La Vie douloureuse de Marceline Desbordes Valmore/3


III

L’ÉPOUSE
Mariage. Muse et départements. Amitiés littéraires. Italie.



Marceline Desbordes débuta le 11 septembre 1815 au Théâtre de la Monnaie, dans le rôle de Charlotte, des Deux Frères et dans celui d’Angélique de l’Épreuve nouvelle.

Elle joua ensuite Mme Milville de l’Habitant de la Guadeloupe, Rosine, du Barbier de Séville, et Annette, du drame populaire de Caigniez et d’Aubigny : la Pie voleuse ou la Servante de Palaiseau, représenté, quelque temps auparavant, pour la première fois, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Le succès personnel qu’obtint Marceline dans cette pièce en vogue, n’est pas surprenant. Elle incarnait à souhait l’innocence persécutée ; elle en avait naturellement les dehors et les moyens d’expression ; elle était du petit nombre de ces interprètes auxquels on pourrait ôter la parole, tellement ce qu’ils vont dire éclate sur leurs traits et dans leur maintien.

Mais Bruxelles, à la fin de 1815, prêtait encore l’oreille au fracas de Waterloo, et Marceline, qui en avait été malade pendant six semaines, au dire de Sainte-Beuve, devait avoir quelquefois, en jouant, les mêmes distractions que le public, en écoutant.

Des distractions, à la vérité, elle en avait d’autres, dans la solitude de son cœur. L’inspiration revenait la consoler.

Marceline avait dit naguère au médecin qui la soignait (sans doute le docteur Alibert) :

Votre main bienfaisante et sûre
A fermé plus d’une blessure.
Partout votre art consolateur
Semble porter la vie et chasser la douleur.
Hélas ! il en est une à vos secours rebelle
Et je dois mourir avec elle.
...................
Son empire est au cœur, ses tourments sont à l’âme ;
Ses effets sont des pleurs, sa cause est une flamme
Qui dévore en secret l’espoir de l’avenir ;
Et ce mal est un souvenir.

Le docteur Alibert avait relevé le défi et appelé la Muse en consultation au chevet de sa cliente, qui en avait éprouvé un grand soulagement. À même souffrance, même remède. Il se prescrivait de lui-même, Une nuit d’hiver.

Après un an d’exil, qui t’amène vers moi ?
Je ne t’attendais plus, aimable poésie ;
Je ne t’attendais plus, mais je rêvais à toi.
Loin du réduit obscur où tu viens de descendre,
L’amitié, le bonheur, la gaieté, tout a fui.
L’ingrat ! Il a puni jusques à mon silence,
Lassée enfin de sa puissance,
...................
Muse, je te redonne et mes vœux et mes chants.
Viens leur prêter ta grâce et rends-les plus touchants.
Mais tu pâlis, ma chère, et le froid t’a saisie.
C’est l’hiver qui t’opprime et ternit tes couleurs.
Je ne puis t’arrêter, charmante Poésie ;
Adieu ! tu reviendras dans la saison des fleurs.

Elle devait revenir bientôt, en effet, mais à la suite de quelle catastrosphe !

Le 10 avril 1816, Marceline perdait son fils Marie-Eugène,

Après soixante jours de deuil et d’épouvante.

Il avait un peu plus de cinq ans et demi.

Notons ici une circonstance singulière et propre à égarer les investigations.

L’acte dressé par devant l’officier de l’état civil baron Louis Devos, désigne le père de l’enfant ; et c’est M. Jean-Eugène de Bonne, négociant, âgé de 53 ans, qui a signé la déclaration de décès.

La supercherie est évidente. De Bonne, brave homme qui a prêté son nom et qu’on n’a pas revu, s’est dévoué pour que la mère fît, sur une pièce officielle, figure d’épouse légitime.

Et quand, plus tard, dans une lettre du 3 novembre 1837 à Caroline Branchu, Marceline lui recommandera un vieil ami, Jeuclier, « qui m’a servi de père, dit-elle, et m’a sauvé l’honneur, pauvre fille que j’étais », on pourra se demander, avec M. J. Boulenger, si ce Jeuclier ne lui avait pas rendu, à Paris et pour la naissance de l’enfant, le même office que de Bonne, à Bruxelles, pour le décès.

C’est alors que la pauvre mère s’écria :

J’ai tout perdu ! Mon enfant par la mort,
Et… dans quel temps ! mon ami par l’absence.
Je n’ose dire, hélas ! par l’inconstance ;

(En effet, si l’on admet que c’est elle qui lui a rendu sa liberté.)

Ce doute est le seul bien que m’ait laissé le sort !

Enfin, elle s’épanchait en prose, à plusieurs reprises, avec son frère.

17 juin 1816.

Je suis si anéantie de larmes, ma tête et mon cœur sont si en désordre que je ne sais même pas me plaindre d’un malheur qui me tue. J’avais tout supporté avec courage, mais ce dernier coup m’a frappée au cœur… Ma triste existence se traîne à présent. Oh ! je suis bien malheureuse ! Papa se porte mieux. J’ai augmenté sa pension, et ferai davantage encore par la suite, si j’ai un avenir

5 septembre 1816.

Papa se porte mieux, Mme Gantier (la mère de son amie Albertine, mariée à Bruxelles, où elle mourut en 1819, à 32 ans) l’a vu dans un voyage qu’elle vient de faire à Douai. Si je reste à Bruxelles l’année prochaine, comme tout le fait croire, j’irai le voir… ; j’ai besoin de l’embrasser. Il est si vrai que c’est pour lui seul que j’ai pu me résoudre à continuer le théâtre. C’est le plus grand sacrifice que j’aie jamais fait. Mais son bonheur m’est plus cher que tout au monde… »

Et le 2 janvier 1817, alors qu’elle avait renouvelé son engagement :

Quelle année vient de s’écouler pour votre pauvre Marceline !… et ce qu’elle m’a ravi ne me sera jamais rendu, non jamais dans ce monde !… Mon cher fils ! Jamais un enfant adoré, pleuré à chaque heure par sa malheureuse mère n’a mieux mérité de l’être. Qu’il était beau ! Qu’il était bon !… Je ne sais qu’ajouter à ma lettre… Papa se porte bien, il m’écrit. Je désire et j’espère aller l’embrasser au printemps. Je suis engagée dans cette ville pour l’année suivante. Je l’ai fait pour papa. Les autres provinces sont moins sûres pour le paiement des appointements, et Dieu sait avec quelle douleur j’ai signé un acte qui me retient dans une ville où toutes mes blessures se rouvrent à chaque pas… Ma santé peut-elle résister sans miracle à cet état de l’âme que je ne puis décrire ni surmonter ? Adieu. Du bonheur pour toi, pour ma pauvre Eugénie, pour mon oncle et mon père, voilà ce qu’il me faudrait[1].

Elle ne réclamait rien pour elle et n’envisageait pas, certainement, l’adoucissement qu’allait apporter à sa peine l’événement le plus inattendu.

La même année, elle épousait à Bruxelles un de ses camarades à qui elle donnait, chaque soir, la réplique : François-Prosper Lanchantin, dont le nom de théâtre était Valmore.

Il avait vingt-quatre ans ; elle en avait trente et un.

Fils d’un vieil acteur qui gagnait encore sa vie en province, Valmore reluisait d’une autre parenté.

L’année où son fils tira au sort (1841), Mme Valmore écrivait à son ami A. de Latour[2] :

Mon fils est conscrit sous son vrai nom de Lanchantin, neveu du général baron de Lanchantin, tué à Krasnoé d’un boulet de canon. Son neveu a pris le nom de Valmore lors de ses débuts à la Comédie-Française, après la mort de son oncle qui emportait avec lui tout son avenir. Le nom de Valmore n’a pas été appelé au tirage. C’est le jeune Lanchantin, né dans la même nuit que le fils de la reine[3], qui est tombé au sort avant-hier 20 mars. »

Mme Valmore était induite en erreur. Valmore, qui avait obtenu son ordre de début aux Français le 12 février 1812, y parut sur la scène pour la première fois, le 28 avril suivant. Or, les combats de Krasnoé où fut tué le général de Lanchantin, se succèdent du 16 au 18 novembre 1812. C’est donc avant et non après la mort de son oncle, que le jeune comédien aurait changé de nom et — beaucoup plus plausiblement — pour ménager la susceptibilité du baron de l’Empire, dont il pouvait avoir besoin.

La belle prestance de Valmore lui avait valu la protection de Mlle Raucourt. Grâce à elle, il échappa à la conscription, mais il ne profita guère de cet avantage et faillit même le payer de sa vie. Comme il jouait, dans un nuage, le 2 mai 1813, l’Amphytrion, de Molière (rôle de Jupiter), la rupture d’un câble le précipita du cintre sur la scène. On le releva meurtri. Il en fut quitte, heureusement, pour une incapacité de tragédie de quelques mois. Mais le Théâtre-Français, patron comme un autre, ne lui ayant pas conservé son emploi, il dut chercher ailleurs. Et il venait de Nantes lorsque la direction de la Monnaie, au mois d’avril 1817, l’engagea. Marceline faisait partie de la troupe depuis dix-huit mois et pleurait son fils depuis un an.

À travers ses larmes, elle reconnut — avec un peu de bonne volonté de part et d’autre — le bambin qu’elle avait caressé, à Bordeaux, au temps de son adolescence à elle et de son enfance à lui. C’était un sujet de conversation. Il y en avait encore un dans ce fait qu’ils étaient deux victimes, l’un de la Comédie-Française, l’autre de l’Odéon. Enfin, jeune premier, Valmore jouait généralement dans les pièces où, jeune première, Marceline tenait un rôle. Ils ne furent ni les premiers, ni les derniers que ces parties sans enjeu, incitèrent à risquer quelque chose.

Un rapport de l’inspecteur Duverger sur les théâtres de province, reproduit par M. J. Boulenger, rapport cruel en ce qui concerne Marceline, la représente comme ayant, à cette époque, « un physique très usé, toujours du talent, mais trop de sensibilité ».

Mais un physique usé, très usé même, n’a jamais empêché un jeune comédien de s’éprendre d’une actrice plus âgée que lui. C’est, au contraire, la règle, et ces ménages, légitimes ou faux, sont souvent les plus indestructibles. Le mari semble partager l’opinion de cet ambasseur d’Espagne qui répondait à Mme de Lieven lui demandant ce qu’il pensait de la ravissante lady Seymour :

— Trop jeune et trop fraîche ; j’aime les femmes un peu passées.

Quant à l’excès de sensibilité que montrait Marceline, il était trop dans sa nature pour que Valmore ne lui trouvât point de charmes. Diderot a dit des femmes qu’elles pleurent toutes quand elles veulent. Marceline n’avait pas même besoin de vouloir : le personnage, la situation, lui faisaient venir, sans effort, les larmes aux yeux. Et, non seulement le soir, aux lumières, devant le public, mais, j’en suis sûr, aux répétitions également.

Je la vois très bien pleurant, à l’écart, dans un coin de la scène obscure, sur le banc figurant le pan coupé du décor ; pleurant tout bas, en attendant son entrée ; pleurant en pensant à son enfant, à son père, à son frère, à ses sœurs, à l’Autre…

Un front soucieux, un regard humide, ce qui reste dans l’air d’un orage d’été, avaient intrigué Valmore avant de l’émouvoir ou de le séduire.

Car, il est temps de le dire, belle, Marceline ne le fut probablement jamais. Il est vrai que les portraits d’elle que l’on connaît sont tous, sauf un ou deux, postérieurs à son mariage.

Encore semble-t-elle n’avoir complu qu’à David d’Angers.

« J’ai eu trop à coudre et à soigner les miens, écrit-elle quelque part, pour poser comme l’exigent les faiseurs de portraits. »

Cependant, elle nous apprend dans l’Atelier d’un peintre, que son oncle Constant la peignit, à l’âge où elle était « haute comme sa boîte à couleurs ». Il l’avait représentée assise sur une petite chaise et tenant dans ses bras sa poupée, à laquelle elle faisait manger des gâteaux.

Ce portrait, Constant Desbordes l’avait gardé. Que devint-il ?

On sait du moins où retrouver celui de sa nièce jeune fille, et qui est au Musée de Douai. Elle nous y apparaît sous les traits prononcés d’une robuste flamande demandant au ciel ses inspirations, telle sainte Cécile, d’après Raphaël, que le bon élève de Girodet avait justement copiée pour le futur roi d’Espagne, Ferdinand VII.

Il y a un poncif pour les attitudes aussi et Constant Desbordes lui soumet manifestement son modèle. Il en fait une chose emblématique. Il le ravale jusqu’à l’image de piété pour livres de messe. Il a besoin de savoir, pour exprimer la jeune fille, qu’elle est poète élégiaque et que l’on a mis ses vers en musique. Et c’est alors sainte Cécile, préférable encore, assurément, à cette échappée des salons qui, sous le nom de Desbordes-Valmore, glousse au milieu d’un pauvre petit square de Douai, en couvant une romance de Gounod.

Bref, cette peinture de l’oncle ne vaut pas pour moi un croquis de sa nièce recueilli en tête des Notes manuscrites du Musée de Douai. Que voilà bien, empreinte sur le visage sans fraîcheur d’une femme de vingt-cinq ans, cette vivacité malicieuse signalée par l’amateur belge, et que Marceline portait aussi bien dans sa conversation que sur la scène.

Mais à qui Constant Desbordes donne-t-il raison, de ceux qui veulent que Marceline ait eu les yeux bruns ou noirs, et de ceux qui les ont vus bleus ?

Auguste Barbier, qui rencontra Mme Valmore à Lyon, en 1834, parle « de ses yeux bleus expressifs et des cheveux blonds tombant en boucles autour de sa tête ».

Un de ses biographes, Auguste Desportes, dit : « C’était une de ces figures qu’on n’oublie point : un profil d’une grande pureté, des yeux bleus, de beaux cheveux blonds, quelque chose des races du Nord, des nobles filles de l’Écosse et du ciel d’Ossian. »

Sainte-Beuve note que c’était une Portugaise aux yeux bleus, aux cheveux d’or ou de lin.

Enfin, Mme Alphonse Daudet, qui approcha Mme Valmore vers son déclin, a conservé le souvenir « de longues boucles blondes qui devaient être factices, entourant un visage amaigri, pétri de tristesse et de bonté, aux yeux bleus levés sans cesse plus haut que la vie, la voix douce, le geste dolent ».

Mais des témoignages plus autorisés s’inscrivent en faux contre ces déclarations.

C’est Pierre Hédouin sur qui firent impression, chez Grétry, « les éclairs s’échappant des yeux noirs de celle qui était encore Mlle Desbordes ».

C’est son propre fils qui, dans l’Appendice au second volume de l’édition Lemerre, écrit qu’elle était petite avec des cheveux châtains et des yeux bruns clairs.

Et c’est Constant Desbordes concentrant si bien son attention sur le détail, qu’il a peint isolément et entouré de myosotis, en miniature visible au Musée de Douai, l’œil de Marceline ! Or, on ne peut pas dire, là encore, qu’il est bleu, la nuance assez vague, comme pour mettre tout le monde d’accord, tirant plutôt, néanmoins, sur le brun que sur le bleu foncé.

Il est bien dommage, en vérité, que l’on conteste l’authenticité d’une autre miniature, de Grobon, artiste lyonnais, reproduite par M. Bleton en tête de sa brochure sur les séjours de la famille Valmore à Lyon. Comme on aimerait à penser que cette charmante petite mine, pas encore chiffonnée, ces simples atours d’un théâtre ingénu, sont la mine et les atours de Marceline, du temps où elle chantait les opéras comiques de Grétry et de Dalayrac !

