La Vie de M. Descartes/Livre 4/Chapitre 4

Voila quels furent les prémiers essais publics de la philosophie de M Descartes, qui sans s’attacher à vouloir donner des compositions d’esprit achevées dans des proportions trop exactes, et polies selon les régles les plus scrupuleuses de la critique, n’a songé qu’à faire de simples épreuves de sa méthode. Mais il n’avoit point négligé de choisir dans toute sa philosophie les morceaux qu’il jugeoit les plus propres pour donner une juste idée de ce que le public pouvoit espérer de luy. Il avoit au reste si bonne opinion de ces essais, qu’il ne croyoit pas qu’on y pût trouver la valeur de trois lignes à rejetter ou à changer ; et il ne faisoit pas difficulté de dire que s’il se trouvoit quelque chose de faux dans quelqu’une des moindres parties de ce qu’il venoit de faire imprimer, tout le reste de sa philosophie ne valoit rien.

Quoique les matiéres de ces traitez semblent d’abord assez éloignées, il a fait en sorte néanmoins que les trois derniers eussent une liaison trés-étroite avec le prémier. C’est pour cela qu’aprés avoir proposé un échantillon d’une méthode générale qu’il avoit adoptée, sans pourtant prétendre l’enseigner aux autres, il a choisi dans la dioptrique un sujet mêlé de philosophie et de mathématique ; dans les météores un de philosophie pure sans mêlange ; et dans la géométrie un de mathématique pure, pour faire voir qu’il n’y auroit rien dans tout ce qu’il pourroit avoir de connoissances naturelles qu’il n’eût dessein de rapporter et de réduire à cette méthode, et où il n’espérât réüssir parfaitement, pourvû qu’il eût les expériences qui y seroient nécessaires, et le têms pour les considérer.

Sa maniére d’écrire dans tous ces traitez est celle que les honnêtes gens se sont toûjours prescrite dans tous les têms et les lieux où l’on a sçû vivre en hommes. Il s’est contenté d’y exposer ses pensées toutes unies sans songer à réfuter personne : et quoiqu’il ne pût oublier en écrivant, la distance dont il s’écartoit du commun des philosophes, il témoigne avoir été fort éloigné de vouloir insulter à la moindre des opinions qui sont reçûës dans les ecoles.

Quant à sa maniére de raisonner, il paroît qu’elle étoit considérée par les autres d’une façon toute différente qu’elle n’étoit effectivement selon luy. Il n’étoit point d’accord sur ce sujet avec ceux qui publioient que les explications des choses qu’il a données peuvent bien être rejettées et méprisées ; mais qu’elles ne peuvent être combatuës et réfutées par raison. Car n’admettant aucuns principes qu’il ne crût trés-manifestes, et ne considérant rien autre chose que les grandeurs, les figures, et le mouvement à la maniére des mathématiciens, il s’est exclus de toutes les ressources que l’on se réserve pour se sauver au besoin, et il s’est fermé tous les subterfuges des philosophes. De sorte que la moindre erreur qui se sera glissée dans ses principes pourra facilement être apperçûë et réfutée par une démonstration mathématique.

Mais au contraire, s’il s’y trouve quelque chose qui paroisse tellement vray et assûré qu’on ne puisse le renverser par aucune démonstration semblable, cela ne peut sans doute être méprisé impunément, du moins par ceux qui font profession d’enseigner. Car encore qu’il semble ne faire autre chose par tout que proposer ce qu’il dit sans le prouver : il est néanmoins trés-facile de tirer des syllogismes de ses explications, par le moyen desquels il a cru que les autres opinions touchant les mêmes matiéres pourroient être manifestement détruites, et que ceux qui voudroient les défendre auroient de la peine à répondre à ceux qui entendent ses principes.

