La Vie de M. Descartes/Livre 4/Chapitre 11

Mr Petit ne tarda point tant à rendre les armes à M Descartes que M De Fermat. Nous avons vû qu’il faisoit plus de cas de ses objections contre la dioptrique de M Descartes que de celles de M De Fermat. Mais soit qu’il fût un peu prévenu pour luy-même, soit que ses objections fussent effectivement meilleures, il profita de l’avantage qu’il avoit sur M De Fermat par le moyen de ses expériences, qui s’accordant merveilleusement avec la doctrine de M Descartes, ne servirent pas peu à le des-abuser et à luy faire rechercher de bonne heure son amitié. M Descartes avoit mandé au P Mersenne vers la fin de février de cette année qu’il ne se souvenoit point d’avoir jamais vû ce M Petit dont il luy parloit dans sa lettre, et dont il luy avoit envoyé les objections. Mais quel qu’il pût être, il avoit prié ce pére de ne le point décourager, et de ne luy pas ôter le desir de continuer d’écrire contre luy, sans même user de ménagement. Au mois d’avril suivant, il récrivit à ce pére pour le prier de convier M Petit de luy envoyer au plûtôt le reste de ce qu’il avoit à objecter contre sa dioptrique, ou autre chose, afin de n’être pas obligé de prendre la plume à deux reprises pour luy répondre. Tant que M Petit tint ses remarques renfermées dans les bornes de la dioptrique, il ne fit rien de contraire à sa profession ny rien de desagréable à M Descartes, qui se fit un divertissement de luy répondre dans ses heures de récréation d’aprés le repas. Il paroît que M Petit se voyant pressé par le P Mersenne d’envoyer à M Descartes le reste de ce qu’il avoit promis contre sa dioptrique, et que n’ayant rien en effet sur ce sujet, il avoit ramassé quelque chose de ce qu’il avoit oüy dire en l’air sur l’endroit du discours de la méthode concernant l’existence de Dieu et l’immortalité de l’ame, afin de ne point passer pour un homme léger et fanfaron dans ses promesses. Le P Mersenne en attendant ce qu’il promettoit incessamment sur la dioptrique, envoya son papier à M Descartes, qui luy en récrivit en ces termes au mois de may de la même année. Je n’ay nullement approuvé l’écrit du Sieur Petit, et je juge qu’il a eu envie d’être de fête, et de faire des objections sans avoir eu toutefois aucune chose à objecter. Car il n’a fait que se jetter dans quelques mauvais lieux communs, empruntez des athées pour la plûpart : et il les entasse sans beaucoup de jugement, s’arrêtant principalement à ce que j’ay écrit de Dieu et de l’ame, dont il semble n’avoir pas compris un seul mot.

Ce qui m’avoit porté à vous prier de tirer de luy ses objections contre ma dioptrique, c’est parce que je croyois qu’il n’en avoit point, et que je doutois s’il seroit capable d’en faire qui eussent aucune couleur sans montrer son peu de suffisance. Mais ce qui luy a fait promettre d’en faire, c’est qu’il a eu peur qu’on luy demandât pourquoy il n’avoit pas choisi pour le sujet de ses objections la dioptrique, où il dit avoir employé dix ou onze ans d’étude, plûtôt qu’une matiére de morale ou de métaphysique qui n’est point du tout de sa profession. Cette matiére ne pouvant être entenduë que de fort peu de personnes, quoique chacun se mêle volontiers d’en juger, les plus ignorans sont capables d’en dire beaucoup de choses qui passent pour vray-semblables parmi ceux qui ne les examinent pas de fort prés. Au lieu que dans la dioptrique il ne pourroit entrer tant soit peu en matiére, qu’on ne reconnût trés-évidemment sa capacité. Il ne l’a déja que trop montrée, lors qu’il a voulu soûtenir que les verres sphériques seroient aussi bons que les hyperboliques, sur ce qu’il s’est imaginé qu’il n’étoit pas besoin qu’ils eussent plus d’un pouce ou demi-pouce de diamétre.