D’un peintre lyonnais encore, Pierre Révoil[4], je possède un portrait inédit sans date et auquel il est difficile d’en assigner une, le ménage Valmore ayant habité Lyon, à plusieurs reprises, de 1821 à 1836. Pierre Révoil y était professeur à l’École des Beaux-Arts. Mais, élève de David, il avait pu connaître Marceline à Paris, auprès de Constant Desbordes… ; si bien que ce profil apprêté de chanteuse plaintive pourrait être contemporain de la première Restauration plutôt que de la seconde. Il n’évite point, en tout cas, la contagion du poncif. Rivé à une lyre d’appui, il est moins un portrait qu’une enseigne. Et je n’accorde pas une confiance beaucoup plus grande au médaillon de Carl Elshoecht, que M. Dorchain a découvert récemment, dans le bric-à-brac dune arrière-boutique. Observons, en outre, que Mme Valmore, à l’époque où Elshoecht modela ses traits, avait 57 ans[5].

Elle en avait quarante-six lorsqu’elle posa devant David d’Angers, et c’est à peu près dans le même temps que deux dessinateurs passables mais véridiques, Raugé et Langlois, la crayonnèrent au vif. Ils ne la flattent pas, certes… ; mais ils n’ont pas non plus de parti pris, et c’est déjà une condition de sécurité assez rare.

David d’Angers seul, somme toute, réalise cette exactitude passionnée qui est la perfection de l’art. Son beau médaillon d’une ligne si pure, jugé ressemblant par Jacques Arago, qui n’était pas encore aveugle, désappointa pourtant Mme Valmore. Elle s’y trouvait « d’un laid aux larmes ». Elle veut dire laide à pleurer. Mais David ayant déclaré qu’elle lui rappelait « les filles des bardes de Girodet », elle dut être un peu consolée, car elle admirait ce peintre sur la foi de l’oncle Desbordes, qui le regardait comme un maître de la forme et du coloris.

Il est regrettable, enfin, que nous fasse défaut le portrait annoncé par Marceline à son frère dans sa lettre du mois de janvier 1817. Il nous montrerait la femme un peu fanée, dont son camarade de théâtre, Prosper Valmore, allait bientôt s’éprendre.

On pourrait ne rien savoir des préliminaires d’un mariage d’inclination entre deux êtres qui se voyaient tous les jours et plutôt deux fois qu’une : à la répétition, l’après-midi, et à la représentation, le soir. Il est vrai qu’ils n’échangeaient alors que des propos forcés, mais ces propos étaient brûlants et suivis d’étreintes… Cependant, ces facilités n’empêchaient pas Marceline et Valmore de s’écrire. Les réponses de la bergère au berger ont seules été publiées. Elles indiquent, de sa part à lui, un penchant invincible et, de son côté à elle, une incrédulité qui cessa seulement quand il dénoua l’intrigue en demandant sa main, comme à la fin de presque toutes les pièces qu’ils jouaient ensemble.

« Oppressée de joie et de surprise, écrit-elle, je crains… pardonnez-moi, je crains d’abandonner mon âme au sentiment qui la remplit, qui l’accable, oui, cette ivresse de l’âme est presque une souffrance ! Ô prenez garde à ma vie ! »

Elle souffrait d’être aimée parce qu’elle faisait son examen de conscience, et qu’un scrupule de son cœur combattait sa raison et son nouveau penchant. Elle le faisait même touthautson examen de conscience, dans l’élégie intitulée : l’Inconstance.

Inconstance, affreux sentiment,
Je t’implorais, je te déteste.
Si d’un nouvel amour tu me fais un tourment.
N’est-ce pas ajouter au tourment qui me reste ?
Pour me venger d’un cruel abandon.
Offre un autre secours à ma fierté confuse ;
Tu flattes mon orgueil, tu séduis ma raison ;
Mais mon cœur est plus tendre, il échappe à ta ruse.
Oui, prête à m’engager en de nouveaux liens,
Je tremble d’être heureuse et je verse des larmes ;
Oui, je sens que mes pleurs avaient pour moi des charmes
Et que mes maux étaient mes biens !
...................
Comme un rêve mélancolique,
Le souvenir de mes amours
Trouble mes nuits, voile mes jours…
… En vain, à mes genoux
Tu promets d’enchaîner un amant plus aimable,
Ce cœur blessé dont l’amour est jaloux
Donne un regret, un soupir au coupable.
Qu’il m’était cher ! que je l’aimais !…
Ah ! je devais l’aimer toute ma vie
Ou ne le voir jamais !…
… Mon cœur fut créé pour n’aimer qu’une fois !

Cependant, elle continuait d’écrire, en prose, an soupirant qui la pressait :

Votre mère sera donc la mienne ! Votre père va donc remplacer celui que je pleure encore[6]… Mais moi, m’aimeront-ils ? Oh ! demandez-leur de m’aimer, de commencer à présent pour ne jamais finir.

M’aimeront-ils ? Elle a l’air d’en douter et, de fait, sa belle-mère l’accueillit d’assez mauvaise grâce. Vingt-trois ans plus tard, Marceline, rappelant à son mari les circonstances de leur mariage, lui écrivait (27 août 1840) :

Cette union était marquée au ciel, voulue par ton père et nos amis que je remercie encore de m’avoir choisie, car je t’aimais tant !

De sa belle-mère, pas un mot ; mais huit ans auparavant (18 novembre 1832), elle s’en était expliquée, une fois pour toutes, avec Valmore.

Ta lettre… m’a reportée à des temps de torture et de malheur qu’il ne faut pas réveiller puisque j’ai pu y survivre… Tiens, je te le dis, on vit en aveugle dans ce monde et, à côté l’un de l’autre, on ne s’entend pas. La pensée est donc bien voilée chez moi, mon ami. Moi, si vraie, j’ose dire si naïve pour tous les autres, c’est toi qui me redoutais ! quand j’avais le cœur martyrisé… Pourquoi dis-tu que je n’aime pas les correspondances dans l’intimité ? Peux-tu trouver le moindre rapprochement dans l’égarement solennel de deux êtres qui ont voulu s’unir et s’aimer et se rendre heureux, avec les tracasseries jalouses d’une mère aigrie par de petites prétentions d’autorité menacée ! Ah ! Prosper, qu’il y a de tristesse dans la découverte des causes qui nous ont fait verser tant de larmes ! N’en doute pas, mon ami, c’est à ces premières sources que tu as puisé, à ton insu, mille vagues préjugés contre moi ; tu m’a vue souvent à travers les jugements bien troublés de ta maman. Je respecte les vertus réelles qu’elle avait, mais elle nous a été bien cruelle sans le vouloir méchamment.

Il suffit, et de cette mère qui avait vécu pendant quelque temps avec le jeune ménage, M. Rivière dit avec raison qu’elle laissa, « avant de mourir, au fils que pourtant elle aimait, les souffrances et les tortures du doute ».

Bref, la belle-mère dans toute son acrimonie.

La révélation n’est pas inutile. Elle confirme dans cette opinion, que Valmore n’épousa pas Marceline sans être entièrement au fait de son passé. Il eût été, d’ailleurs, bien difficile à celle-ci de le cacher. C’était, au théâtre, le secret de Polichinelle, et Valmore dut le connaître dès qu’on remarqua ses assiduités auprès de Marceline. Il était beau ; sa préférence marquée à la jeune première devait faire des envieuses… Elles ne lui laissèrent pas longtemps ignorer que sa conquête avait perdu, l’année précédente, un petit garçon. Aussi lorsque Marceline voulut, en toute franchise, l’avertir, il put, d’un geste généreux, lui fermer la bouche, en disant : « Taisez-vous… Ce que vous allez m’apprendre, je le sais. »

Et sa mère aussi le savait Comme elle avait rêvé pour son Prosper un parti plus avantageux, on pense bien qu’elle fit état d’une faute notoire pour détourner Valmore de son projet. De n’y avoir pas réussi, elle demeura mortifiée.

Quant à lui, s’il fut jugulé, plus tard, par une jalousie rétrospective et intermittente, raison de plus pour admettre qu’on lui confia également le nom de son prédécesseur.

On le mit, en tout cas, sur la voie, et Tony mit avec lui, n’en doutons pas, son ombrageuse mère. Elle fureta à sa place et lui communiqua en douceur le résultat de ses recherches, tant à Bruxelles qu’à Paris. N’oublions pas que Valmore y connaissait Délie… Délie à qui sont dédiées des poésies significatives qui vont bientôt paraître. Par elle, par son entourage, par vingt personnes touchant au théâtre et ayant connu Marceline, tout savoir n’était qu’un jeu. Et si Valmore, aveuglé par l’amour, ne s’abaissa pas sur l’heure à cette enquête, on peut jurer que d’autres, dans sa famille ou dans les coulisses de la Monnaie, le suppléèrent.

Il y a toujours un point sur lequel il dut être renseigné par Marceline elle-même : le subterfuge du conjoint d’emprunt qui avait endossé complaisamment et pendant cinq minutes la paternité de l’enfant décédé ; car ce fut le même officier de l’état civil qui, le 4 septembre 1817, unit, au nom de la loi, Marceline Desbordes et Prosper Lanchantin dit Valmore.

J’aurais pu mieux user du tendre ascendant que mon amour plus hardi m’aurait laissé prendre sur toi, écrivait encore Mme Valmore sexagénaire à son mari. On m’a rendue, dès l’abord, timide et renfermée ; mon âme s’est repliée dans l’effroi de troubler ton repos.

Leur lune de miel n’en fut pas moins celle des mariages d’amour. Plusieurs lettres de l’épousée attestent autre chose que l’affection modérée d’une amante inconsolable en proie au souvenir. Un vif et doux émoi des sens paya Valmore de retour. Et l’on peut croire qu’il n’avait pas, en quoi que ce soit, affaire à uue simulatrice. Le drame sentimental qui faisait partie intégrante de ses malheurs de jeunesse, restait dans l’esprit de Marceline comme un motif d’inspiration qu’elle oubliait à tout le moins dans les bras de son mari. Son grand amour lui remonta du cœur dans la tête et n’en délogea plus. Valmore fut le régime nouveau sous lequel on regrette toujours un peu l’ancien, lors même que la comparaison, dans les réalités, profite au temps présent. C’est en amour que les parvenus demeurent le plus longtemps fidèles à leur origine.

Au bout de dix mois de mariage, Marceline mit au monde une fille, Junie, qui mourut, en nourrice, à Careghem, trois semaines après (11 août 1818).

Ses couches, son deuil, n’empêchaient pas la comédienne de paraître cette année-là, non seulement à l’ordinaire, aux côtés de son mari, mais aussi dans les pièces que venaient représenter les grandes vedettes parisiennes comme Joanny, Mlle Mars et Mlle Georges. Ce n’est que beaucoup plus tard, néanmoins, qu’elle se lia avec Mlle Mars, à laquelle le jeune ménage fut d’abord indifférent.

Le public bruxellois fit fête à Mme Valmore notamment dans Andromaque et dans Iphigénie en Aulide, où elle éclipsa même Joanny. Et rien n’autorise à penser que Valmore prit ombrage de ce succès, pas plus que de celui, d’un autre genre, que se préparait sa femme en rassemblant la matière d’un volume de poésies.

Le beau-père de Marceline n’avait pas, lui, de prévention contre sa bru. C’était un brave homme et un homme de goût. Frappé, dit M. Corne, du sentiment poétique et de la touchante originalité de quelques romances de sa belle-fille, il lui demanda si elle n’avait pas quelques œuvres plus importantes.

— J’ai fait d’autres petites choses sans savoir, répondit-elle.

Il voulut les lire et l’engagea à les publier. Imbu de malveillance ou simplement de préjugés, il eût exhorté sa bru à détruire des compositions d’un caractère trop autobiographique. Louons ce juge éclairé, dont la vocation de Mme de Valmore dépendit un moment.

C’est alors, sans doute, que celle-ci se rappela son bon docteur, ce baron Alibert, qui, le premier, lui avait conseillé d’écrire, en manière de remède. Sollicité par son ancienne cliente de lui trouver un éditeur, il se mit obligeamment en campagne et proposa bientôt la librairie française et anglaise de François Louis, sise rue Haute feuille n° 10.

C’est là que parut, au commencement de l’année 1819, le recueil intitulé : Élégies, Marie, et Romances, par Mme Marceline Desbordes. Une seconde édition du format in-8 fut mise en vente en 1820. Elle s’augmentait de quelques pièces, mais on en avait retranché, en revanche, la nouvelle en prose : Marie. On la retrouve en tête des Veillées des Antilles, éditées à la même librairie en 1821.

Est-ce la faveur accordée aux débuts du poète qui fit tomber les dernières résistances de sa nouvelle famille ? Je ne sais. Mais, à partir de 1820, les œuvres de Marceline seront toutes signées : Desbordes-Valmore[7]. Si la petite comédienne avait été, envers son âpre belle-mère, capable d’ironie ou de ressentiment, comme elle eût savouré cette façon de racheter sa faute — en la publiant !

Aussi bien, Marceline Desbordes n’était pas, en 1819, un auteur inédit à proprement parler. La plupart de ses romances avaient déjà paru, de 1813 à 1818, dans le Souvenir des Ménestrels, le Chansonnier des Grâces, l’Almanach des Muses, etc. Elles étaient devenues l’appât des compositeurs comme Romagnési[8], Amédée de Beauplan, Arnaud fils, Andrade, Édouard Bruguière, Masini, qui faisaient, en ce temps-là, les délices des salons.

Tous les biographes de Mme Valmore ont anticipé en ajoutant à ces noms celui de Pauline Duchambge, qui ne fut pas même pour Marceline une amie de jeunesse[9].

La bibliothèque du Conservatoire possède plus de cinquante romances de Mme Desbordes-Valmore, mises en musique par Pauline Duchambge. Aucune n’est signée Mlle ou Marceline Desbordes, comme le sont maintes compositions antérieures à son mariage.

D’autre part, l’Album « Pour Pauline », l’un des quinze offerts par Hippolyte Valmore à la ville de Douai, cet album, commencé à Bordeaux vers 1823, renferme, datée de juin 1820, la plus ancienne des lettres que les deux femmes aient échangées, à la connaissance des chercheurs.

N’en suis-je pas autorisé à conclure que Pauline Duchambge ne rencontra Marceline que de 1817 à 1820, c’est-à-dire après le mariage de celle-ci ?

Pauline ne pouvait donc apporter à Guttinguer et partant à Sainte-Beuve, qu’un témoignage mal assuré, touchant la crise traversée par Marceline entre 1808 et 1813. Ce que je voulais démontrer.

L’Album auquel je fais allusion, outre des pièces originales qui figurent presque toutes dans le recueil des Pleurs, publié en 1833, s’enrichit encore de pensées copiées par Mme Valmore au hasard de ses lectures, de 1823 à 1827, et souvent fournies par Pauline elle-même. À côté de curieux extraits des Chants populaires de la Grèce moderne, par M. de Marcellus, que Mme Valmore semble avoir pris plaisir à transcrire parce qu’ils correspondaient à son état d’âme, on trouve le portrait de Sophie tracé par Mirabeau :

Elle est douce, elle n’est ni tiède ni nonchalante,
comme tous les naturels doux ; elle est sensible, et n’est
point facile ; elle est bienfaisante, et la bienfaisance
n’exclut pas le discernement et la fermeté… hélas ! toutes
les vertus sont à elles, toutes les fautes sont aux autres.

Mille femmes sont plus jolies qu’elle, plus brillantes,
quoiqu’aucune n’ait plus d’esprit naturel et acquis ; mais
elle est si timide et si réservée qu’il faut la connaître
pour deviner la moitié des trésors qu’elle recèle. Je l’observai
dans toutes les circonstances, je l’étudiai profondément ;
je sus ce qu’était son âme, cette âme formée
des mains de la nature dans un moment de magnificence…

Au-dessous du fragment, Mme Valmore a jeté ce vers :

C’est Pauline vivante et c’était Albertine.

« Nous sommes les deux tomes d’un même ouvrage », a-t-elle dit une autre fois.

Le fait est que, sous Charles X et sous Louis-Philippe, on ne les séparait pas. On les chantait ensemble. Elles étaient faites l’une pour l’autre. Une amitié tendre, nouée par la collaboration et fortifiée par les confidences du cœur, les unit jusqu’à la mort. La source de leurs inspirations était la même.