Les raisons qu’il a eûës d’écrire en langue vulgaire plûtôt qu’en latin étoient trés-conformes au bon sens, faisant profession de travailler principalement pour la gloire et l’utilité de sa patrie, et de ne point distinguer les personnes sans lettres d’avec les autres dans le service qu’il souhaitoit de rendre à tout le monde. Mais il semble que son principal motif en ce point ait été la crainte de trouver des lecteurs trop favorablement prévenus pour les anciens : vice qui est fort ordinaire dans ceux qui ont étudié les langues, et qui par ce moyen ont assujetti leur raison à l’autorité des anciens qu’ils ont lûs. Si j’écris, dit-il, en françois qui est la langue de mon païs, plûtôt qu’en latin qui est la langue de mes précepteurs ; c’est dans l’espérance que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croyent qu’aux livres anciens. Et pour ceux qui joignent le bon sens avec l’étude, et qui sont les seuls que je souhaite avoir pour juges, ils ne seront point, je m’assûre, si partiaux pour le latin, que de refuser d’entendre mes raisons, parce que je les explique en langue vulgaire.

Il ne jugea point à propos de mettre son nom à ces quatre traitez, tant parce qu’il regardoit la qualité d’auteur d’un œil trés-indifférent, et qu’il étoit fort peu persuadé de la solidité de la gloire à laquelle les écrivains du commun aspirent par leur plume ; que parce qu’il souhaitoit d’imiter le peintre de l’antiquité, et se cacher derriére son ouvrage, ou demeurer inconnu dans la foule, pour écouter ce qu’on en diroit avec plus de liberté. Le Sieur Lipstorpius attribuë cette sup pression de nom à la rare modestie de nôtre philosophe, et au mépris généreux qu’il faisoit de la vaine réputation qu’on peut acquérir en ce monde. Mais pour ne point faire icy l’honneur à M Descartes d’une vertu qui luy étoit commune d’ailleurs avec beaucoup d’honnêtes gens de son siécle : il faut avoüer que la qualité d’anonyme est devenuë un signe assez équivoque par la diversité des motifs qui ont porté les auteurs à supprimer leur nom à la tête de leurs ouvrages. Ses envieux n’auroient pas négligé de profiter de l’indifférence où est le public là-dessus, et de faire attribuer sa conduite à quelque défiance qu’il auroit eûë de la vérité de ses raisons. Mais il voulut aller au-devant des uns et des autres, et leur faire voir que ce n’étoit ny la modestie, ny la mauvaise honte qui l’avoit porté à ne point mettre son nom a ces prémiers ouvrages. Il témoigna depuis au Pére Dinet provincial des jésuites en France, qu’il n’en avoit usé de la sorte que pour se mettre à couvert de l’envie qu’il prévoyoit, tout indigne qu’il en fût selon son jugement, que ces écrits devoient attirer sur luy.

La trahison que luy fit le P Mersenne rendit sa précaution tout-à-fait inutile. Car ce pére ne se contenta pas de le déceler en faisant voir avant l’impression à diverses personnes le manuscrit qu’il ne luy avoit confié que pour m. Le chancelier Séguier : il fit encore mettre son nom en tout son entier dans le privilége, où il laissa de concert avec M Des Argues insérer les grands éloges dont nous avons parlé ailleurs, et qui donnérent autant de chagrin que de confusion à M Descartes.

