La Vie douloureuse de Marceline Desbordes Valmore/4

Éditions d’art et de littérature (p. 194-269).


IV

LA MÈRE
Ses enfants. Pauvreté. Deuils. Déclin. Derniers jours.



Marceline n’accompagnait pas son mari à Lyon parce que ses enfants avaient besoin d’elle, et besoin d’elle à Paris. Son fils Hippolyte, qui voulait être peintre, allait avoir pour maître, après Renou, Paul Delaroche, désireux d’acquitter une dette envers l’oncle Constant Desbordes, qui lui avait, le premier, fait tenir un crayon. Ondine venait d’entrer, également pour dessiner, chez Mme Handebourg-Lescot, dont l’atelier se trouvait rue La Bruyère, où demeurait alors la famille Valmore… Et puis…, et puis, la pauvre femme était si lasse, que l’on entend comme un écho de sa prière quotidienne dans ce vers suppliant du Dimanche des rameaux :

Défendez aux chemins de m’emmener encore !

Enfin, cette Ondine (dont le nom de baptême était Hyacinthe et qui ne signa Ondine qu’à partir de 1841), Ondine, âgée de dix-huit ans, donnait la pins vive inquiétude à sa mère.

Je crois bien que la figure d’Hyacinthe Valmore ne serait pas toute seule sortie de l’ombre… Mais on la regarde à la lueur que projettent sur elle Marceline et Sainte-Beuve, et, par eux, elle acquiert une personnalité qui fait presque oublier qu’elle vit de leur nom.

Sainte-Beuve a tracé d’Hyacinthe un crayon qu’il faut reproduire, parce que nul — et pour cause — n’y pouvait porter plus d’attention, de sympathie et de talent.

Cette charmante Ondine avait des points de ressemblance et de contraste avec sa mère. Petite de taille, d’un visage régulier avec de beaux yeux bleus, elle avait quelque chose d’angélique et de puritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité pure et élevée. À la différence de sa mère qui se prodiguait à tous et dont toutes les heures étaient envahies, elle sentait le besoin de se recueillir et de se réserver ; ces réserves d’une si jeune sagesse donnaient même parfois un souci et une alarme de tendresse à sa mère, qui n’était pas habituée à séparer l’affection de l’épanchement.


Esquisse à laquelle Sainte-Beuve ajoutait ces accents :

Le caractère d’Ondine était une des préoccupations de sa mère. Il y avait entre elles deux différence de nature et d’habitudes. La raison parfois silencieuse d’Ondine avait un air de blâme tacite pour les soins et les effusions que sa mère se montrait prête à prodiguer journellement à quiconque la sollicitait. Ondine suivait sa ligne de vie à part, en amitié, en étude. Sa mère l’appelait « notre charmante lettrée » indiquant par là qu’elle la croyait plus savante qu’elle.


Or, Ondine — ce n’est à présent un secret pour personne — fut aimée par trois hommes : par le littérateur Latouche, pour le mauvais motif, par Sainte-Beuve, pour un motif incertain ; enfin, pour le bon motif, par M. Langlais, représentant de la Sarthe, qui l’épousa en 1851 et la perdit en 1853, à l’âge de 32 ans.

En 1839, Sainte-Beuve n’était qu’affable aux Valmore et, sentimentalement occupé ailleurs, n’avait aucun penchant pour leur fille aînée. Elle lui paraissait agréable au moral plus encore qu’au physique, et c’était tout. Cette année-là, en outre, du mois de mai au mois d’août, il voyagea en Italie.

C’est en son absence que Latouche alla de l’avant. Il avait 54 ans et possédait la confiance du ménage, qu’il voyait fréquemment. Marceline n’oubliait pas les services littéraires de toute sorte qu’il lui avait rendus et dont elle s’était acquittée à grand renfort d’épigraphes, lorsqu’elle avait publié, en 1833, les Pleurs.

Il faudrait peu la connaître pour croire que les assiduités de Latouche lui furent tout de suite suspectes. Elle mit le temps à s’en apercevoir. Encore dût-on lui ouvrir les yeux et lui représenter le danger qu’il y avait à envoyer Ondine et sa sœur Inès se reposer à la Vallée aux loups, où Latouche demeurait. Ondine et Inès, de santé fragile toutes les deux, y passaient quelquefois plusieurs jours ; et leur mère allait, avec son fils et la bonne, les chercher.

Au mois de mai 1839, pendant un court séjour que Mme Valmore avait fait à Orléans, chez son amie Caroline, Latouche y était même arrivé, accompagnant Ondine. Mais d’un commerce difficile, il avait aussitôt prétexté une visite à Béranger, qui résidait à Tours, pour fausser compagnie à l’hôtesse et à ses invitées.

Deux mois après, les défiances de la mère étaient éveillées et elle les communiquait avec précaution à son mari, toujours à Lyon.

Crois au cri de ma répulsion et souviens-toi que je n’ai jamais été coupable que de trop d’indulgence envers les mauvais esprits. Ménageons-le seulement par une estime apparente, car ce qu’il veut surtout, c’est d’être honoré ! Mais l’intimité de cet homme ! Mais un service de lui ! Grand Dieu, j’aimerais mieux mendier ! Branchu est innocente comme l’enfant qui naît, et Pauline aussi. Je ne dirai qu’à toi par qui je le connais.

Au mois d’août, elle se décidait à envoyer Ondine auprès de son père, mais elle n’était pas rassurée pour cela et elle écrivait encore :

Renouvelle à Léonie l’instante prière de ne jamais la laisser sortir seule et ne permets pas qu’elle aille au spectacle même avec Mme Paule, excellente femme, mais très peu au courant des dangers comme invisibles qui peuvent entourer une jeune fille… Garantis-toi de qui pourrait aller le voir sous prétexte d’amitié… Je veux parler de l’étrange vieillard plus fat que philosophe, qui ne cesse de s’agiter dans un besoin de vengeance. S’il va là-bas, comme je le crains, fais l’affaire au théâtre, et sois averti que c’est le plus méchant des hommes… Écoute, il n’y a qu’une puissance divine qui ait pu me faire découvrir ce que j’ai appris à temps.


Enfin, le 30 août 1839 :

Je te recommande surtout de ne lui faire [à Ondine] aucune question sur l’homme dont je t’ai parlé : tu détruirais ainsi l’ignorance profonde où je veux la laisser de ce que j’ai appris et tu éveillerais une curiosité dangereuse chez une jeune fille, quand elle soupçonne que l’on s’occupe d’elle. Le vice, à des yeux purs, prend la forme de l’amour, et l’amour est déjà fort dangereux. J’ai tout ménagé, tout déjoué, sans justifier le ressentiment de personne…


L’imputation est nette et toute autre femme que Marceline eût été sans miséricorde. Cependant, lorsque Sainte-Beuve, bon apôtre ou faux bonhomme, comme on voudra, lui demanda en 1851 des renseignements sur Latouche qui venait de mourir, Mme Valmore écrivit une lettre que je n’admire pas seulement pour sa mansuétude et sa pénétration. Il me semble que l’entreprise de Lalouche contre Ondine donnait parfaitement à sa mère le droit de déclarer : « Il est loin d’avoir fait le mal qu’il pouvait faire. »

Latouche, congédié, se vengea, d’ailleurs, assez mesquinement. En possession d’un portrait de Marceline qu’elle lui avait offert, en plus des épigraphes, pour le remercier de ses bons offices, il renvoya le portrait à qui ? À Valmore ; et derrière le portrait il colla une lettre rappelant à Marceline qu’il s’était entremis, un jour, pour la faire pensionner [1].

Mme Valmore, qui n’avait pas suivi son mari à Lyon en 1839, alla le voir à Bruxelles où il retourna en 1840.

C’était au moment où elle pouvait faire les frais d’un voyage. Non pas que sa littérature le lui permît. Elle avait retiré peu de chose de son roman Violette, publié en deux volumes chez un de ces éditeurs infortunés auxquels sont voués les auteurs pauvres eux-mêmes. Mais Villemain n’avait pas voulu quitter le ministère sans lui faire la surprise de porter sa pension temporaire de 300 francs, à 1 200 francs pour toujours. Mme Valmore en fut bouleversée. Elle l’était à moins.

Les débuts de Valmore à Bruxelles n’avaient pas été heureux. Le public l’avait un peu malmené, ce dont Marceline s’affligeait. Encore une fois, il méditait de renoncer au théâtre, et elle l’approuvait. Pour lui rendre la pilule moins amère, elle le félicitait de donner cet exemple à Mlle Mars, beaucoup moins raisonnable que lui. Et quels baumes elle mettait, de quelle main légère, sur ses blessures !

Il est certain, mon bon ange, que, quand tu te possèdes, je ne te connais pas de rival au théâtre. Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et quand elle est dans ses beaux jours, je sais qu’il y en a peu d’aussi pénétrantes, car la prononciation est aussi distinguée que celle de Mlle Mars. Accepte cela de ton juge le plus sincère…


Mlle Mars venait de donner sa démission de sociétaire ; mais c’était un luxe dont elle avait les moyens, elle.

Les Bruxellois, d’ailleurs, ne persévérèrent point dans leur rigueur à l’égard de Valmore. Mais peut-être bénéficia-t-il de la curiosité qui s’attachait à l’arrivée de sa femme, en octobre. Elle ne passa qu’un mois auprès de lui et fit un crochet par Douai pour rentrer à Paris. Elle descendit chez Mme Saudeur, une vieille amie qui avait, l’été précédent, donné l’hospitalité à Ondine.

Mme Valmore n’avait pas revu sa « natale » depuis 1817, six semaines avant la mort de son père. Mais elle y pensait constamment. En 1836, elle écrivait au statuaire Théophile Bra, son compatriote :

Donne-moi des nouvelles de la rue Notre-Dame. Je t’en prie, dis-moi si le puits est encore au coin du cimetière qui n’y est plus. Je n’ose pas trop appuyer mon cœur sur notre pauvre ville natale ; il y a de quoi me faire retomber en langueur, et trois ans entiers du mal du pays m’ont fait connaître le triste empire de la mémoire sur la raison.


Chose assez curieuse, dans ses lettres à son mari, à ses enfants, à Bra, à Dulhillœul, elle parle de sa rue Notre-Dame, de celle où demeurait Albertine, de l’église, et elle ne dit rien de la maison paternelle.

Maison de la naissance, ô doux nid, coin du monde,
Ô premier univers où nos pas ont tourné !


En 1817 déjà, ne l’avail-elle pas reconnue ?

En 1840, elle écrivait seulement, mélancolique, à son mari :

J’ai entendu avec grande émotion la cloche qui sonnait l’heure pour mon père et ma mère. Je vois de loin l’entrée de notre rue et j’ai passé en face de celle d’Albertine enfant…

Et quatre jours après :

Je ne peux aller rien revoir que ce qui est le plus près : ma rue Notre-Dame, L’église et le grand hospice où mon pauvre frère est retenu au lit par des douleurs rhumatismales.


C’est tout. Or, pour se rendre à l’église, elle devait nécessairement passer devant la maison paternelle. Et elle ne se serait pas arrêtée là, elle, elle ! Et pas un mot ne rappellerait sa visite[2] ! Aussi bien, un être cher à son cœur avait encore plus changé que la ville : son frère Félix. C’était pour lui « adoucir une transition terrible dans son mauvais sort », qu’elle venait à Douai.

En effet, grâce à la recommandation toute puissante de Martin du Nord, l’hospice municipal logeait et nourrissait le vieux soldat perclus de rhumatismes, mais resté carottier comme un conscrit.

Elle alla causer à son chevet. Le vivre et l’abri ne lui suffisaient pas. Le sou de poche pour la goutte et le tabac, qui le lui donnerait ? Et sa sœur apitoyée le lui promit, en souvenir de leur enfance, de leurs jeux dans la ruelle voisine et dans le cimetière, autour de l’église… Ah ! il n’en fallait pas tant pour attendrir Marceline ! Elle avait toujours eu un faible pour ce frère vagabond, paresseux et intempérant. Il en abusait. Nous savons que sa sœur lui faisait déjà envoyer de légers subsides en 1813, par la petite main de son fils Eugène, alors que Félix était prisonnier en Écosse. Il reprit du service sous la Restauration et fut mis en réforme vers 1820. De cette époque à 1840, il avait erré…, comptant toujours sur Marceline pour le tirer d’embarras. Elle sollicitait tout ensemble pour faire entrer son frère aux Invalides et son mari à la Comédie-Française. Elle ne réussit pas plus d’un côté que de l’autre. Tout ce qu’elle put faire, ce fut d’obtenir de quelques amis la souscription nécessaire pour éditer… un volume de poésies de Félix ! Car lui aussi était poète ! Tout le monde rimait, comme par émulation, autour de Marceline : Valmore, Ondine qui soumettait ses essais à Sainte-Beuve, Félix, et jusqu’au bon Hippolyte !

Je possède un exemplaire (celui d’Hippolyle justement) des Souvenirs et délassements d’un prisonnier, ex-sous-officier de la vieille armée. Saint-Omer, 1835. Le volume est dédié à « Marcelline Desbordes-Valmore, ma sœur. »


Tu as déjà lu, ô ma bonne Marcelline, ces petits éclairs de génie dont tu me glorifiais. Il te sera bien doux, j’en suis sur, de voir ces peintures franches et naïves sortir de la poussière de l’oubli par les soins généreux de quelques hommes de génie, qui t’honorent et qui l’aiment.


On s’en serait douté sans cela.

Les Souvenirs de Félix Desbordes forment une extraordinaire boite de navets pas même accommodés au goût de la chambrée, du bivouac ou des pontons sur lesquels il avait pusse cinq ans, disait-il, avant d’être envoyé en captivité dans les monts d’Écosse.

