La Vie de M. Descartes/Livre 1/Chapitre 3

Mr Descartes reçeut le batême le 3 jour d’avril, qui étoit le quatriéme de sa vie, et il fut tenu sur les fonds par son oncle maternel René Brochard Sieur Des Fontaines juge-magistrat à Poitiers, conjointement avec Michel Ferrand lieutenant general à Châtelleraut. Mais il n’eut qu’une marraine qui étoit Madame Sain, parente de sa maison, dont le nom étoit Jeanne Proust, et qui étoit femme du controlleur des tailles, pour le roy, à Châtelleraut.

Il considéra toujours la grace de cette régénération avec un respect inviolable ; et aprés sa mort on lui trouva son extrait batistaire qu’il avoit religieusement conservé, et porté avec lui jusqu’en Suede, comme un certificat de son christianisme. L’on a sçeu par cet extrait que la cérémonie de son batême s’étoit faite dans l’eglise paroissiale de Saint George De La Haye, par le ministére du curé du lieu nommé Grisont.

Il fut nommé René par son prémier parrain, et il fut arrêté dans la famille qu’il porteroit le surnom Du Perron, qui étoit une petite seigneurie appartenante à ses parens, et située dans le Poitou. Ce ne fut pas un titre vain pour lui. La terre Du Perron lui fut donnée dans la suitte des temps pour son partage, lorsqu’il fut en état de la posséder. Il en retint le nom jusqu’à la fin de ses jours, nonobstant la vente qu’il fit de cette terre, peu d’années aprés l’avoir reçeuë en propre.

Mais il paroît que ce surnom n’a été d’usage que pour les personnes de sa famille où il étoit question de le distinguer de son aîné. Il n’a presque jamais servi à le faire connoître hors de sa parenté et hors du collége. Il reprit le surnom de Descartes lors qu’il quitta la maison de son pére : et les etrangers parmi lesquels il se trouva engagé d’habitudes, ne tardérent pas à le tourner en Cartesius. Cette maniere de changer les noms en latin, tant par le retranchement de l’article des langues vulgaires, que par la terminaison éloignée des manieres de les prononcer, étoit assez ordinaire parmi les gens de lettres pour empêcher que personne en fut surpris. Il fut peut-être le seul qui voulut y trouver à redire, jugeant qu’il étoit du devoir d’un enfant de famille de ne pas laisser altérer ou corrompre un nom qui lui auroit été scrupuleusement conservé par ses ancêtres.

Cartesius, selon lui, étoit un nom feint, plus propre à le faire méconnoître des personnes de sa connoissance et à le faire désavouër de ses parens, qu’à le faire connoître à la postérité. L’événement fit voir qu’il avoit encore autre chose à craindre de cette licence de latinizer son nom, puisque quelques-uns de ses ennemis cherchant à lui dire des injures, s’avisérent de l’appeller Cartaceus Philosophus. Mais il falut céder à l’impétuosité de l’usage qui l’emporta sur ses raisonnemens : et il a reconnu lui même dans la suite du temps, que Cartésius a quelque chose de plus doux que Descartes, dans les ecrits latins. Ce qui se trouve aujourd’hui confirmé par ses sectateurs, qui s’appellent même en notre langue cartesiens plus volontiers que descartistes , malgré l’épreuve que M Rohaut et M Clerselier avoient faite de ce dernier nom. Au reste la raison que M Descartes avoit de rejetter le nom latin de Cartesius paroîtra encore plus évidente et plus solide lors qu’on sçaura que l’ancienne orthographe du nom de la famille étoit Des Quartes ; et dans les titres latins du quatorziéme siecle, De Quartis.

Les couches de Madame Descartes qui avoient été assez heureuses pour l’enfant, furent suivies d’une maladie qui l’empêcha de relever. Elle avoit été travaillée dés le temps de sa grossesse d’un mal de poûmon qui lui avoit été causé par quelques déplaisirs qu’on ne nous a point expliquez. Son fils qui nous apprend cette particularité, s’est contenté de nous dire qu’elle mourut peu de jours aprés sa naissance.