Quoique cette conduite dérangeât entiérement les mesures qu’il avoit prises, elle ne luy fit pourtant pas perdre le jugement. Pour sauver les restes de ses intentions il retrancha son nom et ses éloges du privilége, dont il ne voulut faire paroître qu’un extrait. Il n’eut pas plûtôt reçû les deux cens exemplaires dont il étoit convenu avec le libraire, qu’il en régla la distribution dans l’ordre que ses devoirs et son inclination luy prescrivirent. Il en fit préparer d’abord pour le roy, le cardinal De Richelieu ministre, le chancelier, plusieurs seigneurs et officiers de la cour de France ; pour quelques cardinaux italiens, et d’autres personnes de la cour de Rome, avec lesquelles il avoit autrefois contracté des habitudes ; pour ses amis de tout état et de toute profession répandus dans l’Europe. Mais les prémiers distribuez furent ceux qu’on n’eut pas besoin d’envoyer hors de Hollande. Il en envoya d’abord à La Haye à M De Zuytlichem son intime amy, qui se chargea de les faire tenir aux conditions qu’il luy marqua pour en déclarer ou n’en pas déclarer le nom de l’auteur. Il le pria d’en présenter un au prince d’Orange Frédéric Henry, par une lettre où il traitoit ce prince d’altesse , titre nouveau substitué depuis un an à celuy d’excellence , par l’ambassadeur de France, à qui les princes d’Orange ont eû la prémiére obligation de cét honneur. Je vous supplie, dit-il à M De Zuytlichem, de vouloir présenter l’exemplaire à son altesse, je n’ose dire au nom de l’auteur, à cause que l’auteur n’y est pas nommé, et que je ne présume point que mon nom mérite d’être connu d’elle : mais comme ayant été composé par une personne que vous connoissez, et qui est trés-devoüée et trés-affectionnée à son service. En effet je puis dire qu’ayant pris résolution de quitter mon païs et de m’éloigner de mes connoissances pour passer une vie plus douce et plus tranquille que je ne faisois auparavant, je ne me fusses point avisé de me retirer en ces provinces, et de les préférer à quantité d’autres endroits où il n’y avoit aucune guerre, et où la pureté et la sécheresse de l’air sembloient plus propres aux productions de l’esprit, si la grande opinion que j’avois de son altesse ne m’eût fait extraordinairement fier à sa protection et à sa conduite. Depuis, ayant joüy parfaitement du loisir et du repos que j’avois espéré trouver à l’ombre de ses armes, je luy en ay trés-grande obligation ; et je pense que ce livre qui ne contient que des fruits de ce repos doit luy être offert plus particuliérement qu’à personne.

M De Zuytlichem présenta le livre au prince d’Orange avant son départ pour le siége de Breda, que ce prince alla mettre devant cette ville le 23 de juillet. Mais M Descartes ne fut pas si promtement servi à la cour de France. Il s’étoit souvenu des amitiez et des offres de service que luy avoit faites le Baron De Charnassé ambassadeur de France à La Haye peu de têms auparavant, lorsqu’il étoit allé luy rendre visite à la compagnie de M De Zuytlichem. C’est ce qui le porta non seulement à luy faire présent de son livre qu’il luy envoya depuis par le ministére du même M De Zuytlichem : mais cela luy fit prendre encore la liberté de prier cét ambassadeur de trouver bon que ce fût par son entremise qu’il pût présenter son livre au roy et au cardinal De Richelieu. M De Charnassé ayant reçû de M De Zuytlichem les deux exemplaires destinez à cela se fit un plaisir d’embrasser l’occasion qui se présentoit de faire connoître le mérite de M Descartes au roy et au cardinal ministre.

Il luy promit de s’acquiter incessamment de cette commission : mais il fallut partir pour le siége de Breda, où M De Zuytlichem l’avoit devancé par la nécessité d’accompagner le prince d’Orange. La place résista aux hollandois jusqu’au 10 d’octobre suivant, auquel elle fut renduë par le gouverneur Omer De Fourdin. Mais le Baron De Charnassé y fut tué en relevant la garde à la tête du régiment d’infanterie dont il étoit colonel pour les etats, quoi qu’il fût ambassadeur ordinaire de France en Hollande. Ces emplois n’étoient pas incompatibles : et il n’étoit pas extraordinaire de voir les ambassadeurs de la couronne passer successivement de la plume à l’épée, et de l’épée à la plume pour le service des alliez. M Descartes fit une perte en particulier à la mort de ce seigneur, dont il estimoit le mérite : et cette mort le laissa dans l’inquiétude de sçavoir si le cardinal De Richelieu avoit reçû son livre.

