La Vie de M. Descartes/Livre 4/Chapitre 10

Cependant M De Fermat commençoit à se lasser de la dispute : et craignant que le zéle de M De Roberval ne la fit prolonger, non seulement il laissa sans repartie ce que M Descartes avoit écrit contre sa derniére replique touchant la dioptrique, mais il écrivit encore au P Mersenne pour le prier de faire sa paix avec M Descartes, et de luy procurer en même têms l’honneur de sa connoissance. D’un autre côté M Mydorge et M Hardy qui souffroient avec peine qu’un homme du mérite et du rang de M De Fermat se broüillât si mal à propos avec M Descartes, songeoient aux moiens de les réconcilier et de changer leur dispute en une correspondance parfaite, dont les fruits se pussent goûter dans une communication mutuelle de leurs lumiéres. Ils en parlérent au P Mersenne, qui en écrivit à M Descartes avant même qu’il en eût reçû la derniére réponse au second écrit des deux amis de M De Fermat.

M Descartes ne dissimula point à ce pére que cette proposition luy étoit trés-agréable, et il luy en récrivit en ces termes dans le têms même que M De Fermat luy demandoit son amitié par la médiation du même pére, sans qu’il sçût encore rien de sa disposition. Pour ce que vous ajoutez, dit-il, que ces messieurs qui ont pris connoissance de nôtre entretien ont envie de nous rendre amis M De Fermat et moy, vous les assurerez, s’il vous plaît, qu’il n’y a personne au monde qui recherche ni qui chérisse l’amitié des honnêtes gens plus que je fais ; et que je ne crois pas que M De Fermat puisse me sçavoir mauvais gré de ce que j’ay dit franchement mon opinion de son écrit, aprés m’y avoir provoqué en galant homme. Rien n’est plus contraire à mon humeur que de reprendre les autres : mais je ne pouvois éviter cette occasion aprés son défi, sinon en le méprisant : ce qui l’auroit sans doute plus offensé que ma réponse. Il écrivit en même têms à M Mydorge et à M Hardi, pour les remercier de la bonté avec laquelle ils avoient soutenu son parti touchant la régle de maximis de M De Fermat, et du tour heureux qu’ils avoient donné à cette dispute pour la terminer à son avantage et au gré des deux parties.

M De Fermat en faisant ces démarches vers M Descartes ne se considéroit pas comme un homme vaincu et desarmé qui n’auroit eu de ressource que dans la clémence du victorieux. Et M Descartes de son côté regardoit la demande que M De Fermat luy faisoit de son amitié comme un fruit, non de sa victoire, mais d’une paix qui étoit également glorieuse et utile à tous les deux. Quoique leur paix se fist sans conditions, M De Fermat qui ne croyoit pas devoir négliger les choses qui pouvoient servir à sa justification, écrivit au P Mersenne pour luy marquer qu’il avoit été trompé par la prémiére réponse que luy avoit faite M Descartes ; et que s’étant imaginé trouver quelque aigreur dans ses expressions, il avoit crû devoir imiter son stile pour tacher de se soutenir contre un adversaire de cette importance. Le P Mersenne ne manqua pas d’envoier cette lettre de M De Fermat à M Descartes, qui récrivit à ce pére en ces termes.

J’ay vû ce qu’il vous a plû me communiquer des lettres que M De Fermat vous à écrites. Et prémiérement pour ce qu’il dit avoir trouvé des paroles plus aigres dans mon prémier papier qu’il n’en avoit attendu, je le supplie tres-humblement de m’excuser, et de penser que je ne le connoissois point. Mais son écrit de maximis me venant en forme de cartel de la part d’un homme qui avoit déja taché de réfuter ma dioptrique avant même qu’elle fût publiée, comme pour l’étouffer avant sa naissance, en ayant eu un éxemplaire que je n’avois point envoié en France pour ce sujet : il me semble que je ne pouvois luy répondre avec des paroles plus douces que j’ay fait, sans témoigner quelque lâcheté ou quelque foiblesse. Et comme ceux qui se déguisent au carnaval ne s’offensent point que l’on se rie du masque qu’ils portent, et qu’on ne les saluë pas lors qu’ils passent par la ruë, comme l’on feroit s’ils étoient dans leurs habits accoutumez : aussi ne doit-il pas, ce me semble, trouver mauvais que j’aye répondu à son écrit tout autrement que je n’aurois fait à sa personne, laquelle j’estime et honore comme son mérite m’y oblige. Je n’ay pas été surpris qu’il ait approuvé les raisons de Messieurs Pascal et De Roberval, car la civilité ne luy permettoit pas d’en user autrement : et en effet je ne sçache point qu’on en eût pû donner de meilleures pour le sujet dont il étoit question.