« Ces mélodies, que leur interprète, Adolphe Nourrit, a rendues populaires, je les ai composées avec mes larmes », disait Pauline au critique musical Scudo.

Car elle aussi avait souffert d’un infidèle et d’un ingrat. Son mari, dont elle était séparée ? Non. Mais Auber, rencontré par elle avant que des revers de fortune l’eussent poussé dans la carrière musicale. Riche, belle, élégante, adulée, Pauline, de son côté, ne prévoyait pas non plus qu’un art d’agrément, auquel elle ne demandait que des succès mondains, dût un jour la faire vivre — mal.

Ce jour vint, et le réveil fut cruel à l’auteur de tant d’harmonieux soupirs !

Pauline, cependant, ne s’avoua jamais vaincue. Surannée, malheureuse, indigente presque, elle ne consentit jamais à vieillir. À plus de soixante-quinze ans, elle minaudait encore pour en paraître moins de soixante. Elle demeura jusqu’à la fin le colombier en ruine dans lequel roucoule une tourterelle à qui, d’une autre cage, un chant pareil répond.

Je n’ouvre pas sans émotion, je le confesse, le « Recueil de romances à Madame Desbordes-Valmore », que je possède et qui contient, avec accompagnement de guitare, les gargarismes à la mode sous l’ancien régime, le premier Empire et la Restauration. Ce recueil est manuscrit. Mais quelle main a copié ces formules, paroles et musique ? Ce n’est point l’écriture de Marceline, sauf dans une chanson nègre dont elle a rectifié deux couplets.

Quelqu’un probablement, ami ou amie, butina petit à petit, pour Marceline, sur les opéras de Lully, Méhul, Grétry, Dalayrac, Spontini ou Berton, ces airs qui alternent, dans l’album, avec la romance de Henri IV : Charmante Gabrielle…, la romance de Chateaubriand : Combien j’ai douce souvenance, et même avec… le God save the king !

N’est-ce pas aux jours lointains où Mlle Desbordes cultivait la guitare et y devenait forte, que l’on susurrait, d’une voix plaintive, le motif d’Ariodant : « Femme sensible… » ; celui de la Lucile, de Grétry : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?… » ; ou ceux encore de Dalayrac : « Lorsqu’on est si bien ensemble, devrait-on jamais se quitter ? » et : « Pour mieux te prouver mon amour, ô ma fidèle amie… »

Voilà pourtant les philtres qui gonflaient le cou des tourterelles de France, au temps de la reine Hortense et de Mme Cottin !

En préparant les siens, Marceline avait encore à la bouche le goût des autres :

Selgar laissait oisifs sa harpe et son courage…
… Tu le veux, disait un guerrier
À la tendre et belle Imogine…

enfin toutes les lampées d’Hoffman, de Desforges, de Jouy et de Bouilly, dont elle avait été abreuvée.

Elle était sincère, plus tard, lorsqu’elle déclarait à Sainte-Beuve : « J’ai essayé d’écrire sans avoir rien lu ni rien appris, ce qui me causait une fatigue pénible pour trouver des mots à mes pensées. »

Son modique vocabulaire est tout entier dans ce Cahier de musique sur lequel son regard embué ou rêveur s’est posé bien souvent. Mais il n’a pas de prix pour moi à ce titre seulement. Il est autre chose qu’une relique sentimentale, autre chose qu’un témoin de sa peine ou qu’un herbier de théâtre ; il est réellement l’humble serviteur de son génie, il lui a fourni quelques-uns des patrons médiocres sur lesquels elle travailla, avant d’acquérir une forme poétique indépendante.

Nous savons, en effet, qu’elle commença par chanter ses vers.

Je les essaie sur des airs que j’adore et qui me forcent à mon insu à plus de rectitude sans distraction.

Renseignement qui a permis de rapporter telle de ses élégies à un air de Monpou, telle autre à une mélodie de Schubert, d’autres encore à des lieds allemands, voire à des rondeaux d’anciens vaudevilles serinés à son adolescence errante et nécessiteuse.

Si bien que les écailles d’opéras dont la collection est sous mes yeux, rythmèrent sans doute ses premières inspirations. Et dans quels moments ! Dans quels moments les ariettes de Dalayrac et de Berton lui donnaient-elles la cadence et le nombre ! Aux heures les plus troublées de sa vie, avant son mariage, à la veille d’une trahison, au lendemain d’un deuil, à ce qu’elle appelle si noblement : l’adieu d’un prestige !

Mais qu’avait-elle besoin de chanter, devant cet album, de vieux airs sus par cœur ? Elle l’a dit à Sainte-Beuve : « la musique roulait dans sa tête malade… » et l’ensemençait d’élégies, sans l’accompagnement d’aucun geste de la main, ni d’aucune inflexion de la voix…

Impitoyable aux bas bleus, Barbey d’Aurevilly a rendu justice à Mme Desbordes-Valmore en n’accrochant pas son portrait sur acier, dans la galerie des femmes dont il a buriné la physionomie littéraire.

Mais le flagellateur est encore terrible pour celles qu’il épargne ; il ne leur fait grâce que des étrivières et leur signifie tout de même ses arrêts motivés.

Voici ce qu’il dit de Mme Valmore : « Quand on relit le volume de 1820, inouï de niaiserie et de platitude, mais où, çà et là, pourtant, on rencontre un accent juste dans l’ardeur ou la profondeur de l’amour, on se demande comment le bruit put venir à ce nom de Valmore… »

D’Aurevilly écrivait cela en 1860. Mme Valmore venait de mourir. Loin de chercher dans ses premiers vers ce que l’on a fini par y découvrir : une vie intime racontée, le critique de combat félicitait les éditeurs des Poésies posthumes et la famille de l’auteur, d’un silence auquel Mme Valmore gagnait « de ne nous apparaître que comme la Muse, la Grâce et la Souffrance, dans leurs costumes éternels ».

La curiosité s’est bien rattrapée depuis.

D’Aurevilly, averti ou non, n’en était pas moins louable d’apprécier en ces termes le talent de Mme Valmore :

« C’est la passion et la pudeur dans leurs luttes pâles ou rougissantes ; c’est la passion avec ses flammes, ses larmes, j’allais presque dire son innocence, tant ses regrets et ses repentirs sont amers ! la passion avec son cri surtout. C’est, quand elle est poète, la poésie du Cri que Mme Desbordes-Valmore. Or, le Cri, c’est tout ce qu’il y a de plus intime, de plus saignant du coup et de plus jaillissant des sources de l’âme… Les magnificences des poésies laborieuses finissent par pâlir et passer ; mais où le Cri a vibré une fois avec énergie, il vibre toujours, tant qu’il y a une âme dans ce monde pour lui faire écho. »

Il serait excessif de prétendre que le Cri de la débutante fut entendu en 1820 ou même en 1822, lorsqu’une troisième édition des Poésies, revue et augmentée, parut chez Théophile Grandin. On prêta plutôt l’oreille, semble-t-il, aux soupirs de l’enfant gâtée des compositeurs. Ceux qui ne l’avaient pas encore remarquée, s’empressèrent d’émietter ses romances sur leurs accords. Quelques gazettes, néanmoins, publièrent des comptes rendus. Il y en eut un de Sophie Gay dans la Revue Encyclopédique et un autre signé V., dans le Conservateur littéraire. Il était élogieux avec banalité. Il reprochait à Mme Valmore de ne penser à Dieu que dans trois ou quatre élégies touchantes sur la mort de son enfant. Et il concluait : « Ses vers passionnés vont au cœur ; qu’elle leur imprime un caractère religieux, ils iront à l’âme. »

Le conseil émanait de Victor Hugo, âgé alors de 18 ans… Et si faible que soit son tribut, il garde tout de même un charme à nos yeux, comme la caresse du soleil levant au blé qui lève, dans un petit champ.

Était-ce le succès ? Comment, à Bruxelles, savoir cela et profiter de l’occasion, la femme pour quitter le théâtre, et le mari pour y faire briller un talent méconnu ?

Cette double préoccupation détermina Marceline à résilier son engagement pour l’année 1819-1820. Et puis, elle allait être mère. Revenue à Paris, elle y mit au monde, le 2 janvier 1820, son fils Hippolyte, le seul de ses enfants qui devait lui survivre.

Ensuite commencèrent les travaux d’approche.

Tandis que Valmore voyait les directeurs, elle décidait l’éditeur Louis à publier, en deux petits volumes, les quatre nouvelles : Marie, Lucette, Sarah, Adrienne, qui composent : les Veillées des Antilles.

« J’ai donné à ces esquisses le nom même du lieu où elles ont été tracées, dit-elle dans l’Avertissement. C’est en traversant la mer, c’est en revenant de l’Amérique en France, que j’ai, bien jeune encore, senti le besoin d’adoucir de profonds chagrins. J’ai laissé errer ma plume sans autre inspiration que le souvenir. Je demande grâce pour le sentiment de tristesse qui domine trop dans ces futiles pages. Hélas ! pouvait-il en être autrement ? J’étais orpheline ; j’étais assaillie de souffrances et d’orages, entre la terre qui avait recueilli ma mère, et celle qui portait le nom de ma patrie. »

L’indication ne serait pas superflue si elle tenait sa promesse et préfaçait réellement une suite aux souvenirs flamands ; mais l’avant-propos, étant gratuit, souligne davantage l’inutilité d’évoquer les Antilles pour n’en tirer que des nouvelles dont l’auteur eût pu prendre le sujet n’importe où et même ne le prendre nulle part, tellement il est dénué d’intérêt ou d’agrément.

Si Mme Valmore avait compté sur cet ouvrage de dame pour faire vivre le ménage en attendant que son mari eût trouvé un engagement à Paris, elle dut être bientôt désabusée. Aussi voyons-nous le couple se remettre en route et aborder, en 1821, au printemps, à Lyon. Mme Valmore était enceinte d’Ondine (Hyacinthe sur les registres de l’étal civil, où elle fut inscrite le 2 novembre de cette même année).

Le Journal de Lyon, aimable, fit « une entrée » à la femme de lettres, pour concilier d’avance à la comédienne la faveur du public ; et celui-ci, aisément persuadé, applaudit Mme Valmore dans l’Agnès de Molière et dans celle de Destouches[10], une Agnès de trente-cinq ans, à laquelle on ne les donnait pas. Au mois d’août, elle joua encore, aux côtés de son mari, Les Châteaux en Espagne, de Colin d’Harleville, Nanine, de Voltaire, le Dissipateur, de Destouches, le Joueur, de Regnard, les Fourberies et le Dépit amoureux. En tragédie, où il paraissait le plus souvent, elle ne l’accompagna sur le programme que dans la Frédégonde et Brunehaut, de Népomucène Lemercier.

Quel jour et dans quel rôle monta-t-elle pour la dernière fois sur les planches ? On n’en sait rien. Avant la naissance d’Ondine. Aussitôt après, elle dit adieu au théâtre. C’était bien assez que Valmore y fût rivé pour subvenir aux besoins de sa famille et d’un père tombé à sa charge. Le sacrifice ne coûta rien à Marceline. Elle n’avait jamais aimé le théâtre. « C’est le pire des métiers quand on n’y brille pas, écrivait-elle à son frère ; et encore quels dégoûts l’entourent et flétrissent la vraie gloire qu’il présente. »

Une autre l’ois, à son ami Frédéric Lepeytre et à propos d’un petit prodige, elle confiait : « J’ai une fille qui, dès l’âge de cinq ans, pouvait être aussi la merveille de ce genre. On me disait : « C’est un meurtre de ne pas montrer un tel diamant sur la scène. Vous pourriez faire sa fortune et la vôtre. » Cette idée m’a fait horreur. Mes enfants vont deux fois par an au spectacle. »

Assurément, elle se souvenait…, et quelle que fût sa piété filiale, elle ne voulait pas imiter la mère qu’elle avait eue.

De Lyon, où ils passèrent encore l’année 1822, les Valmore allèrent à Bordeaux. C’est de là que Marceline répétait à son oncle : « Ne pas jouer la comédie est un genre de bonheur que je ressens jusqu’aux larmes. »

À Lyon, elle préférait beaucoup, comme séjour, Bordeaux. Elle y fréquentait la femme d’un armateur, Mme Georgina Nairac, que Sophie Gay lui avait fait connaître.

Un poète girondin, le fondateur de la Ruche d’Aquitaine, Edmond Géraud, autre ami de la maison, note dans son Journal intime[11] un trait déjà signalé par Sainte-Beuve, savoir : que Mme Valmore, riche de souvenirs, les racontait fort bien et avec enjouement. Elle, qu’on se représente toujours prête à fondre en pleurs mélodieux, refusa de se produire dès qu’elle eut quitté le théâtre. Mais, en petit comité, chez Mme Nairac, elle amusait tout le monde en chantant sur l’air de : Femmes, voulez-vous éprouver ?… cette parodie des refrains populaires en faveur vers 1824 :

Adèle, je t’ai vue hier,
Tu avais ton chapeau aurore ;
Avec ce hussard qui te perd,
Tu allais au bal de Flore.
Ô Adèle, ô objet charmant !
Méfie-toi de ces bons apôtres.
Fille qui a eu un amant,
Peut peu à peu en avoir d’autres !

Elle avait des trouvailles exquises.

À l’une de ses amies, chanteuse, qui allait quitter Bordeaux, elle envoyait, sans leur traduction, ces deux mots : Farewell, nightingale, adieu, rossignol. Et l’amie ne sachant pas l’anglais, Mme Valmore ajoutait en français : « Écoute-toi et devine. »

N’est-ce pas encore une inspiration charmante que celle-ci, dont ce n’est plus Edmond Géraud qui a cueilli la fleur ?

En revenant, un jour, de faire au marché ses provisions de ménagère, Mme Valmore voyait une femme rouer de coups son enfant.

Il ne fallait pas songer à désarmer de ses poings cette harpie par des objurgations ou des prières… De quoi s’avisa Mme Valmore ? Elle prit dans son panier deux oranges, s’avança vers la mégère et les lui offrit. Pour donner du répit à l’enfant, elle occupait les mains de la mère. À Bordeaux on lui avait ramené la petite Ondine, laissée en nourrice aux environs de Lyon et, entre sa fille et son mari (son fils Hippolyte était élevé à Saint-Rémi, près des Andelys), elle travaillait.

Dans une lettre à Jars, l’ancien librettiste de Spontini, devenu député du Rhône, elle avoue des velléités d’écrire pour la scène. Elle a conçu le projet d’un ouvrage dramatique dont l’idée première est heureuse. Mais elle s’empresse d’ajouter avec une confusion délicieuse : « Mon mari le tue en mettant dessus les œuvres de Molière. Je deviens rouge de honte, et vous sentez que je vais me cacher dans une Élégie où je parle au moins selon mon cœur. »

Excellent Valmore ! Quand nous aurons appris à le connaître, je nierai qu’il eût le pli professionnel…, et pourtant, voilà bien, chez lui, l’étrange propension qu’ont les acteurs à se mêler de ce qui ne les regarde pas ! Peut-être avait-il raison de renvoyer Marceline à ses élégies… ; mais il avait tort de le faire au nom de Molière : il devait se contenter de le mal jouer.


Hélas ! il était dans la destinée des pauvres gens de ne pouvoir bâtir leur nid nulle part sans que l’orage le détruisît. Le directeur du théâtre de Bordeaux étant mort et en attendant le résultat d’une liquidation hasardeuse, les Valmore retournèrent, pour quelques mois, à Lyon, en 1824. Bordeaux les revit au commencement de l’année suivante. Un troisième enfant, une fille, Inès, vint augmenter, le 24 novembre 1825, le fardeau qu’ils avaient déjà tant de peine à porter !… Mais leur situation embarrassée avait ému les amis que Marceline s’était faits à Paris et au premier rang desquels s’évertuait Mme Récamier.