L’expédition des exemplaires qu’il avoit destinez pour l’Italie semble avoir été encore plus traversée dans les voyes qu’il avoit choisies pour les faire tenir avec sûreté. Il en avoit fait préparer deux pour le Cardinal De Bagné, et il les avoit accompagnez d’une lettre à ce cardinal, où il luy marquoit que ces deux exemplaires étoient pour luy seul. Il en avoit pareillement addressé un au Cardinal François Barberin, qu’il avoit connu particuliérement à Paris et à Rome. Quoique le motif de l’amitié dont il en étoit honoré fût plusque suffisant pour le porter à luy faire ce présent, il marqua néanmoins au P Mersenne que ce qui l’obligeoit à ce devoir étoit l’observation des parhélies qu’il explique à la fin de ses météores ; et que comme cette observation étoit venuë de ce cardinal, le présent qu’il luy vouloit faire n’étoit que la marque d’une reconnoissance dont il ne croyoit pas devoir se dispenser. Son dessein étoit d’addresser cét exemplaire à M De Peiresc conseiller au parlement de Provence, l’amy particulier de ce cardinal, et le correspondant général des gens de lettres de l’Europe. Mais il n’avoit pas encore appris sans doute la mort de ce grand homme arrivée le 24 jour de juin de la même année. Nous ne voyons pas qu’il entretint un commerce de lettres avec luy, et nous ne trouvons rien du côté de l’un ni de l’autre qui nous fasse voir le fondement de leur connoissance mutuelle.

M De Peiresc ne s’étant point borné à un genre particulier de bienveillance pour ceux qui travailloient à l’avancement des lettres et des sciences de toute espece, s’étoit fait une habitude de secourir tous les sçavans qu’il avoit pû découvrir, et il avoit eu le cœur assez vaste pour n’en exclurre même aucun étudiant, pourvu qu’il fist profession d’aimer un peu les lettres. Il assistoit les uns de sa bourse qui avoit toujours paru inépuisable quoi que ce fût celle d’un simple particulier ; il aidoit les autres de ses lumiéres, les fortifioit de ses conseils, les encourageoit au travail, levoit les obstacles, leur facilitoit les moiens de réüssir, et prévenoit leurs besoins et leurs desirs même avec une générosité dautant plus héroïque qu’elle étoit moins éclatante.

M Descartes n’étoit point de condition ny de fortune à pouvoir profiter de la libéralité de M De Peiresc.

Ne s’étant donné ny aux antiques, ni aux manuscrits, ny à rien de ce qui concerne ce que l’on peut apprendre par la lecture : il avoit mis M De Peiresc hors d’état de pouvoir luy rendre aucun service. Mais l’inclination qui leur étoit commune pour les recherches de physique et de mathématiques pouvoit avoir formé quelque relation entre eux. Il n’est pas croyable que M Descartes n’eût pas ouy parler souvent de M De Peiresc à M De Saumaise son voisin et son amy ; que M De Peiresc n’eût été aussi souvent entretenu des occupations de M Descartes par M Gassendi qui en étoit assez informé ; et que le P Mersenne qui étoit dans l’habitude d’écrire à tous les deux et d’en recevoir des lettres n’eût jamais mandé des nouvelles de l’un à l’autre.

Quoi qu’il en ait été, la mort de M De Peiresc obligea M Descartes à prendre d’autres mesures pour faire tenir son livre au Cardinal Barberin ; et il fit ensorte par la négociation du P Mersenne que le nonce du pape qui étoit à Paris voulût bien se charger de cette commission, et de celle de faire tenir en même têms les exemplaires au Cardinal De Bagné. Mais il survint je ne sçay quels obstacles à leur transport qui ne se fit de plus d’un an aprés. M Descartes voyant qu’il n’en avoit point de nouvelles chercha long-têms dans son esprit des raisons pour expliquer ce retardement. Il ne pût s’en imaginer d’autres que celles du scrupule où l’on étoit au delà des Alpes sur les opinions nouvelles de physique. L’inquiétude le porta à en écrire au P Mersenne en 1639, pour le prier de s’informer de l’avanture de ces éxemplaires, et de luy mander ce qui en étoit. Je suis en peine, dit-il, de sçavoir si les éxemplaires que m. Le nonce vous avoit promis de faire tenir au Cardinal De Bagné etc. Ont été enfin addressez. Car j’ay sujet de me douter que la difficulté qui s’est trouvée à les faire porter vient de ce que l’on a eu crainte qu’ils ne traitassent du mouvement de la terre. En effet il y a plus de deux ans que le maire ayant offert d’en envoyer à un libraire de Rome, celuy-cy fit réponse qu’il en vouloit bien une douzaine d’éxemplaires, pourvû qu’il n’y eût rien qui touchât le mouvement de la terre : et les ayant reçûs depuis, il les a renvoyez en ce païs, au moins a-t’il voulu les renvoyer.