Mais je me suis étonné que M De Fermat n’ajoutant point d’autres raisons à celles de ces messieurs, il ait voulu supposer que celles-là m’ont pleinement persuadé ; et se servir de ce prétexte pour s’abstenir d’envoyer la tangente de la ligne courbe que je luy avois proposée. Car j’ay assez témoigné par toutes mes lettres qu’ils n’avoient répondu directement à aucune de mes objections ; et que ce n’est pas une marque de la bonté de sa régle de maximis , de dire qu’elle ne réüssit pas dans l’éxemple que j’ay donné, qui est l’unique raison qu’ils en ont apportée.

Pour tous les autres éxemples que vous m’avez mandé à diverses fois vous avoir été envoyez par M De Fermat, encore qu’ils fussent vrays, ce que je suppose puis que je ne les ay point vûs, ils ne peuvent prouver que sa méthode soit généralement bonne, mais seulement qu’elle réussit en certains cas, ce que je n’ay jamais eu intention de nier.

La civilité m’obligeroit de ne plus parler de cette affaire aprés m’avoir tacitement donné les mains, s’il n’assuroit nonobstant cela, que sa méthode est incomparablement plus simple, plus courte, et plus aisée que celle dont j’ay usé pour trouver les tangentes. à quoi je suis obligé de répondre que dans mon prémier écrit, et dans les suivans, j’ay donné des raisons qui montrent le contraire ; et que ni luy ni ses défenseurs n’y ayant rien répondu, ils les ont assez confirmées par leur silence. Encore que l’on puisse recevoir sa régle pour bonne étant corrigée, ce n’est pas une preuve qu’elle soit si simple ni si aisée que celle dont j’ay usé, si ce n’est qu’on prenne les mots de simple et d’aisée , pour la même chose qu’industrieuse

en quoi il est certain qu’elle

l’emporte, parce qu’elle ne suit que la maniére de prouver qui réduit ad absurdum , comme j’ay averti dés mon prémier écrit. Mais si on les prend en un sens contraire, il en faut aussi juger le contraire par la même raison. Pour ce qui est d’être plus courte , on pourra s’en rapporter à l’expérience qu’il sera aisé d’en faire dans l’éxemple de la tangente que je luy avois proposée. Si je n’ajoute rien d’avantage c’est par le desir que j’ay de ne point continuer cette dispute : et si j’ay mis ici quelque chose qui ne soit pas agréable à M De Fermat, je le supplie trés-humblement de m’en excuser, et de considérer que c’est la nécessité de me défendre qui m’y a contraint, et non aucun dessein de luy déplaire. Il aura aussi la bonté de m’excuser si je ne rêpons pas à ses autres questions, c’est un éxercice auquel je renonce entiérement.

M De Fermat ayant reçû du P Mersenne toutes les assurances qu’il pouvoit souhaiter de la part de M Descartes, se donna enfin la satisfaction de luy écrire en droiture pour luy offrir son amitié et ses services. On peut mettre l’acquisition d’un tel ami au nombre des meilleures fortunes de M Descartes. Il connut parfaitement le prix d’une amitié si importante, et il y fut si sensible qu’il n’eut point de termes assez passionnez pour l’en remercier. C’est tout dire qu’il crut avoir conquis une Bradamante, sans songer que c’étoit présumer trop de luy-même que de se comparer tacitement à un Roger.

Il ne suffisoit pas à M De Fermat d’avoir été payé de l’amitié de M Descartes en récompense de la sienne : il voulut encore s’assurer de son estime, sçachant ce qu’elle pourroit luy valoir dans le monde.