Qui lui avait parlé de Mme Desbordes-Valmore ? Qui lui avait donné à lire ses Poésies ?

Sainte-Beuve dit que ce fut l’écrivain H. de Latouche, et il n’y a rien d’impossible à cela, car il connaissait le ménage depuis cinq ans et avait échangé des envois d’auteur avec le poète des Elégies et Romances. Le reste se devine :

« Cette petite comédienne de province…, vous savez…, qui module avec un accent si pénétrant des souvenirs d’enfance et des peines de cœur ? — Desbordès-Valmore ? — Oui. Eh ! bien, mariée, elle n’est pas heureuse. Elle a quitté le théâtre ; son mari seul y est encore… et ils attendent un troisième enfant ! Est-ce que vous ne pourriez pas faire quelque chose pour eux ? »

La bonne Mme Récamier promettait d’y songer et ce n’était point, chez elle, parole en l’air ; on le vit bientôt[12].

Le duc Mathieu de Montmorency, élu académicien en 1825, ayant manifesté l’intention d’abandonner son traitement à un littérateur pauvre, Mme Récamier saisit la balle au bond et proposa incontinent Mme Desbordes-Valmore, qui fut agréée. Latouche, que l’amie de Chateaubriand avait chargé d’avertir la bénéficiaire, prédit son refus, « refus noble, simple, empreint de reconnaissance, mais enfin refus ». Il ne se trompait pas. Marceline, avec mille protestations de gratitude, écrivit à Mme Récamier : « Pardonnez si mes mains ne s’ouvrent pas pour accepter un don si bien offert. Mon cœur seul peut recevoir et garder d’un tel bienfait tout ce qu’il a de précieux et de consolant, le souvenir du bienfaiteur et la reconnaissance dans le poids de l’or. »

Mais Mme Récamier ne se tint pour battue que sur le domaine du grand seigneur et, l’année suivante, elle enlevait pour Marceline qui, cette fois, l’accepta, une pension du ministère, au nom de Charles X. Ce fut, d’ailleurs, l’oncle Constant qui en toucha le premier quartier. Car il n’était pas heureux, et vivait péniblement des copies qu’il faisait au Louvre, pour des étrangers.

De l’ancien couvent des Capucines, il avait transporté son attirail dans l’espèce de « cage à poulets » élevée sur les ruines d’une autre abbaye, celle de Saint-Germain. C’était, 9, rue Childebert, ce rendez-vous des écoles vagissantes que Privat d’Anglemont a décrit dans son Paris Anecdote. Habitée depuis 1795 par les Lettres et les Arts réunis, la Childebert, voisine de la place Saint-Germain-des-Prés, avait donné successivement asile à Boilly, Claudion le Jeune, Debucourt, aux élèves de David, puis, sous la Restauration, à Géricault, à Paul Delaroche et à leurs disciples. Vers 1822, aux premiers feux du romantisme levant, Constant Desbordes se trouvait déjà dépaysé au milieu des nouveaux venus, les Johannot, les Devéria, Nanteuil et tant d’autres qui, bafouant ensemble les Romains, les Grecs et les perruques des dix-septième et dix-huitième siècles, ne juraient que par Ivanhoé et Quentin Durward. L’oncle Desbordes assistait vivant à la mort dérisoire de ce qu’il avait aimé, et l’on peut penser qu’il ne prenait pas philosophiquement son parti de cette révolution artistique. Sa nièce s’efforçait de le désaigrir, de le consoler. Tantôt elle l’appelle à Lyon ; tantôt elle l’invite à venir à Bordeaux, avec une insistance affectueuse et un reste de crainte.

Seul de toute la famille, en effet, et se singularisant par là, lui, l’artiste ! l’oncle Constant avait longtemps tenu rigueur à Marceline de son faux pas. Il fallait même que celle-ci ne fût pas sûre qu’il l’eût oublié encore, pour lui écrire, en 1826 — dix-huit ans après ! —

J’ai été si longtemps une grande innocente qu’il vous est bien permis de m’aimer à la volonté de votre cœur, au moins pour ce temps si doux de ma vie. Je vous demande en grâce de ne pas rêver de punition trop terrible de la part de Dieu… Comme homme, comme oncle et j’ose presque dire comme père, vous m’avez pardonné. Croyez-vous que Dieu soit moins bon qu’un père, qu’un oncle et qu’un homme ? Oh ! mon oncle, c’est impossible à croire… Je ne veux plus de pension, car elle ne doit appartenir qu’à la vertu sans un seul reproche ; mais où voulez-vous que j’aille rêver que le roi est plus indulgent que Dieu ?

Constant Desbordes accepta sans doute de mauvaise grâce le cadeau de sa nièce, mais il l’accepta…, quitte à lui rendre, en échange, quelques petits services, comme de porter, par exemple, à M. de Latouche, les poésies qu’elle lui soumettait avant de les livrer à l’impression.

Il ne nous écrit pas, et je ne veux pas le fatiguer de nos lettres, mais dites-lui bien, en le remerciant mieux que je ne le ferais moi-même, qu’il devrait me faire envoyer une épreuve, pour que je regarde un peu comment on m’arrange, car ils font tout cela comme si j’étais morte.

L’oncle Desbordes, moraliste sévère, eût-il consenti à des démarches de ce genre, si sa nièce l’avait délégué auprès d’un ancien amant ? Le vieil artiste est le dernier qu’elle eût choisi comme intermédiaire. Ce simple détail suffirait déjà pour ruiner une fragile hypothèse.

D’autant plus que rien ne paraît avoir amadoué le locataire morose de la Childebert. La garde-malade qui lui ferma les yeux ayant refusé une bague et un bracelet que Marceline lui offrait, comme souvenir : « Ce dédain me navre, écrivait celle-ci à quelqu’un. Cet homme bon et injuste à la fois donnait de moi des idées si étranges… » Et, autre part : « J’ai toujours aimé profondément mon oncle, qui me rendait si rarement justice. »

Il mourut, triste et besogneux, le 30 avril 1828 ; et c’est alors que, de Lyon, où elle se trouvait alors, Marceline, apprenant le décès, écrivit sur l’heure, au défunt, cette lettre singulière, où le don qu’elle avait reçu d’extérioriser ses sentiments, se découvre à plein :

Mon oncle ! — Adieu, mon oncle ! — Il y a une heure que je le sais. — Tout espoir est fini. — Adieu !…

Et j’ouvrais cette lettre sans défiance, car celle d’avant-hier m’avait tranquillisée. Vous étiez mieux, mon oncle. Je ne craignais rien en rompant ce cachet. Je cherchais une nouvelle certitude de voire convalescence. Hélas ! mon Dieu, à la seconde ligne, j’ai reçu un coup dans le cœur, je l’ai reconnu ! J’ai cru sentir des fils se casser dans ma tête, et un nuage a passé sur moi. — Adieu, mon oncle ! — Mais regardez-moi maintenant des yeux de votre âme qui m’a tant aimée !

Vous êtes bien sûr que je vous l’ai rendu. — Quel lien se brise pour moi ! Comme je sens qu’il a commencé avec ma vie, mon oncle ! J’étouffe de la douleur de ne vous avoir pas revu. Mais regardez-moi bien jusqu’au fond du cœur, ai-je assez souffert de vos peines ? Elles entraient dans les miennes, elles pèseront toujours sur ma mémoire et troubleront jusqu’à la douceur de votre souvenir. Vous avez été bien malheureux ! Mes enfants m’ont vue pâlir et chanceler, mais ils n’ont pleuré d’abord qu’à me voir pleurer ; je n’ai rien dit. Comment trouver le courage de frapper, même l’enfance, par un mot…

Adieu, mon oncle ! Avez-vous revu votre mère ? Embrassez aussi mon père pour moi. Vous êtes bien heureux, bien exaucé si vous les avez revus. Moi, je suis bien triste ! Je suis atteinte jusque dans l’avenir. Je demandais si ardemment à Dieu de vous y trouver, de vous y payer du chagrin de mon absence ! Dieu ne m’aime pas… Qu’il vous reçoive dans son sein ! Adieu, mon oncle !…

Quel désespoir ! Quoi ? je ne partirais pas pour aller vers vous ? Non ! Il n’y a plus que cette ombre qui vient me tendre les bras…

Je ne sais pas si cette lettre fut expédiée. Oh ! que l’on ne voie pas ici la moindre ironie… Si ce n’est nous-mêmes, quelqu’un, dans notre entourage, est toujours capable de faire ce que fit un jour Stéphane Mallarmé d’une lettre adressée par sa fillette Au bon Dieu. — Au ciel.

« Je l’ai mise à la poste, racontait harmonieusement cet autre poète ; est-ce qu’on sait ?… »

L’impulsion de Marceline s’explique d’autant mieux, d’ailleurs, qu’elle écrivait ordinairement dans l’état de fièvre et qu’à ses premiers accès remontent ses premiers vers. « Je fus forcée de les écrire, disait-elle à Sainte-Beuve, pour me délivrer de ce frappement fiévreux, et l’on me dit que c’était une élégie. »

Voilà bien la puissance d’orage qui était en elle et que signalait Michelet. Son génie fut une fièvre intermittente, et toute sa vie tient dans cette note de sa main : « Depuis l’âge de seize ans, j’ai la fièvre et je voyage. »

« Une fièvre de fatigue me brise. La fièvre m’abat comme un conscrit malade… Je viens de passer trois jours dans mon lit, pour des accès de fièvre subite qui m’écrasent… » Ce détail revient souvent dans sa correspondance et l’on conçoit fort bien qu’elle écrive à la dépouille mortelle de son oncle pour se délivrer du frappement fiévreux provoqué par la nouvelle de son décès.

Une fois en ma vie, mais pas longtemps, un homme d’un talent immense m’a un peu aimée jusque-là de me signaler, dans les vers que je commençais à rassembler, des incorrections et des hardiesses dont je ne me doutais pas. Mais cette affection clairvoyante n’a fait que traverser ma vie, envolée de côté et d’autre.

C’est évidemment à H. de Latouche que se rapporte ce passage des notes biographiques rédigées en 1887 par Mme Valmore à l’intention d’Antoine de Latour.

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Prosper Valmore
(d’après le portrait dessiné par
Constant Desbordes, Musée de Douai)

Et les bons offices de Latouche ne durent pas se borner à l’édition des Élégies et Poésies nouvelles que publia Ladvocat en 1825, car c’est l’année suivante que Marceline écrivait à son oncle : « On m’a dit que M. de Latouche avait les vers que je destinais à l’impression et qu’il trouve mieux de garder pour une autre fois… Je suis très confuse et presque affligée des soins et des peines qu’il prend pour nous. Comment pourrons-nous jamais les reconnaître. »

En outre, les pièces auxquelles il est fait allusion, le Pauvre Pierre, les Deux Ramiers, n’ont paru en recueil, chez Boulland, qu’en 1830, et sont, sans doute, parmi celles que Latouche avait réservées.

Ce n’était pas l’homme « d’un talent immense » que Mme Valmore admirait, mais c’était un éclaireur précieux. Il avait, le premier, en 1819, présenté au public les Poésies d’André Chénier. Plus tard, il facilita les débuts de George Sand et aussi d’Auguste Barbier, qu’il ne connaissait pas quand il pressa le docteur Véron, hésitant, de publier la Curée dans la Revue de Paris. Son goût et son discernement très vifs, et dont il a fourni d’autres preuves encore, l’abandonnaient seulement lorsqu’il y soumettait ses productions. C’était, dans ses relations, un sarcastique et un lunatique. « L’épouvante du ridicule, a dit de lui Mme Valmore, paralysait l’audace qu’il applaudissait chez les autres. » Et quand elle ajoutait, à sa mort, qu’il était loin d’avoir fait le mal qu’il pouvait faire », elle songeait aux motifs que la famille Valmore eut, dans la suite, de le mésestimer.

En attendant, il était pour ses amis tout feu tout flamme. Il donnait des conseils à Marceline et tentait de faire engager son mari à la Comédie-Française. En vain. « On ne peut pas entrer de force, soupirait la pauvre femme en sa candeur. Le directeur a dit que ce n’était pas possible et l’on fait la grimace à ceux qui entrent par l’appui des autorités. »

Ce n’était point, d’ailleurs, son seul échec. Elle en essuyait un autre, aussi cruel à son cœur, en cherchant inutilement à faire admettre aux Invalides son frère Félix. Elle lui envoyait vingt francs par mois et déclarait que le sort du malheureux était pour elle, depuis quinze ans, une plaie secrète. Lyon en était une autre. Le ménage ne se résignait pas à brouter où la nécessité l’attachait. Il y a, dans l’Atelier d’un peintre, le personnage épisodique d’un acteur nommé Dufar, que l’auteur semble y avoir introduit uniquement pour lui prêter les traits chéris de Valmore et ses doléances… ou celles de son père qui avait parcouru avant lui les provinces.

Dufar, tragédien et directeur de troupe, se plaint des villes de troisième ordre qui vendent un prix exorbitant aux comédiens le droit de déclamer les chefs-d’œuvre et réduisent l’artiste au salaire du plus médiocre ouvrier.

Mais la bonne Marceline avait voulu que Valmore fût reconnaissable à ceci surtout que, les soirs de relâche, tandis que sa petite famille allait prendre l’air, il dessinait un nouveau patron d’habit pour Othello ; qu’il avait été destiné, dès son enfance, « à continuer la carrière dans laquelle son père s’était distingué » ; qu’il devait « l’honorer comme lui de ses talents utiles » ; qu’il était « l’interprète des passions violentes » ; enfin, « qu’on le prenait pour un saint », « tellement son caractère était plein de charité ».

Valmore avait, je présume, une prédilection pour ce roman de sa femme. Il menait, à la vérité, une existence bourgeoise et la collection de costumes de théâtre qu’il avait formée, est conservée au Musée de Douai où l’on peut la voir.

Sainte-Beuve observe avec raison que Mme Valmore resta toujours étrangère à la politique, mais qu’elle était irrésistiblement du côté du peuple et des peuples.

C’est pour cela que la Révolution de 1830 fit bondir son cœur libéral.

« Lyon est plein de courage, d’harmonie et de joie, écrivait-elle à l’unisson. Tout s’est levé, tout a pris les armes. Le peuple ouvrier, le bourgeois, le riche marchand, les théâtres, les voisins des faubourgs, tout est garde national. Pas une tache de sang, pas un malheur à déplorer. La même pensée anime cent mille âmes. »

Elle en oubliait la maladie de ses enfants, scarlatine et petite vérole, l’exil de Valmore et le tort que faisaient aux planches les spectacles du pavé.

Mais, l’année suivante, les deux théâtres fermaient leurs portes, le nouveau gouvernement ne continuait pas la pension que l’ancien faisait à Mme Valmore, et celle-ci n’avait plus, avec son mari et ses enfants, malades comme elle, « que la triste liberté du grand chemin ».

L’émeute des 21 et 22 novembre 1831 ajoutait bientôt à la dureté du temps.

Rien n’était plus capable d’émouvoir Marceline qu’un soulèvement populaire comme celui-là.

Il ne s’agissait pas, pour les ouvriers en soie, de restaurer telle ou telle forme de gouvernement, empire ou république. C’était le dernier de leurs soucis. Ces agitateurs n’agitaient que leur affreuse misère et ne manifestaient que la prétention de subvenir par le travail à leurs besoins. Ils ne criaient pas, comme d’habitude : Vive quelqu’un ou Vive quelque chose ; ils criaient à l’infinitif : Vivre !… Vivre en travaillant ! Ils n’avaient pas le diable au corps, ils y avaient la faim. Le ventre, qui a dégradé tant de belles causes, ennoblissait la leur. Comme ils étaient à bout de forces, ils se faisaient même comprendre sans ouvrir la bouche. Ils arboraient un drapeau ni blanc, ni rouge, ni tricolore, un drapeau noir sur lequel ils avaient inscrit : Du pain en travaillant ou la mort. Ils se contentaient encore de piquer un morceau de pain à la pointe d’une baïonnette. Traduction libre : À ce signe, tu vaincras. C’était nouveau. Si nouveau, que le Journal des Débats, alarmé, prophétisait : « Le monde industriel et commercial a sa plaie : les ouvriers. Avec eux, point de repos pour la société. »

Moins ils parlaient politique, en effet, plus ils étaient à craindre. Impossible désormais de les payer de mots. Monnaie de singe. Une question de vie ou de mort comme la question des salaires, devait se résoudre chez le boulanger.