M Descartes n’avoit pas oublié les jésuites dans la distribution de ses largesses. Il se souvenoit de ce qu’il devoit à ses prémiers maîtres qui étoient dans cette compagnie, où il avoit aussi d’autres amis de nouvelle acquisition. Mais nous ne pouvons mieux exprimer sa reconnoissance envers son régent de philosophie que par les termes ausquels il luy en écrivit dés le mois de juin de l’an 1637. Je juge bien, dit-il à ce pére, que vous n’aurez pas retenu les noms de tous les disciples que vous aviez il y a vingt-trois ou vingt-quatre années, lors que vous enseigniez la philosophie à La Fléche, et que je suis du nombre de ceux qui sont effacez de vôtre mémoire.

Mais je n’ay pas crû pour cela devoir effacer de la mienne les obligations que je vous ay. Je n’ay pas perdu le desir de les reconnoître, quoi que je n’aye point d’autre occasion de vous en rendre témoignage, sinon qu’ayant fait imprimer ces jours passez le volume que vous recevrez avec cette lettre, je suis bien aise de vous l’offrir comme un fruit qui vous appartient, et dont vous avez jetté les prémiéres semences en mon esprit, comme je dois aussi à ceux de vôtre ordre le peu de connoissance que j’ay des bonnes lettres. Si vous prenez la peine de lire ce livre, ou de le faire lire par ceux de vôtre compagnie qui en auront le loisir ; et si aprés en avoir remarqué les fautes, qui s’y trouvéront sans doute en tres-grand nombre, vous voulez me faire la faveur de m’en avertir, et ainsi continuer encore à m’enseigner : je vous en auray une trés-grande obligation, et je feray mon possible pour les corriger suivant vos bonnes instructions.

Nous ne sçavons pas quels furent les effets de la priére qu’il fit à son ancien maître : mais il paroît que le service qu’il en attendoit luy fut au moins rendu par le maître de m. Son neveu qui faisoit ses études sous les jésuites. Ce pére ayant reçû l’éxemplaire qui étoit pour luy, ne manqua point d’écrire à M Descartes pour l’en remercier : et afin de rendre sa reconnoissance moins stérile et plus solide, il luy promit de le lire avec les yeux d’un vray amy, c’est-à-dire avec la derniére éxactitude, et de luy en rendre compte sans flaterie et sans indulgence. M Descartes crut avoir trouvé l’amy qu’il cherchoit. Il récrivit à ce pére pour luy marquer la joye qu’il en avoit, et l’assura qu’il prenoit en trés-bonne part la promesse qu’il luy faisoit de le traitter en amy, c’est-à-dire dans toute la rigueur selon les termes de ce pére, mais selon nôtre philosophe dans toute la faveur qu’il pouvoit souhaiter.

Car ne desirant autre chose que de connoître la vérité, il aimoit incomparablement mieux la rigueur, c’est-à-dire l’éxactitude et la diligence à remarquer tout, au moins dans ceux de la profession et de la compagnie de ce pére, qu’il sçavoit n’être animez que d’un bon zéle, et n’être pas capables de commettre aucune injustice, qu’il n’auroit fait leur négligence . Il luy témoigna qu’il n’étoit point pressé de recevoir son jugement, afin de luy laisser tout le loisir qui luy étoit nécessaire pour le rendre plus éxact : et il ne doutoit nullement que plus ce jugement viendroit tard, plus il ne lui fût favorable.

Il le pria sur tout de vouloir éxaminer sa géométrie, ce qui ne se pouvoit faire que la plume à la main, et suivant tous les calculs qui y sont, mais qui paroissent d’abord d’autant plus difficiles qu’on y est moins accoûtumé. Pour ne le point effraier il voulut luy faire croire que ce n’étoit un travail que de peu de jours ; et il luy persuada de passer du prémier livre au troisiéme, afin d’y trouver plus de facilité.

