La Terre/Troisième partie/1

La Terre (1887)
G. Charpentier (p. 193-202).

TROISIÈME PARTIE


I


Enfin, Buteau la tenait donc, sa part, cette terre si ardemment convoitée, qu’il avait refusée pendant plus de deux ans et demi, dans une rage faite de désir, de rancune et d’obstination ! Lui-même ne savait plus pourquoi il s’était ainsi entêté, brûlant au fond de signer l’acte, craignant d’être dupe, ne pouvant se consoler de n’avoir pas tout l’héritage, les dix-neuf arpents, aujourd’hui mutilés et épars. Depuis qu’il avait accepté, c’était une grande passion satisfaite, la joie brutale de la possession ; et une chose la doublait, cette joie, l’idée que sa sœur et son frère étaient volés, que son lot valait davantage, à présent que le nouveau chemin bordait sa pièce. Il ne les rencontrait plus, sans ricaner, en malin, disant avec des clins d’yeux :

— Tout de même, je les ai fichus dedans !

Et ce n’était point tout. Il triomphait encore de son mariage, si longtemps différé, des deux hectares que lui avait apportés Lise, touchant sa pièce ; car la pensée du partage nécessaire entre les deux sœurs ne lui venait pas ; ou, du moins, il le repoussait à une époque tellement lointaine, qu’il espérait trouver d’ici là une façon de s’y soustraire. Il avait, en comptant la part de Françoise, huit arpents de labour, quatre de pré, environ deux et demi de vigne ; et il les garderait, on lui arracherait plutôt un membre, jamais surtout il ne lâcherait la parcelle des Cornailles, au bord du chemin, laquelle maintenant mesurait près de trois hectares. Ni sa sœur ni son frère n’en avait une pareille, il en parlait les joues enflées, crevant d’orgueil.

Un an se passa, et cette première année de possession fut pour Buteau une jouissance. À aucune époque, quand il s’était loué chez les autres, il n’avait fouillé la terre d’un labour si profond : elle était à lui, il voulait la pénétrer, la féconder jusqu’au ventre. Le soir, il rentrait épuisé, avec sa charrue dont le soc luisait comme de l’argent. En mars, il hersa ses blés, en avril, ses avoines, multipliant les soins, se donnant tout entier. Lorsque les pièces ne demandaient plus de travail, il y retournait pour les voir, en amoureux. Il en faisait le tour, se baissait et prenait de son geste accoutumé une poignée, une motte grasse qu’il aimait à écraser, à laisser couler entre ses doigts, heureux surtout s’il ne la sentait ni trop sèche ni trop humide, flairant bon le pain qui pousse.

Ainsi, la Beauce, devant lui, déroula sa verdure, de novembre à juillet, depuis le moment où les pointes vertes se montrent, jusqu’à celui où les hautes tiges jaunissent. Sans sortir de sa maison, il la désirait sous ses yeux, il avait débarricadé la fenêtre de la cuisine, celle de derrière, qui donnait sur la plaine ; et il se plantait là, il voyait dix lieues de pays, la nappe immense, élargie, toute nue, sous la rondeur du ciel. Pas un arbre, rien que les poteaux télégraphiques de la route de Châteaudun à Orléans, filant droit, à perte de vue. D’abord, dans les grands carrés de terre brune, au ras du sol, il n’y eut qu’une ombre verdâtre, à peine sensible. Puis, ce vert tendre s’accentua, des pans de velours vert, d’un ton presque uniforme. Puis, les brins montèrent et s’épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l’avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l’infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnat. C’était l’époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l’œil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s’envolait. À mesure que montait le soleil, dans l’air limpide, une brise soufflait par grandes haleines régulières, creusant les champs d’une houle, qui partait de l’horizon, se prolongeait, allait mourir à l’autre bout. Un vacillement pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre, l’éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s’évanouissait, pareil à la tache perdue d’un continent.