Pain gagné, pain cuit. Le prix de la main d’œuvre réduit de 25 p. 100, exposait les ouvriers au supplice que Fourier appelle la faim lente. Que demandaient-ils ? Le rétablissement de l’ancien tarif grâce auquel ils pouvaient desserrer leur ceinture d’un cran. Pas davantage. Mais c’était déjà trop. Toute concession engageait l’avenir. Il y avait, dans cette insurrection purement ouvrière, le germe de la guerre sociale. Sur chaque fabricant vivant dans sa fabrique, comme un planteur des colonies parmi ses nègres, l’ouvrier lyonnais faisait planer le souvenir exemplaire des révoltés de Saint-Domingue.

Et c’était aussi un premier pas vers l’Internationale des travailleurs. Si le prix de la main d’œuvre avait baissé, à qui la faute, en effet ? Non pas seulement à l’âpreté du patron, mais à l’existence d’une fabrique lointaine, invisible, qui, en livrant ses marchandises à un prix inférieur, concourait à l’avilissement des salaires. La condition meilleure de l’ouvrier dépend donc des ouvriers des deux mondes, avertis et solidaires. Ils doivent se concerter pour que ceux de tel endroit ne pâtissent pas du chômage ou d’un salaire insuffisant, parce que d’autres, à mille lieues de là, travaillent au rabais.

Si elle n’avait pas l’esprit tourné vers ces problèmes économiques, Mme Valmore, en revanche, était plus sensible qu’une autre aux réalités immédiates qui sollicitaient ses yeux, sa main et son cœur. Vivant, elle-même pauvrement au milieu des pauvres, elle savait à quoi s’en tenir sur la légitimité de leurs revendications et le feu de paille de leur colère. Poussés à bout, ils s’étaient emportés à un acte de violence qui leur avait révélé leur force, et ils n’en revenaient pas ! Ils se confondaient en démonstrations qui ressemblaient à des excuses ; ils perdaient leur temps à protester d’innocence et de fidélité aux lois. On les avait vus, maîtres de Lyon pendant quelques jours, y maintenir l’ordre, organiser des patrouilles pour escorter les passants et faire respecter la propriété. On avait vu des hommes exténués, pieds nus, en haillons, des ouvriers de tous les corps de métiers, assurer les perceptions aux limites d’octroi !

« Ce peuple affamé, écrivait Marceline, a été retenu comme par l’impossibilité d’être méchant. Ce phénomène n’a été signalé par personne, mais j’ai senti plusieurs fois fléchir mes genoux par la reconnaissance et l’admiration. Nous attendions tous le pillage et l’incendie, et pas une insulte, pas un pain volé ! C’était une victoire grave, triste pour eux-mêmes qui n’ont pas voulu en profiter. » Hélas ! ils avaient appris non pas à commander, mais à obéir. Ils retournaient à leur habitude. Tout était calme ; ils avaient rendu leurs armes et rassuré tout le monde… hormis le duc d’Orléans qui, aux portes de Lyon, différait son entrée en sauveur, à la tête de vingt mille hommes.

Le théâtre, cependant, avait rouvert ses portes ; la comédie et le commerce reprenaient. Mais le feu couvait sous la cendre et la misère devait, un jour ou l’autre, rapprocher les tisons.

Mme Valmore le prévoyait. « La leçon n’est pas comprise par ceux qui survivent. Elle recommencera plus terrible peut-être… »

Ce qu’elle avait écrit à ses amis Gergerès et Émile Souvestre, elle le répétait, peu de temps après, de vive voix, à deux poètes qui, de passage à Lyon, lui avaient rendu visite. L’un était Auguste Barbier, l’auteur des Iambes, et l’autre Brizeux, « ce diminutif de Virgile, » dit Sainte-Beuve, qui lui trouvait une volonté poétique plus forte que sa puissance d’exécution, sans s’apercevoir que cette critique très juste s’appliquait aussi bien au père de Joseph Delorme qu’au père de Marie.

Brizeux connaissait déjà les Valmore et c’était lui qui présentait son compagnon de voyage.

Dans ses Souvenirs personnels, Barbiera raconté qu’ils furent reçus, à l’étage le plus élevé d’une maison triste, laide et vieille, dont les murs ressuaient, par une dame encore jeune, avenante, auprès de laquelle jouaient deux petites filles. Valmore était allé chercher leur frère au collège.

Après avoir remercié les deux hommes d’être venus voir « une pauvre hirondelle sous sa tuile », Marceline leur avait retracé les troubles du mois passé, ses transes, puis elle leur avait fait lire les vers échangés entre elle et Lamartine au cours de cette année 1831, qui finissait. Les deux pièces sont connues. Dans la sienne, Lamartine comparait à la barque du pécheur l’existence agitée de Mme Valmore :

Cette pauvre barque, ô Valmore
Est l’image de ton destin !
La vague, d’aurore en aurore,
Comme elle te ballotte encore
Sur un Océan incertain.

À quoi Marceline répondait :

Je n’ai su qu’aimer et souffrir,
Ma pauvre lyre, c’est mon âme,
Et toi seul découvres la flamme
D’une lampe qui va mourir !
Je suis l’indigente glaneuse
Qui d’un peu d’épis oubliés,
A paré sa gerbe épineuse,
Quand ta charité lumineuse
Verse du blé pur à mes pieds !

Jeux floraux, où ce n’est pas seulement par galanterie que l’on décerne l’églantine à Mme Valmore.

Mais un hommage de Lamartine, c’était tout de même un peu plus de gloire que n’en dispensait Désaugiers en chantant :

Peintre et poète tour à tour,
Tendre et touchante Marceline ;
Apollon, au nom de l’Amour,
Te prêta sa lyre divine…

On voit renaître sous tes doigts
La Muse dont Lesbos s’honore ;
Et chaque son de ton luth, de la voix,
Nous dit : Sapho respire encore[13] !

Quelque temps après, Mme Valmore retombait « au milieu des malles, des rideaux défaits, des manteaux de voyage, de tout cet affreux nu qui précède un départ ». L’hirondelle, encore une fois, changeait de tuile, d’abri. Et, le 28 avril 1832, elle arrivait « avec tout son monde » à Rouen, après un arrêt à Paris désolé, depuis un mois, par le choléra.

Valmore, effrayé, avait voulu partir seul, sauf, pour sa femme et ses enfants, à venir le rejoindre tout danger écarté. Mais elle n’entendait pas de cette oreille-là. Quel voyage ! Elle s’en souvenait encore trois ans après.

« Je lui ai dit (à son mari) que j’irais à pied s’il ne voulait pas retenir une place pour moi en voiture… Tout le monde en route nous croyait fous. J’avais les cheveux blancs en arrivant chez ma sœur, parmi tous ces convois… »

Car le fléau avait étendu ses ravages à la Normandie.

Valmore agréé parle public rouennais, la tranquillité revenue un peu, Marceline en profitait, d’abord, pour conduire son fils Hippolyte, âgé d’une douzaine d’années, dans une institution de Grenoble où l’avait fait entrer un inspecteur d’académie, Pierquin de Gembloux, paléographe et poète à ses heures. C’était aussi, c’était encore à ce moment, l’ami de l’une des amies les plus intimes de Mme Valmore, Caroline Branchu, la cantatrice, et c’est par celle-ci que les Valmore avaient fait la connaissance du personnage dont la liaison avec Caroline touchait à sa fin. Autre voyage pénible de Grenoble à Paris, en plein hiver.

Après quatre jours et quatre nuits passés, avec dix-huit personnes, en diligence, à travers des chemins souvent impraticables où l’on s’embourbait, la pauvre femme arrivait à Paris, où lui donnait l’hospitalité, à chacun de ses séjours, l’amie également chère, Pauline Duchambge. Elle la trouvait seule, malade, sans feu, dévorée d’infortune « et frappée au cœur comme loi », écrivait Marceline à Caroline Branchu, sans oser ajouter : et comme moi.

C’était ce qu’elle appelait une « arrière scène », c’est-à-dire ce qui se passe derrière le rideau du luxe, du bonheur, de la réputation.

Ainsi, de vive voix ou par correspondance, Caroline, Pauline et Marceline se consolaient entre elles de leur abandon exprimé ou sous-entendu.

Ouvrons, ici, une parenthèse.

Mme Valmore, est, par essence, une petite bourgeoise. Elle n’eut jamais la moindre velléité de coquetterie. Son cœur, a-t-elle dit, fut créé pour n’aimer qu’une fois. Elle rêve continuellement une existence paisible, modeste, rangée.

« Un asile sûr… loin de l’intrigue, de l’erreur, des fausses illuminations, des affreuses antichambres, un pot de fleurs sur mes fenêtres, et toi (son mari) dans la plus humble maison, voilà ce qui, en tous temps, suffira et aurait suffi à ma joie intérieure. »

« Je suis et j’ai toujours été si facilement contente avec du soleil et quelque verdure. »

« Il faut peu pour être content, quand on n’a plus le devoir forcé des parures et des voyages. »

Elle a fait un mariage à la fois d’inclination et de raison, pour reposer son cœur et sa vie sur quelqu’un.

Roseau toujours à terre et toujours étonné,


elle a besoin de se sentir protégée. En dépit de la plus pardonnable des défaillances, elle est restée foncièrement honnête. Elle a cette enveloppe imperméable de la vertu : la fidélité. Des femmes comme George Sand, aux avances de qui elle ne répondit pas, l’effrayaient. « Que n’a-t-elle pas souffert, disait-elle, pour faire ainsi de l’encre avec ses larmes ! »

Et par une singulière contradiction, Mme Valmore a pour amies intimes et pour confidentes, des cigales amoureuses, des femmes, des artistes dont la vie sentimentale paraît avoir été assez houleuse. C’est Pauline et Auber, M. de Champigny, etc. ; Mélnnie Waldor, Dumas père et Cie ; Caroline, Pierquin de Gembloux et Cie.

Mais toutes trois, outre que nul soupçon de vénalité ne saurait les atteindre, ont été esclaves et dupes de leurs attachements, et c’est assez pour établir, entre elles et Marceline, un courant de sensibilité élective. Elles ouvrent leur cœur à l’amie qui a pris pour devise : be faithful in the death, être fidèle dans la mort. Cette amie leur présente l’image ardente de la fidélité, que les femmes vénèrent quand elles sont trahies, comme certains se convertissent dans la souffrance et le dénuement. Et cette confiance est douce à la religion de Marceline. Elle écrit à Caroline :

Tout ce que j’aimais quand je t’ai entendue et connue pour la première fois, m’a trompée comme tu l’as été de ton côté. Nous sommes deux parias d’amour comme on nous appelait alors.

On comprend pourquoi Mme Valmore s’éloigne de George Sand : c’est parce qu’elle a moins souffert qu’elle n’a fait souffrir. En amour, comme dans toutes les circonstances de la vie, Marceline est avec les victimes.

À Paris, elle voyait ses amis : Dumas père, Jacques Arago, le baron Alibert, Victor Augier (le père d’Émile), Mlle Mars, Mme Tastu, Mme Prévost-Paradol, Sophie Gay, Caroline Branchu… ; et puis, elle plaçait un peu de copie : le Rêve du mousse, musique de Pauline Duchambge, au Magasin Pittoresque, un fragment de roman à Ladvocat, pour le Livre des cent-et-un ; un hommage à Paganini, à la Revue de Paris, un conte au Journal des Enfants ; son recueil enfin : les Pleurs, chez Charpentier, volume pour lequel elle obtenait de Dumas père cette préface synoptique où il la compare à une harpe éolienne.

Et puis, David d’Angers faisait l’ébauche, en cire, de son médaillon « deux fois grand comme une cruchade ».

On était en hiver et Paris qu’elle n’aimait pas, lui semblait triste, vu de la petite chambre d’hôtel où, quand elle ne couchait pas chez Pauline, elle rentrait, brisée de démarches et dinait seule… Les dimanches surtout lui paraissaient interminables et posaient sur elle leur chape de plomb. Ce jour-là, tout le monde est invisible. « Je suis morte de dimanche et de tristesse, écrivait-elle à son mari ; je ne revivrai que demain pour courir et agir. »

Hélas ! elle n’était pas au bout de ses peines, et le coup de grâce l’attendait à Rouen[14]. Elle le reçut au mois de mai 1833, et elle l’annonçait aussitôt à Dumas, à Arago, à Mme Tastu, à l’éditeur Charpentier, à Pierquin de Gembloux, enfin, dans cette lettre inédite :


6 juin 1833.

Si vous étiez d’une nature à cesser d’être bon, je serais encore plus triste de tout ce qui m’arrive, car vous pourriez être injuste sur moi.

Un ouragan théâtral a brisé en un quart d’heure l’engagement de Valmore. On joue aux dés, à Rouen seulement dans l’univers, la destinée d’un artiste au renouvellement de l’année qui commence en avril. Et c’est en mai que l’ouverture du théâtre vient de se faire. Après un an d’épreuve, de faveur, d’estime et souvent d’enthousiasme, deux ou trois juges de ce tribunal secret ont jeté l’avenir de trois ou quatre familles dans un bol de punch, et Valmore, son père, moi et ses enfants, nous étions, le lendemain, à la merci de la Providence. C’est horrible ! Renvoyés sans indemnité, sans dédit, du soir même où ces forcenés se sont mis à hurler contre leurs victimes. Il y a eu un soulèvement fort honorable mais inutile pour Valmore, de tout le public indigné qui le redemandait à grands cris. On a tout cassé. Il y a eu des siffleurs roulés aux pieds, on a jeté des fauteuils dans le parterre. C’était à faire mourir de peur.

L’arrière-scène était un honnête homme exilé avec sa famille. Je suis montée en voiture le soir même, pour chercher un asile à Paris. Mais ce qui devait être est arrivé. Plus de courage que de forces. Je suis encore au lit après de grandes souffrances, ou plutôt un état d’immobilité où j’ai végété la fièvre sans souvenir, sans idées précises de mon sort. M. Harel nous a offert un coin que Valmore a accepté bien que les appointements soient encore modiques. Mais il espère L’augmenter bientôt. Nous prenons avec reconnaissance.

J’ai fait remettre par l’éditeur pour vous un volume des Pleurs à un libraire de Grenoble. Il vient de me dire tout à l’heure que le libraire est parti sans le volume et qu’il l’a mis à la poste. Vous le recevrez donc plutôt que ma lettre, vous et votre femme si indulgente. Lisez-le à travers votre amitié pour moi. Vous ne la donnerez à personne qui en soit plus digne, du moins par L’étrange malheur attaché à sa destinée. Il y a un côté lumineux et c’est vous qui l’avez éclairé pour mon cher Hippolyte. Quel bonheur de le sentir dans l’asile paisible et sur où vous l’avez placé ! Que puis-je vous dire de plus pour vous bien exprimer mon amitié pour vous. À toujours.

Marceline Valmore.

Si vous me répondez, que ce soit d’ici à dix jours à Rouen, où je retourne demain pour opérer tout ce déménagement, ou plus tard, chez M. Charpentier, éditeur-libraire, Palais-Royal, galerie d’Orléans, 20.