Trois mois s’écoulérent sans que M Petit entendît parler du souvenir de M Descartes. L’impatience le fit aller trouver le P Mersenne, pour sçavoir quand pourroient venir les réponses qu’il attendoit aux objections qu’il luy avoit envoyées sur l’existence de Dieu. Le P Mersenne qui sçavoit la disposition de M Descartes à cét égard, n’osa la déclarer à M Petit craignant de le mettre en mauvaise humeur. Pour luy donner quelque satisfaction il en écrivit à M Descartes au mois de septembre, et il le pria de luy écrire quelque chose qu’il pût montrer à M Petit afin de ne le point fâcher. M Descartes écrivit à ce pére le prémier jour d’octobre, qu’il n’avoit point coûtume de flater ses adversaires ; et que si M Petit se fâchoit de son silence, il auroit encore beaucoup plus de sujet de se fâcher d’une réponse qu’il luy feroit, parce qu’assurément il ne l’épargneroit pas dans une matiére où il donnoit tant de prise sur luy. Les raisons que M Petit avoit apportées dans son écrit pour prouver l’existence de Dieu luy avoient paru si badines, qu’il sembloit s’être voulu mocquer de Dieu en les écrivant .

Il est vray qu’il y en avoit une qu’il avoit empruntée du livre de M Descartes, mais il luy avoit ôté toute sa force par le changement de place et l’altération qu’il luy avoit causée. Il manda donc au P Mersenne qu’il pourroit dire à M Petit qu’il attendoit ses o bjections contre sa dioptrique, afin que si elles en valoient la peine, il pût répondre à l’un et à l’autre tout à la fois. Mais que pour ce qu’il avoit écrit de Dieu, il craindroit qu’on ne se mocquât de les voir disputer l’un contre l’autre sur cette matiére, vû qu’ils n’étoient ny l’un ny l’autre théologiens de profession.

M Petit s’étant mieux instruit dans la suite ne demeura pas long-têms parmi les adversaires de M Descartes. Non content de devenir son ami il se rendit son partisan et son défenseur : et M Descartes ayant appris qu’il prenoit goût à sa méthaphysique qu’il donna deux ans aprés, considéra ce bon effet comme une vraye conquête, et il ne pût s’empêcher de dire à son sujet lorsque le P Mersenne luy en manda la nouvelle, qu’il y a plus de joye dans le ciel pour un pécheur qui se convertit, que pour mille justes qui persévérent .

La dispute que M Descartes eut avec M Morin professeur royal des mathématiques à Paris, luy donna plus d’exercice que celle de M Petit, mais elle le fatigua moins que celle de M De Fermat. Elle commença le Xxii jour de février de l’an 1638 par des objections que M Morin luy fit sur la lumiére.

Elles se trouvent imprimées au prémier tome des lettres de M Descartes : et l’on peut dire qu’elles méritoient le plus d’être conservées à la postérité de toutes celles qui ont été formées contre les nouvelles opinions. Aussi M Descartes les jugea-t’il dignes de considération dés qu’il les eût reçûës, et préférables à celles de M Petit pour leur solidité, et pour la nature de leur difficulté. Il en écrivit plus d’une fois au P Mersenne pour luy faire témoigner de sa part à M Morin, que non seulement il avoit reçû son écrit en trés-bonne part ; mais qu’il luy avoit encore obligation de ses objections, comme étant trés-propres à luy faire rechercher la vérité de plus prés ; et qu’il ne manqueroit pas d’y répondre le plus ponctuellement, le plus civilement, et le plûtôt qu’il luy seroit possible. M Morin luy avoit marqué qu’il trouveroit fort bon que ses objections fussent imprimées. M Descartes luy promit de faire en sorte qu’elles le fussent avec la réponse qu’il y feroit aux conditions qu’il souhaiteroit. Il offrit même d’envoyer sa réponse en manuscrit à M Morin, afin qu’il y pût changer ou retrancher ce qu’il jugeroit à propos avant qu’on l’imprimât. C’est ce qu’il fit au mois de juillet suivant, aprés avoir gagné du têms par le delay qu’il avoit été obligé d’apporter à cette impression. M Morin avoit fini ses objections par des protestations d’amitié, d’estime et de vénération tout à fait extraordinaires pour M Descartes, et par des plaintes sur le malheur où il se voyoit par les pratiques de ses envieux, en souhaitant que la fortune luy fût plus favorable qu’elle n’étoit ordinairement au commun des sçavans. M Descartes à qui ce langage ne convenoit guéres, eut plus de peine à répondre à cette conclusion qu’à tout le reste. Je ne prétens nullement, luy dit-il à ce sujet, mériter les honnêtetez dont vous usez à mon égard sur la fin de vôtre écrit, et je n’aurois néanmoins pas de grace à les réfuter. C’est pourquoy je puis seulement dire que je plains avec vous l’erreur de la fortune, en ce qu’elle ne reconnoît pas assez vôtre mérite. Mais pour mon particulier, graces à dieu, elle ne m’a encore jamais fait ny bien ny mal : et je ne sçay pas même pour l’avenir si je dois plûtôt desirer ses faveurs que les craindre. Car comme il ne me paroît pas honnête de rien emprunter de personne qu’on ne puisse rendre avec usure, il me semble que ce seroit une grande charge pour moy que de me sentir redevable au public.

