La Vie de M. Descartes/Livre 4/Chapitre 2

Le privilége du roy mis entre les mains du libraire de Hollande fit achever l’impression des essais de la philosophie de M Descartes quelque têms aprés qu’il eût quitté la ville de Leyde. Les quatre traitez qui les composoient, sortirent de la presse le Viii de Juin 1637, mais sous un autre titre que celui que l’auteur avoit envoyé au Pére Mersenne pour l’édition qu’on en vouloit faire à Paris. Il est exprimé en ces termes. discours de la méthode pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences. plus, la dioptrique, les météores, et la géométrie, qui sont des essais de cette méthode. ce nouveau titre semble marquer les intentions de l’auteur avec un peu plus de simplicité et de modestie que celui qui ne promettoit rien moins que le projet d’une sçience universelle, qui pût élever nôtre nature au plus haut degré de sa perfection. Mais ce titre, au moins pour le prémier traité, ne répondoit pas encore assez parfaitement à l’idée de son travail. Son dessein n’étoit pas d’y enseigner toute sa méthode ; mais de n’en proposer que ce qu’il estimoit suffisant pour faire juger que les nouvelles opinions qui se verroient dans la dioptrique et dans les météores, n’étoient point conçûës à la légére , et qu’elles valoient peut-être la peine d’être examinées. Quoique les traitez de la dioptrique, des météores, et de la géométrie ne fussent que les essais de cette méthode, il ne put néanmoins montrer l’usage de cette méthode dans ces trois traitez, parce que l’ordre qu’elle prescrivoit pour chercher les choses étoit différent de celuy dont il crut devoir user pour les expliquer.

Il commence ce discours de la méthode par diverses considérations touchant les sçiences. Il propose ensuite les principales régles de la méthode qu’il a cherchée pour son usage particulier dans la maniére de conduire sa raison. Aprés il avance quelques maximes de la morale qu’il a tirée de cette méthode. Puis il fait une déduction des raisons par lesquelles il prouve l’éxistence de Dieu, et de l’ame humaine, qui sont les fondemens de sa métaphysique. On y void ensuite l’ordre des questions de physique qu’il a cherchées, et particuliérement l’explication du mouvement du cœur, et de quelques autres difficultez qui regardent la médecine, avec la différence qui se trouve entre nôtre ame et celle des bêtes. En dernier lieu il y fait une déduction des choses qu’il croid être requises pour aller plus avant dans la recherche de la nature qu’on n’avoit fait jusqu’alors. Il finit en protestant que toutes ses vûës ne tendent qu’à l’utilité du prochain, mais qu’il est trés-éloigné de vouloir jamais s’appliquer à ce qui ne peut être utile aux uns qu’en nuisant aux autres , ne demandant pour toute reconnoissance à ceux qui devoient profiter de ses recherches, que la liberté de joüir de son loisir sans trouble.

Plusieurs ont considéré ce discours de la méthode de M Descartes comme la logique de sa philosophie : et il est difficile de n’être pas de leur sentiment, lors qu’on considére que la fin de sa méthode n’est autre que de former le jugement, et de prescrire des régles à l’esprit pour se conduire. Quelques uns ont prétendu que la véritable logique de M Descartes n’étoit autre que sa géométrie, parce qu’ils l’ont regardée comme la clef de tous les arts libéraux, et de toutes les sciences. Ils ont supposé dans cette pensée que sans le secours d’aucune autre régle ni connoissance qu’on dût avoir apprise auparavant, elle peut servir seule non seulement à nous faire juger trés-heureusement de tout ce qui concerne la philosophie, mais encore à faire une épreuve juste et certaine des inventions des autres, et à éxaminer ce qu’il y a de défectueux et de superflu dans ce qui a paru jusqu’ici, et ce qui reste à ajoûter pour porter les sciences et les arts à leur perfection, et pour les acquerir.

D’autres ont estimé que la vraye logique de M Descartes est proprement le traité qu’il donna trois ans aprés sous le titre de méditations métaphysiques, parce que c’est là principalement, où aprés avoir proposé le dépoüillement de tout préjugé et de toute connoissance acquise par l’éducation, la coûtume, et l’autorité, il établit la pensée pour le grand principe sur lequel il vouloit bâtir toute sa philosophie. M Gassendi qui est l’un des principaux auteurs de cette opinion s’est donné la peine de reduire cét ouvrage à ses principaux points, et d’en faire un abrégé, qu’il a intitulé Logica Cartesii.

Nous connoissons d’autres auteurs qui ont parlé de la logique de M Descartes, comme d’un ouvrage qui n’a point encore vû le jour. Le P Rapin qui est de ce nombre, avoit oüy dire que M Descartes avoit commencé une logique, mais qu’il ne l’avoit pas achevée ; et qu’il en étoit resté quelques fragmens entre les mains d’un de ses disciples sous le titre de l’érudition .