La fortune des auteurs est à plaindre jusqu’aux choses qui devroient le plus contribuer à leur plaisir et à leur gloire. Une de ces choses est sans doute la coûtume qu’ils ont de reconnoître leurs patrons, leurs bienfaiteurs, et leurs amis par les présens qu’ils font de leurs livres lors qu’ils les font imprimer. Mais par une malignité sécréte qui corrompt les meilleures choses de ce monde, il est arrivé trés-souvent que cette coûtume toute honnête toute loüable qu’elle paroît, a été jusqu’ici pernicieuse à plusieurs de ceux qui l’ont suivie. Si les auteurs font peu de présens, ils font peu de mécontens par le grand nombre de ceux qui ne peuvent trouver mauvais de se voir exclus du petit nombre. S’ils font beaucoup de présens, ils font d’autant plus de mécontens, qu’il se trouve plus de gens qui croient pouvoir prétendre aux libéralitez de l’auteur avec autant ou plus de prétexte que plusieurs de ceux qui y ont part. De sorte que plus un pauvre auteur s’épuise en libéralitez, plus il s’expose au ressentiment de ceux qui se croient oubliez. Un seul de ces derniers est souvent plus ardent et plus ingénieux à ruïner la réputation de cét auteur, que tous ses amis ne le sont à l’établir. Deux cens éxemplaires ne suffirent pas à M Descartes pour satisfaire tout le monde. Mais s’il avoit pû prévoir l’avenir, il auroit sans doute oublié un Mydorge, un Hardy, un Picot, un Mersenne, je veux dire les plus intimes de ses amis, plûtôt que le bon Monsieur De Roberval. Il est vray que M Descartes ne connoissoit pas cét homme ; et à peine avoit-il oüy parler une seule fois de luy à l’occasion de la chaire de Ramus, lors que le Pére Mersenne luy manda qu’il étoit un de ceux qui la briguoient. Monsieur De Roberval qui s’est élevé depuis au rang des prémiers géométres de France étoit de six ans et de quelques mois plus jeune que M Descartes. Il étoit né le 8 d’août de l’an 1602, non dans le diocése de Soissons ; mais dans celuy de Beauvais, quoique sa mére eût été surprise dans les champs de celuy de Soissons, où elle faisoit la moisson. Il s’appelloit Gilles Personne : mais étant venu à Paris il prit le nom de Roberval, lieu de la demeure de ses parens. S’étant trouvé en état d’enseigner les mathématiques, il avoit obtenu la chaire qui s’appelle de Maître Gervais à Paris l’an 1632, et dix-huit mois aprés il avoit emporté à la dispute celle de Ramus, qu’il remplit jusqu’à la mort ; quoiqu’il en eût encore une autre au collége royal aprés M Morin. Sans la profession que M Descartes faisoit de demeurer en retraite, il auroit été moins excusable d’avoir ignoré jusques-là le mérite de M De Roberval. Mais cette considération ne fut point assez forte sur l’esprit de celuy-cy pour le porter à l’excuser de ne luy avoir point fait présent de son livre. à dire le vray, il y avoit un peu de la faute du P Mersenne, à qui M Descartes avoit laissé la disposition d’un bon nombre d’exemplaires à distribuer, selon qu’il le jugeroit à propos, à ceux qu’il connoîtroit mieux que luy : de sorte que c’étoit moins M Descartes que le P Mersenne qui avoit oublié M De Roberval. M Descartes aprés s’être déterminé à joindre sa géométrie aux autres essais de sa méthode, avoit fait imprimer séparément une douzaine d’exemplaires de ce traité sur du papier choisi exprés ; et les ayant fait relier avec une propreté extraordinaire, il les avoit addressez au P Mersenne, pour être distribuez dans la ville et le royaume à ceux qu’il jugeroit les plus habiles géométres du têms pour les prévenir. M De Roberval ne fut point compris dans ce nombre. Cela luy parut d’une distinction trop injurieuse pour n’en point avoir de ressentiment. Il s’en expliqua dés-lors assez ouvertement, et se prépara à bien critiquer la géométrie de M Descartes. Mais voyant ensuite qu’on ne luy avoit pas même fait part des 200 exemplaires du volume qui renfermoit les quatre traitez, il conçut contre M Descartes une animosité immortelle, dont il n’eut pas la discrétion de dissimuler l’origine aux amis qu’il sçavoit d’ailleurs luy être communs avec M Descartes.