Il luy en écrivit de nouveau pour le prier de luy marquer précisément jusqu’où il pourroit porter l’opinion qu’il devoit avoir de luy-même. Et pour l’engager à ne point employer la flaterie dans son jugement, il l’assura qu’il s’en feroit une régle pour se mesurer auprés des autres. M Descartes luy répondit vers la fin de juillet en ces termes. Je sçay bien que mon approbation n’est point nécessaire pour vous faire juger quelle opinion vous devez avoir de vous-même : mais si elle y peut contribuer quelque chose, comme vous me faites l’honneur de me l’écrire, je crois être obligé de vous avoüer icy franchement que je n’ay jamais connu personne qui m’ait fait paroître qu’il fût si sçavant en géométrie que vous… je vous prie de croire que si j’ay témoigné cy-devant n’approuver pas tout-à-fait certaines choses particuliéres qui venoient de vous, cela n’empéche pas que la déclaration que je viens de faire ne soit trés-vraye. Mais comme on remarque plus soigneusement les petites pailles des diamans que les plus grandes taches des pierres communes, ainsi j’ay crû devoir regarder de plus prés à ce qui venoit de vôtre part, que s’il fût venu d’une personne moins estimée. La même raison me console de voir que de bons esprits s’étudient à reprendre les choses que j’ay écrites, de sorte qu’au lieu de leur en sçavoir mauvais gré, je me sens obligé de les en remercier : et cette considération seule suffiroit pour me rendre ce que je vous suis d’ailleurs.

M Descartes pour n’être point satisfait à demi de sa réconciliation, voulut qu’elle s’étendît aussi jusqu’aux deux amis de M De Fermat, qui avoient pris la défense de son écrit géométrique de maximis et minimis . Dés le mois d’avril il avoit crû pouvoir en espérer quelque chose, sur ce que le P Mersenne luy avoit mandé que ces messieurs n’avoient pas une liaison si particuliére avec M De Fermat qu’on le luy avoit fait croire. Cela étant il n’avoit point douté qu’ils ne fussent disposez à préférer la vérité aux intérêts personnels de M De Fermat, et qu’ils ne s’y rendissent dés qu’ils la reconnoîtroient. C’est pourquoy sa conscience n’ayant rien à luy reprocher à leur sujet, et ne croyant pas avoir mis une syllabe dans sa réponse qui pût les des-obliger, il pria le P Mersenne de leur témoigner qu’il ne recherchoit rien tant que l’amitié des honnêtes gens, et que par cette considération il faisoit beaucoup de cas de la leur.

Ces messieurs, c’est-à-dire, M De Roberval au nom des deux, parceque M Pascal s’étoit retiré, le regardant déja comme un amy qu’ils prétendoient traiter avec honnêteté, sembloient vouloir établir le commerce de leur amitié dans la proposition de diverses questions géométriques, qu’ils ne pouvoient résoudre, et qu’ils croyoient ne pouvoir être résoluës par sa méthode. M Descartes trouva que ce parti n’étoit point avantageux pour luy. Car il y a une espéce de loy établie entre les géométres, qui défend de proposer aux autres des questions qu’ils ne peuvent résoudre eux-mêmes, puisqu’il y en a d’impossibles, comme la quadrature du cercle, etc. De plus, il se trouvoit des questions qui bien que possibles alloient néanmoins au-delà des colonnes qu’il avoit posées, non pas qu’il fallût d’autres régles et plus d’esprit, mais parceque cela demandoit plus de travail. De ce genre étoient celles dont il avoit parlé dans sa réponse à M De Fermat sur son écrit de maximis et minimis , pour l’avertir que s’il vouloit aller plus loin que luy, c’étoit par-là qu’il devoit passer. D’ailleurs il y en a qui appartiennent à l’arithmétique plûtôt qu’à la géométrie, comme celles de Diophante, et deux ou trois de celles dont Mess Pascal et De Roberval avoient fait mention dans leur écrit, qu’il ne promettoit pas de résoudre toutes. Ce n’est pas que ces derniéres fussent plus difficiles que celles de géométrie : mais il suffisoit pour luy ôter la pensée d’y travailler qu’elles fussent inutiles, ou qu’elles ne fussent point du partage d’un esprit de sa sorte, mais de ceux qui ne pouvant prendre un essor supérieur s’assujettissent par un travail opiniâtre à examiner la suite des nombres.