Ce disciple ne peut être que M Clerselier qui s’est trouvé le possesseur unique de tout ce que M Descartes avoit jamais écrit, tant de ce qui étoit fini que de ce qui n’étoit que commencé. Mais aprés une recherche éxacte qui s’est faite de cette logique prétenduë parmi ses papiers, il ne s’est rien trouvé sous le titre d’erudition , ny même rien qui puisse passer pour logique, si l’on en excepte ses regles pour la direction de l’esprit dans la recherche de la verité , qui peuvent servir de modéle pour une excellente logique, et qui font sans doute une portion considérable de sa méthode, dont ce que nous avons d’imprimé à la tête de ses essais ne fait qu’une petite partie.

Mais tant que l’ouvrage concernant la direction de l’esprit de l’homme dans la recherche de la vérité demeurera enseveli dans les ténebres, il nous sera permis de regarder le discours qu’il a publié de sa méthode comme sa vraye logique. Il faut avoüer que ce n’est qu’une ébauche d’une juste dialectique, dont il s’est contenté de donner quelques traits. Il n’a point prétendu y former l’esprit dans toutes ses fonctions, soit pour les sciences, soit pour la vie civile ; mais lui apprendre seulement à découvrir certaines véritez par la seule lumiére naturelle. On prétend neanmoins que ce peu qu’il a donné, mérite mieux le nom de logique ou d’entrée à la philosophie et à toutes les autres sciences, que l’organe d’Aristote, parce que cela est plus simple et moins métaphysique, et que cela paroît plus propre à des esprits qui ne sont encore prévenus d’aucune connoissance. Mais ce que M Descartes s’étoit contenté d’ébaucher, a été depuis porté à sa perfection par ses disciples : et aprés ce que Clauberg professeur de Duysbourg en Allemagne, et principalement l’auteur de l’art de penser en France ont publié sur ce sujet, il n’est plus permis de se plaindre que la philosophie de M Descartes soit destituée d’une logique réguliére et méthodique.

Je laisse trés-volontiers aux sectateurs de nôtre philosophe le soin de nous faire voir les avantages de sa méthode au dessus de l’organe d’Aristote, et de toutes les autres logiques. On n’a point eu jusqu’ici grand sujet de les accuser de négligence sur ce point.

Mais il faut avoüer que ce que ses adversaires y ont reconnu de singulier et d’excellent mérite encore plus d’attention. Ils conviennent entre-eux que ce que M Descartes propose dans ce discours n’est pas mal imaginé ; et qu’encore que cela soit nouveau, il n’y paroît rien d’odieux, ni rien qui rebute nôtre esprit.

Ils reconnoissent que pas un des modernes n’a mieux rêvé que luy, et qu’on y trouve une profondeur de méditation qui luy est particuliére. S’ils se partagent dans leurs opinions, c’est pour dire avec H Moore, qu’il y fait voir une modestie d’esprit qui le rend aimable, et une grandeur d’ame qui le fait admirer : ou avec le P Rapin, qu’on y trouve des traits de sincérité qui découvrent le véritable fonds de son esprit, sur tout dans les endroits semblables à celui où il dit que l’on n’acquiert par la philosophie que le moien de parler vray-semblablement de toutes choses, et de se faire admirer par les moins sçavans.

Les défauts de ce traité sont peut être les mêmes que ceux qu’on a coûtume de remarquer dans les ouvrages que les auteurs n’ont faits d’abord que pour eux-mêmes, et qui ne doivent leur publication qu’au hazard. Car il est bon d’avertir ceux qui ont soupçonné M Descartes d’avoir voulu faire le maître et le docteur dans ce traité, que ce n’est pas une méthode qu’il eût jamais eu la pensée de prescrire aux autres, mais qu’il avoit suivie lui même, par le droit que lui donnoit la liberté de se conduire selon les lumiéres naturelles qu’il avoit reçûës de Dieu. Ses adversaires ont trouvé dans ce discours de la méthode moins d’ordre, moins de régularité, que dans l’organe d’Aristote ; et ils ont crû que c’étoit le moins méthodique de ses ouvrages.