Buteau, par les mauvais temps, la regarda aussi, cette Beauce ouverte à ses pieds, de même que le pêcheur regarde de sa falaise la mer démontée, où la tempête lui vole son pain. Il y vit un violent orage, une nuée noire qui la plomba d’un reflet livide, des éclairs rouges brûlant à la pointe des herbes, dans des éclats de foudre. Il y vit une trombe d’eau venir de plus de six lieues, d’abord un mince nuage fauve, tordu comme une corde, puis une masse hurlante accourant d’un galop de monstre, puis, derrière, l’éventrement des récoltes, un sillage de trois kilomètres de largeur, tout piétiné, brisé, rasé. Ses pièces n’avaient pas souffert, il plaignait le désastre des autres, avec des ricanements de joie intime. Et, à mesure que le blé montait, son plaisir grandissait. Déjà, l’îlot gris d’un village avait disparu à l’horizon, derrière le niveau croissant des verdures. Il ne restait que les toitures de la Borderie, qui, à leur tour, furent submergées. Un moulin, avec ses ailes, demeura seul, ainsi qu’une épave. Partout du blé, la mer de blé envahissante, débordante, couvrant la terre de son immensité verte.

— Ah ! nom de Dieu ! disait-il chaque soir en se mettant à table, si l’été n’est pas trop sec, nous aurons du pain toujours !

Chez les Buteau, on s’était installé. Les époux avaient pris la grande chambre du bas, et Françoise se contentait, au-dessus d’eux, de l’ancienne petite chambre du père Mouche, lavée, meublée d’un lit de sangle, d’une vieille commode, d’une table et de deux chaises. Elle s’occupait des vaches, menait sa vie d’autrefois. Pourtant, dans cette paix, une cause de mauvaise entente dormait, la question du partage entre les deux sœurs, laissée en suspens. Au lendemain du mariage de l’aînée, le vieux Fouan, qui était le tuteur de la cadette, avait insisté pour que ce partage eût lieu, afin d’éviter tout ennui plus tard. Mais Buteau s’était récrié. À quoi bon ? Françoise était trop jeune, elle n’avait pas besoin de sa terre. Est-ce qu’il y avait rien de changé ? elle vivait chez sa sœur comme auparavant, on la nourrissait, on l’habillait ; enfin, elle ne pouvait pas se plaindre, bien sûr. À toutes ces raisons, le vieux hochait la tête : on ne savait jamais ce qui arrivait, le mieux était de se mettre en règle ; et la jeune fille elle-même insistait, voulait connaître sa part, quitte à la laisser, ensuite aux soins de son beau-frère. Celui-ci, cependant, l’avait emporté, par sa brusquerie bonne enfant, obstiné et goguenard. On n’en parlait plus, il étalait partout la joie de vivre ainsi, gentiment, en famille.

— Faut de la bonne entente, je ne connais que ça !

En effet, au bout des premiers dix mois, il n’y avait pas encore eu de querelle entre les deux sœurs, ni dans le ménage, lorsque les choses, lentement, se gâtèrent. Cela commença par de méchantes humeurs. On se boudait, on en vint aux mots durs ; et, dessous, le ferment du tien et du mien, continuant son ravage, gâtait peu à peu l’amitié.

Certainement, Lise et Françoise ne s’adoraient plus de leur grande tendresse d’autrefois. Personne maintenant ne les rencontrait, les bras à la taille, enveloppées du même châle, se promenant dans la nuit tombante. On les avait comme séparées, une froideur grandissait entre elles. Depuis qu’un homme était là, il semblait à Françoise qu’on lui prenait sa sœur. Elle qui, auparavant, partageait tout avec Lise, ne partageait pas cet homme ; et il était ainsi devenu la chose étrangère, l’obstacle qui lui barrait le cœur où elle vivait seule. Elle s’en allait sans embrasser son aînée, quand Buteau l’embrassait, blessée, comme si quelqu’un avait bu dans son verre. En matière de propriété, elle gardait ses idées d’enfant, elle apportait une passion extraordinaire : ça, c’est à moi, ça, c’est à toi ; et, puisque sa sœur était désormais à un autre, elle la laissait, mais elle voulait ce qui était à elle, la moitié de la terre et de la maison.