Les soins du pére purent bien garantir l’enfant des inconveniens que l’on devoit craindre de la privation des secours de la mére : mais ils ne purent le sauver des infirmitez qui accompagnérent la mauvaise s anté qu’il avoit apportée en venant au monde. Il avoit hérité de sa mére une toux séche, et une couleur pâle qu’il a gardée jusqu’à l’ âge de plus de vingt ans, et tous les médecins qui le voioient avant ce temps là, le condamnoient à mourir jeune. Mais parmi ces prémiéres disgraces il reçeut un avantage dont il s’est souvenu toute sa vie : c’est celui d’avoir été confié à une nourrisse qui n’oublia rien de ce que ses devoirs pouvoient exiger d’elle. Il en eut toute la reconnoissance imaginable : et jamais nourrisson ne fut plus généreux que lui, puis qu’il pourvut à sa subsistance par une pension viagére qu’il lui créa sur son bien, et qu’il lui fit payer exactement jusqu’à la mort.

Son pére avoit ménagé jusqu’alors les stations diverses de sa demeure de telle sorte, que les six mois de l’année qui lui restoient libre de l’éxercice de sa charge, étoient destinez pour la ville de Poitiers où il se retiroit volontiers auprés de son beau-pere, sur tout dans les prémieres années de son mariage.

Neanmoins il ne s’étoit pas tellement assujetti à cette coûtume, qu’il ne se donnât la liberté d’aller jouir des plaisirs de la campagne, tantôt à sa terre Du Perron, tantôt à La Haye en Touraine, dont la seigneurie étoit alors partagée entre la maison de Sainte Maure et celle de Descartes. Mais la mort de sa femme contribua beaucoup à le détacher des habitudes qu’il avoit en Poitou, et des inclinations qu’il sentoit pour la Touraine. Elle le fit songer à de nouveaux établissemens qu’il se procura quelque temps aprés dans la Bretagne, où il fixa le reste de sa vie par un nouveau mariage qu’il y contracta.

La femme qu’il épousa en secondes nopces étoit fille du prémier président de la chambre des comptes de la province, et elle s’appelloit Anne Morin. Il en eut encore deux enfans, un garçon et une fille qui sont parvenus à une maturité d’ âge, et qui ont contribué à la multiplication de la famille. Le garçon qui étoit l’aîné, portoit le nom du pére. Il fut Seigneur De Chavagnes paroisse de Sucé au diocése de Nantes, et conseiller au parlement de Brétagne, de même que l’aîné du premier lit. Il eut plusieurs enfans de Marguerite Du Pont fille de M Du Pont president de la chambre des comptes de Bretagne. L’aîné de ces enfans qui est Messire Joachim Descartes De Chavagnes encore vivant a épousé Mademoiselle Sanguin, nommée Prudence, fille de M Sanguin trésorier des etats de Bretagne. De ce mariage sont venuës trois filles, Prudence, Céleste, et Susanne, qu’il a mariées avantageusement dans les meilleures maisons de Bretagne ; Prudence et Susanne dans celle de Rosnévinen, et Céleste dans celle de La Moussaye.

M De Chavagnes ayant perdu sa femme en 1677 et voyant sa famille aussi heureusement établie qu’il pouvoit le souhaiter, ne trouva plus d’obstacle au desir qu’il avoit d’embrasser l’etat ecclésiastique. Il y est entré par tous les degrez de l’ordination jusqu’à la prêtrise, et il éxerce aujourd’huy sa charge de conseiller clerc au parlement avec beaucoup de dignité et d’approbation.

Il a plusieurs fréres, entre autres Messire François Descartes qui a épousé Dame N De Laleu, dont il a eu un garçon et une fille : et le R Pere Philippes Descartes jesuite qui fit profession au mois de septembre l’an 1656. Ce pere qui s’est retiré à Rennes est regardé dans la compagnie comme une personne qui s’est fait un grand mérite de son esprit et de sa pieté. Il a enseigné les mathematiques avec beaucoup d’approbation, et il a été jugé capable des plus grands emplois de sa compagnie. Mais il s’en est toûjours excusé, et l’on n’a pû refuser à la foiblesse de sa santé ce que l’on n’auroit pas voulu accorder d’ailleurs à sa modestie.

La fille que le pére de nôtre philosophe eut de son second lit, s’appelloit Anne comme sa mére. Elle fut mariée à Messire Loüis D’Avaugour Chevalier, seigneur Du Bois De Cargrois, ou Kergrais qui est une terre de la paroisse de Quarquefou au diocése de Nantes. Il étoit frere de M D’Avaugour qui fut long-tems employé dans les ambassades et autres négociations pour le roy en Suéde, en Pologne, en Allemagne, et qui mourut à Lubeck le Vi jour de septembre l’an 1657.