La plus grosse portion de ce plat fadasse, nous rassasie des campagnes, blessures et actions d’éclat de Félix. C’est intitulé : Départ pour l’armée d’Italie. D’Italie, où il se couvre de gloire, il va « sous d’autres cieux encor, frapper le fourbe Asturien… » Mais là, il trouve à qui parler.

Le cruel montagnard dans un plaisir féroce,
N’en assouvit pas moins une vengeance atroce…
Un Français reste-t-il éloigné de ses rangs,
Des milliers de vautours lui déchirent les flancs !
D’autres, nouveaux Fulherts, outrageant la nature,
Retracent d’Abeilard la sanglante aventure !


Félix, heureusement, n’est pas entamé… Mais, fait prisonnier, il est, d’un port de Galice, dirigé sur les pontons et n’en quille « les enfers » que pour voir sa captivité se prolonger sur « une terre aride », l’Ecosse. Rendu enfin à sa patrie, il aborde

Où pour nous accueillir, Ces rivages heureux
Où pour nous accueillir, un peuple généreux
De tous côtés s’émeut et s’agite, et s’empresse ;
Ici, c’est un baiser, là, c’est une caresse ;
L’un vous offre son lit, l’autre apporte du vin ;
Là, pour nous mieux traiter on prépare un festin ;
Chacun court aux besoins dont son âme est remplie ;
Pour moi qui n’aime rien que ma chère Hersilie,
Je ne désire qu’elle et, volant dans ses lu-as.
De cent jeunes beautés méprisant les appas.
Je brûle de, bientôt, sur le sein de ma belle.
Renouer les doux nœuds d’une chaîne éternelle !


L’ancien soldat n’eût-il pas mieux fait de boire l’argent que coûta l’impression du volume ?

Cependant, Marceline, après avoir glissé la pièce à son frère qu’un rhumatisme empêchait momentanément de lever le coude, rentrait, par la diligence, à Paris où la rappelaient des soins divers : tirage au sort de son fils et publication, par Charpentier, d’un choix de ses Poésies, que préparait obligeamment Sainte-Beuve.

Pour Hippolyte, il pouvait poursuivre ses études de peinture : un ami de sa famille, le docteur Dessaix, de Lyon, avançait la somme nécessaire pour acheter un remplaçant.

Aussi Marceline écrivait-elle à son mari : « Il y a des voix dans l’air qui me crient : courage ! »

Il fallait peu de chose, en vérité, pour la réconforter. Sa félicité eût été complète si elle avait réussi à caser Valmore à Paris. Mais c’était le plus difficile. M. Thiers, oui, M. Thiers, après tant d’autres, Hugo, Sainte-Beuve, Balzac, Chateaubriand, Mme Récamier, Villemain, Salvandy, Jars, et tous les Martins du Nord, et toutes les Bouches du Rhône, « n’avait pu réaliser son bon vouloir ».

« Il est écrit, soupirait Mme Valmore, que Paris nous repoussera toujours. »

Lui, — pas elle. À peine de retour, en décembre 1840, elle fournissait sa contribution en vers à un concert au bénéfice des inondés de Lyon. Bocage lisait la poésie et Ondine la vendait dans la salle, où la guidait un garçon d’honneur inattendu là : Jules Favre, dont les Valmore avaient fait la connaissance à Lyon et qui leur était sympathique pour avoir défendu les accusés d’avril.

L’époque « ruineuse » du jour de l’an approchait.

Avec quelle terreur Marceline la voyait-elle revenir !

« C’est pour nous, écrit-elle à Pauline, un abîme qui défait toutes mes ruses pour tromper ma misère. » Elle qui a, dans sa vie, tant langui après le facteur, redoute sa visite intéressée. Car il vient pour lui, cette fois, et elle ne peut pourtant pas lui dire : « Je suis plus pauvre que vous. » Il ne le croirait pas[3].

Mais voici une confidence à son mari, plus navrante encore. Elle est du 24 décembre 1840.

Tu ignores que mon cher anneau a été vendu à Rouen, avec ce que nous y avions laissé en gage. Ma sœur n’a plus eu enfin de quoi renouveler les frais. Jamais elle ne m’a répondu à ce sujet, mais je le devine trop, et je te demande un anneau comme présent nécessaire à mon bonheur.


Cette alliance, en quels jours de détresse l’avait-elle engagée ? Sans doute sept ans auparavant, quand Valmore, sifflé à Rouen, avait dû quitter la ville du jour au lendemain !

Je ne sais pas s’il y a, dans la volumineuse correspondance de Mme Valmore, un trait de pauvreté plus amer.

Le 1er janvier 1841, la famille se trouvait réunie. Valmore était de retour à Paris. Il s’y dévora. Seul, il ne faisait rien, Ondine passait des examens ; Hippolyte dessinait, tantôt chez Delacroix, tantôt au Louvre ; leur mère s’épuisait en petits travaux littéraires pour compenser une perte sensible : sa pension venait d’être réduite… parce que Thiers avait eu l’idée de gratifier Paris d’une enceinte fortifiée aussi inutile que dispendieuse !

À la fin pourtant, Marceline remportait une demi-victoire en faisant entr’ouvrir à son mari les portes de l’Odéon. Mais y être engagé ne suffisait pas ; encore fallait-il que le malheureux théâtre donnât signe de vie. Or, Balzac lui-même ne réussit pas à le galvaniser avec son drame : Les Ressources de Quinola (mars 1842) ; si bien que Mme Valmore n’eût réellement pas su où « jeter son âme » comme elle disait, sans le dédommagement que lui procura l’amitié agissante de Sainte-Beuve.

Il s’était chargé d’émonder et de présenter au public une nouvelle édition de ses Poésies, édition qui parut, en effet, chez Charpentier, précédée de la notice dont le critique des Lundis avait donné la primeur à la Revue de Paris (12 juin 1842.)

Les relations étaient suivies. Quand Ondine alla en Angleterre consulter le docteur Curie, le célèbre homéopathe, Sainte-Beuve correspondit avec elle par l’entremise de sa mère. C’est à Ondine qu’il fait allusion dans son introduction aux Poésies :

Déjà même au bord de ce doux nid, gloire et douceur maternelle ! une jeune voix sonore, lui répond. Je voudrais dire, mais je ne me crois pas le droit d’en indiquer davantage.


Ondine, en effet, envoyait des vers à Sainte-Beuve, pour qui ce flirt littéraire n’était pas sans attraits. El les éloges qu’il donnait à ces ébauches confirmaient la jeune fille dans la bonne opinion qu’elle avait de soi-même.

« Avec moins de présomption, elle serait accomplie, disait sa mère, mais qu’elle en a ! »

En 1843, Mme Desbordes-Valmore publia le dernier volume de Poésies qu’elle devait faire paraître de son vivant : Bouquets et Prières. Non sans peine.

« Je ne connais qu’un libraire, et il a horreur des vers, » écrivait-elle un jour à Latour.

C’est seulement au lendemain de sa mort que furent recueillies et imprimées, par les soins d’un riche Genevois, M. Gustave Revilliod, les Poésies inédites, qui sont parmi les plus belles dans l’œuvre de Mme Valmore. Et elles sont sans doute les plus belles parce que, telle la Religieuse Portugaise qui disait à M. de Chamilly : « J’écris plus pour moy que pour vous », Marceline chantait pour soulager son cœur ou pour répondre aux « frappements fiévreux » qui étaient ses voix à elle.

Tout ce qu’il fallait exécuter sur commande pour vivre, « pauvres petites broderies de femme » ou proses enfantines pareilles à des jouets fabriqués en prévision du jour de l’an, tout cela l’excédait. Et cependant cette réputation que lui avaient faite ses romances, d’abord, puisses cris passionnés, n’était plus soutenue que par les publications du jeune âge, de la plus rose à la plus bleue.

L’année même de sa mort, c’est encore sous les traits d’une vieille gouvernante, d’une muse d’en— fants plaintive, qu’elle apparaît à Monselet, au bout de sa Lorgnette littéraire.

Mme Desbordes-Valmore a joué pendant quelque temps la comédie en province ; elle y était insuffisante. Le rôle de muse lui convient mieux. Elle n’a pas de rivale pour faire parler l’en fanée, et ses vers naissent vraiment du cœur.


Jugement léger, que les auteurs d’Anthologies ont malheureusement accrédité en se repassant jusqu’à satiété L’écolier

Un tout petit enfant s’en allait à l’école…

et l’Oreiller dune petite fille.

Cher petit oreiller doux et chaud sous ma tête…


Sans plus.

Mme Valmore souffrait de s’émietter comme un pain de ménage. Elle écrivait un jour à Mme Tastu, autre ouvrière de lettres :

Je fais comme je peux de la pénible prose, pour n’être pas tout à fait inutile ou nuisible à ma chère famille. Mais que cela me donne de mal, et que je regrette mes pauvres petites chansons qui m’aidaient à endormir mon cœur !

À Caroline Branchu :

Je fais des nouvelles pour payer les dettes que j’ai amassées sur ma tête.

À son mari :

Si ce n’était pour un peu d’argent dans le ménage, comme je mettrais de côté toutes mes pauvres pages échevelées et inutiles !

À Pauline :

Je n’ai pu faire le conte demandé. J’écris vraiment avec mon cœur ; il saigne trop pour des petits tableaux d’enfants.


Et voilà l’explication de la différence si grande qu’il y a entre ses Contes et ses Poésies. Elle écrivait les uns pour vivre et les autres pour apaiser son cœur tumultueux. De sa prose, on ne relient que les souvenirs d’enfance, parce qu’elle est impuissante à créer et que tout se résout chez elle en harmonies.

Depuis qu’elle avait élu domicile à Paris (rue d’Assas, en 1841 ; rue de Tournon l’année suivante), Mme Valmore éprouvait tous les inconvénients de la célébrité, inconvénients d’autant plus amers, pour l’artiste pauvre, qu’ils sont généralement sans compensation. Solliciteurs et désœuvrés assiégeaient sa porte, qu’elle ne savait pas défendre. Elle avait eu une servante qui ne voulait pas mentir ni perdre son âme en disant que sa maîtresse n’était pas là.

Cette honnête Auvergnate m’a fait faire trois maladies en introduisant dans ma chambre à coucher tous les oisifs et tous les voyageurs qui venaient me demander des places pour l’Odéon.

C’était l’époque où Valmore y remplissait les fonctions de sous directeur. Mais sa femme n’avait pas besoin ordinairement de cette nouvelle corde à l’arc dos importuns.

« Hier, écrivait-elle à sa fille, j’ai reçu tant de visites que je suis allée me rouler par terre dans ma chambre à coucher. J’en ai pleuré. »

Une autre fois, ce sont deux princesses qui prétendent l’enlever de force pour dîner chez l’une d’elles. Mme Valmore est au lit, à jeun, par économie peut-être, car, toutes dettes payées, il lui reste un franc pour commencer son mois. Tondis qu’elle décline l’invitation des deux grandes dames, celles-ci vont et viennent en caquetant, font bruire la soie de leurs robes, répandent leur parfum, s’extasient devant ce qui est pour elles une sorte de joujou : un intérieur de petites gens. Entre l’admiration qu’inspire au pauvre la maison du riche et l’admiration inverse, il y a la même différence qu’entre deux personnes dont l’une chante juste et l’autre faux. Celle qui chante faux devrait bien se taire.

Enfin les deux perruches, ravies, regagnent leur voiture qui les attend en bas. Elles ont toujours passé un bon moment.

C’est ce que Sainte-Beuve appelle « l’inintelligence de cœur de certaines gens, les plus polis de surface et les plus avenants en apparence ». Et il en donne pour autre preuve ce passage d’une lettre de Mme Valmore à Pauline Duchambge, qui lui avait suggéré l’idée de demander un service d’argent à je ne sais quel homme du monde :

Il n’y a rien dans ces cœurs-là pour nous : les riches de cette époque viennent vous raconter leurs misères avec une candeur si profonde et des plaintes si amères, que vous êtes forcé d’en avoir bien plus de pitié que de vous-même. Il m’a déroulé ses affreux empêchements à cause d’une maison qu’il fait bâtir. Elle devait lui coûter cent mille francs, je crois, et le devis s’élève présentement au double, ce qui, avec l’éducation de son fils, lui fait perdre la tête… Que dire à ces fortunés ? Que vous avez deux chemises et pas de draps ? Ils vous diront : « Ah ! que vous êtes heureux ! Vous ne faites pas bâtir ! » Ainsi n’y pensons pas, car c’est un accès de fièvre pour nous qu’un accès d’espérance.


« Tu dois savoir depuis longtemps, disait-elle encore à l’une de ses sœurs, qu’il n’y a guère que les malheureux qui se secourent entre eux. Sans être plus méchants que nous, les riches ne peuvent absolument pas comprendre que l’on n’ait pas toujours assez pour les besoins les plus humbles de la vie. Ne parlons donc pas des riches, sinon d’être contents de ne pas les sentir souffrir comme nous. »

Aucun arrière-goût, on le voit, des ciguës qu’on lui avait fait boire.

Je n’ai personne à envier, car je vois beaucoup souffrir et celui ou celle que nous trouvons favorisé par le sort, a été malheureux ou le deviendra.

Quiconque l’avait offensée en était pour sa peine.

Qu’ils soient tranquilles. D’abord leur haine doit être satisfaite par la grandeur de mon infortune ; peu de chose y manque. Mais je n’ai rien contre eux. Je remercie Dieu de leur bien-être parce que je le lui ai demandé. Je n’ai pas le temps de mieux faire, ni d’en parler non plus.