Dans cette colère de Françoise, il y avait une autre cause, qu’elle-même n’aurait pu dire. Jusque-là, glacée par le veuvage du père Mouche, la maison, où l’on ne s’aimait pas, n’avait eu pour elle aucun souffle troublant. Et voilà qu’un mâle l’habitait, un mâle brutal, habitué à trousser les filles au fond des fossés, et dont les rigolades secouaient les cloisons, haletaient à travers les fentes des boiseries. Elle savait tout, instruite par les bêtes, elle en était dégoûtée et exaspérée. Dans la journée, elle préférait sortir, pour les laisser faire leur cochonnerie à l’aise. Le soir, s’ils commençaient à rire en quittant la table, elle leur criait d’attendre au moins qu’elle eût fini la vaisselle. Et elle gagnait sa chambre, fermant les portes violemment, bégayant des insultes : Salops ! salops ! entre ses dents serrées. Malgré tout, elle croyait entendre encore ce qui se passait en bas. La tête enfoncée dans l’oreiller, le drap tiré jusqu’aux yeux, elle brûlait de fièvre, l’ouïe et la vue hantées d’hallucinations, souffrant des révoltes de sa puberté.

Le pis était que Buteau, en la voyant si occupée de ça, la plaisantait, par farce. Eh bien ? quoi donc ? qu’est-ce qu’elle dirait, quand il lui faudrait y passer ? Lise aussi, riait, ne trouvant là aucun mal. Et lui, alors, expliquait son idée sur la bagatelle : puisque le bon Dieu avait donné à chacun ce plaisir qui ne coûtait rien, il était permis de s’en payer tant qu’on pouvait, jusqu’aux oreilles ; mais pas d’enfant, ah ! pour ça, non ! n’en fallait plus ! On en faisait toujours trop, lorsqu’on n’était pas marié, par bêtise. Ainsi Jules, une fichue surprise tout de même, qu’il avait bien dû accepter. Mais, lorsqu’on était marié, on devenait sérieux, il se serait plutôt coupé comme un chat, que d’en recommencer un autre. Merci ! pour qu’il y eût une bouche encore à la maison, où le pain déjà filait si raide ! Aussi ouvrait-il l’œil, se surveillant avec sa femme, si grasse, la mâtine, qu’elle goberait la chose du coup, disait-il, en ajoutant pour rire qu’il labourait dur et ne semait pas. Du blé, oh ! du blé, tant que le ventre enflé de la terre pouvait en lâcher ! mais des mioches, c’était fini, jamais !

Et, au milieu de ces continuels détails, de ces accouplements qu’elle frôlait et qu’elle sentait, le trouble de Françoise allait grandissant. On prétendait que son caractère changeait, elle était prise en effet d’humeurs inexplicables, avec des sautes continuelles, gaie, puis triste, puis bourrue et mauvaise. Le matin, elle suivait Buteau d’un regard noir, lorsque, sans se gêner, il traversait la cuisine, à moitié nu. Des querelles avaient éclaté entre elle et sa sœur, pour des vétilles, pour une tasse qu’elle venait de casser : est-ce qu’elle n’était pas à elle aussi, cette tasse, la moitié au moins ? est-ce qu’elle ne pouvait pas casser la moitié de tout, si ça lui plaisait ? Sur ces questions de propriété, les disputes tournaient à l’aigu, laissaient des rancunes de plusieurs jours.

Vers cette époque, Buteau céda lui-même à une humeur exécrable. La terre souffrait d’une terrible sécheresse, pas une goutte d’eau n’était tombée depuis six semaines ; et il rentrait les poings serrés, malade de voir les récoltes compromises, les seigles chétifs, les avoines maigres, les blés grillés avant d’être en grains. Il en souffrait positivement, comme les blés eux-mêmes, l’estomac rétréci, les membres noués de crampes, rapetissé, desséché de malaise et de colère. Aussi, un matin, pour la première fois, s’empoigna-t-il avec Françoise. Il faisait chaud, il était resté la chemise ouverte, la culotte déboutonnée, près de lui tomber des fesses, après s’être lavé au puits ; et, comme il s’asseyait pour manger sa soupe, Françoise, qui le servait, tourna un instant derrière lui. Enfin, elle éclata, toute rouge.

— Dis, rentre ta chemise, c’est dégoûtant.

Il était mal planté, il s’emporta.

