La Terre/Deuxième partie/7

La Terre (1887)
G. Charpentier (p. 178-191).


VII


On était de nouveau à l’époque de la fenaison, par un ciel bleu et très chaud, que des brises rafraîchissaient ; et l’on avait fixé le mariage au jour de la Saint-Jean, qui tombait cette année-là un samedi.

Les Fouan avaient bien recommandé à Buteau de commencer les invitations par la Grande, l’aînée de la famille. Elle exigeait des égards, en reine riche et redoutée. Aussi Buteau, un soir, s’en alla-t-il avec Lise, tous les deux endimanchés, la prier d’assister à la noce, à la cérémonie, puis au repas, qui devait avoir lieu chez la mariée.

La Grande tricotait, seule dans sa cuisine ; et, sans ralentir le jeu des aiguilles, elle les regarda fixement, elle les laissa s’expliquer, redire à trois reprises les mêmes phrases. Enfin, de sa voix aiguë :

— À la noce, ah ! non, bien sûr !… Qu’est-ce que j’irais faire, à la noce ?… C’est bon pour ceux qui s’amusent.

Ils avaient vu sa face de parchemin se colorer, à l’idée de cette bombance qui ne lui coûterait rien ; ils étaient certains qu’elle accepterait ; mais l’usage voulait qu’on la priât beaucoup.

— Ma tante, là, vrai ! ça ne peut pas se passer sans vous.

— Non, non, ce n’est point fait pour moi. Est-ce que j’ai le temps, est-ce que j’ai de quoi me mettre ? C’est toujours de la dépense… On vit bien sans aller à la noce.

Ils durent répéter dix fois l’invitation, et elle finit par dire d’un air maussade :

— C’est bon, puisque c’est forcé, j’irai. Mais faut que ce soit vous pour que je me dérange.

Alors, en voyant qu’ils ne partaient pas, un combat se livra en elle, car d’habitude, dans cette circonstance, on offrait un verre de vin. Elle se décida, descendit à la cave, bien qu’il y eût là une bouteille entamée. C’était qu’elle avait, pour ces occasions, un reste de vin tourné, qu’elle ne pouvait boire, tant il était aigre, et qu’elle appelait du chasse-cousin. Elle emplit deux verres, elle regarda son neveu et sa nièce d’un œil si rond, qu’ils durent les vider sans une grimace, pour ne pas la blesser. Ils la quittèrent, la gorge en feu.

Ce même soir Buteau et Lise se rendirent à Roseblanche, chez les Charles. Mais, là, ils tombèrent au milieu d’une aventure tragique.

M. Charles était dans son jardin, très agité. Sans doute une violente émotion venait de le saisir, au moment où il nettoyait un rosier grimpant, car il tenait son sécateur à la main, et l’échelle était encore contre le mur. Il se contraignit pourtant, il les fit entrer au salon, où Élodie brodait de son air modeste.

— Ah ! vous vous mariez dans huit jours. C’est très bien, mes enfants… Mais nous ne pourrons être des vôtres, madame Charles est à Chartres, et elle y restera une quinzaine.

Il souleva ses paupières lourdes, pour jeter un regard vers la jeune fille.

— Oui, dans les moments de presse, aux grandes foires, madame Charles va donner là-bas un coup demain à sa fille… Vous savez, le commerce est le commerce, il y a des jours où l’on s’écrase, dans la boutique. Estelle a beau avoir pris le courant, sa mère lui est bien utile, d’autant plus que, décidément, notre gendre Vaucogne n’en fait guère… Et puis, madame Charles est heureuse de revoir la maison. Que voulez-vous ? nous y avons laissé trente ans de notre vie, ça compte !

Il s’attendrissait, ses yeux se mouillaient, vagues, fixés là-bas, dans le passé. Et c’était vrai, sa femme avait souvent la nostalgie de la petite maison de la rue aux Juifs, du fond de sa retraite bourgeoise, si douillette, si cossue, pleine de fleurs, d’oiseaux et de soleil. En fermant les paupières, elle retrouvait le vieux Chartres, dévalant sur le coteau, de la place de la Cathédrale aux bords de l’Eure. Elle arrivait, elle enfilait la rue de la Pie, la rue Porte-Cendreuse ; puis, rue des Écuyers, pour couper au plus court, elle descendait le Tertre du Pied-Plat ; et, de la dernière marche, le 19, faisant le coin de la rue aux Juifs et de la rue de la Planche-aux-Carpes, lui apparaissait, avec sa façade blanche, ses persiennes vertes, toujours closes. Les deux rues étaient misérables, elle en avait vu pendant trente ans les taudis et la population sordides, le ruisseau central charriant des eaux noires. Mais que de semaines, que de mois vécus chez elle, à l’ombre, sans même passer le seuil ! Elle restait fière des divans et des glaces du salon, de la literie et de l’acajou des chambres, de tout ce luxe, de cette sévérité dans le confortable, leur création, leur œuvre, à laquelle ils devaient la fortune. Une défaillance mélancolique la prenait au souvenir de certains coins intimes, au parfum persistant des eaux de toilette, à cette odeur spéciale de la maison entière, qu’elle avait gardée dans la peau comme un regret. Aussi attendait-elle les époques de gros travail, et elle partait rajeunie, joyeuse, après avoir reçu de sa petite-fille deux gros baisers, qu’elle promettait de transmettre à la mère, dès le soir, dans la confiserie.