À Paris, en effet, Mme Valmore s’était ingéniée pour remédier au désastre. Elle apportait à Charpentier son roman : Une raillerie de l’amour, terminé le soir même de « l’ouragan » ; elle obtenait du roi Louis-Philippe, par l’entremise de Dumas, un secours de 500 francs ; et elle pressait Mme Récamier, Mlle Georges, Bocage, Arago, Latouche, Mlle Mars, Mignet, Jars, tout le monde, d’intercéder pour Valmore auprès du baron Taylor, qui administrait la Comédie-Française. Mais au refus de celui-ci, il fallait bien que le comédien s’abaissât provisoirement à la Porte-Saint-Martin, dirigée par Harel.

Et ce n’était pas fini. À peine venaient-ils de s’installer, 12, rue de Lancry, que le père de Valmore y mourait, âgé de 75 ans.

Valmore songeait à quitter le théâtre. Il ne quittait que la Porte-Saint-Martin et pour retourner à Lyon, vers la fin de l’année, à Lyon où il préféra s’ancrer, plutôt que de ravaler son talent aux seconds rôles à la Comédie-Française, dont l’insistance de ses amis et de sa femme, restée à Paris, avait réussi à forcer la porte.

Marceline souhaitait ardemment le retour de son mari ; mais quand elle devina l’offre humiliante du baron de Taylor, l’héroïque épouse, elle, n’hésita plus.

« Je n’accepte pas, écrivait-elle, le nouveau sacrifice que tu n’acceptes, toi, je le sens, qu’au prix de l’immolation de tous tes goûts. Ne viens pas aux Français, noyé d’avance dans cette amertume qui, chez l’homme, ne fait que s’accroître. Restons en province ; c’est déjà quelque chose que d’avoir 4 000 francs d’assurés. C’est tout ce que tu aurais aux Français, moins l’honneur d’un premier emploi pour lequel je sais tout ce qu’un talent déplacé et dans un faux jour peut perdre. »

Et elle courut le rejoindre à Lyon.

Comme elle n’eut jamais de chance, elle y arrivait pour assister à la répétition amplifiée des troubles de novembre 1831 : l’insurrection ouvrière d’avril 1834. On sait que ce fut affreux. Les séditieux n’avaient rien perdu pour attendre ni rien gagné à se cacher dans leur victoire d’un jour. Si l’on craint quelque exagération de la part d’un témoin qui est femme et qui est Marceline, rien n’empêche de se référer à la déposition de Valmore telle que Sainte-Beuve, bien inspiré, l’a donnée. Valmore est un homme calme, réfléchi, un ami de l’ordre. Les biographes de sa femme, lorsqu’ils peuvent citer de lui des vers, d’ailleurs détestables, adressés tantôt à Paganini, tantôt à Marceline, en font des gorges chaudes. Que ne se sont-ils montrés équitables en reproduisant aussi la lettre écrite, au lendemain de la tuerie, parle père à son fils en pension à Grenoble ? La main qui écrit tremble de colère et d’horreur.

Mais c’est vrai qu’il y a mieux encore, qu’il y a les lettres émouvantes de Mme Valmore à Caroline Branchu, à Charpentier, à Gergerès, à Mlle Mars, à Mélanie Waldor…, lettres « plongées dans l’eau forte », mais sur lesquelles, toutefois, ce bain n’a point agi comme sur la pièce de circonstance, Dans la rue, qui rappelait à Sainte-Beuve les Tragiques de d’Aubigné :

Nous n’avons plus d’argent pour enterrer nos morts,
Le prêtre est là, marquant le prix des funérailles ;
Et les corps étendus, troués par les mitrailles,
Attendent une croix, un linceul, un remords.
Le meurtre se fait roi. Le vainqueur siffle et passe.
Où va-t-il ? Au Trésor, toucher le prix du sang.
Il en a bien versé ! Mais sa main n’est pas lasse :
Elle a, sans le combattre, égorgé le passant.

Dieu l’a vu. Dieu cueillait comme des fleurs froissées
Les Femmes, les enfants qui s’envolaient aux cieux.
Les hommes… les voilà dans le sang jusqu’aux yeux.
L’air n’a pu balayer tant d’âmes courroucées.
....................
Prenons nos rubans noirs, pleurons toutes nos larmes ;
On nous a défendu d’emporter nos meurtris :
Ils n’ont fait qu’un monceau de leurs pâles débris :
Dieu ! bénissez-les tous, ils étaient tous sans armes !


Le prêtre est là, marquant le prix des funérailles…

Il n’y a pas, dans toute son œuvre, d’autre signe d’emportement contre les gens d’église. D’habitude, ils lui sont indifférents. Ils ne se glissent pas entre elle et Dieu[15].

Fille du Sermon sur la montagne, dit Sainte-Beuve, elle allait prier dans les églises à l’heure où elles étaient désertes. Elle y faisait allumer un cierge et s’agenouillait devant. Elle dispensait de formalités à remplir, de sacrements à recevoir, le juste à ses derniers moments, et détestait la dévotion qui opprime l’agonie de l’innocent et lui signifie sa condamnation.

Elle scandalisait Vinet, littérateur vaudois et protestant renforcé, en mêlant, dans ses effusions, le sacré au profane.

Le fait est qu’elle élève toutes ses amours à la divinité. De son enfant, elle dit, dans une pièce en patois flamand :

J’tiens l’bon Dieu dans mes deux mains !

De son père :

Fière, en tenant sa main, je traversais la rue,
Il la remplissait toute : il ressemblait à Dieu !

À son perfide amant :

  Le ciel illuminé s’emplit de ta présence,
Dieu, c’est toi pour mon cœur, j’ai vu Dieu, je t’ai vu !

Ou bien :

  Je prie avec ton nom…
J’aurais voulu voir Dieu, pour te créer plus beau !

Son amie Pauline, victime d’amour, lui ayant confié son intention fugitive d’entrer dans un cloître, elle l’en dissuadait :

  Quand sur le marbre et la pierre
  Tu verserais l’oraison,…
  Quand ta voix éteinte au monde
  S’enfermerait sans retour,
  Une autre voix plus profonde
  Te crierait encore : Amour !…

À quelque chère idole en tout temps asservie,


elle a mérité, enfin que sa devise : Credo, fût traduite par Sainte-Beuve : Je suis crédule.

Souvent même, les mots : Dieu, Seigneur, âme, foi, qui parsèment ses vers, ne sont pour elle qu’un stimulant poétique ou l’expédient nécessaire tantôt à la mesure et tantôt à la rime. Et malgré tout cela, cette proche parente de Lamartine et cette avant-courrière de Verlaine a imprégné d’un sentiment religieux profond d’aussi beaux vers que les plus beaux vers de ces deux poètes réputés catholiques. Elle fait sa partie dans leur divin concert. La harpe d’or qui vibre aux doigts de Lamartine, elle enjoué aussi bien que lui, quand elle joue Renoncement, la Couronne effeuillée, ou qu’elle soupire :

  Je vais au désert plein d’eaux vives
  Laver les ailes de mon cœur,
  Car je sais qu’il est d’autres rives
  Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur !
  Laissez-moi passer, je suis mère !
.........................
Seigneur ! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour !

Et l’on comprend qu’elle soit chère à Verlaine, car il a hérité de sa viole d’amour.

  Sonnez, cloches ruisselantes,
  Ruisselez, larmes brûlantes,
  Cloches qui pleurez le jour,
  Beaux yeux qui pleurez l’amour !
....................
  Église ! église ! ouvrez vos portes
  Et vos chaînes douces et fortes
  Aux élancements de mon cœur,
  Qui frappe à la grille du chœur !

 Ouvrez ! Je ne suis plus suivie
 Que par moi-même et par la vie
 Qui fit chanceler sous son poids
 Mon âme et mon cœur à la fois !
....................
  Ciel ! où m’en irai-je
  Sans pieds pour courir ?
  Ciel ! où frapperai-je
  Sans clefs pour ouvrir ?

Cantiques de Marceline et de Verlaine, comme on vous reconnaît bien à vos accents de romances repenties !…

À l’année 1834, année d’abondance où Mme Valmore avait publié : Les Pleurs, Une raillerie de l’amour, l’Atelier d’un peintre, succédaient deux années de sécheresse passées encore à Lyon, à Lyon, « ville flagellée, ville de pleurs, immense comptoir », où Marceline se consumait.

« Tu n’as pas idée de la misère, ne l’ayant pas vue à Lyon, écrivait-elle au statuaire Bra ; elle est plus maigre et plus noire qu’ailleurs et ne se lave qu’avec du sang. Je vois encore tout rouge… »

Et à Mélanie Waldor : « Bénissez Dieu, vous n’habitez pas Lyon ! »

Les enfants allaient à l’école, tandis que Valmore répétait et qu’elle visitait les insurgés d’avril détenus dans les prisons de Perrache.

La dernière faillite du théâtre avait relégué le ménage dans l’endroit le moins propre en tout temps à lui faire aimer Lyon. Les Valmore demeuraient rue de Clermont no 1, c’est-à-dire qu’ils pouvaient voir de leur grenier la place des Terreaux où avaient lieu l’exposition publique des condamnés aux travaux forcés et les exécutions capitales.

Depuis 1834, la marque était abolie, mais du premier supplice au dernier, il y avait encore de quoi abreuver de tristesse et de dégoût un cœur pitoyable. Aussi Marceline écrivait-elle à son ami Lepeytre, secrétaire général de la mairie de Marseille :

Quand je vois un échafaud, je m’enfonce sous terre, je ne peux ni manger ni dormir. Les galères, mon Dieu ! pour six francs, pour dix francs, pour une colère, pour une opinion fiévreuse, entêtée… Et eux ! les riches, les puissants, les juges ! Ils vont au spectacle après avoir dit : À mort ! Monsieur, je suis malheureuse. Mon cœur est comme cela, et je loge vis-à-vis d’une prison, sur une place où l’on attache des hommes à ce poteau plus triste que le cercueil.


Mais pour qui, un jour de décembre 1835, s’est-elle coiffée d’un foulard jaune et a-t-elle complété ce bout de toilette par des manches à gigot et un petit tablier de soie ? Pour le bon Dumas qui vient les voir, au retour d’un voyage en Italie. Toujours dévoué, il promet à Valmore de lui trouver quelque chose. Quoi ? Il n’en sait rien. Valmore non plus. « Réveillé de ses beaux rêves d’artiste, » dit Marceline, il songe à ouvrir une maison d’éducation à Paris… ; à emmener sa famille dans une cour étrangère… ; à entrer dans l’administration…

« J’aimerais mieux pour lui cette carrière que celle d’acteur, confiait Marceline à Caroline Branchu, car son genre est perdu en province. »

À partir de 1832, en effet, la tragédie avait disparu des programmes, remplacée, à Lyon, par la comédie, le drame historique et surtout la musique. Et comme il en était partout ainsi, Valmore était excusable, somme toute, de tourner ses regards vers la Comédie-Française et vers l’Odéon, derniers autels d’un culte abandonné.

Mais l’Odéon, une fois encore, rouvrait sans Valmore, et Marceline, attelée à la même espérance, gémissait dans les brancards : « Ah ! que je suis lasse ! »

La misère de Lyon, cependant, faisait à ses chagrins domestiques une basse continue. Je ne m’étonne pas, comme M. Blelon, qu’elle n’ait rien vu ni des coteaux de Fourvières et des Chartreux, admirés par Michelet, ni de la campagne environnante, dont la mélancolie a des charmes. Le drame la détournait du décor. Elle ne se mettait à sa fenêtre que pour se pencher sur la rue orageuse où trente mille ouvriers sans travail et sans pain, contenus par leur dévotion à notre-Dame de Fourvières, piétinaient, hâves et transis, dans la neige ou la boue, en chantant la faim ! Pourquoi pas, pendant qu’ils y étaient, un cantique d’actions de grâces au bon roi qui leur avait envoyé cinquante mille francs à partager entre eux ?

Jusqu’à la fin, ils devaient faire entendre à Mme Valmore, comme le leit motiv de son séjour à Lyon. Deux mois avant son départ et lorsque de plus pauvres qu’elle, si pauvre pourtant, montaient l’implorer sous sa tuile, elle écrivait :

On n’ose plus manger ni avoir chaud… Tout Lyon est courbé sous des ailes sombres. Je deviendrai folle ou sainte dans cette ville.

Mais voici le plus surprenant. Au-dessus de cette détresse d’une population en proie à sa croyance et aux privations ; au-dessus de l’angoisse d’une famille à la veille de partir « sans savoir ni pour où ni pourquoi », à la fin d’une lettre à Pauline Duchambge et en réponse aux confidences d’un cœur trahi et désolé, roule tout à coup ce cri inattendu, pareil au grondement du tonnerre, l’orage passé :

La seule âme que j’eusse demandée à Dieu n’a pas voulu de la mienne ! Quel horrible serrement de cœur à porter jusqu’à la mort ! Tu sais cela, toi.

Trois ans auparavant, à Mélanie Waldor en deuil aussi d’un amant infidèle, Marceline avait dit :

Vous y pensez toujours, n’est-ce pas ? Chère femme ! Que vous êtes femme ! Vous avez trop souffert pour l’oublier. Oublie-t-on ?

Et quel âge avait-elle aux deux moments de cette secousse électrique ? Un peu moins et un peu plus de cinquante ans ! Il y en avait vingt-cinq que l’Autre s’était éloigné d’elle… et dans la mémoire de l’abandonnée, maintenant épouse et mère irréprochable, il tonnait encore !

Ce n’était point pour la dernière fois.

À la fin de mars 1837, le directeur du théâtre de Lyon, dont le choléra achevait la ruine, ne rengageait pas Valmore, et Marceline, ouvrant la retraite avec ses filles, quittait Lyon, arrivait à Paris en pleine nuit, sous la neige, et attendait le jour dans la cour des Messageries royales, au milieu des bagages et des conducteurs sans complaisance. Puis, Caroline Branchu offrait l’hospitalité à la famille vagabonde, jusqu’à ce que Mme Valmore lui eût assuré un gîte et des moyens d’existence. Elle se mettait aussitôt en campagne et, à force d’instances et de Dumas sans doute, parvenait enfin à faire adjoindre son mari, en qualité d’administrateur, à Lireux, directeur de l’Odéon, de l’Odéon sur le point de rouvrir, momentanément. Le théâtre rouvrait, en effet, mais le succès du Caligula, de Dumas, ne sauvait pas l’entreprise et, à la fin de juin 1838, Valmore, sa femme et leurs enfants retombaient malheureux.

Ce qui se passa alors, une lettre de Sainte-Beuve à Juste Olivier nous l’apprend. Martin du Nord, ministre de la justice, était disposé à venir en aide aux pauvres gens ; on eût casé Valmore dans l’industrie ; mais sa mauvaise étoile lui faisait faire la rencontre d’un imprésario qui formait une troupe ambulante à destination de Milan, d’où, après les fêtes du couronnement de l’empereur Ferdinand, roi de Lombardie, elle devait se rendre à Gênes, Rome, Naples, etc… Sept mille francs d’appointements. Réponse immédiate.

Dissuadé par ses amis de la donner favorable, Valmore ne les écoutait pas et signait. C’était comme l’arrêté d’expulsion de toute la famille. On lui accordait quarante-huit heures pour faire ses malles, ses visites d’adieu…, après quoi elle serait conduite à la frontière.

« Nous sommes tombés dans la diligence, mon pauvre Valmore, moi et mes deux filles (Hippolyte restait à Paris) étourdis de lassitude et d’étonnement, d’un étonnement qui ressemblait beaucoup à de l’effroi. »

Avait-elle donc le pressentiment de ce qui les attendait là-bas ?