— Nom de Dieu ! as-tu fini de m’éplucher ?… Ne regarde pas, si ça t’offusque… T’as donc bien envie d’en tâter, morveuse, que t’es toujours là-dessus ?

Elle rougit encore, elle bégaya, tandis que Lise avait le tort d’ajouter :

— Il a raison, tu nous embêtes à la fin… Va-t’en, si l’on n’est plus libre chez soi.

— C’est ça, je m’en irai, dit rageusement Françoise, qui sortit en faisant claquer la porte.

Mais, le lendemain, Buteau était redevenu gentil, conciliant et goguenard. Dans la nuit, le ciel s’était couvert, il tombait depuis douze heures une pluie fine, tiède, pénétrante, une de ces pluies d’été qui ravivent la campagne ; et il avait ouvert la fenêtre, sur la plaine, il était là dès l’aube, à regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, répétant :

— Nous v’là bourgeois, puisque le bon Dieu travaille pour nous… Ah ! sacré tonnerre ! des journées passées comme ça, à faire le feignant, ça vaut mieux que les journées où l’on s’esquinte sans profit.

Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours ; et il entendait la Beauce boire, cette Beauce sans rivières et sans sources, si altérée. C’était un grand murmure, un bruit de gorge universel, où il y avait du bien-être. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l’averse. Le blé reprenait une santé de jeunesse, ferme et droit, portant haut l’épi, qui allait se gonfler, énorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre, comme le blé, buvait par tous ses pores, détendu, rafraîchi, guéri, revenant se planter devant la fenêtre, pour crier :

— Allez, allez donc !… C’est des pièces de cent sous qui tombent !

Brusquement, il entendit quelqu’un ouvrir la porte, il se tourna, et il eut la surprise de reconnaître le vieux Fouan.

— Tiens ! le père !… Vous venez donc de la chasse aux grenouilles ?

Le vieux, après s’être battu avec un grand parapluie bleu, entra, en laissant ses sabots sur le seuil.

— Fameux coup d’arrosoir, dit-il simplement. Fallait ça.

Depuis un an que le partage était définitivement consommé, signé, enregistré, il n’avait plus qu’une occupation, celle d’aller revoir ses anciennes pièces. On le rencontrait toujours rôdant autour d’elles, s’intéressant, triste ou gai selon l’état des récoltes, gueulant contre ses enfants, parce que ce n’était plus ça, que c’était leur faute, si rien ne marchait. Cette pluie le ragaillardissait, lui aussi.

— Et alors, reprit Buteau, vous entrez nous voir, en passant ?

Françoise, muette jusque-là, s’avança et dit d’une voix nette :

— Non, c’est moi qui ai prié mon oncle de venir.

Lise, debout devant la table, en train d’écosser des pois, lâcha la besogne, attendit, les bras ballants, le visage subitement dur. Buteau, qui avait d’abord fermé les poings, reprenait son air de rire, résolu à ne pas se fâcher.

— Oui, expliqua lentement le vieux, la petite a causé avec moi, hier… Vous voyez si j’avais raison de vouloir régler les affaires tout de suite. Chacun sa part, on ne se brouille pas pour ça : au contraire, ça empêche les disputes… Et, à cette heure, faut bien en finir. C’est son droit, n’est-ce pas ? d’être fixée sur ce qui lui revient. Moi, je serais répréhensible… Alors, donc, nous allons dire un jour et nous irons tous ensemble chez monsieur Baillehache.

Mais Lise ne put se contenir davantage.

— Pourquoi ne nous envoie-t-elle pas les gendarmes ? On dirait qu’on la vole, bon sang !… Est-ce que je raconte dehors, moi, qu’elle est un vrai bâton merdeux, à ne pas savoir par quel bout la prendre ?

Françoise allait répondre sur ce ton, lorsque Buteau, qui l’avait saisie par-derrière, comme pour jouer, s’écria :

— En v’là des bêtises !… On s’asticote, mais on s’aime tout de même, pas vrai ? Ça serait propre, de ne pas être d’accord entre sœurs.

La jeune fille s’était dégagée d’une secousse, et la querelle allait reprendre, lorsqu’il eut une exclamation joyeuse, en voyant la porte s’ouvrir de nouveau.