Enfin, comme on la savait bonne, elle était constamment sollicitée, si bien qu’elle passait son temps à venir en aide à de moins pauvres qu’elle.

Que pouvait-elle donc leur donner ?

Hello a répondu en écrivant : « Je ne parle pas seulement de la charité qui donne ; je parle aussi de celle qui se donne. »

Mme Valmore se donnait inépuisablement. Elle semblait avoir modifié, à son usage, l’exhortation du Pater : Donnons-nous aujourd’hui comme le pain quotidien. Elle était toute à tous, à tous ceux qui venaient lui demander, « à défaut d’argent, des courses, des pleurs, des lettres et du temps ». Ce temps qu’on lui faisait perdre était son trésor à elle, le trésor des humbles. Elle disait souvent : je n’ai pas le sou ; elle ne disait jamais je n’ai pas le temps. Elle portait en soi la fortune qu’elle distribuait, et ne s’appauvrissait point d’avoir tout donné.

On la voit très bien sur une lettre, une prière, une recommandation, un signe, jetant un châle sur ses épaules et, coiffée de travers, descendant quatre à quatre, allant à pied au bout de Paris (l’omnibus était trop cher encore pour sa bourse), et pressant le pas afin d’être exacte à l’audience de Martin du Nord ou de quelque autre Influence.

Elle était celle qui arrive la première et s’en va la dernière, oubliée sur une banquette d’antichambre par les huissiers méprisants. Elle était celle qu’on éconduit sans la rebuter et qui revient en disant : « J’ai le cœur plus entêté que la raison. »

Il faut l’aimer davantage, d’avoir été, de bonne heure, démodée. On a tort de tourner en ridicule les démodés : leur nom est Fidélité.

Elle avait la persévérance du juste, laquelle vaut mieux que son sommeil, car le juste dort mal auprès d’autres malheurs que le sien et non moins immérités. Elle ne pleurait qu’en rentrant, de lassitude et de dénûment. « J’ai bien couru ! » disait-elle, comme on dit : « J’ai bien travaillé ! » Elle n’avait rien oublié, que son propre sort, et c’est dans le moment où elle croyait pouvoir enfin déposer son fardeau qu’elle en était accablée.

Elle excellait dans la supplique. On se représente une petite vieille doucereuse, la bouche tombante, les yeux en pleurs… Eh ! bien, non. Mme Valmore savait sourire et même être gaie pour persuader. Le ministre de la Justice, son compatriote, à qui elle avait demandé en patois flamand et les coudes sur la table la grâce de trois ou quatre condamnés à la fois, s’écriait : « C’est qu’elle n’y va pas de main morte ! »

Elle implorait avec la même volonté de réussir, le même cœur à l’ouvrage, la grâce de Barbès et un emploi pour quelqu’un. Et le secret est là de sa victoire sur l’indifférence des uns et la résistance des autres : elle communiquait, ne fut-ce qu’un instant, le feu dont elle brûlait. On faisait le bien à la clarté de son zèle.

Le bonheur d’avoir obtenu l’élargissement d’un prisonnier ne la libérait pas envers lui. Elle demeurait son infatigable servante. C’était, sous un chapeau à brides en guise de cornette, sœur Marceline-de-la-Délivrance.

Elle se défendait, néanmoins, d’aimer tout le monde indistinctement.

Quand on vous dit, ma bonne amie[4], que j’aime à tort et à travers, ne croyez pas cela. J’aime ce qui est élevé, honnête, ardent à secourir.


Elle concluait à l’inutilité de vivre, si ce n’est pour se dévouer et, en vers alors, comme pour mêler l’encens à la prière, elle ajoutait :

Fais tant et si souvent l’aumône
Qu’à ce doux travail occupé
La mort te trouve et te moissonne
Comme un lys pour le ciel coupé !


Enfin, songeant à la maladie, à la vieillesse, à l’impuissance où elle sera, un jour, de poursuivre son office de relèvement, elle donne au pauvre la chose qu’elle croit capable de suppléer une activité paralysée : son nom.

Que mon nom ne soit rien qu’une ombre douce et vaine
Qu’il ne cause jamais ni l’effroi, ni la peine ;
Qu’un indigent l’emporte après m’avoir parlé
Et le garde longtemps dans son cœur consolé !


Elle ne se contentait pas « d’entrer mieux que personne dans ce que les autres souffraient », avec quel sentiment exquis des nuances elle y entrait ! Pour plaindre son amie Pauline, par exemple :

Elle n’a plus pour toute fortune qu’un talent charmant, mais qui ne lui donne pas même du pain. J’aurais honte de me compter auprès de telles infortunes, car elle a été bien riche, et moi toujours pauvre. Quelle différence !


Elle avait trouvé, d’ailleurs, dans le poète persan Saadi, à qui elle doit une de ses plus fraîches inspirations, un apologue traduisant son merveilleux instinct de charité.

Un pauvre oiseau jeté à "terre et roulé dans le vent d’orage, fut relevé par une créature charitable et puissante, qui lui remit son aile malade, comme eût fait Dieu lui-même ; après quoi, l’oiseau retourna où vont les oiseaux, au ciel et aux orages.

Le guérisseur n’ouït plus parler de lui et dit : — La reconnaissance, où est-elle ?

Un jour, il entendit frapper vivement à sa fenêtre et l’ouvrit. Dieu lui répondait. L’oiseau lui en ramenait un autre blessé, traînant son vol et mourant.

Sur quel cœur l’image de la créature qui relève était-elle mieux gravée que sur ce cœur qui semblait absent ?



Elle eut pu faire sa devise du proverbe valaque : « Donne jusqu’à la mort ! » Et ne l’a-t-elle pas, aussi bien, enfermée dans le cristal d’un beau vers :

Tant que l’on peut donner on ne veut pas mourir !


Ah ! que l’on écrirait un joli conte dans sa manière, sous ce titre : Une journée de Mme Valmore !

Il faudrait la montrer occupée de son petit ménage « comme d’un royaume » et ne consacrant à la Muse que les heures de grâce, quand elle en a ! Le succès est venu sans la griser, sans lui faire oublier ni son origine flamande, ni ses devoirs d’épouse et de mère. Et ce n’est pas une corvée dont gémit cette plaintive. Jamais on ne trouve sous sa plume abondante le regret de tant de jours détournés de la littérature par de vulgaires besognes, des soins fastidieux, quand on porte le nom qu’elle porte et qu’on a les relations qu’elle a.

Elle met ses fiertés où certains mettent leur confusion. « Que je t’aime de te voir coudre ta toque, écrit-elle à son mari. Quelle singulière biographie on ferait de nous, à nous voir dans tous nos courages pauvres. Tu sais aussi de quoi j’ai l’air, le matin, en réparant dans mon lit les désastres survenus aux parures d’Hippolyte. Juge donc si je peux songer au cher voyage de Douay, dans L’obligation de renouveler tout le vêtement de notre bon garçon.

Autre :

Tu sais que je suis le tailleur de ton fils, la couturière et parfois la modiste des trois femmes du logis.

Autre :

Coudre, écrire, courir, pleurer du cœur, me rappeler avec effroi que je ne remplis pas la moitié de ces exigences qui entrent de tous côtés dans ma vie, voilà comme je passe mes jours.

Autre :

Pour moi aussi, il y a des jours où je ne sais plus où je suis, car le seul travail de recevoir les oisifs ou les bienveillants qui viennent m’enlever à mon balai et à mes casserolles, est une torture intolérable.

Connaissant l’existence de Mme Valmore, on comprend mieux le regret qu’elle avait, qu’elle eut toujours, de demeurer haut. À chaque déménagement, elle fait entendre son touchant refrain, son vœu inexaucé.

Mes cinq ou vingt étages me paraissent des Pyrénées, moins les fleurs. Loger au second, première richesse des ambitions misérables ! m’est-il jamais interdit d’y prétendre ?

Le corps avait plus de part que l’esprit, dans ce rêve d’une femme toujours courant et pour qui la dernière étape de bas en haut était la plus pénible.

1835. Lyon.

Si tu nous voyais ici, toujours dans notre grenier, depuis la faillite dévorante ! Cent vingt marches à escalader, comme c’est encourageant pour sortir !

1840. Paris. Elle vient de quitter la rue La Bruyère pour la rue Saint-Honoré :

C’est charmant de calme et de tout. Vingt-sept marches de moins, c’est-à-dire trente-sept marches de moins (elle les comptait !) que dans la maison que nous quittons. Inès balaie, Hippolyte fait nos courses et moi, je vais au marché pour le dîner. Nous sommes au Nord, mais nous voyons le soleil sur les trois autres façades de la cour, qui sont belles et blanches, toutes balconnées.

1854.

Nous allons quitter notre cinquième étage ; je ne sais cette fois si ce sera pour monter au sixième. On ne peut plus trouver un grenier qu’au prix de douze ou quatorze cents francs.


Elle a pour les balcons une prédilection. D’abord ils sont toujours si petitement logés que c’est pour eux l’illusion d’une pièce de plus. Et puis, c’est le jardin suspendu, — glacial l’hiver, torride l’été, à dire vrai. C’est la cage ouverte. Le mot est d’elle.

En 1826, pour attirer son oncle à Bordeaux, elle lui promet un balcon de deux cents pas !

De son balcon sur le boulevard Saint-Denis, en 1833, elle regardait passer le convoi de Dulong tué en duel par Bugeaud.

Rue La Bruyère, elle dit dans Ondine à l’école :

Moi, penchée au balcon qui surmontait la rue…


Rue Montpensier, au quatrième, elle avait un balcon sur le jardin du Palais-Royal.

Elle se réjouissait, plus tard, d’abandonner la rue d’Assas, « déserte et froide comme la Russie, » pour aller habiter, rue de Tournon, un appartemant avec terrasse exposée au levant et au midi, sur laquelle Valmore se montrait en bonnet de perles !

Elle avait pour voisine alors Mlle Lenormand, âgée de 70 ans, et qui ne devinait plus rien. Avait-elle été oracle meilleur ou meilleure conseillère, au temps éloigné où, consultée par Mlle Desbordes, la Lenormand lui disait : — « N’écrivez jamais ! »

Cependant

L’Odéon qui ne peut ni vivre ni mourir,


menaçant de se dérober sous Valmore, celui-ci avait dû, pour n’en point perdre l’habitude, se rejeter à la nage. Repoussé de la Comédie-Française où il avait encore essayé d’aborder, il faisait une tournée en Savoie, tandis que Victor Augier, avocat à la cour de Cassation, sollicitait pour lui une place dans les commissariats des chemins de fer, et que Marceline allait passer quelques jours en Normandie auprès de ses sœurs.

Puis, l’Odéon avait paru se renflouer. Mais ni Mme Dorval dans Phèdre, ni, en 1843, le succès de la Lucrèce de Ponsard, ne parvenaient à radouber le vieux bateau et, au mois de mai 1845, Valmore retombait à la mer.

Encore quelques efforts désespérés pour atteindre un rivage…, et la rade, cette fois, c’était le Théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, dans une entreprise où il avait Charles Haussens et Van Caneghem pour coassociés.

Il eût désiré que sa famille l’accompagnât ; mais c’était impossible.

« Garrottée comme je le suis, loin de toi, lui écrivait Marceline, je sens avec angoisse le délaissement où tu es là-bas, qui double les dégoûts de ta profession. Tu sais mieux que moi pourtant que c’est elle qui nous sauve de l’abîme et que, sans toi, il faut que je périsse. »

Elle disait bien : garrottée, devant sa fille Inès, mourante, à vingt ans !

Ses parents n’avaient pas aperçu les lents progrès de la maladie qui la minait et la rendait ombrageuse, jalouse, difficile. Musicienne un peu, de culture moins fine que sa sœur, elle ne prenait pas son parti d’une supériorité que saluaient les hommages empressés d’un homme tel que Sainte-Beuve. À qui pourtant a-t-il dédié un exemplaire, en bonnes feuilles, de son discours de réception ? À Inès[5]. Mais c’était en 1844. Ondine se trouvait encore a Londres et l’on peut supposer que le nouvel académicien rendait ses devoirs au plus près.

Quoi qu’il en soit, Inès se consumait, tandis que son père, mal instruit de cette tragédie domestique, ressassait d’autres sujets d’inquiétude, de reproche et de tourment.

Je me suis abstenu jusqu’ici d’exprimer mon opinion sur Valmore. Je voulais laisser parler les faits et permettre ainsi au lecteur de se prononcer lui-même en connaissance de cause. Mais cette opinion que j’ai à dessein différée, il est impossible de ne pas la donner, à cette époque où le comédien termine sa carrière dramatique. Car c’est le comédien seulement qu’ont envisagé en Valmore la plupart des biographes de sa femme, les derniers surtout. Ils l’ont jugé sévèrement, et je trouve leur jugement à son endroit bien inconsidéré. Valmore est calomnié, défiguré…, et c’est M. Jules Lemaître qui, d’un mot et le plus innocemment du monde, j’en suis sûr, a faussé son caractère en le marquant d’un pli professionnel qu’il n’eut pas.

Valmore, c’est Delobelle, a dit M. Lemaître ; et les échos ont répété : Delobelle ! les investigateurs ont répété : Delobelle !… heureux de la définition concise qui les dispensait d’un examen approfondi.

Notez que, jusqu’à M. Lemaitre, nul ne s’est avisé du rapprochement. Pour cette bonne raison, dira-t-on, que tous ceux qui ont connu Valmore : Sainte-Beuve, Corne, Delhasse, Lacaussade, ont parlé de Marceline avant que Daudet eût peint son modèle. Assurément.