Le P Mersenne qui se faisoit un plaisir de concilier les esprits aprés les avoir excitez les uns contre les autres, pria M Descartes de supprimer dans ces favorables conjonctures de réünion, un écrit fait par un de ses zélez partisans contre Messieurs De Roberval et De Fermat pour sa défense, parcequ’il craignoit que cela n’éloignât et n’aigrît des esprits si bien disposez à la réconciliation. M Descartes répondit à ce pére qu’il avoit grande raison de luy donner cét avis ; que quand l’auteur de cét écrit ne luy auroit pas permis de le supprimer il n’auroit pas laissé de le faire ; qu’autrement il auroit participé à la faute de cét auteur ; qu’au reste, il n’avoit aucun droit de faire imprimer des médisances, hormis celles dont il pourroit être obligé de se justifier luy-même, ou qu’il seroit nécessaire de réfuter.

Le cœur de M De Roberval ne paroissoit pas fait pour celuy de M Descartes, aussi ne purent-ils jamais demeurer parfaitement unis. Il n’en étoit pas de même de celuy de M De Fermat, dont on peut dire que M Descartes fut le maître le reste de ses jours. Mais ce qui est assez ordinaire dans des amis qui ont des lumiéres différentes, il est certain que leurs esprits ne suivirent pas toujours la loy de leurs cœurs. M De Fermat persuadé comme auparavant de l’excellence de sa méthode, n’étoit pas convenu des exceptions que M Descartes y avoit faites pour la rendre telle. Il continua sans préjudice de leur nouvelle amitié de publier ses complaisances pour l’invention de cette méthode, et il sembloit même attribuer à quelque defaut d’attention ce que M Descartes jugeoit qu’on y pouvoit retoucher. Le Pére Mersenne ne manqua point de donner avis de cette conduite à M Descartes, à qui elle parut assez incompréhensible. Il en récrivit à ce pére le Xxiii d’août et luy fit un abrégé historique de leur dispute pour le rendre ensuite le juge de cette conduite. Vous m’envoyâtes, dit-il, l’hyver passé de la part de M De Fermat une régle pour trouver les plus grandes et les moindres en géométrie. Je la crus défectueuse, et je le vérifiay par l’exemple même qu’il avoit donné. Mais j’ajoûtay qu’en la corrigeant on pouvoit la rendre assez bonne ; quoiqu’elle ne fût pas si générale que son auteur prétendoit. Je fis voir néanmoins qu’on ne pourroit pas s’en servir de la manié re qu’elle étoit dictée pour trouver la tangente d’une certaine ligne que je nommay : et plusieurs raisons me faisoient juger alors qu’il ne l’avoit trouvée qu’à tâtons . Ayant vû son écrit, je jugeay par ses démarches qu’il avoit envie de s’éprouver en géométrie. Mais ne croyant pas que ce sujet fût assez propre à ce dessein, parcequ’il n’étoit ny des plus difficiles ny des plus importans ; je pris la liberté de luy en proposer trois ou quatre autres, qui sont toutes choses ausquelles il auroit sans doute répondu depuis, s’il avoit eu dequoy. Au lieu de cela, quelqu’un de Paris qui favorisoit son party ayant vû mon écrit entre vos mains, tâcha de vous persuader que je m’étois trompé, et vous pria de différer de l’envoyer à Toulouse. Vous me le mandâtes, et je vous assuray que je ne craignois rien de ce côté là. Vous m’envoyâtes quelque têms aprés une réponse faite pour M De Fermat par ce même homme de Paris, dans laquelle ne trouvant autre chose sinon qu’il ne vouloit pas qu’une certaine ligne pût être nommée la plus grande , il me fit souvenir de ces avocats, qui pour faire durer un procez cherchent quelque chose à redire dans les formalitez qui ne servent de rien au fonds de la cause. Je crûs devoir vous avertir dés-lors qu’il n’usoit de cette procédure que pour donner plus de loisir à ma partie de penser à me répondre ; et l’événement montre assez que mes conjectures ont été vrayes. Ennuyé des longueurs de cette petite chicanerie, je leur ay enfin mandé tout au long ce qui devoit être ajouté à la régle dont il étoit question pour la rendre vraye, sans pour cela changer la maniére dont elle étoit conçûë, et qui m’avoit fait dire qu’on ne pouvoit s’en servir pour trouver la tangente que j’avois proposée.