— Jean !… Ah ! quelle soupe ! un vrai caniche !

En effet, Jean, venu au pas de course de la ferme, comme cela lui arrivait souvent, n’avait jeté qu’un sac sur ses épaules, pour se protéger ; et il était trempé, ruisselant, fumant, riant lui-même en bon garçon. Pendant qu’il se secouait, Buteau, retourné devant la fenêtre, s’épanouissait de plus en plus, devant la pluie entêtée.

— Oh ! ça tombe, ça tombe, c’est une bénédiction !… Non, vrai ! c’est rigolo, tant ça tombe !

Puis, revenant :

— Tu arrives bien, toi. Ces deux-là se mangeaient… Françoise veut qu’on partage, pour nous quitter.

— Comment ? cette gamine ! cria Jean, saisi.

Son désir était devenu une passion violente, cachée ; et il n’avait d’autre satisfaction que de la voir dans cette maison, où il était reçu en ami. Vingt fois déjà, il l’aurait demandée en mariage, s’il ne s’était pas trouvé si vieux pour elle si jeune : il avait beau attendre, les quinze années de différence ne se comblaient pas. Personne ne semblait se douter qu’il pût songer à elle, ni elle-même, ni sa sœur, ni son beau-frère. Aussi était-ce pour cela que ce dernier l’accueillait si cordialement, sans peur des suites.

— Gamine, ah ! c’est le vrai mot, dit-il avec un haussement paternel des épaules.

Mais Françoise, raidie, les yeux à terre, s’entêtait.

— Je veux ma part.

— Ce serait le plus sage, murmura le vieux Fouan.

Alors, Jean la prit doucement par les poignets, l’attira contre ses genoux ; et il la gardait ainsi, les mains frémissantes de lui sentir la peau, il lui parlait de sa bonne voix, qui s’altérait, à mesure qu’il la suppliait de rester. Où irait-elle ? chez des étrangers, en condition à Cloyes ou à Châteaudun ? Est-ce qu’elle n’était pas mieux, dans cette maison où elle avait grandi, au milieu de gens qui l’aimaient ? Elle l’écoutait, et elle s’attendrissait à son tour ; car, si elle ne pensait guère à voir en lui un amoureux, elle lui obéissait volontiers d’habitude, beaucoup par amitié et un peu par crainte, le trouvant très sérieux.

— Je veux ma part, répéta-t-elle, ébranlée ; seulement, je ne dis pas que je m’en irai.

— Eh ! bête ! intervint Buteau, qu’est-ce que tu en ficheras, de ta part, si tu restes ? Tu as tout, comme ta sœur, comme moi : pourquoi en veux-tu la moitié ?… Non, c’est à crever de rire !… Écoute bien. Le jour où tu te marieras, on fera le partage.

Les yeux de Jean, fixés sur elle, vacillèrent, comme si son cœur eût défailli.

— Tu entends ? le jour de ton mariage.

Elle ne répondait pas, oppressée.

— Et, maintenant, ma petite Françoise, va embrasser ta sœur. Ça vaudrait mieux.

Lise n’était pas mauvaise encore, dans sa gaieté bourdonnante de commère grasse ; et elle pleura, lorsque Françoise se pendit à son cou. Buteau, enchanté d’avoir ajourné l’affaire, cria que, nom de Dieu ! on allait boire un coup. Il apporta cinq verres, déboucha une bouteille, retourna en chercher une seconde. La face tannée du vieux Fouan s’était colorée, tandis qu’il expliquait que, lui, était pour le devoir. Tous burent, les femmes ainsi que les hommes, à la santé de chacun et de la compagnie.

— C’est bon, le vin ! cria Buteau en reposant rudement son verre, eh bien ! vous direz ce que vous voudrez, mais ça ne vaut pas cette eau qui tombe… Regardez-moi ça, en v’là encore, en v’là toujours ! Ah ! c’est riche !

Et tous, en tas devant la fenêtre, épanouis, dans une sorte d’extase religieuse, regardaient ruisseler la pluie tiède, lente, sans fin, comme s’ils avaient vu, sous cette eau bienfaisante, pousser les grands blés verts.