Mais cette correspondance en partie publiée par M. Rivière et qui nous fait pénétrer dans l’intimité du ménage, Sainte-Beuve et ses continuateurs l’ont eue entre leurs mains, l’ont feuilletée…, et les ménagements auxquels ils étaient tenus envers le père ou envers le fils, encore vivants, n’eussent pas empêché un esprit sagace comme Sainte-Beuve, de laisser percer son sentiment. Il n’eût pas inventé Delobelle, il l’eût esquissé d’avance sous les traits de Valmore.

Ni lui ni les trois autres n’en ont rien fait. Bien au contraire, tous insistent sur les qualités bourgeoises, communes, de Valmore, et cette note juste que j’attendais de Sainte-Beuve, il la donne, en effet, quand il dit : « Un mari, la probité et la droiture mêmes, qui souffrait en homme de son inaction forcée. »

Lacaussade, de son côté, déclare : « Mme Valmore eut pour associé à sa destinée un mari le désintéressement et la droiture en personne, digne et fier d’elle à bon droit, voilant sous une réserve parfois ombrageuse la bienveillance native et l’affabilité de l’homme de bien. »

« L’excellent homme qui devint son époux », ajoute M. Pougin, par la bouche duquel parle M. Delhasse.

« Honnête, affectueux, dévoué, mais d’une nature moins fine que sa femme, » témoigne enfin M. Rivière, d’après la correspondance qu’il a compulsée.

Ils ont raison ; mais Sainte-Beuve a, seul, indiqué le trait essentiel de cette physionomie, et ce trait ne ressemble guère à un pli professionnel. L’observateur fait abstraction du comédien et n’a pas besoin de creuser beaucoup pour trouver l’homme, et le brave homme.

Le pli professionnel, ce serait d’abord, je pense (Daudet en a fait le sujet d’une nouvelle : Un Ménage de chanteurs, l’homme en arrivant à payer la cabale contre la compagne qui l’éclipse), ce serait, dis-je, la vanité empoisonnant l’amour, l’affection ; le succès de la femme aigrissant le cabotin dans son mari. Rien de pareil chez Valmore, que l’on sache. À Lyon ou à Bruxelles, dans les pièces où ils se donnaient la réplique, le plus applaudi des deux n’était pas lui. En conçut-il du dépit ? Loin de là.

Le plus joli des portraits de Marceline actrice a été retrouvé par Lacaussade dans les papiers de Valmore, et le voici :

Moins bien douée du côté de la figure que Mlle Mars, Marceline avait une voix pleine de charme et une physionomie bien autrement éloquente. Elle aussi avait rempli l’emploi des ingénuités ; mais élevée à l’air libre, n’ayant passé à l’école que le temps d’apprendre à épeler ses lettres, sa nature naïve n’avait pas eu à subir les entraves d’uni’éducation de pensionnat. Elle avait la gaieté et l’imprévu du moineau franc, qu’elle appelait si bien le paysan des oiseaux. Les inflexions de sa voix étaient fraîches, naturelles… Elle possédait une diction d’une grande pureté… Son jeu, son débit, étaient d’une telle vérité que le spectateur pouvait se demander en l’écoutant s’il était au théâtre : elle semblait le personnage même qu’elle représentait… Mlle Mars a maintes fois témoigné la haute estime qu’elle faisait de son talent.


Sera-t-il jaloux davantage des lauriers que sa femme cueillera dans les Lettres ? Il écrit, lui aussi, il est inspiré ; je veux dire qu’il met sur leurs douze pieds des vers qui riment entre eux. Or, si l’on ne possède pas beaucoup d’échantillons de ses aptitudes poétiques, on en a du moins conservé l’hommage fervent : À celle que j’aime, qui finit ainsi :

Amour, telle est ma vie en son brûlant voyage :
Mes jours, en s’écoulant, me laissent ton image.


Ils étaient déjà mariés depuis quinze ans, lorsqu’elle lui écrivait :

Je te défends, d’abord, de le fanatiser sur le peu que je vaux, ce qui te rendrait irritable et injuste contre ceux dont tu me croirais méconnue.

Elle le consulte. Ce n’est point un juge complaisant ni d’une remarquable pénétration, non ! Mais jamais il ne dénigre de parti pris et la rareté de ses louanges donne plus de prix à celles qu’il décerne. Quand il la félicite de son roman : Violette, elle tremble encore qu’il ne soit aveuglé par sa tendresse pour elle et ne se rassure qu’auprès de l’éditeur, également satisfait.

Le pli professionnel, voyons, est-ce — pour un acteur qui s’obstine à jouer en province lorsque ce genre y est démodé, — est-ce le désir invincible d’entrer à la Comédie-Française ? Mais c’est justement parce que celle-ci lui apparaît comme le sanctuaire des dieux morts et le tombeau de leurs restes, que Valmore, desservant in partibus, voulait officier dans l’un des derniers temples ouverts aux fidèles. Il aimait sincèrement les chefs-d’œuvre classiques ; il en gardait les traditions et n’était pas, sans doute, plus indigne de les interpréter que tant de sociétaires par qui nous les avons entendu rugir ou bêler.

On ne pouvait lui reprocher que de venir trop tard dans un siècle qui n’était plus le dix-huitième.

Au lieu de le plaindre, on s’est égayé à ses dépens, en le comparant à Delobelle, qui ne renonce pas. Mais Valmore, passé la quarantaine, ne demande pas mieux que de renoncer, lui. C’est très bien de dire à l’acteur qui commence à vieillir et ne trouve plus d’engagements : « Faites autre chose. » Faites quoi ? Il avait appris à jouer la tragédie et ne savait que cela. Le métier le tenait beaucoup plus qu’il ne tenait au métier. Foncièrement honnête et scrupuleux, il n’avait pas le cruel égoïsme de Delobelle, qui immole sa dignité d’homme à son amour-propre de cabotin.

Valmore lutte pour la vie avant de lutter pour l’art. Il est père avant d’être père noble. Il craint, comme l’employé, de perdre sa place et comme l’ouvrier de manquer d’ouvrage : pli commun à toutes les professions, à tous « les courages pauvres ». C’est un inquiet. Du lendemain, d’abord. Évidemment, il voudrait bien rester à Paris ; son intérêt, et une ambition qui lui est permise, après tout, l’y poussent. Mais dès l’instant que son espérance est trompée, il n’hésite pas, il repart pour Rouen. Lyon, Bruxelles… ; il se résigne « à ce moyen honorable de les soutenir tous ».

« Je te plains, lui écrit sa femme, en songeant que, tous les soirs, tu combats ton aversion pour soutenir ta famille absente. »

Est-ce de Delobelle, cela ? Profère-t-il les cris, roule-t-il les yeux, prend-il les altitudes du tragédien maudit ? Peut-être… de temps en temps… Mais il repart, voilà l’essentiel ; il repart pour gagner leur pain à tous à la sueur de son front sous les perruques et sous les fards.

Pour montrer à quel point le vieux ménage fut constamment uni, j’ai été tenté d’écrire qu’ils reviennent aujourd’hui saluer ensemble, comme à l’époque où, jeunes, ils étaient rappelés par le public.

Mais non. La vérité, c’est que Marceline revient saluer seule ; Valmore, que l’on cherche, a disparu. Ses lettres à sa femme, il les a détruites ; mais celles qu’il a reçues d’elle et qu’il a conservées, il passe sa vieillesse à les relire, à les classer, à les numéroter. Il en fait don à la Bibliothèque de Douai. Il ne veut pas qu’elles soient perdues, tandis qu’il fait bon marché des siennes à lui.

Est-ce d’un vaniteux, cela ?

Il fait mieux ; il fait une chose admirable et rare.

Il a été beau, recherché. Il serait infatué de sa personne, que, ma foi, on n’y verrait rien d’étonnant, surtout dans sa profession. Combien, à sa place, pour se présenter, grâce à leur femme, en avantageuse posture devant la postérité, auraient commencé par effacer toutes traces du passé, afin de faire croire qu’ils ont été follement, exclusivement aimés ?

Valmore, lui, ne se borne pas à n’exercer, dès le lendemain de son mariage, aucun droit de contrôle et de révision, sur les élégies dans lesquelles Marceline raconte tout au long ses premières amours. Plus tard, des confidences de sa femme, des allusions à ce passé brûlant, des cris arrachés à la damnée par ces flammes perpétuelles, il ne supprime rien non plus.

Est-ce d’un vainqueur, cela ?

Ni d’un vainqueur, ni d’un mari débonnaire.

Valmore était entier, autoritaire, « immobile dans ses aversions », dit Marceline, qui l’eût volontiers appelé son seigneur et maître ou son tyran. Mais ces travers ne sont pas davantage inhérents à la carrière dramatique et il eût porté dans toute autre que celle-là son effroi du chômage, des dettes, de la misère pour les siens. Et Marceline le sent bien, quand elle le conjure de ménager ses forces dont il a tant besoin, « pauvre ouvrier à la journée » !

Mot adorable de cette prolétaire de lettres, à ce prolétaire de théâtre !

Une seule fois, on prend Valmore en flagrant délit de jactance. Il se donne, sinon le pli, le coup de fer professionnel, qui s’effacera vite, mais qui trahit fugitivement l’éternel Don Juan, c’est-à-dire l’acteur, quels que soient son âge, son emploi et son physique.

Étant à Lyon, âgé de 47 ans, il éprouve tout à coup le singulier besoin d’avouer à sa femme qu’il l’a trompée quelquefois ! Elle a 54 ans… ; et sa réponse à cette révélation superflue est comme d’une mère à son grand fils :

Par quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements de l’âge et de la profession ? Ils n’ont pas rompu l’inviolabilité de nos liens, c’est l’important. Ne soyons pas plus austère que les bons prêtres qui relèvent et embrassent leurs enfants de retour… Je n’en veux à personne de t’avoir trouvé aimable, mon cher mari. N’avaient-elles pas à me pardonner d’être ta femme et, franchement, de ne pas mériter un tel bonheur.

Quelle plus pure absolution tomba jamais des lèvres de Baucis ?

En fait, elle était un peu responsable de cet accès de suffisance. Elle avait trop gâté, trop excusé, trop adoré le cher mari. Elle l’avait mis tout de suite sur un piédestal, et il y restait, embarrassé parfois de son personnage. Dix ans après leur mariage, elle lui écrit, à propos d’un fashionable qu’elle a rencontré :

Ah ! qu’ils sont loin, tous ces beaux, de ta grâce romaine, non, grecque, toute pure, et mieux, s’il est possible. N’es-tu pas dans ce délicieux tableau des Bergers du Poussin ? Tu ferais faire des élégies au milieu des landes !


Valmore ne s’était pas contenté d’être beau ; il avait voulu (et qui l’en blâmerait ?) conformer sa vie intérieure aux modèles qu’il incarnait dans les pièces classiques. Il s’efforçait d’être romain en tout. Chaque jour, il faisait son examen de conscience et « ne se pardonnait rien ».

« À force d’être rigide avec toi-même, lui disait-elle, tu ne crois pas assez que les autres t’aiment, et t’aiment, et t’aiment ! sois liant, sois sans crainte… » Et encore, avec une indicible mélancolie :


Tu te pardonneras à la fin d’avoir valu mieux qu’un autre, et tu ne te feras plus un crime de quelques erreurs inévitables avec la société comme elle est faite.

Ou bien :


Quand seras-tu délivré des Grecs et des Romains, autre part que dans ta bibliothèque ? Je voudrais que tu vendisses dans deux mois ton dernier manteau.


Mais il demeurait sourd à tous ces bons conseils et quand les difficultés quotidiennes à surmonter lui laissaient quelque répit, il se tourmentait du passé, il fourbissait de vieilles lames ébréchées, à double tranchant, qui le blessaient lui-même ensuite, en même temps que Marceline. Il avait la maladie du doute. Il était sujet au doute comme on est sujet à l’herpès. Lorsque l’éruption se déclarait, il se grattait jusqu’au sang.

Il serait dommage, en vérité, que les deux époux, à plusieurs reprises, n’eussent pas été séparés, car nous y perdrions non seulement des lettres qui sont parmi les plus belles qu’ait écrites Mme Valmore, mais aussi des vues profondes sur leur manière d’être et de souffrir à tous les deux.

Ce qu’il pouvait dire, on ne le sait pas, mais on le devine en lisant les réponses de sa femme. Il la surprenait toujours par ses retours offensifs soudains et sans cause apparente. Un jour, par exemple, il se tracasse après avoir lu quoi ? Violette, un honnête roman de nature, cependant, à n’alarmer en rien sa susceptibilité, souvent mise à plus rude épreuve. Mais sous l’influence de l’éloignement et de circonstances particulières, il suffisait d’une page, et la plus anodine, pour provoquer l’accès de doute. Et les cris du patient, traversant les murs et l’espace, bouleversaient la pauvre femme à soixante ans comme autrefois. Alors, ils gémissaient ensemble, ainsi que deux blessés en des lits jumeaux. Mais c’était elle, soulevée sur son coude et raidie, qui préparait les potions calmantes.


Ta dignité d’homme, dont tu es parfois si jaloux, m’est aussi sacrée qu’à toi. C’est pour qu’elle ne fût jamais compromise que j’ai toujours évité d’exalter ton cœur déjà si sévère contre tes étourderies. Le mien pleurait souvent, mais lu n’en savais rien, car tu aurais été trop irrité sur toi-même ou contre d’autres à qui je pardonne devant Dieu tout ce qui peut t’attrister dans le passé ! N’y pense plus ! (Mot bien féminin de sa part à elle qui ne cessait d’y penser.) Sois indulgent avec toi et alors tu m’aimeras mieux pour ton bonheur. Nous pouvons être infiniment heureux l’un par l’autre ; un ménage uni est le premier bien de ce monde.