Le Pére Mersenne qui sembloit avoir joint quelques-unes de ses difficultez avec les objections de M Morin trouva la réponse à ces difficultez dans celle que M Descartes faisoit aux objections de M Morin. Ils en parurent l’un et l’autre tellement satisfaits que le P Mersenne luy en récrivit le prémier jour d’août suivant au nom des deux en ces termes. Vous nous avez tellement consolez et enrichis des excellentes réponses que vous nous avez faites à M Morin et à moy, que je vous assure qu’au lieu de trente-huit sols de port qu’on a mis sur le pacquet, voyant ce qu’il contenoit, j’en eusses volontiers donné trente-huit écus. Nous avons lû la réponse ensemble : et M Morin a trouvé vôtre stile si beau, que je vous conseille de ne le changer jamais. Car vos similitudes et vos raretez satisfont plus que tout ce que produisent les autres… vous avez, au reste, fait un grand coup dans la réponse à M Morin de montrer que vous ne méprisez pas, ou du moins que vous n’ignorez pas la philosophie d’A ristote. C’est ce qui a contribué à augmenter l’estime que M Morin témoigne avoir pour vous. C’est aussi ce dont j’assûre toûjours ceux qui trompez par la netteté et la facilité de vôtre stile, que vous sçavez rabaisser pour le rendre intelligible au vulgaire, croyent que vous n’entendez point la philosophie scholastique : mais je leur fais connoître que vous la sçavez aussi bien que les maîtres qui l’enseignent, et qui paroissent les plus enflez de leur habileté.

M Morin craignant de perdre quelque chose de sa réputation, s’il se contentoit de ce qu’avoit fait le P Mersenne en écrivant à M Descartes pour le remercier simplement au nom des deux, ne laissa point d’examiner ensuite sa réponse dans la pensée d’y trouver de la matiére à une replique. Il repliqua en effet dés le Xii jour du même mois : et nous avons encore ce second écrit inséré au premier tome des lettres de M Descartes, et suivi d’une nouvelle réponse que M Descartes y fit dés le mois de septembre avec une diligence qui le surprit, mais qui luy fit connoître qu’il avoit de la considération pour luy. M Morin feignit de n’être pas entiérement satisfait de cette seconde réponse, et il en prit occasion de luy faire une nouvelle replique au mois d’octobre, afin de se procurer l’honneur d’écrire le dernier. M Descartes toûjours fort éloigné d’ambitionner une gloire si fausse, acheva de reconnoître à cette marque le caractére de l’esprit de M Morin. Il ne voulut pas luy refuser la satisfaction qu’il souhaitoit de luy, puis qu’elle luy coûtoit si peu. C’est pourquoy il manda au P Mersenne vers le milieu du mois de novembre qu’il ne feroit plus de réponse à M Morin puisqu’il ne le desiroit pas. D’ailleurs il n’y avoit rien dans le dernier écrit de M Morin, qui pût luy donner occasion de répondre quelque chose d’utile ; et cét ouvrage n’avoit servi qu’à luy faire remarquer qu’ils étoient encore plus éloignez de sentiment sur la lumiére, sur le mouvement de la terre, et sur la disposition des cieux, qu’ils n’étoient au commencement de leur dispute.