Aussi faut-il avoüer que c’est moins un traité dogmatique de sa philosophie, qu’une narration familiére de ses études et de ses imaginations, qu’il a crû devoir écrire d’un stile simple et négligé, pour être plus clair, et pour se rendre plus intelligible aux esprits les plus médiocres. Mais personne ne mérite mieux d’être écouté sur les défauts de ce traité que lui même. Il contoit pour rien cette prétenduë négligence que ses adversaires y appercevoient, et cette confusion que le mélange des matiéres morales, physiques, et métaphysiques sembloit y produire. Il paroissoit indifférent à ces défauts, si l’on excepte l’obscurité, qu’il reconnoissoit dans l’article où il avoit essayé de parler de l’éxistence de Dieu. Voici comme il s’en excusa à un pére jésuite qui lui avoit rendu des témoignages fort avantageux de ce traité, et des autres qu’il y avoit joints. Il est vray que j’ay été trop obscur en ce que j’ay écrit de l’éxistence de Dieu, dans ce traité de la méthode. Et quoi que ce soit la piéce la plus importante, j’avouë que c’est la moins travaillée de tout l’ouvrage : ce qui vient en partie de ce que je ne me suis résolu de l’y joindre que sur la fin, et lors que le libraire me pressoit.

Mais la principale cause de son obscurité vient de ce que je n’ay osé m’étendre sur les raisons des scéptiques, ny dire toutes les choses qui sont nécessaires pour dégager l’esprit des sens. Car il n’est pas possible de bien connoître la certitude et l’évidence des raisons qui prouvent l’éxistence de Dieu selon ma maniére, qu’en se souvenant distinctement de celles qui nous font remarquer de l’incertitude dans toutes les connoissances que nous avons des choses matérielles : et ces pensées ne m’ont point paru propres à mettre dans un livre, où j’ay voulu que les femmes mêmes pussent entendre quelque chose, tandis que les plus subtils y trouveroient aussi assez de matiére pour occuper leur attention. J’avouë aussi que cette obscurité vient en partie, comme vous l’avez fort bien remarqué, de ce que j’ay supposé que certaines notions, que l’habitude de penser m’a rendu familiéres et évidentes, le devoient être aussi aux autres : sur quoi je me suis proposé de donner quelques éclaircissemens dans une seconde impression.

Ceux qui trouveront dans ce discours de la méthode d’autres endroits qu’ils jugeront avoir besoin d’éclaircissement, pourront être renvoiez aux commentaires qui ont été faits par les cartésiens pour les expliquer. Les plus importants des ouvrages qui ont paru sur ce sujet, sont le livre du Sieur Clauberg professeur de Duysbourg, qui publia deux ans aprés la mort de nôtre philosophe à Amsterdam une ample exposition de sa méthode, avec des défenses contre Revius et Lentz ou Lentulus ; et celuy du Pére Poisson prêtre de l’oratoire, qui fit imprimer à Vendôme en 1670 les remarques qu’il avoit faites sur cette méthode.

Ce n’étoit pas assez que les adversaires de M Descartes crussent ou voulussent faire croire qu’il ne connoissoit point d’autre logique que ce qu’il en debite dans sa méthode : il falloit encore qu’ils publiassent qu’il n’avoit point d’autre morale que les quatre maximes qu’il s’étoit prescrites pour la conduite particuliére de sa vie, et que nous avons rapportées à la fin du cinquiéme chapitre du prémier livre de cet ouvrage. S’il avoit prétendu rendre la prémiére de ces maximes générale et commune à toutes sortes de personnes, il faut avoüer que ce seroit fait de sa réputation parmi les chrêtiens. Elle consiste à obéïr aux loix de son pays ; à vivre dans la religion de ses péres ; à suivre un genre de vie qui soit également éloigné des deux extrémitez. Il n’y a aucune de ces trois conditions qui puisse faire rejetter cette maxime comme pernicieuse, si l’on considére que M Descartes ne l’a établie que pour un homme tout semblable à luy, c’est-à-dire pour un françois, pour un catholique, et pour un philosophe de vie commune que Dieu ne conduisoit point par les voyes de M De Chasteüil, de M De Pont-Château, de M De La Trappe, et des autres solitaires françois, que la providence à choisis parmi la noblesse et les sçava ns, pour faire des exemples de la pratique la plus sévére des conseils évangéliques. M Descartes n’avoit reçû cette maxime que pour lui seul ; et il auroit été le prémier à la condamner dans un homme qui auroit eu d’autres qualitez, d’autres engagemens, et d’autres dispositions que lui. C’est à quoi ses adversaires ont négligé de prendre garde. Mais sans nous arrêter à leur procédé, contentons nous de leur faire sçavoir que les quatre maximes de morale qui se trouvent dans la méthode de M Descartes, toutes excellentes qu’elles sont, n’ont jamais passé dans son esprit pour un corps régulier et accompli de philosophie morale. Persuadé qu’il n’avoit point de vocation pour donner des loix aux autres, il est toujours demeuré soumis à celles qui lui étoient légitimement prescrites : et l’on peut assurer qu’il n’a jamais embrassé ni débité d’autre philosophie morale, que celle de S Thomas qui étoit son auteur favori, et presque l’unique théologien qu’il eût jamais voulu étudier.