Sept ans après (1839) :


Auprès de ce doux éloge, qui m’est si cher, de toi, sur un livre (Violette) qui n’aura pas d’autre succès, tu réveilles un sentiment d’une douleur profonde en me demandant si je ne suis pas fâchée d’être mariée à toi… Tiens, Valmore, tu me fais bondir hors de moi-même en me supposant une si petite, et si vaine et si basse créature ! Me supposer une idée ambitieuse, un regret d’avarice ou d’envie pour les plaisirs du monde, c’est me déchirer le cœur qui n’est rempli que de loi et du désir de te rendre heureux…

Variante de son vers :

Je ne sais qu’inventer pour te faire un bonheur.


Je te suivrais avec joie au fond d’une prison ou d’une nation étrangère, lu le sais, et ces pensers, pour mon malheur, ne t’assaillent jamais qu’après la lecture de mauvais barbouillages dont j’ai honte en les comparant aux belles choses que tu m’as donné le goût de lire. Après quoi je te dirai simplement, vraiment et devant Dieu, qu’il n’existe pas un homme sur terre auquel je voulusse appartenir par le lien qui nous unit. Tous leurs caractères ne m’inspireraient que de l’effroi. Ne te l’ai-je pas assez dit pour t’en convaincre ! Mais, hélas ! c’est donc vrai : « On ne voit pas les cœurs ! »


Le mois suivant, autre écho d’une jalousie lancinante :


Oui, le sort nous a fait bien du mal en nous séparant, mais je me sens aussi pénétrée de l’espoir que ce n’est qu’une grande et sévère épreuve, après quoi je serai réunie à toi, Valmore, pour qui je donnerais vingt fois ma vie. Si ce serment, vrai devant Dieu, ne suffit pas à la tendre exigence de ton affection pour moi, je suis alors bien malheureuse, et si tu vas chercher dans le peu de talent dont j’abhorre l’usage à présent, des recherches pour égarer ta raison, où sera le refuge où j’abriterai mon cœur ? Il est à toi tout entier. La poésie n’est donc qu’un monstre si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t’ai dit cent fois, je te répète ici, que j’ai fait beaucoup d’élégies et de romances sur des sujets donnés, dont quelques-unes n’étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont traduits dans ces vers que tu aimes et dont elle est, en effet, le premier auteur… Toute ton indulgence sur le talent que je dédaignerais complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas d’une arrière-pensée pénible qu’il aura fait naître en moi… Tu vois bien que j’ai raison, mon bon ange, en n’éprouvant pas l’ombre de contentement d’avoir employé [mon temps] à barbouiller du papier, au lieu de coudre nos chemises, que j’ai pourtant tâché de tenir bien en ordre, tu le sais, toi, cher camarade d’une vie qui n’a été à charge à personne.


Déjà, elle lui avait fait, au milieu d’une crise analogue, cette autre piqûre de morphine :


Ces poésies qui pèsent sur ton cœur, soulèvent maintenant le mien du regret de les avoir écrites. Je te répète avec candeur qu’elles sont nées de notre organisation : c’est une musique comme en faisait Dalairac, ce sont des impressions observées souvent chez d’autres femmes qui souffraient devant moi. Je disais : « Moi, j’éprouverais telle chose dans cette position » ; et je faisais une musique solitaire. Dieu le sait.


Naïve diversion ! Innocent subterfuge ! Ils ne nous donnent pas le change en dépit des précautions de Marceline pour le faire prendre à Valmore. Car elle ne se contentait pas d’invoquer de vive voix ou dans sa correspondance cet alibi : Pauline ; dans l’album que la Bibliothèque de Douai conserve[6], elle a glissé, parmi des pensées, des motifs d’inspiration tirés de divers auteurs, non seulement des traits d’observation ou de sentiment, mais une lettre tout entière de Pauline, laquelle lettre, en effet, peut passer pour un extrait concentré d’élégies.

— Telle chose lui advint…

Respires-en sur moi l’odorant souvenir !


disait Marceline à Val more.

Celui-ci n’est pas un méchant homme. On n’a nul besoin de connaître ses lettres pour savoir qu’il se propose surtout, en cherchant dans les cendres du passé, quelque braise qui rougeoie encore, non pas d’en brûler sa femme, mais de se brûler lui-même, afin de se faire plaindre. (Le plus geignard des deux, si c’était lui ?)

Et son attente n’est jamais déçue.

Avec quelles mains d’infirmière diligente, avec quel tact elle s’ingénie pour lui faire comprendre, sans l’humilier, que son genre est perdu en province et qu’il devrait tourner les yeux vers une autre carrière ! Vers une autre carrière, non pas vers un autre emploi.

À côté de l’ennui de vivre sans toi, que me font les ennuis d’une profession ou d’une autre ? Tu voudrais jouer la comédie… Miséricorde ! Oublies-tu donc ce que tu ressentais d’aversion, je dirais même d’obstacle, pour la chère voix rebelle et tes peurs terrifiantes à faire, sans être désespéré, ce que tant de manœuvres font, en se mettant des couronnes sur la tête.

Elle écrit cela en 1846, terrassée par la fatigue et l’adversité, au chevet de sa fille qui s’éteint… Et c’est encore lui qu’elle doit plaindre d’être seul à Bruxelles, où elle le conjure pourtant de rester, sans lui dire que c’est afin de lui épargner le spectacle d’une agonie.

Elle trouve alors les accents les plus tendres, les plus douloureux, les plus beaux :


À peine j’ai cessé de l’écrire que je voudrais l’écrire, c’est un moyen de déplacer mon cœur… Il pleut et il fait froid. Point de soleil, point d’oiseau, point de rayons lumineux et dorés. Il faut chercher tout cela en soi-même, et toi au milieu ! Voilà le secret d’une âme aimante et d’une vie qui se soutient malgré tant de douleurs et d’adversités…

Hier, Inès a eu de bonnes heures. Elle s’est tenue droite quelques minutes. J’ai vu qu’elle est encore grandie étonnamment, ma tête disparait tout à fait derrière là sienne. Que d’efforts et que de travail dans cette nature aussi tourmentée au moral qu’au physique…

Je te vois si malheureux que je te demanderais à genoux de revenir si j’étais sûre que tu y consentes… je sais ce que j’ai souffert moi-même de Bruxelles qui m’écrasait, avant que tu vinsses tout embellir et changer tout pour moi, dans cette ville de spleen, quand on n’y vit pas par le cœur.

… Tu sais que je n’ai aucune erreur consolante sur la science des médecins. Je crois en Dieu.

Mes pauvres ailes tendues vers toi sont à tout moment repliées. Je ne respire que quand cette charmante petite fille me laisse respirer… Je marche, les yeux fermés, sous une volonté plus forte que la mienne.

À présent, le malheureux sait tout. Ondine a été lui dire à Bruxelles que sa sœur est mourante. Et il doit demeurer à la chaîne…, et il divague, et il brame, et au lieu d’essayer de réconforter sa femme, il double la dose d’amertume dans la coupe qu’elle boit.

Elle crie vers lui :


Il y a un article de tes deux chères dernières lettres qui m’a donné l’envie de sauter jusqu’au ciel. Comment ! tu le crois inutile et presque onéreux parce que tu respires maintenant et que tu ne tombes plus de lassitude. Véritablement, cher ami, il se passe d’étranges choses dans ton jugement sur toi-même, qui en as un si sain sur les autres… Tu dois avoir des remords de ne pas fendre le bois et pétrir le pain des acteurs. On n’est pas de ta force. D’après ton appréciation, je ne sais pourquoi nous osons nous plaindre des horreurs qui nous ont été faites : nous devons être bien reconnaissants de ce qu’on nous a laissé la vie et un peu d’eau… Ah ! Valmore, pourquoi es-tu ainsi, mon bon ange ? Et que parles-tu de Chartreuse ? Là aussi il y a des hommes. Va, crois-moi, ils se ressemblent tous. Ah ! si tu m’aimais comme je t’aime, tu ne parlerais pas de Chartreuse !


Il a fallu, encore une fois qu’elle quittât le chevet d’Inès pour celui de son mari, qu’elle allât de l’un à l’autre porter ses tisanes et ses baumes.

Ah ! que l’on détesterait Valmore, si la tendresse qu’a pour lui Marceline n’était pas réciproque ! Mais elle l’est. Ces deux vieux époux s’aiment. Ils pensent bien réellement avoir fait un acte d’héroïsme en se quittant. Loin d’elle, il la regarde sur la mer…, et elle, de son côté, quand elle est seule, regarde tous les soirs Jupiter et Saturne, qu’ils ont contemplés ensemble ! Toutes les sentimentalités de leur temps et de leur répertoire sont sur leurs lèvres et dans leur mémoire, mais leur union indissoluble est au fond de leur cœur pur et de leur caractère droit.

« C’est notre sort, disait-elle, qui habille notre caractère de toutes sortes de nuances bizarres. »


Inès mourait le 4 décembre 1846.

Pour ceux des lecteurs de Mme Valmore qui ne la connaissent que superficiellement, cette épreuve est redoutable. Ils ont beau l’aimer comme il faut l’aimer, avec ses faiblesses et ses qualités, les crues de son cœur qui, dans ce moment-là, submerge tout, ne laissent pas de causer quelque inquiétude sur les manifestations d’une douleur extraordinaire. Cette inquiétude est d’autant plus vive que, dans les lettres adressées à Ondine, malade à Londres, en 1842, la sollicitude maternelle se traduit par ces effusions qui semblent trop élevées d’un demi-ton :

Ah ! je t’aime, toi, je te presse sur mon cœur qui n’est complet qu’avec le tien… Il me semble qu’à l’exception de mon amour pour toi, rien ne nous arrive qui mérite d’être raconté… Je refuse l’âme à qui resterait froid devant ton affection. Mais lu es si jeune, si riche de cœur, si facilement heureuse, que tu ne dois, à vrai dire, demander du bonheur qu’à toi-même, car tu le possèdes jusque dans tes larmes. Songe donc ! des larmes pures ! Celles-là ne tombent pas, chère aimée : elles remontent. J’ai passé deux heures à lire les vers, l’autre nuit. Mon cher trésor, qu’ils sont bien et purs ! Je les ai lus à la Vierge avec mes larmes… Mes bras s’allongent pour te serrer, chère fille… Dorlotte ta santé et la mienne… Dis-moi si tu engraisses, chère mignonne… As-tu bien chaud ? Prends garde à moi, ma fille, et couvre-moi bien…


Ce dernier trait surtout indispose. On y entend trop l’écho du : « J’ai mal à votre poitrine » de Mme de Sévigné.

Mais Marceline, qui n’a pas lu, sans doute, Mme de Sévigné, écrit comme celle-ci à bride abattue, moins bien, parce qu’elle est moins lettrée, mais avec les mêmes trouvailles d’expression dans l’abandon. (Le résultat ne fut guère différent, d’ailleurs, au point de vue éducatif ; Ondine est une précieuse dans le genre de Mme de Grignan.) Il n’est pas moins vrai que la va-comme-je-te-pousse, c’est réellement Marceline, qui ne reçoit jamais d’impulsions que de son cœur. Il faut d’autant moins le regretter que, plus savante ou plus artiste, elle serait moins poète.

Mme Valmore perdant sa fille ne se comporta point, en tout cas, comme le parnassien qui disait aux obsèques de son fils : « Il faut pourtant que je fasse quelques vers pour cet enfant ! »

Sa grande douleur à elle fut muette sur le coup.

« Je desserre mon cœur en t’écrivant », dit-elle à son mari. Et c’est vrai. Elle le desserre seulement. Elle n’en ouvre pas toutes grandes les écluses, comme on eût juré qu’elle ferait. Et si l’on cherche aux Élégies, que trouve-t-on ? Huit vers d’un sentiment contenu, d’une tristesse indicible :

Je ne dis rien de toi, toi la plus en fermée,
Toi la plus douloureuse et non la moins aimée,
Toi rentrée en mon sein ! Je ne dis rien de toi
Qui souffres, qui te plains, et qui meurs avec moi !
Le sais-tu maintenant, ô jalouse adorée.
Ce que je te vouais de tendresse ignorée ?
Connais-tu maintenant, me l’ayant emporté,
Mon cœur qui bat si triste et pleure à ton côté ?

Au printemps (1847), Valmore revenait à Paris, comme un détenu encore une fois libéré et sans ouvrage. Il avait 54 ans. Que faire ? La famille traversait une nouvelle crise de misère, qui dura quatre ans et ne fit qu’aggraver sensiblement un état permanent.

Cet état, Marceline l’avait toujours le plus possible caché à son mari.

« Tout ce que j’ai de génie de femme, d’inventions, de paroles, de silence utile, écrivait-elle, en 1842, à son ami Lepeytre, je l’emploie à dérober cette grande et humble lutte à mon cher mari, qui ne la subirait pas huit jours. Je sauve ses fiertés au prix de mes humiliations, et ce n’est qu’après ce monde qu’il saura par quelles innocentes ruses, par quelles larmes restées entre Dieu et moi, je lui ai jusqu’ici sauvé le triste secret du pain qui n’a pas encore manqué sur sa table et celle de nos enfants. Le froid ne les a pas non plus attristés. »

Elle allait jusqu’à lui faire croire que les deux cents francs par mois qu’il leur envoyait, c’était trop.