Il y a beaucoup de voyages dans la vie de Marceline, et pas un voyage d’agrément ! Quand elle ne se met pas en route pour accompagner son mari dans ses changements de résidence, le précéder ou le rejoindre, elle part pour aller voir ses enfants en nourrice ou en pension, ses sœurs et son frère malades… ; elle part pour aller demander asile à l’amitié de Caroline ; elle part pour chercher du secours. Et ce sont, comme elle dit, des « nuits de voiture et de pluie », car c’est toujours en diligence qu’elle voyage. Elle y est tellement habituée que, plus tard, apprenant que l’on peut aller à Orléans autrement que par le chemin de fer, elle ne cache pas sa joie et conjure Caroline de ne jamais prendre « ce chemin brutal », si dangereux ! La diligence pourtant ne l’avait pas gâtée. Elle se rappelait, au contraire, des journées et des nuits terribles passées dans ces boîtes ou dessus, avec des paquets ou des enfants sur les genoux, les pieds gelés, l’hiver, la tête en feu, l’été. Une fois, au mois de juillet, elle était sortie comme d’un cabanon, d’une diligence qui avait secoué, toute une nuit, huit personnes à l’intérieur et quinze autres sur l’impériale, sans compter les paniers, les ballots…

« Sois tranquille, écrivait-elle à son mari, pour le retour je prendrai le coupé. »

Et c’était maintenant en Italie que la diligence allait les transporter, tous les quatre…

Oui, nous allons encore essayer un voyage.


On devine de quel pâle sourire s’éclairait ce beau vers sur les lèvres de Marceline.

Nous savons ce que fut cette tournée dramatique, par la correspondance de Mme Valmore et par le fragment d’album que M. Rivière a publié[16]. Mais l’album que conserve la bibliothèque de Douai n’est que la mise au net et l’amplification d’un carnet en ma possession, et qui semble, tant d’années après ! échappé des mains de Marceline au moment où elle descend de voiture. C’est sur ce carnet qu’elle a noté, jour par jour, au crayon, ses impressions…, qu’elle les a notées, partout, aux relais, à l’auberge, sur ses genoux, au trot des chevaux… ; car l’écriture tremble et saute aux cahots de la diligence, si bien que Mme Valmore, ayant peine à relire ses griffonnages, les recopie à l’encre et lisiblement, en regard, lorsqu’elle arrive à l’étape.

Il y a de tout, de la prose, des vers, des croquis, des fleurs sèches, une plume de tourterelle, des cheveux fixés sur un pain à cacheter…, tout ce qu’on trouve également entre les feuillets de la collection d’albums dont M. Rivière, bibliothécaire de Douai, a le dépôt.

De qui sont les croquis ? Ondine dessinait, mais Valmore dessinait aussi. Je penche pour Ondine et ce sont sa mère, son père et sa sœur, sans doute, qui ont posé devant elle, réunis sous la lampe. C’est ce bonnet grec dont Valmore est coiffé et avec lequel il arpentait son balcon de la rue de Tournon, à Paris ; c’est ce même bonnet que Marceline regardait comme « un ouvrage de perles et de fée ». Et les cheveux que voilà, sur quelle chère tête furent-ils coupés ? Quant aux fleurs et aux herbes mortes, elles ont été cueillies sur la route, au Mont-Cenis, à la porte de Milan, sous sa fenêtre, un trèfle ici, une feuille de platane, là… Tous ses amis en recevaient dans les lettres qu’elle leur écrivait, au temps où les fleurs avaient un langage.

Oui, en vérité, ce petit carnet vient de tomber à ses pieds et je l’ai ramassé pour lui rendre une famille et lui refaire un inférieur. Car les choses ont une destinée comme les gens, et celle de ce petit carnet était d’éviter le cimetière d’un musée et de continuer à vivre entre des mains pieuses et quotidiennes.

Il m’apporte les enchantements de la voyageuse, enchantements qui commencent lorsqu’elle franchit les Alpes. « J’ai failli me jeter hors de la diligence pour me mettre à genoux devant Dieu qui a fait tout cela, » écrivait elle à Mlle Mars. Et il ne faudra rien de moins que les déboires prochains pour la précipiter du haut de ces réalités merveilleuses dans le cauchemar des embarras d’argent.

De cette chute, pas un mot sur le carnet. Il est pur de toute préoccupation étrangère

Que la nature prend aux formes magnifiques
Que la nature prend dans les lieux pacifiques.

dirait Victor Hugo. Il ne mentionne pas ce que le ménage a dépensé ici, mangé là et payé un prix exorbitant ailleurs. Il est simplement chargé d’entretenir la flamme intérieure de Marceline et de la distraire des soucis domestiques où la pauvre femme se débat ordinairement.

À la première page, au crayon :

7 juillet. Samedi. Départ pour l’Italie sans mon fils.

Puis, au-dessous :

À Turin. La chanteuse de nuit si lente et si triste, disait-elle un salut à la mère qui voyage sans son fils.


Les voyageurs avaient éprouvé leurs premières contrariétés à Lyon, où ils durent s’arrêter quatre jours et où on leur vola cent francs.

« Si pauvres et si dépouillés, c’est une pitié ! » s’écrie Marceline.

Le carnet ne dit rien de cet incident. Il nous montre, en revanche, à quoi Marceline s’occupait en route. Elle faisait des vers. Elle jetait au crayon ceux-ci sur le papier :

Ah ! les arbres du moins ont du temps pour fleurir,
Pour répandre leurs fruits à la terre et mourir.
Ah ! je crains de souffrir, ma tâche est trop pressée.
Ah ! laissez-moi finir ma halte commencée.
Oh ! laissez-moi m’asseoir sur le bord du chemin,
Mes enfants à mes pieds et mon front dans ma main.
  Je ne puis plus marcher.

À une autre page, on lit :

Par le vent de l’exil de partout balayée
Je vais en tournoyant où Dieu m’a dit encor
    le Nord m’a renvoyée…

C’est l’ébauche du Dimanche des Rameaux qu’elle publiera en 1843 seulement dans son recueil : Bouquets et prières.

De Lyon à Turin, des notes brèves : Chambéry, la douane, Novalaise, Suze, les cascades, Écharpes, rentrée des Alpes, Modane, Le Mont-Cenis, Ricovero, l’Auberge de l’Anglaise, la Lyonnaise et les fleurs de son jardin.

Turin, 16 juillet, onze heures du soir.

Ce que voit la famille pendant les deux jours qu’elle passe là, Mme Valmore l’a épinglé.

Promenade au soleil, les Arcades, les Madones éclairées au soleil, le Musée, la place del Castel, la place Carignan, l’église Santo-Francesco, Di Pavola, les Confessions de la Renaissance, l’Odeur cadavéreuse.

Et partout des goêtres sous un ciel ruisselant de lumière et d’amour.

(Un de ces vers qui, fréquemment, couvrent de leur pavillon, la prose élémentaire de Mme Valmore.)

La chasse aux ours, la nuit qui fit peur aux chevaux et dresser l’oreille au postillon. Réveil au bord d’un précipice. Serrement de cœur et résignation. J’éprouvai, dans un moment, l’étrange besoin de m’élancer au dehors de la voiture pour aller me mettre à genoux devant ces hautes merveilles. Ah ! la belle église, m’écriai-je, ivre d’admiration.

Non, madame, répondit mon voisin, c’est un rocher.

(À l’encre) :

17 juillet au soir.

À San-Philipo, une église d’une richesse sérieuse, les chapelles enfoncées et mystérieuses ressemblent à six petites églises mystérieuses et pleines de silence.


(Au crayon, intercalé) :

Les vœux pendent partout sous la figure de cœur d’argent, les quadres, les candélabres en sont couverts.


(À l’encre) :

l’orgue admirable, la balustrade plus admirable encore, le parvis du cœur est une vaste mosaïque en marine, les lampes éternelles y brûlent une huile parfumée qui fait différer cette belle église de celles où nous sommes entrés, dont l’odeur suffocante finissait par nous obliger de sortir. Telle la madone aux anges, où le service divin nous fit entrer, je me mis à genoux sur le marbre d’un confessionnal durant qu’on allumait les cierges. C’était un jeune capucin.

Une femme du peuple, et l’église en était remplie, me fit lever et asseoir avec Ondine et Inès sur le large banc où elles prient et chantent de toutes leurs forces les répons de l’office en se donnant de l’air par le visage au moyen des larges éventails dont elles sont toutes armées là comme dans les rues et sur le seuil de leurs maisons.

Table d’hôte à la pension suisse, la Baer, la promenade et les petits abbés en frac serré à la taille, ne différant en rien du jeune danseur d’un bal que par le chapeau consacré par Molière.

La voix d’église à Sangiovanni, point de chaises, mais de larges bancs à dossier. Un escalier grillé conduisant à la sacristie, les chanteurs sont cachés, de larges rideaux voltigent aux portes et donnent tout l’air extérieur dont ils sont agités.

Toutes les chapelles sont jointes par des grilles de ter qui s’ouvrent aux jours solennels pour faciliter la circulation des fidèles.

Les maisons grillées de bas en haut donnent une idée mélancolique de la défiance qui couve sous le plus beau ciel qu’on puisse voir.

Le Musée égiptien aux corridors étroits et mystérieux.

Les toiles d’araignées corrompant la beauté de tous les monuments et des portes en fer.


(Au crayon) :

Une peinture assez belle de la vierge et de son enfant, percée par deux lourdes couronnes d’argent.


(À l’encre) :

San Giovanno, l’escalier des tombeaux. La voix divine et retrouvée de Rubini. Nulle part des chaises, partout des reposoirs en noyer sculpté qui servent à s’asseoir et à s’agenouiller.


(Au crayon) :

On n’ajoute les chaises que dans les grandes solennités, aux prônes, et alors on les rétribue.


J’ai reproduit ces notes sans y rien changer sans rien souligner non plus par l’italique, les guillemets ou le sic de rigueur, car je ne pense pas qu’elles puissent être, pour le lecteur, un sujet d’étonnement ou de dérision. Les fautes d’orthographe, les incorrections et les naïvetés de Mme Valmore ne sont pas une révélation, et si c’en était une, elle n’aurait aucun caractère humiliant. Tout ce que Marceline apprit, jusqu’à douze ans, c’est à lire, écrire et compter. Son instruction ne fut pas négligée ; elle reçut seulement celle qu’on donnait, à cette époque, aux petites bourgeoises, dans les couvents. Les Ursulines, chez qui elle allait à l’école, à Douai, lui avaient surtout montré à coudre et à confectionner de belles pelotes emblématiques, orgueil de la maison.

« Le fait est qu’elle ne savait rien, ni histoire, ni géographie, ni rien de ce qu’on apprend en pension. Elle avait acquis de l’écriture en copiant de l’imprimé et n’était pas plus instruite qu’une petite mercière de petite ville il y a un siècle. Elle ignorait ce qui s’enseigne et possédait ce qui ne s’apprend pas. » Qui a dit cela ? Son propre fils Hippolyte. Et voilà bien le signe du génie, dans l’ancienne acception du mot qui servait à indiquer une disposition naturelle éclatante et une vocation irrésistible.

Candeur de mon enfant, on va bien vous détruire !


disait Mme Valmore, en accompagnant son fils au collège.

Il est heureux en vérité qu’elle ait toujours conservé cette candeur native. Femme savante ou femme artiste, eût-elle mérité que Barbey d’Aurevilly, impitoyable aux bas-bleus, la séparai de leur assortiment, et, parce qu’elle l’avait ému, l’appelât simplement l’Émue[17] ?

Quoi qu’il en soit, je ne ferai plus au Carnet que peu d’emprunts, la publication de M. Rivière me dispensant de citations en partie déflorées.


Le 19 juillet enfin, après douze jours de voyage, la famille arrivait à Milan, où l’attendaient l’imprésario et son commanditaire.

La modicité de leurs ressources obligea les Valmore à se loger Il Borgo de la Porta Romana, dans un faubourg de Rome, au fond d’une cour humide.

D’abord, Marceline se félicita de ne plus entendre, « de minute en minute, le coup de sonnette qui la faisait bondir pour recevoir des visites ». Ce n’était pas que l’endroit fût gai, ni spacieux. Valmore couchait dans un corridor ; ses filles et leur mère au milieu des malles, dans une chambre sans meubles ni rideaux. De son unique croisée, Marceline n’apercevait qu’un platane et un jeune acacia, qui mêlaient leurs branches. Et la tranquillité, là non plus, n’était pas complète. On entendait trop le son des cloches et les détonations qui partaient du théâtre Carcano, attenant à la maison et où l’on jouait le drame. Les fenêtres du foyer donnaient sur le jardinet. Partout et à toute heure, le théâtre rattrapait les pauvres gens et s’imposait à eux. Mais quelle idée aussi, pour un chef de gare, d’aller demeurer, sans nécessité, le long d’une voie ferrée où des trains manœuvrent toute la journée !

Autre chose :

Le rire enroué de notre Padrone ; les cris inintelligibles pour nous de ses garçons ; le bruit monotone de l’école voisine et celui de plusieurs poules errantes, dans le petit jardin qui donne un peu d’ombre dans nos chambres, [tout cela] me porte au sommeil et engourdit mes idées qui restent tristes instinctivement[18].


Elle sortait peu et seulement pour aller à la poste chercher les lettres de son fils. Au retour, elle errait par les rues, ou bien s’attardait, dans l’ombre d’une église déserte, à rêver plutôt qu’a prier.

Je reste, depuis mon entrée en Italie, imprégnée de l’encens et les yeux pleins d’églises[19].


Quelquefois pourtant, avant la répétition qui va le réclamer, Valmore fait faire une promenade à sa famille. Ils vont tous les quatre prendre l’air au rempart, visitent les monuments, parcourent la ville et s’intéressent aux spectacles qui l’animent, fût-ce le passage des convois funèbres. Une fois, ils font la rencontre d’une moissonneuse qui revient des champs et ressemble à Mme Dorval dans la Muette de Porlici, « où elle était si triste et si vraie ».

Mais les Milanais, en général, séduisaient peu Mme Valmore. Les voix éclatantes des femmes, supportables et même belles dans le chant ( « J’ai entendu à Turin seulement une céleste voix d’église : Dieu respirait en elle ! » ) lui donnaient, ailleurs, l’envie de fuir, lui rappelaient Lyon, « le pays des voix fausses et grossières, à quelques exceptions près ». Et puis, elle reprochait aux Italiens de ne pas aimer la romance, la romance lente et langoureuse, écoutée par le chanteur, d’abord, et monotone comme le bruit d’un jet d’eau dans une vasque. L’eau, ici, ne partait pas en jet, mais en fusée, en bouquet, en explosion. « Tous les accents qui m’entourent me semblent des cris sauvages. »

Allegro ! soupirait sans cesse Marceline, allegro, que veux-tu de moi ! Et elle en disait autant aux cloches, si différentes de celles qui sonnaient doucement l’heure au pays natal ! Elle en venait, sous ce beau ciel, au soleil,

  Ami de la pâle indigence,
  Sourire éternel au malheur !


à souhaiter la pluie, seule capable d’éteindre ces carillons ou du moins de les étouffer, de ne les faire arriver aux oreilles que comme au travers d’une ouate humide.

Mais le Dôme et les églises la ravissaient, encore que celles-ci fussent trop avenantes et d’une coquetterie qui invitait l’esprit aux évagations plutôt qu’au recueillement.

15 août. Elle note sur son carnet :

Rempart extérieur de Milan. Assomption. Promenade avec mes enfants.


C’est également ce jour-là que Mlle Mars arrive à Milan, contente de son voyage, expansive, toute de premier mouvement.

Elle était vite désenchantée. Les Valmore n’avaient pu lui louer, à prix d’or, qu’un petit logement sur le Cours, tout étant retenu d’avance pour les fêtes du couronnement. Mais, en attendant le roi, les Milanais restaient à la campagne ou bien se préoccupaient surtout de l’improvisation d’un vaste camp destiné à recevoir 12 000 hommes. Cette distraction faisait une fâcheuse concurrence aux cinq théâtres qui n’attiraient personne, sauf celui où jouait Mlle Mars, et quand elle y jouait. La plus belle salle ayant été réservée à la troupe du roi de Sardaigne, c’est dans une sorte d’écurie où l’on exerçait d’habitude les chiens et les singes savants, que l’illustre tragédienne se faisait entendre. Elle y donna cinq représentations et triompha.

Mais sous les acclamations, les fleurs et les couronnes, elle était pleine d’inquiétude, et cette inquiétude, ce n’est pas assez de dire que les Valmore la partageaient.