Depuis ce têms-là, soit que ce que j’avois corrigé dans cette régle luy ait donné plus de lumiére, soit qu’il ait eu plus de bon-heur qu’auparavant ; enfin aprés six mois de délay, il a trouvé moyen de la tourner d’un nouveau biais, par l’aide duquel il exprime en quelque façon cette tangente. Jugez si cela vaut la peine de chanter si haut sa victoire. Il n’étoit rien de plus facile que de rencontrer ce nouveau biais ; et il l’a pû tirer de ma géométrie, où je me sers d’un semblable moyen pour éviter l’embarras qui rend sa prémiére régle inutile dans cét exemple. Mais il n’a point satisfait à ce que je luy avois proposé, qui n’étoit pas de trouver cette tangente, vû qu’il la pouvoit avoir de ma géométrie, mais de la trouver en ne se servant que de sa prémiére régle, puisqu’il l’estimoit si générale et si excellente. Il eût été sans doute plus avantageux pour luy de ne point parler de cette tangente, parce que le grand bruit qu’il en fait donne lieu de croire qu’il a eu beaucoup de peine à la trouver, et de remarquer que son silence sur les autres choses que je luy ay objectées est un témoignage qu’il n’a rien eu à y répondre, et qu’il ne sçait pas encore le fondement de sa régle. J’avoüe que depuis qu’il a vû ce que j’ay mandé qu’on y devoit corriger, il ne peut plus ignorer le moyen de s’en servir. Mais s’il n’a point eu communication de ce que j’ay mandé depuis à M Hardy touchant la cause de l’élision de certains termes qui semble s’y faire gratuitement, il me permettra de douter encore qu’il la sçache démontrer.

Voilà ce que M Descartes manda secrétement au Pére Mersenne touchant la conduite de M De Fermat, mais sans prétendre qu’elle dût causer la moindre altération dans leur amitié. Au lieu d’insister davantage sur un sujet de si petite importance, il aima mieux s’en remettre à la vérité, à la force de laquelle il ne desespéroit pas de voir un jour céder l’esprit de M De Fermat, et celuy de M De Roberval.

Cependant M De Fermat ne vouloit rien diminuer de la bonne opinion qu’il avoit une fois conçûë de sa régle et de sa méthode. Il avoit raison sans doute de l’estimer aprés l’avoir corrigée sur les réfléxions que M Descartes luy fit faire : mais il fit connoître qu’il étoit homme en feignant que c’étoit la même qu’auparavant, comme s’il n’y eût point apporté de changement. Cela luy produisit de têms en têms de légéres contestations, non pas avec M Descartes qui devoit son têms et ses talens à autre chose qu’à la dispute, mais avec le jeune Gillot que M De Fermat appelloit son écolier ; avec M Chauveau son ancien compagnon de classe au collége de La Fléche ; et avec d’autres mathématiciens de Paris, qui depuis cét éclat se déclaroient cartésiens de jour en jour, en dépit de la jalousie de M De Roberval. M De Fermat chercha encore autre chose à souhaiter dans la géométrie de M Descartes. M Chauveau qui n’avoit pas l’indifférence de M Descartes sur ces matiéres crut devoir arrêter ces libertez dans M De Fermat, contre lequel il écrivit sans consulter M Descartes, qui ne l’auroit sans doute pas permis. Il eut néanmoins la considération de ne point faire imprimer sa réponse, et il se contenta de faire remarquer à plusieurs de ses amis en particulier les fautes dont il chargeoit M De Fermat, et l’excellence des écrits de M Descartes.

M Des Argues dont l’habileté étoit généralement reconnuë des géométres du têms, prit aussi la défense de M Descartes contre M De Fermat dans une assez longue dissertation qu’il addressa au P Mersenne en forme de lettre écrite le 4 d’avril de l’an 1638.

Mais comme il sembloit être l’amy commun de tous les sçavans illustres qui étoient entrez dans cette fameuse querelle, on n’est point surpris de voir qu’il y dise beaucoup de bien, non seulement de M Mydorge et des autres partisans de M Descartes, mais encore de M De Fermat, de M Pascal, et de M De Roberval ses adversaires, dont il souhaitoit de tout son cœur que le mérite fût enfin récompensé de l’amitié de M Descartes.