Un jour, la liquidation d’une des faillites préjudiciables au comédien de province, fait tomber 400 francs dans le ménage. Il faut entendre Marceline parler de cette « inondation d’argent qui les a rendus comme ivres pendant quelques heures ! »

Mais ce n’est qu’une éclaircie dont elle profite, d’ailleurs, « pour payer et mettre de l’ordre de tous côtés ». Les mauvais jours reviennent tout de suite, et à son mari, qui devine la vérité et s’en affole, elle doit prodiguer les paroles rassurantes. Elle le voit, avec peine, s’inquiéter de leurs dettes accrues par la mort d’Inès. Sans doute on a dû vendre son piano… ; mais « M. Pleyel s’est conduit honorablement et le prix qu’il a donné de l’instrument couvre les dépenses fatales et nécessaires. Le cordonnier est payé… ; on ne doit rien nulle part et l’on a tellement économisé sur le chauffage, qu’on n’a pas eu encore à renouveler la provision de bois. » Ce n’est pas assez ; elle ajoute :

Si tu veux faire passer un sourire sur ma figure, tu me laisseras t’envoyer 50 francs. Tu sais que je vais recevoir mon trimestre.

Deux mois s’écoulent, et les alarmes de Valmore, à la veille d’un nouveau naufrage, se trahissent maladroitement, excessivement, dans une lettre qui accable sa femme. Il a dû parler de « disparaître », n’étant plus pour les siens qu’un surcroît d’embarras. Le coup la renverse, mais tournée encore, suppliante, vers lui :

Je te demande de m’aimer…, toi qui es à la fois mon ami, mon amant, mon mari, mon frère, mon père et mon enfant !…

Je te demande la parole de t’appartenir comme je t’appartiens, de vivre pour nous deux et les chers êtres qui t’aiment, de penser à leur laisser un avenir serein au lieu d’un avenir épouvantable. Ne m’abandonne pas ! Pardonne-moi si j’ai omis quelque tendresse, si je ne t’ai pas assez dit que partout je serai contente d’aller, mais avec toi. Tu n’as donc pas pensé que je le suivrais partout ? Ah ! c’est la première fois que tu me déchires le cœur ! Je suis ta femme, ta pauvre femme, et tu me dois mon mari que je te demande à genoux. Ma chère vie ! toi qui te prives de tout pour moi, tu t’inquiètes de ne pas m’envoyer assez ! Calme-toi. J’ai tout ce qu’il nous faut. Nous n’avons pas une dette pressante. Ton cordonnier et le mien sont payés. Tout le reste, c’est de l’amitié pure et de ceux qui n’ont nul besoin… Écris-moi sans affranchir les lettres puisque j’ai de quoi les payer.


On peut trouver la menace de Valmore déplaisante : elle l’est. Mais le malheureux est seul, à Bruxelles, sur sa galère dramatique. Rien à l’horizon. Aucun secours à attendre. Il écrit dans une minute d’égarement, emploie les mots et fait les gestes qu’il a appris, mais que dirait et que ferait, dans les mêmes circonstances, un homme démoralisé, qui ne serait pas comédien. L’infortune est assez grande pour qu’on ne la chicane pas sur ses moyens d’expression ; sinon, il faut être équitable et rapporter également au pli professionnel l’horreur de Valmore pour les dettes, sa dignité ombrageuse et le vertige qu’éprouvent ses cinquante-trois ans au bord d’un abîme.

C’est à son retour à Paris surtout que l’existence de Marceline paraphrase un de ses vers douloureux comme la préoccupation qu’il révèle :

Si je pouvais trouver un éternel sourire !

Sourire d’antichambre pour les valets, sourire d’audience pour le maître, sourire pour solliciter, sourire pour dissimuler, en rentrant, l’échec d’une tentative, l’affront d’un refus, l’anxiété d’un ajournement.

La correspondance publiée par M. Rivière n’est pas complète, loin de là. Il a fallu, pour éviter les répétitions, la monotonie, l’alléger des confidences lamentables : échéances menaçantes, démarches pour le renouvellement des billets à ordre, obsession des dettes criardes et qui crient ! Et, d’autre part, combien de lettres relatives à des emprunts ont été délicatement distraites des liasses communiquées !

Scrupule que je regrette, d’ailleurs, car la détresse des pauvres ne fait que la honte des riches implorés en vain.

C’est bien monotone sans doute ce cri de chaque page : « La pauvreté nous tue… J’étouffe de petits embarras d’argent qui mangent ma vie comme des mites la laine… » ; mais qu’y faire ? On ne peut pourtant pas s’intéresser uniquement et sans fin à l’objet de ses premières amours ! Il ne faut envisager cela que comme un aspect de son malheur.

1848 fut le point culminant de la crise.

C’est alors que Mme Valmore ne sait plus comment s’y prendre pour inventer leur existence. Sa pension, suspendue, a été réduite ; Hippolyte gagne quarante francs par mois comme surnuméraire à l’Instruction publique ; et quant aux journaux auxquels la conteuse propose sa copie, autant, la jeter aux moineaux !

Elle se reporte aux jours de terreur et de disette, à Douai, et songe à ce qu’a dû souffrir sa mère, « pour nourrir son pauvre petit troupeau insouciant ».

Mais pour se faire une idée de cette extrémité, ce qu’on devra lire, ce sont les lettres qu’elle adresse à son frère, « administré de l’hospice de Douai », dont cette suscription ménage l’amour-propre.

Il ne sait pas, il s’imagine, lui aussi, que la célébrité de sa sœur permet à celle-ci de lui envoyer régulièrement le denier promis. Et il est fort étonné (incrédule peut-être) d’apprendre qu’elle ne lui a pas écrit plus tôt, faute de pouvoir affranchir sa lettre !

« À quel point faut-il que je sois pauvre pour te laisser si pauvre ! » lui écrit-elle en s’excusant de différer un envoi d’argent.

C’est à lui qu’elle raconte ses chagrins : la mort foudroyante de Mlle Mars et la mort de Martin du Nord, qui l’ont, tous les deux, souvent secourue ; l’attente où se morfond Valmore d’un emploi dans l’administration… de la Comédie-Française, toujours ! Et puis, les mauvaises nouvelles qu’elle reçoit de Rouen où ses beaux-frères se débattent, eux aussi, contre l’adversité, ont dix bouches à nourrir et ne gagnent même pas « l’eau du ciel ! » ; l’impossibilité pour un écrivain de trouver vingt francs d’un volume, « dans l’effroyable misère et l’effroyable luxe qui absorbent tout » ; la nécessité où ils sont, enfin, « d’emprunter à l’avenir l’humble vie qui les soutient ».

Février ne perce qu’un moment les nuages. Mais quel rayon de soleil ! Tout un peuple debout, ivre d’harmonie, de République et de confiance ! Une fraternité universelle qui faisait dire à Marceline, quand on lui demandait si elle avait vu passer les vainqueurs, populace aux bras nus, noire et belle comme l’enfant qui s’est barbouillé en jouant :

— Oui, je les ai vus, ces chérubins !

C’était comme le retour d’un printemps d’insurrection, celui de Lyon en 1831. Et Marceline refleurissait d’espérance avec lui !

Elle écrit à son frère :

L’orage était trop sublime pour qu’on eût peur ; nous ne pensions plus à nous, haletants devant ce peuple qui se faisait tuer pour nous. Non, tu n’as rien vu de plus beau, de plus simple et de plus grand !

Mais je suis trop écrasée d’admiration et de larmes pour te rien décrire. Ce peuple adorable m’aurait tuée en se trompant, que je lui aurais dit : Je vous bénis !… À sa grandeur naturelle, que tu sais, le peuple pur joint aujourd’hui un sentiment de modération et une fière sobriété qui le rend pour se battre, et après, le premier peuple du inonde, le peuple de Dieu ! Quel respect pour un tel vainqueur ! Quelle religieuse joie de devoir la liberté à une si noble création !… Le fils de Cécile s’est battu pour nous sauver.


Mais Février, c’est une belle journée au lendemain tragique : Juin. Le soleil s’abat comme un glaive armant un bras invisible. Où donc Marceline a-t-elle respiré, dans l’air brûlant, cette odeur de poudre, de sang et de défaite ? À Lyon encore. Elle reconnaît l’étal, les bouchers, la viande ; elle évalue les pertes : « Il y en a bien pour cinquante ans de larmes ! »

Et elle ajoutera :

J’ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de Paris et je pleure sur ceux du monde entier !

Elle se sent atteinte dans sa souche originelle :

Nous sommes du peuple, par le malheur et la bonne foi, mon cher frère, souffrons comme lui. Il vient encore d’être trompé, c’est un éblouissement généreux, un souvenir de gloire, une croyance mal placée. Mais la Providence sera un jour touchée de l’excès de nos misères et de la grandeur de notre soumission.

C’est une résignée, autrement dit l’éternelle vaincue.

En attendant, elle n’a pas le moindre argent et s’en console en pensant qu’ils ont traversé l’hiver sans manquer de feu… Il y a deux ans, l’ancien soldat que l’on connaît assez maintenant pour suspecter la sincérité de sa conversion, a échangé quelques prières et quelques messes contre des douceurs dont il ne peut endurer la privation. Et comme il en gémit, sa sœur de lui dire :

À quoi te servirait de rentrer avec conviction et foi dans notre religion, si ce n’est pas pour supporter le présent en homme de bonne volonté ?


En 1849, il s’efforce encore de l’édifier par un zèle pieux ; il réussit facilement à la faire pleurer, mais le prix de ses larmes est doublé par ces paroles de vérité :

Nous avons été bien malheureux… Cela rachète-t-il quelques fautes assez amères déjà par elles-mêmes ? Demande-le, cher soldat blessé, à ton confesseur, en me mettant aussi à ses genoux. Moi, je ne me confesse qu’à Dieu et je n’entre aux églises que quand elles sont désertes.


Conseils qui ne la dispensent pas, d’ailleurs, de lui envoyer, dès qu’elle peut le faire, de quoi, par exemple, fêter le retour de Gayant, afin qu’il n’entende jamais les cloches natales, ce jour-là, « d’un cœur triste et déserté par l’amitié ».

Hélas ! cela ne lui arrive pas souvent. À l’entrée de l’hiver 1849-1850, elle reprend son antienne :

Pense que, du matin au soir, je travaille ou je cours pour les besoins de notre pauvre maison qui ne tient plus que par quelques fils de la Vierge !

Fin décembre :

Je croule sous le travail. Travailler tant pour rien est bien amer. Je viens de donner mon livre uniquement comme justification de la pension dont on m’a laissé les deux tiers…

Ce livre, qu’elle lui envoyait au mois de janvier[7], c’était Les Anges de la famille, un volume de Contes auquel l’Académie Française décerna, mais en 1854 seulement, un prix de 2 000 francs. Elle ignora toujours le poète. À la veille de sa mort, elle gratifia encore Mme Desbordes-Valmore de 3 000 francs provenant de la fondation Lambert.

Et Villemain, dans son rapport, eut soin de noter que le prix était attribué à Mme Desbordes-Valmore « en raison de la moralité de ses écrits » et pour « honorer d’un secourable hommage les derniers jours d’une femme dont l’infortune avait achevé le talent commencé par la passion. »

Secourable est de trop…, à moins que Villemain n’ait voulu marquer que les Académies peuvent donner quelquefois des bons de pain, mais qu’elles ne sont pas faites pour donner des bons de gloire.

Les dernières lettres de Marceline à son frère sont parmi les plus affligeantes. Quand elle lui dépeint « les embarras fiévreux où elle tourne silencieusement pendant deux mois sur trois », on devine que la vieille éponge d’hospice, geignante ou narquoise, n’en croit pas un mot. On le devine d’après celle réponse de l’indigence sollicitée :

Je trouve ta lettre à mon retour d’un voyage à Rouen, l’un des plus tristes de ma vie. J’y ai été appelée pour tâcher d’adoucir et d’arranger de grands désastres… (la malheureuse avait à donner de la tête et de la bourse de ce côté-là aussi !) J’ai été regarder avec terreur au fond de leurs peines… et je reviens brisée de corps et d’âme, reprendre le cours de mes travaux et de mes devoirs. Ce voyage a nécessité quelque argent. Ma richesse, comme tu l’appelles, est évanouie, à part même cet incident, comme le sable au vent. J’ai reçu deux mille francs d’un bienfait providentiel ; j’en devais six, j’en dois quatre encore… Nos pauvretés sont étouffantes, depuis quatre années de ruine absolue… Je t’écris ces vérités sérieuses pour t’éclairer d’un doute où tu flottes toujours, mon bon frère.

Je t’envoie ce que je peux, comme une caresse de sœur.

À Pauline Duchambge, elle disait, d’autre part :

La pauvreté pesante est comme le soleil d’Italie. J’ai le travail en aversion. Il est si inutile, d’ailleurs, si impossible parmi les soins d’un ménage qui se défait de plus en plus…

Et ce cri d’une ouvrière à domicile :

Ne pouvoir vivre du travail de ses jours et de ses nuits, n’est-ce pas étrange ?

Comme si ce ne fût pas encore assez, la mort frappait coup sur coup à son cœur en lui enlevant successivement sa sœur Eugénie (septembre 1850) ; sa vieille amie Caroline Branchu, le mois suivant ; enfin, au mois de mai 1851, ce frère chéri à qui elle pardonnait son parasitisme, comme elle pardonnait, chrétiennement, à ceux qui l’avaient exploitée, offensée ou meurtrie.

Que dis-je ! Elle s’adressait des reproches !

Être devenue assez pauvre pour ne pas l’avoir, garanti jusqu’à la fin des dangers de son imagination ! Me savoir si ruinée l’aura tué silencieusement et je ne pouvais plus le tromper, quand il nous fallait si peu pour lui faire accroire que nous ne manquions de rien !


L’arche avait été si secouée que Marceline était à peine attentive au départ définitif de la colombe, annonçant la fin du déluge.

