, après vingt ans, en somptueux équipage. Il raconte à ses parens qu’il s’est enrichi dans la profession de brigand de grand chemin : et les dignes vieillards furent, dit le conte, « remplis, à cette nouvelle, de joie et de frayeur. » Il y aurait à citer dix exemples non moins caractéristiques. C’est ce manque absolu de moralité dans les contes populaires qui faisait dire à Heine : « Nous autres Allemands, nous réclamons la morale dans la vie privée, mais non pas dans les fictions de la poésie. »

Hélas! le moment est prochain où ils ne la réclameront même plus dans la vie privée. Une crise d’une intensité inouïe s’est produite depuis vingt ans en Allemagne. Au milieu de ce pays jusque-là divisé en petites provinces séparées, une immense capitale a brusquement surgi : le chef-lieu des Marches prussiennes, qui, en 1870, avait cinq cent mille habitans, est soudain devenu le centre politique, intellectuel, commercial de l’Allemagne, avec une population de bientôt deux millions. Il en est résulté un bouleversement des habitudes anciennes. Les mœurs que des siècles n’avaient pu altérer se sont trouvées changées du jour au lendemain. Rien de saisissant comme la rapidité de cette évolution. Dans une ville d’eaux des bords du Rhin, la vieille partie, celle où ne viennent pas les étrangers, est restée exactement telle qu’elle était autrefois. Tout y est demeuré lent, méthodique, simple, familier, d’une probité scrupuleuse. De l’autre côté de la rivière, la ville neuve, la ville des hôtels et du Casino, est devenue une tanière de voleurs. Les habitans y paraissent avoir une aisance dans la supercherie égale à la naïve honnêteté des habitans de la rive opposée. Même phénomène si l’on compare les mœurs des grandes et des petites villes. A peine l’on a fait quelques lieues, et on a la sensation d’entrer dans un monde absolument différent. Je ne puis assez marquer l’intensité, la promptitude déconcertante du changement opéré, changement en vérité si radical qu’il m’a semblé modifier de fond en comble non pas seulement les habitudes morales, mais l’attitude même et les tendances de l’esprit, et chacun des aspects de la vie. J’ai désiré voir, à Leipzig, le pommier fameux dont parle Mme de Staël : on l’a entouré d’une barrière de fer soigneusement close, et, dès que les gendarmes ont le dos tourné, chacun franchit la barrière pour voler des pommes. Encore le propriétaire de cet arbre mémorable n’est-il pas dépouillé par ses concitoyens aussi effrontément que je l’ai été par le cocher qui m’avait conduit, malgré que le tarif officiel imprimé dans sa voiture lui donnât droit déjà à un salaire tout à fait abusif.

La démoralisation de l’Allemagne me paraît ainsi procéder d’une façon épidémique, comme la conversion au socialisme des ouvriers d’une usine. Chaque jour, un pan de l’ancienne probité allemande se détache et tombe, pour être aussitôt remplacé par une disposition morale toute nouvelle. Le manque d’initiative et l’esprit de respectueuse imitation, qui avaient si longtemps sauvegardé les vieilles traditions, contribuent aujourd’hui à l’effrayante vitesse de leur déchéance.

Lorsque l’on commença les fouilles de Pompéi, on découvrit parmi les ruines un certain nombre de citoyens romains qui semblaient dormir. Leurs corps s’étaient maintenus entiers à travers les siècles, préservés du contact destructeur de l’air par la couche de cendres. Mais à peine les eut-on découverts qu’on les vit noircir et s’en aller en poussière : le premier souffle d’air les avait anéantis. C’est de Berlin que va souffler sur l’Allemagne, je le sens, la bouffée d’air meurtrière qui risque de dissoudre d’un seul coup le lent travail des générations.


T. DE WYZEWA.

  1. Cela n’empêche point qu’il y ait en Allemagne des partis opposés. Mais ce sont toujours des partis nettement tranchés, organisés avec une discipline quasi militaire; et à l’intérieur d’un même parti, sentimens et idées sont à peu près unanimes.
  2. L’auteur anonyme de Rembrandt als Erzîeher signale pourtant comme un trait caractéristique un goût croissant d’anglomanie chez les jeunes Allemands qui se piquent d’être à la mode.
  3. Ce n’est pas que la philosophie de Kant ressemble à celle de Hume ; mais la philosophie de Fichte ne ressemble pas davantage à celle de Kant, et personne ne nie qu’elle en soit directement sortie.