Le bailleur de fonds de leur imprésario, découvrant que celui-ci n’avait le privilège ni de Naples, ni de Gênes, venait de se retirer avec sa commandite ; et comme il n’avait pas mis sa signature au bas du traité conclu par les comédiens, les malheureuses dupes se voyaient abandonnées avant d’avoir touché leur second mois d’appointements ! Cela, au milieu de l’allégresse générale et des préparatifs de réception. Le nom de Napoléon était dans toutes les bouches et sur tous les monuments. Le Dôme disparaissait derrière les échafaudages élevés pour les illuminations. Les églises étaient tendues de damas rouge frangé d’or. Le lac de Côme, par où devait venir le souverain, se couvrait de barques pavoisées et s’éclairait à giorno. Les sommets se couronnaient de lueurs. Spectacle magique… Mais Mme Valmore en parle… d’après Mlle Mars qui, seule, l’avait vu de ses yeux, car les pauvres gens n’étaient ni dans la situation matérielle ni dans l’état d’esprit congruents à ces réjouissances.

Et il faut bien ajouter que Marceline, en outre, avait la pensée par ailleurs occupée. Curieux phénomène ! Sous l’action du ciel d’Italie, analogue à une influence chimique, un souvenir, un nom, un regret, se réveillaient en Marceline, comme se colore, sur le papier, une encre sympathique longtemps invisible.

Le 30 juillet, elle écrit à son amie intime, Pauline Duchambge : « Venir en Italie pour guérir un cœur blessé à mort d’…[20] c’est étrange et fatal. »

Et, à la même, le 20 septembre :

Et moi, sais-tu ce que je regrette de cette belle Rome ? La trace rêvée qu’il y a laissée de ses pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternellement puissante sur moi. Je ne demandais à Rome que cette illusion ; je ne l’aurai pas.


Une note maladroite ne nous donne pas le change, en rapportant cette confidence à un voyage que Valmore aurait fait en Italie, à l’âge de seize ans.

Non. Dès son arrivée en Italie, Marceline tombe sous l’empire du souvenir. C’est tout son passé qui surgit.

L’obsession est encore attestée par le Billet de femme qui figure, légèrement retouché, dans l’édition des Pauvres Fleurs, de 1839, et dont le brouillon est tracé sur le Carnet qui m’appartient. La pièce pourrait aussi bien se trouver dans le Recueil de 1819 : elle fait entendre un de ces cris de faiblesse et d’amour qui ont gardé Marceline de vieillir, qui l’en gardaient déjà en 1838, à cinquante-deux ans !

Je donne ici la première version.

Puisque c’est toi qui viens serrer encore
  Notre lien,
Puisque c’est toi dont le regret m’implore,
  Écoute bien :
Les longs sermens, rêves trempés de charmes,
  Écrits et lus,
Comme Dieu veut qu’ils soient payés de larmes,
  N’en écris plus.

Nos jours lointains, glissés purs et suaves,
  Comme des fleurs,
Nos jours blessés par l’anneau des esclaves
  Pesants de pleurs,
De ces tableaux dont la raison soupire,
  Otons nos yeux ;
Comme l’enfant qui s’oublie et respire,
  La vue aux cieux.

Comme la plaine après l’ombre ou l’orage
  Rit au soleil,
Séchons nos pleurs et reprenons courage,
  Le front vermeil.
Ta voix, c’est vrai, se lève encor chérie
  Sur mon chemin,
Mais ne dis plus à toujours, je t’en prie,
  Dis à demain.

Si c’est ainsi qu’une seconde vie
  Peut se rouvrir
Pour s’écouler sous une autre asservie
  Sans trop souffrir,

Par ce billet, parole de mon âme
  Qui va vers toi
Sans bruit, ce soir où t’espère une femme.
  Viens et prends-moi !

Milan, juillet 1838.


Il est impossible de soutenir que cet appel s’adresse à Valmore. Et ce n’est pas tout. C’est à la clarté de ce billet de femme et des épanchements à Pauline, qu’il faut, lire (ce qu’on n’a pas encore fait) la lettre suivante dont le destinataire est inconnu et où Marceline raconte un moment du gala auquel, par hasard, elle assistait.

Milan, 31 août 1838.

Nous avons vu l’une des plus tristes choses de ce monde (pour moi du moins), Marie-Louise plus âgée que son âge, malgré sa parure élégante et son bonnet de jasmins, l’inexplicable Marie-Louise, dont le cœur demeure impénétré, dont la physionomie impassible ne trahit pas une émotion. J’étais émue, moi, en passant forcément si près d’elle, dans le corridor étroit où sa loge touchait la nôtre, que sa robe m’effleura, quand je cherchai, je l’avoue, et pour la première fois de ma vie, à voir en face une personne qui cherchait à se cacher dans une loge assez humble et sans lumière. Mais le prince de Metternich et surtout sa livrée blanc et or l’avaient trahie. Mlle Mars, à qui je courus dire que le bras qu’elle touchait était celui de Marie-Louise, fit tout ce qu’il est possible de faire d’efforts sans manquer aux convenances, pour faire retourner un peu cette femme immobile. Elle n’en vint pas à bout. Quand je la vis se lever pour sortir, je me trouvai comme malgré moi sur son passage. Elle se courbait en marchant comme pour chercher les marches de l’escalier à peine éclairé qu’elle allait descendre. Sa robe blanche très légère et très ample m’effleura. Sa figure me parut très longue et très colorée, mais douce et calme. Il me passa quelque chose devant les yeux dans ce moment qui me saisit. Je vis l’empereur mort et le roi de Rome, également comme une ombre, qui la suivaient dans ce froid corridor et il me fut difficile de rester jusqu’à la fin de Jeanne de Naples, dont elle n’avait pu supporter peut-être le terrible dénouement.


Quelque chose, que ne dit pas Mme Valmore, contribuait sans doute à l’émouvoir : le nom de Marie-Louise était lié dans son esprit à des circonstances inoubliables. L’enfant naturel de Marceline était né à Paris le 24 juin 1810, au bruit des fêtes données en l’honneur de la nouvelle impératrice, que Napoléon ramenait de Saint Cloud. Il y avait eu réjouissances publiques et cérémonies le 10, le 14 et encore le 24, à l’heure même où Marceline mettait son fils au monde.

La rencontre de Marie-Louise à Milan et les souvenirs que celle-ci réveillait, en fallait-il davantage pour étendre sur tout le voyage de Marceline les nuages du passé ?

Mais tout cela n’explique pas — à qui le dit-on ! — la nébuleuse, l’étrange, la troublante élégie intitulée l’Âme en peine, datée aussi d’Italie et recueillie dans le volume : Pauvres Fleurs.

Mme Valmore imagine rarement ; elle raconte, quitte à obscurcir ce qu’elle a vu. Et ce que raconte l’âme en peine, c’est un drame qui s’ouvre en comédie.

Lui, s’est pour un enfant pris d’une amitié tendre :
Hélas ! toute innocence il s’arrête à l’entendre.
....................
Cet arrivant du ciel, fleur à tête penchée.
Fleur sommeilleuse encor dans ses feuilles cachée,
Sous ses longs cheveux d’or lui plaît tant aujourd’hui
Que j’aide la jeune aine à causer avec, lui,
À bégayer des mots d’espérance profonde,
À préparer ses yeux au jour d’un autre monde.
Consoler c’est prier ! c’est mon droit, et mon sort
Est de l’absoudre ainsi dans ma vie et ma mort.
Mais je ne peux l’aimer qu’à beaucoup de distance
Et qu’en un grand péril lui prêter assistance :
Ainsi, le regardant, pâle à travers le soir,
Comme il était venu seul et triste s’asseoir
Dans l’enclos de l’église, où des ombres errantes
Épanchaient à la Vierge un flot d’hymnes souffrantes,
Tandis que vèpre et l’orgue où se plongeait ma voix
Lui rendaient la mémoire et nos pleurs d’autrefois :
Il était si pensif qu’il existait à peine
Et qu’il ne voyait pas… L’amour voit-il la haine ?
La haine, dont la nuit couvrait l’affreux regard
Et que je reconnus à l’éclair d’un poignard.
L’heure sonnait le meurtre et cette lame impie
L’atteignait, lui rêvant l’humble amour que j’expie :
Vierge toute pitié ! vous l’avez entendu
Mon cri qui vous nomma quand il était perdu !
Oui, car votre frayeur, plus saintement amère,
Cria dans ce méchant : « Par ta mère !… ta mère »
Oui, car à vos flambeaux je vis de l’assassin
Les deux mains sans poignard se croiser sur son sein.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Y a-t-il rapport de cause à effet entre cette scène et le début de la lettre du 30 juillet à Pauline :

J’ai tenté Dieu, Pauline ! À force de lui demander l’éloignement de ce qui me faisait mal à Paris, Dieu m’a jetée loin de tout ce qui m’y attachait. »


Énigme indéchiffrable. Et si d’aucuns, pour en trouver le mot dans Latouche, s’appuyaient sur ces textes, j’irais encore à rencontre avec ce postscriptum d’une lettre adressée de Milan, le 25 juillet, par Marceline à Mme Bra :

Dites à Hippolyte de passer chez M. de la Touche et Dumont (l’éditeur) pour leur dire que leurs envois seraient perdus s’ils ne les affranchissaient jusqu’à la frontière.


L’observation, que j’ai déjà faite à propos de l’oncle Constant, s’applique, à plus forte raison, à Hippolyte, et je me refuse à croire que Mme Valmore se serait servie de l’un ou de l’autre pour entretenir des relations avec l’ancien amant introduit par elle dans la famille.

Les derniers jours passés en Italie furent affreux.

À peine savons-nous comment nous allons regagner Lyon et si Valmore ne sera pas obligé de rester en Italie pour suivre ces malheureux comédiens…

La pauvre femme écrivait cela dans sa chambre humide, au bruit d’une roue qui tournait dans la cour pour faire des sorbets, et sous les torrents d’eau qui tombaient depuis quinze jours ! En septembre ! À Milan ! Si bien que l’on attend presque d’elle, à qui Verlaine doit déjà tant, les vers qu’il écrira plus tard :

  Il pleure dans mou cœur.
  Comme il pleut sur la ville !


Comment, par qui sont-ils sauvés ?

Sainte-Beuve répond : par Mlle Mars qui joua à leur bénéfice avant de partir ; par un quartier de sa pension que reçut Mme Valmore, et par la vente du superflu de leurs bagages.

Ils partent, enfin. Marceline a obtenu de revenir par le Simplon et par Genève, où vécut son grand-père, l’horloger fantasque, dromomane, dirait-on aujourd’hui, pour caractériser un goût de vagabondage assez répandu, paraît-il, chez les Genevois. Rousseau vérifie cette remarque et Ton assure qu’il avait de qui tenir.

Mais, à Genève, autre avanie ! Valmore et sa famille furent poursuivis par une foule hostile qui criait : À bas les Français ! pour venger sur les infortunés l’injure faite à la Suisse par Louis-Philippe, qui voulait la contraindre manu, militari, à expulser de son territoire le prince Louis-Napoléon.

La diligence les recueillit de nouveau silencieux, perplexes et repliés.

Qu’allaient-ils devenir à Paris à l’entrée <le l’hiver.

Il fallut encore recourir aux bons offices de quelques amis et invoquer, hélas ! « la généreuse bonté du roi… »

Mais tout cela était précaire, et, au printemps de 1839, Valmore, que Latouche avait inutilement recommandé au baron Taylor[21], était réduit à repartir pour Lyon gagner la vie des siens.

Marceline, cette fois, ne l’accompagnait pas, si « désappuyée de sa présence » qu’elle restât, lui écrivait-elle après.

  1. Sur l’album dédié à Pauline (Bibliothèque de Douai) on lit :

    Le séducteur
    Palpitant autour de sa proie
    Couronné d’encens et de joie,
    Ivre d’espérance et d’orgueil
    Détournant les yeux d’un cercueil,
    Il passe...

    C’est à la page précédente qu’elle a écrit :

    Rome où ses jeunes pas ont erré, belle Rome !

  2. Lettre inédite communiquée par M. Guimbaud.
  3. Charles-Louis-Philippe-Emmanuel, duc de Penthièvre.
  4. Pierre Révoil, né à Lyon en 1776, mort à Paris en 1842. Peintre de genre. Élève de David. Professeur à l’École des Beaux-Arts de Lyon de 1817 à 1823 et de 1823 à 1830. Prit sa retraite en 1831 et séjourna successivement en province et à Paris.
  5. Carl Elshoecht, né à Dunkerque en 1797, mort en 1856, fit également, en 1839, les médaillons — introuvables ceux-là — d’Ondine et d’Inès.
  6. Félix Desbordes était mort, cetle même année 1817, inspecteur des prisons à Douai.
  7. Postérieurement à son mariage, elle signa encore pourtant Mme ou Marceline Desbordes quelques romances, une entre autres, paroles et musique, l’Alouette, au Souvenir des Ménestrels, année 1821. C’est, croyons-nous, la seule romance dont Mme Valmore ait écrit la musique.
  8. Romagnési, qui fut à la mode vers 1816, mais qui débuta en 1807, n’aurait-il pas, le premier, rehaussé de broderies musicales les productions de Mlle Desbordes ?
  9. Antoinette-Pauline de Montet, née à la Martinique, épousa le baron du Chambge d’Elbhecq et divorça d’avec lui. Elle mourut en 1858, âgée de 80 ans.
  10. La fausse Agnès, ou le Poète campagnard, comédie en trois actes, en prose.
  11. Un Homme de lettres sous l’Empire et la Restauration, 1 vol. de fragments publiés par Maurice Albert.
  12. Elle ne s’occupait pas seulement de Marceline. À la requête de Latouche encore sans doute, elle obtint pour l’oncle Constant la commande de trois portraits du duc de Montmorency. Aussi le vieux peintre jugeait-il alors Latouche « simple, candide, affectueux, » opinion confirmée par le cri de Marceline vers Sainte-Beuve : « Il l’a été ! Il l’a été ! » Plus tard, il est vrai, Constant Desbordes dut changer d’avis, car, en 1840, nous apprendrons par une lettre de Mme Valmore à son mari, que l’oncle s’affligeait de savoir « dans les mains d’un méchant » le portrait qu’il avait fait de Marceline et qui, rendu au ménage par Latouche, figure à présent au Musée de Douai. Il est reproduit en tête de ce volume.
  13. Chansonnier des Grâces, 1822. Chez F. Louis, le premier éditeur de Mme Valmore.
  14. Enfin se trouvent justifiés, à nos yeux, ses griefs contre « cette ville hérissée de souvenirs durs comme des pointes de fer ». Pour l’entendre préciser d’autres reproches, il faut lire dans les Veillées d’hiver (t. III, Paris, Charpentier-Dumont, 1834), les trois tableaux de Rouen qu’elle a esquissés sous ce titre : Le Nain de Beauvoisine, et qui n’ont pas été recueillis. Dans l’un, elle retrace justement l’exécution de son mari ; dans l’autre, une scène de la rue, et dans le troisième, les obsèques d’une actrice, son amie, la Duversin, dont l’humble convoi populaire, après s’être heurté contre la résistance du clergé, finit par se faire ouvrir les portes de la cathédrale.
  15. En voyant refuser l’accès de Notre-Dame de Rouen au cercueil de la Duversin, elle se borne à dire, par antiphrase : « Il n’y avait plus là sans doute que des êtres bons, charitables au prochain… »
  16. Mercure de France, 16 juin 1910.
  17. Le critique ne se doutait pas qu’il faisait écho à Caroline Branchu, qui écrivait, un jour, à son amie : « Ma chère émue comme moi… »
  18. Carnet.
  19. Carnet.
  20. Doit-on lire : Amour ? Le mot, sur la lettre, a été effacé.
  21. Lettre inédite de Valmore au baron Taylor, 24 décembre 1838.