En janvier 1851, Ondine avait épousé un avocat, Jacques Langlais, député de la Sarthe.

Six ans auparavant, après un dernier séjour à Londres dans la famille du docteur Curie, Ondine était entrée comme sous-maîtresse chez Mme Bascans, qui tenait un pensionnat à Chaillot, en face de Sainte-Périne. Elle gagnait 500 francs par an. M. Bascans, ancien rédacteur au National, et sa femme, donnaient des réunions de famille (on dirait aujourd’hui des Thés), auxquelles Sainte-Beuve venait souvent.

Il écrivait plus tard à Marceline :

C’étaient mes bonnes journées que celles où je m’acheminais vers Chaillot, à trois heures, et où je la trouvais souriante, studieuse, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions quelque livre latin qu’elle devinait encore mieux qu’elle ne le comprenait, et elle arrivait comme l’abeille à saisir aussitôt le miel dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper, qu’elle me traduisait, ou mieux, par quelque pièce d’elle-même et de son pieux album qu’elle me permettait de lire.


N’était-ce pas plutôt Sainte-Beuve, alors, qui « saisissait le miel dans le buisson » ? Sa provision faite, il partit et alla butiner ailleurs.

À la pension de Chaillot, on rencontrait aussi un ami de M. Bascans, Armand Marrast, qui, devenu maire de Paris en 1848, fit nommer Ondine dame inspectrice des institutions de demoiselles du département de la Seine.

Elle, du moins, était ôtée d’embarras. Son mariage confirma ses parents dans cette assurance.

De son côté, Hippolyte avait définitivement abandonné la peinture pour un emploi à l’Instruction publique. Seul, Valmore n’était toujours pas placé. Grâce à un ami de son fils, il fut enfin attaché à la rédaction du Catalogue de la Bibliothèque nationale, le 1er septembre 1852.

Ah ! le cri d’allégresse que jette Marceline dans tous les cœurs amis ! Son cher Valmore est casé ! Ce n’est pas un rêve ! La Providence l’a voulu !

La place est très humble, mais suivant tous ses goûts, et honorable.


Humble, je crois bien ! Les attachés, en ce temps-là, ne gagnaient pas plus de 3 francs par jour, et Valmore, élevé au rang d’employé le 11 décembre 1854, débuta à 1 300 francs ! Quand il démissionna, le 1er novembre 1868, il touchait 2 000 francs[8].

Il est bon de dire cela. Il est bon que la joie de Marceline, à la nouvelle que son mari obtient un salaire d’homme de peine, il est bon, nécessaire, que cette joie vérifie la sincérité des souhaits de Mme Valmore : « Un pot de fleurs sur ma fenêtre… et toi dans la plus humble maison, voilà ce qui suffira à ma joie intérieure. »

Les appointements de Valmore, joints à ce qu’elle pouvait gagner et à sa petite pension, ne laissaient irréalisé qu’un rêve : loger moins haut… À la fin de 1853, elle fit son dernier déménagement, le quatorzième en vingt ans, et quitta la rue Feydeau pour aller demeurer 73, rue de Rivoli, au cinquième. Balcon, bien entendu.

C’est alors qu’elle écrivait à Louise Babeuf :

J’ai dû consacrer mes forces à chercher un appartement ou quelque chose qui y ressemble, dans ce moment où l’on se dispute l’espace pour respirer. Que je vous plains si vous passez par les fatigues et les difficultés que je viens de souffrir pour acquérir enfin le droit d’habiter les honnêtes gouttières où il nous faudra monter pour rester au nombre des habitants de Paris. Le prix n’est pas croyable de ce coin à quatre-vingt-quinze marches au-dessus du sol, par un escalier en échelle appelé de service. Mille francs pour ce champ d’asile. Tout le reste allait à rien de moins que quinze, seize et dix-huit cents francs pour nous loger sous les combles, à quatre que nous sommes.


Peut-être la pauvre femme, si vaillante encore à plus de soixante-cinq ans, eut-elle supporté victorieusement l’épreuve de l’ascension ; mais, épuisée par des années de luttes quotidiennes, elle était sans forces contre le coup de grâce d’un implacable destin.

Au mois de février 1853, Ondine, devenue Mme Langlais, mourait après deux ans de mariage, tuée par le même mal auquel avait succombé sa sœur. Tous les jours, la mère portait son cœur tremblant et prêt à déborder, de la rue Feydeau à Passy, au chevet d’Ondine. Là encore, il fallait feindre la tranquillité, trouver l’éternel sourire. La moins hypocrite des femmes était condamnée à la dissimulation perpétuelle.

« Nous traversons la vie, a-t-elle dit, pour lutter et souffrir, et l’on nous regarde d’en haut marcher sous toutes nos flèches ! »

Vieille, pauvre et lasse, ah ! si lasse ! de quel secours peut-elle être pour cette fille aimée qui s’en va sans avoir compris, sans avoir encouragé sa mère ? Celle-ci ne peut donner que ce qu’elle a, ses pas, ses larmes, son silence contraint. Car il y eut toujours entre elle et sa « charmante lettrée » discordance de caractère, et Marceline le sait. À tout instant, son expansion est arrêtée par la froide raison de cette Ondine qui professe :

Je ne peux ni ne veux dire : Ceci est excellent, c’est mieux que tout. Je ne me résous même pas à déclarer : c’est passable, avant de le savoir par moi-même.

Tout le contraire enfin de Marceline. Jamais la jeune institutrice n’a pu s’acclimater dans l’oasis de tristesse et de crédulité où l’eau rafraîchissante a toujours comme un goût de sel. Et Mme Valmore ne respire pas davantage dans une atmosphère boréale. La fille étouffe où la mère est transie.

Ces jours-là en revenant chez elle, si loin ! en remontant chez elle, si haut ! « par les champs, par la pluie, le vent et la peur souvent », c’est alors vraiment que la malheureuse peut dire qu’elle ne sait où jeter son âme ! Une mère qui voit mourir son enfant, est morte avant lui. C’est ce tronc creux, envahi par les fourmis, qui demeure debout et tord, en signe de deuil, ses bras nus et ruisselants. Ils ruisselèrent encore plus d’une fois, dans l’hiver de sa vie où Marceline entrait.

En 1854, elle perdit sa sœur aînée, Cécile, celle qui lui avait appris à lire. Elle n’avait plus qu’une confidente, Pauline Duchambge, sa chère pareille en tout, sa plus fidèle, l’alibi de son cœur ; et elle lui écrivait :

Écoute. Je suis allée à l’église où j’ai fait allumer huit cierges humbles comme moi. C’était huit âmes de mon âme : père, mère, frère, sœurs, enfants ! Je les ai regardé brûler, et j’ai cru mourir. Ne dis cela qu’à toi. C’était une visite à Dieu.

Son cœur se replie sur cette amitiée profonde. N’est-ce pas à Pauline qu’elle a dit, un jour, cette parole admirable :

Nous pleurerons toujours ; nous pardonnerons et nous tremblerons toujours : nous sommes nées peupliers !

Pauline s’étant plainte, une autre fois, que son nom lui paraissait froid quand Marceline ne l’accompagnait pas d’une épithète caressante, la vieille amie s’écriait :

Ah ! Pauline, tu ne sais pas ce que c’est que ton nom pour moi ! C’est toute l’amitié de ton cœur qui y passe : c’est le vin de ma pauvre âme ! Je croyais que tu le savais !

Je croyais que tu le savais !… Reproche adorable d’une femme de soixante-dix ans…, parole d’amante qui ne dépare pas sa couronne de cris !

Elle était bien malheureuse aussi, presque misérable, Pauline… Les deux cigales, la bise étant venue, essayaient encore de se réchauffer au souvenir de leurs chansons d’été, « pour deux voix »… Elles se comprenaient à mi-mot. Il y en avait toujours une qui mettait de la musique sous les plaintes de l’autre.

En vérité, l’affection inaltérable et réciproque de ces deux peupliers qui regardent en bruissant couler la vie à leurs pieds, est une chose peu commune et bien belle.

En 1855, Mme Valmore publia encore un volume de Contes pour les enfants Jeunes Têtes et Jeunes Cœurs ; et puis, elle ne fit plus rien paraître, les ombres du crépuscule descendirent sur elle[9].

Le travail m’échappe… Je ne sais plus où me mettre pour écrire posément et autrement que sur mes genoux. Je suis commissionnaire… et triste ! Mon cœur est sous mes pieds.

L’Indien se couche au fond de son canot, quand il tourbillonne sur l’abîme. Moi, je ne peux pas même me coucher. Il faut chercher souvent pour le jour même, afin que moi seule je sache ce que c’est que l’abîme.


Ces chuchotements à l’oreille de Pauline indiquent suffisamment que le père et le fils, en réunissant leurs appointements, apportaient au ménage juste de quoi végéter et que Mme Valmore n’équilibrait son budget qu’à force d’économie et de petits moyens.

Le dédain de l’Académie française pour le poète s’était communiqué aux éditeurs qui déclinaient l’honneur de publier ses dernières poésies, présentées partout par Brizeux et partout repoussées. Elles avaient pourtant les charmes d’un beau soir. On dirait que Mme Valmore s’y résume, qu’elle fait ce que le conteur Bouilly, surnommé Frère pleurnichard, appelait ses Récapitulations (écrites, d’ailleurs, sans pleurnicher, et fort intéressantes.) Amour, religion, famille, mêlent une dernière fois avec candeur le sacré au profane. Une pièce gracieuse et tendre.

Allez en paix, mon cher tourment,
Vous m’avez assez alarmée,
Assez émue, assez charmée…
Allez en paix, mon cher tourment.
Hélas ! mon invisible aimant !


Cette pièce est datée : 6 juin 1857. Mme Valmore a soixante et onze ans ! Et elle y pense encore, — toujours ! Et elle s’écrie :

Mais si de la mémoire on ne doit point guérir,
À quoi sert, ô mon âme, à quoi sert de mourir !

N’en avait-elle pas, un jour, averti doucement son mari, sous le couvert d’un portrait d’Albertine, l’amie d’enfance à jamais regrettée :

On n’oublie pas. On reste jeune en dedans. Je suis prise quelquefois de transports que je n’ose pas te montrer. Va, l’âme est impérissable, et tout ce qui est gravé dessus l’accompagne à l’éternité.

Ainsi, jusqu’à la fin, se manifestait la survivance du premier amour, et sa fraîcheur dans un cœur de cristal.

L’élan vers Dieu, la foi naïve sont aussi restés ceux d’une première communiante. Mais la mort de ses filles, Inès, Ondine, fait s’épanouir des fleurs en bouton jusque-là, des fleurs « rentrées en elle-mêmes », comme elle disait.

Mme Valmore, qui a écrit pour les Amants et pour les Enfants, écrit pour les Mères, pleure sur les mères, souffre avec elles. C’est comme la dernière épreuve nécessaire à son développement poétique, le sceau de son génie. Il manquait à ses larmes de retomber dans un cœur « enivré de maternité » comme le sien et comme celui du Lys dans la Vallée. Il manquait à Marceline, pour rester belle dans la vieillesse, sous son humble parure de larmes, d’être « une mère découronnée ».

« Nous sortons de ce monde par lambeaux… » Elle est tellement habituée à la douleur, quand on lui arrache les derniers, qu’elle ne fait plus entendre, à la mort de ses filles, qu’une plainte étouffée, mais soutenue, au lieu des sanglots qu’elle a dispersés, en deuil de son petit garçon,

Son enfant ! ce portrait, cette âme, cette voix,
Qui passe devant nous comme on fut une fois !


Elle a toujours trouvé une sorte de volupté dans l’adversité, l’indigence et les pleurs. C’est une âme fascinée par la douleur. A-t-elle assez dit, répété :

— Je tremble d’être heureuse et je verse des larmes !
— Ce qui me fait plaisir, jamais je ne l’oublie.
  Tout ce qui pleure est beau…
— Mais sous le front joyeux vous avez mis les larmes,
Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté…
— Et je n’ai plus à moi que le sel de mes pleurs !


Elle a tenté ce Dieu en qui elle croit. Elle l’a imploré et il lui a envoyé tout ce qu’elle réclamait, en veux-tu en voilà… ; il lui a envoyé « des siècles de pleurs » !

Tout de même, elle n’en demandait pas tant. Si le Rédempteur s’était contenté de mourir sur la croix pour racheter, non pas tout le genre humain, mais seulement les enfants qui précèdent leurs parents dans la tombe, ah ! comme le nom de Sauveur lui conviendrait et quels sourires il moissonnerait sur la face désolée du monde !

C’est le regret qui s’exhale de ces vers frémissants adressés à la Vierge mère :

Parlez ! Vous qui voyez tout ce que j’ai dans l’âme.
Vous en avez pitié, puisque vous êtes femme.
Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu,
Ce fut le vôtre ; eh bien, parlez-en donc à Dieu,
Sans reproche, sans bruit, douce reine des mères.
Cachez, dans vos pardons mes révoltes amères,
Couvrez-moi de silence et relevez mon front
Baissé sous le chagrin comme sous un affront !


Mais Mme Valmore n’avait nul besoin d’être une Mater dolorosa pour renouveler, pour nuancer son talent. Elle l’a prouvé et elle l’eût prouvé davantage si elle avait pu suivre les conseils qu’elle donne au ramier sauvage :

Ouvre ton aile au vent…
Laisse âmes doigts brisés ton anneau d’esclavage,
Tu n’as que trop pleuré ton élément, l’amour…
Va retrouver dans l’air la volupté de vivre !