L’état de la dispute s’étant fait connoître ensuite dans les païs étrangers, on prétend qu’il n’y a presque point eu d’habile géométre qui ne soit entré dans le parti de M Descartes. C’est ce que l’on a remarqué principalement en Hollande, où l’on a vû même le docte M Jean Hudde écrire exprés sur ce sujet plusieurs années aprés que la chose parut assoupie entre M Descartes et M De Fermat. Mais nous ne pouvons dissimuler ce que le feu Pére Prestet de l’oratoire l’un des plus habiles mathématiciens de nos jours a fait en ces derniéres années pour la défense de M Descartes. Si l’on en croid ce pére, la méthode générale qu’il a donnée pour déterminer quelles sont les plus grandes et les moindres quantitez , est la plus belle et la meilleure de toutes celles qu’on a inventées. Il avouë qu’elle ne paroît pas d’abord, et que ce n’est qu’avec un peu d’attention qu’on en peut voir l’excellence et la simplicité, parce qu’il en parle assez légérement et sans luy donner de nom. C’est ce qui avoit trompé M De Fermat, qui avoit repris mal à propos M Descartes de n’avoir rien dit sur un sujet de cette importance, faute d’application ou de méditation sur cét endroit. M De Fermat ayant proposé dans le même têms sa méthode des plus grandes et des moindres quantitez comme une invention rare et nouvelle, elle avoit été reçûë avec applaudissement par Messieurs Pascal et De Roberval. Mais M Descartes l’ayant examinée de plus prés qu’eux, l’avoit trouvée défectueuse et fausse en diverses rencontres. Quoy qu’il eût montré les moyens de la corriger et de la rendre juste, il n’avoit pourtant pû l’approuver entiérement, parce qu’elle ne pouvoit servir à conclure que par la maniére imparfaite de prouver qui réduit à l’absurde . Mais en même têms il avoit négligé d’éclaircir la sienne, et c’étoit peut-être avec un peu trop de fierté ou d’indifférence qu’il ne voulut jamais produire d’autres exemples que ceux qui se trouvoient déja dans sa géométrie. M De Fermat et ses deux défenseurs avoient sçû profiter de cette mauvaise disposition ; et ils l’avoient tellement fait valoir, qu’encore que le bon droit ne fût pas entiérement pour eux, ils n’avoient pas laissé de grossir leur parti. Ils s’étoient soûtenus pendant quelque têms par leur propre capacité, et sur tout par la vivacité de leur imagination avec d’autant plus d’addresse, qu’ils avoient fait rouler le fort de la dispute sur des équivoques, depuis qu’ils s’étoient vûs trop vivement pressez sur le point capital. M Descartes de son côté, dont le grand cœur méprisoit quelquefois trop certains petits secours, quoique d’ailleurs trés-légitimes et même nécessaires, pour vouloir trancher les nœuds des difficultez sans en faciliter les dénouëmens, avoit négligé pour un têms de tirer tous les avantages qu’il étoit assûré de remporter dans la suite. C’est ce qui fait qu’il se trouve encore aujourd’huy d’habiles gens qui jugent la victoire douteuse entre ces deux grands hommes. Mais le P Prestet ne croid pas qu’on puisse raisonnablement l’adjuger à M De Fermat, aprés que l’on aura examiné et compris l’une et l’autre méthode, et qu’on les aura soigneusement conférées ensemble.

Pendant que les partis s’échauffoient sur la question de géométrie concernant l’art de trouver les plus grandes et les moindres quantitez, M De Fermat laissoit assoupir son autre dispute qui concernoit la dioptrique ; et il ne s’avisa point de la réveiller du vivant de M Descartes. Mais aprés sa mort il parloit volontiers de ce différent, insinuant que M Descartes ne l’avoit jamais satisfait pleinement sur les difficultez qu’il luy avoit proposées. M Rohault croyant sur ses maniéres de parler que M Descartes avoit oublié ou négligé de luy répondre, prit la plume pour luy fermer la bouche. Cette erreur innocente produisit cette réponse à M De Fermat, que nous avons maintenant au troisiéme volume des lettres de M Descartes. M De Fermat qui ne connoissoit pas encore M Rohault, et qui ne vid son écrit que long-têms aprés, dissimuloit toûjours que M Descartes luy eût répondu, et sembloit même inviter de têms en têms quelqu’un de ses amis à reprendre cette ancienne querelle. M Clerselier s’offrit, et il la termina à la gloire de M Descartes, et à la satisfaction de M De Fermat, qui mourut peu de têms aprés en bon cartésien.