Avec une sensibilité et une sincérité comme les siennes, nulle n’était mieux faite que Marceline pour goûter cette volupté et pour la traduire. Les saisons agissaient sur elle fortement et, vieille, elle tressaillait encore à leurs appels. Écoutons-la se confier à Pauline, avec son ingénuité habituelle :

Quoi qu’on en dise, Paris est un terrible climat et ses printemps ressemblent à des luttes d’amour. Il faut être de bronze ou de plumes pour ne pas être pur terre, au milieu d’un duel si violent… Sois sûre qu’il y a un duel entre l’hiver et l’été : nous sommes sous leurs épées. Moi, je ne vis plus qu’à genoux.

Du soleil, qui lui donnait la fièvre, elle disait encore :

La chaleur, c’est Dieu !… L’Amérique et l’Italie n’ont pas brûlé mon sang comme cet été… J’entends des palpitations dans l’air…

Ou bien :

Nous avons tous été malades sous l’influence des Équinoxes. Je te répète cela de l’entendre dire, car tu sais que je ne suis guère plus savante que les arbres qui se penchent et se relèvent sans savoir pourquoi.

Enfin, est-ce que le poète qui a signé ces vers :

Les pigeons sans lien sous leur robe de soie.
Mollement envolés de maison en maison…
Les arbres, hors des murs penchant leurs têtes vertes,
Jusqu’au fond des jardins les demeures ouvertes,
Le rire de l’été sonnant de toutes parts…
— Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir.
Tout tressaille averti de la prochaine ondée…
— Là-bas, les ramiers blancs flottaient à longues voiles…
— Laissez pleuvoir, ô cœurs solitaires et doux !
— Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule
Sous le cygne endormi, l’eau du lac bleu s’écoule…
— Le papillon tardif que la fraîcheur attire,
Baise dans vos cheveux les lilas effeuillés…
— Ce ruisseau paraît calme et pourtant il soupire,
On ne sait trop s’il fuit, s’il cherche, s’il attend,
Mais il est malheureux, puisque mon cœur l’entend !

Est-ce que le poète qui a signé ces vers n’en annonce pas un autre, Mme Mathieu de Noaiiles, la seule femme, depuis Marceline, qui ait eu ses dons souverains, sa spontanéité, « sa puissance d’orage » ?

Et voici les derniers jours. Ce n’est plus que dans son cœur que cette sœur laïque des pauvres va souffrir. Mais elle qui n’a rien fait à demi, souffrira sans relâche pendant deux ans, lentement dévorée par une bête de proie : le cancer.

Son fils nous l’a dit, ce fut pour cette plaintive le moment de ne plus se plaindre, de refouler ses cris, de laisser l’affreux carnassier la déchirer et la rendre au néant par lambeaux. Elle fut héroïque pour les siens, que ses gémissements eussent empêchés de dormir. Elle songeait qu’ils travaillaient, qu’ils avaient besoin de repos, besoin d’elle aussi, et elle s’arrachait de son lit pour vaquer au ménage.

Je me suis levée aujourd’hui pour ne pas affliger Hippolyte et son père en me voyant au lit. Quand je ne les sers pas à table, ils sont désorientés.


Elle leur donnait le change. Elle avait trouvé — enfin ! — un éternel sourire pour rassurer Valmore qui pleurait, allait, d’une chambre à l’autre, comme une âme en peine. Et quand ils n’étaient plus là, ni le père ni le fils, elle se levait pour être utile encore à qui venait, en solliciteur, frapper à sa porte. Elle ne s’était pas contentée d’écrire :

Le surperflu, c’est pour l’être sensible
Tout ce que les autres n’ont pas.


Elle avait mis ce précepte en action. Elle ne tenait à rien qu’à ce qu’on trouve entre les feuillets de ses livres et de ses albums : une fleur, une feuille, une plume d’oiseau, tout ce qu’elle pouvait conserver sans appauvrir quelqu’un.

Son fils nous dit encore, et nous le croyons, qu’elle détestait les grands cris, les grands gestes…, qu’elle avait des heures du plus charmant enjouement et que sa gaieté était alors celle des enfants. Mais un sort implacable lui avait donné le sourire, comme la nature donne le perce-neige à l’hiver.

Jamais elle n’avait consenti à dire ses vers en public, même aux matinées artistiques et musicales que son vieil et grand ami, le docteur Alibert, donnait, le dimanche, à l’hôpital Saint-Louis. Elle avait fait partager à son mari et à son fils une horreur profonde des salons. On ne les rencontrait nulle part, ni ensemble, ni séparément. Ils avaient la religion du nid.

Elle déclinait en ces termes une invitation :

Vous l’avez oublié, chère et tendre. C’est toujours, toujours le même empêchement, toujours le même père, et toujours le même fils. Dîner en ville ! Grands dieux ! Où prendre une voix pour les entraîner à ce bonheur ? Je n’ai pas encore vu quelqu’un y réussir. Il y a bien longtemps qu’à cet égard j’ai replié mes ailes buissonnières[10].


Ils vivaient coude à coude, sous une lampe ; quand Marceline eut disparu, le père et le fils ne changèrent rien à leur existence, rapprochèrent la lampe de leurs fronts penchés et, chaque soir, firent revenir l’absente entre eux en relisant sa correspondance, en feuilletant ses albums, en respirant son âme immortelle.

Un marchand m’a dit que le fils pieux retenait d’avance tous les autographes qu’on pouvait retrouver de sa mère et qu’il emportait comme un trésor ses acquisitions. Il refaisait le nid, plume à plume ; mais l’oiseau était à jamais envolé ! Certains soirs, cependant, quelques vers murmurés donnaient aux deux veufs l’illusion d’un battement d’ailes[11]

Pauline Duchambge, octogénaire, s’en alla peu de temps avant son amie, à qui l’on cacha sa mort ; puis ce fut la Bigottini, une autre amie souvent obligeante, qui partit à son tour.

Et pendant une année encore, clouée au lit par le vautour qui faisait durer son repas, Marceline, seule toute la journée, trompa la souffrance et l’attente en causant avec « ses chers pleurés ». Ils revenaient du fond de son enfance, de la maison natale voisine du cimetière, de l’église Notre-Dame et des remparts de Douai… Puis un vent de tempête rabattait sur eux de grandes flammes qui s’élevaient comme d’un tas de débris auxquels on met le feu et qui répandent en rideau une fumée épaisse. Des villes s’évanouissaient aussitôt qu’entrevues à cette clarté d’incendie : Pointe-à-Pitre, Dunkerque, Bordeaux, Lyon, Rouen, Lille, Bruxelles…, vingt autres ! Des théâtres s’abîmaient dans la fournaise, des coulisses, des plateaux, des loges, à travers lesquels couraient des gens éperdus qu’elle reconnaissait au passage, mais dont elle avait oublié les noms, tous les comparses du drame de sa vie.

Et, le vent tombé, la fumée dissipée, de tant de choses mortes, il ne montait plus qu’une langue de feu, inextinguible celle-là, qui veillait auprès de son cœur, comme auprès d’un malade, la nuit, le Souvenir d’amour !

Ensuite, tout se confondait un peu. C’était un escalier interminable et dur, en échelle, coupé de paliers où elle s’arrêtait un moment pour écouter son mari, ses enfants, Pauline, Caroline, des voix…

Ce qui lui faisait dire :


Je monte et je finis comme je peux mon existence…

Ou bien :

On dirait que je vis en attendant de vivre !

Elle ne pensait jamais à ce qu’elle avait écrit, au nom qu’elle laisserait. Elle mourait comme elle avait vécu, dans la sainte ignorance de la vanité littéraire. Elle n’avait été qu’une femme…, pas de lettres, Seigneur ! une femme bien humble, pauvre parmi les pauvres, douce aux affligés, serviable aux malheureux, un cœur altéré d’indulgence et de fidélité, une hirondelle sous sa tuile, une amante trahie, une épouse sans reproche, une mère martyrisée…, une créature humaine enfin, pareille à tant d’autres qui emportent le secret d’une vie intérieure merveilleuse, et qui meurent quand elles n’en peuvent pins d’aimer !

Non, elle ne s’était jamais aveuglée sur son talent… Derrière la colline qu’elle descendait, à peine entendait-elle les prophètes, Lamartine, Hugo, Michelet, Vigny, Sainte-Beuve, Dumas, annoncer aux hommes futurs une consolatrice et sa résurrection d’entre les morts. Elle ne croyait pas que l’écho pût répercuter ces grandes voix amies. Rien ne l’avertissait que, dans la vallée, après sa mort, aux messes dites par Baudelaire Barbey d’Aurevilly, Verlaine, Sully-Prudhomme, Anatole France, un chœur toujours nombreux de fidèles chanterait ces litanies :

Cœurs ruisselants comme les premières feuilles sous une pluie d’avril ;
Cœurs gros, cœurs des petits enfants, aimez-la ;
Cœurs épris, constants et désolés, aimez-la !
Cœurs en cage, asservis à chanter entre la baignoire et l’échaudée, aimez-la !

Cœurs bondissants vers la douleur et vers la pauvreté, aimez-la !
Cœurs maternels qui versez goutte à goutte votre sang étendu de larmes, aimez-la !
Cœurs miséricordieux pour toutes les faiblesses ;
Cœurs où résonne toute souffrance humaine ;
Cœurs chevillés au corps et vibrant avec lui ;
Cœur de pur froment, aimez-la !
Cœurs aimants, aimez-la !



Au mois de juillet 1869, le Théâtre-Français reprit ce Philinte, de Fabre d’Églantine, dans lequel Marceline Desbordes avait débuté à Douai, en 1802.

Et le 23 juillet, à une heure du matin, Mme Valmore cessa d’aimer.

Son fils Hippolyte et le docteur Veyne, qui avait soigné les filles et la mère, allèrent faire la déclaration de décès à la mairie du quatrième arrondissement.

Les obsèques, civiles, furent célébrées le lendemain dimanche ; l’inhumation eut lieu au cimetière Montmartre.

Le 4 août suivant, la municipalité douaisienne prit l’initiative d’un service funèbre en l’église Notre-Dame, à la mémoire de Marceline Desbordes-Valmore.

Le Corps de musique de la Ville et la Société chorale de Sainte-Cécile prêtèrent leur concours à la cérémonie ; mais les petits flamands n’y portèrent pas cette couronne d’épines que les enfants des écoles déposèrent, une autre fois, avec moins de raison, sur le cercueil d’un archevêque de Posen, primat de Pologne.


Descaves - La Vie douloureuse de Marceline Desbordes Valmore (page 291 crop).jpg
  1. Puisque l’on a mêlé l’ironie au débat, pourquoi ne pas ajouter que Latouche devait bien cette pension à la femme de laquelle il avait eu deux enfants ? On ne s’est pas contenté, en effet, du fils né en 1810 ; on a insinué galamment que Latouche pourrait bien être aussi le père d’Ondine, vu qu’elle s’appelait réellement Hyacinthe comme lui ! Si bien qu’il aurait été amoureux de sa fille !

    Mais du personnage quoi d’étonnant à cela ? Il n’avait jamais plaint la dépense. On présume qu’il connut Marceline à son retour de Bruxelles en 1808. Or, il avait épousé le 7 novembre 1807 Mlle de Comberousse. Il ne vécut que peu de temps avec elle, dit-on. Il ne lui donna pas moins, la première année de leur mariage, un fils nommé Léonce, qui mourut, âgé d’une dizaine d’années, en 1817. Et c’est dans le même temps exactement qu’il aurait rendu mère Marceline, après avoir courtisé Délie. Ne cherchons plus le nom du séducteur : c’est Don Juan.

  2. Autre contestation : Il paraît que la municipalité douaisienne s’est trompée en apposant une plaque commémorative sur la maison de la rue de Valenciennes portant le no 32. C’est au 36 que Marceline serait née. (Un épisode peu connu, par Louis Vérité.)

    Mais aucune preuve n’appuyant cette assertion, le doute reste permis et ma remarque subsiste : pourquoi, nulle part, Mme Valmorene fait-elle allusion à cette chère demeure que, pourtant, elle avait revue et qui, sans lui rendre absolument « le doux chaume enlierré qu’elle appelait maison », en devait avoir conservé les lignes primitives ?

  3. Au mois de décembre 1842, en envoyant à son amie ses vœux pour l’année suivante, Caroline Branchu ajoute : « Ce n’est pas parce que votre situation semble s’améliorer, que tu me priveras de t’offrir de temps en temps une paire de gants. » (Lettre inédite communiquée par Mme A. Daudet.)
  4. Mme Louise Babeuf.
  5. Il est en notre possession.
  6. Voir p. 125.
  7. Je possède l’exemplaire orné de cette dédicace :

    « À mon bon frère Félix, comme un souvenir de notre enfance et du foyer béni par Notre-Dame. Envoyé par sa sœur. »

  8. Il mourut, à Clamart, âgé de 88 ans, le 25 octobre 1881.
  9. En 1857, Mlle George, ayant écrit ses Mémoires, chargea Mme Valmore de les rafistoler. Mais Marceline, déjà malade, abandonna bientôt ce travail. M. Félix Bouvier, souvent mieux renseigné, eût pu se dispenser de déposer cette note au bas d’une page de sa biographie de La Bigottini : « Si Bigottini lui a confié (à Mme Valmore) la rédaction de ses Mémoires, on peut croire qu’elle leur a fait subir avec la même inconscience stupide, le tripatouillage qu’elle infligea aux Souvenirs de Mlle George. » Une danseuse de l’Opéra. La Bigottini. Chavaray, 1909.
  10. Lettre inédite à Mme Louise Babœuf.
  11. Hippolyte Valmore, resté célibataire, est mort, rue d’Alésia no 88, le 9 janvier 1892, à 72 ans.