— Ah ! c’est contrariant, c’est contrariant ! répétait Buteau, vraiment vexé à l’idée qu’il n’aurait pas les Charles. Mais si la cousine écrivait à notre tante de revenir ?

Élodie, qui allait sur ses quinze ans, leva sa face de vierge bouffie et chlorotique, aux cheveux rares, de sang si pauvre, que le grand air de la campagne semblait l’anémier encore.

— Oh ! non, murmura-t-elle, grand’mère m’a bien dit qu’elle en avait pour plus de deux semaines, avec les bonbons. Même qu’elle doit m’en apporter un sac, si je suis sage.

C’était un mensonge pieux. On lui apportait, à chaque voyage, des dragées qu’elle croyait fabriquées chez ses parents.

— Eh bien ! proposa enfin Lise, venez sans elle, mon oncle, venez avec la petite.

Mais M. Charles n’écoutait plus, retombé dans son agitation. Il se rapprochait de la fenêtre, semblait guetter quelqu’un, renfonçait dans sa gorge une colère près de jaillir. Et, ne pouvant se contenir davantage, il renvoya la jeune fille d’un mot.

— Va jouer un instant, ma chérie.

Puis, quand elle s’en fut allée, habituée à sortir ainsi, dès que les grandes personnes causaient, il se planta au milieu de la pièce, croisa les bras, dans une indignation qui faisait trembler sa face correcte, grasse et jaune, de magistrat retiré.

— Croyez-vous ça ! avez-vous jamais vu une abomination pareille !… J’étais à nettoyer mon rosier, je monte sur le dernier échelon, je me penche de l’autre côté, machinalement, et qu’est-ce que j’aperçois ?… Honorine, oui ! ma bonne Honorine, avec un homme, l’un sur l’autre, les jambes à l’air, en train de faire leurs saletés… Ah ! les cochons, les cochons ! au pied de mon mur !

Il suffoquait, il se mit à marcher, avec des gestes nobles de malédiction.

— Je l’attends pour la flanquer à la porte, la gueuse, la misérable !… Nous n’en pouvons pas garder une. On nous les engrosse toutes. Au bout de six mois, c’est réglé, elles deviennent impossibles dans une famille honnête, avec leurs ventres… Et celle-ci, que je trouve à la besogne, et d’un cœur ! Décidément, c’est la fin du monde, la débauche n’a plus de bornes !

Buteau et Lise, ahuris, partagèrent son indignation par déférence.

— Sûr, ce n’est pas propre, oh ! non, pas propre !

Mais, de nouveau, il s’arrêtait devant eux.

— Et vous imaginez-vous Élodie montant à cette échelle, découvrant ça ! Elle, si innocente, qui ne sait rien de rien, dont nous surveillons jusqu’aux pensées !… Ça fait trembler, parole d’honneur !… Quel coup, si madame Charles était ici !

Justement, à cette minute, comme il jetait un regard par la fenêtre, il aperçut l’enfant, cédant à une curiosité, le pied sur le premier échelon. Il se précipita, il lui cria d’une voix étranglée d’angoisse, comme s’il l’avait vue au bord d’un gouffre.

— Élodie ! Élodie ! descends, éloigne-toi, pour l’amour de Dieu !

Ses jambes se cassaient, il se laissa tomber dans un fauteuil, en continuant à se lamenter sur le dévergondage des bonnes. Est-ce qu’il n’en avait pas surpris une, au fond du poulailler, montrant à la petite comment les poules avaient le derrière fait ! C’était déjà assez de tracas, dehors, d’avoir à lui épargner les grossièretés des paysans et le cynisme des animaux : il perdait courage, s’il devait trouver, dans sa maison, un foyer constant d’immoralité.

— La voici qui rentre, dit-il brusquement. Vous allez voir.

Il sonna, et il reçut Honorine assis, sévèrement, ayant par un effort recouvré son calme digne.

— Mademoiselle, faites votre malle, et partez tout de suite. Je vous payerai vos huit jours.

La bonne, chétive, maigrichonne, l’air pauvre et honteux, voulut s’expliquer, bredouiller des excuses.

— Inutile, tout ce que je puis faire, c’est de ne pas vous livrer aux autorités pour attentat aux mœurs.

Alors, elle se révolta.

— Dites, c’est donc qu’on a oublié de payer la passe !

Il se leva tout droit, très grand, et la chassa d’un geste souverain, le doigt tendu vers la porte. Puis, quand elle fut partie, il se soulagea brutalement.

— A-t-on idée de cette putain qui déshonorait ma maison !

— Sûr, c’en est une, ah ! une vraie ! répétèrent complaisamment Lise et Buteau.

Et ce dernier reprit :

— N’est-ce pas ? c’est convenu, mon oncle, vous viendrez avec la petite ?

M. Charles demeurait frémissant. Il était allé se regarder dans la glace, d’un mouvement inquiet ; et il revenait, satisfait de lui.

— Où donc ? Ah ! oui, à votre mariage… C’est très bien ça, mes enfants, de vous marier… Comptez sur moi, j’irai ; mais je ne vous promets pas d’amener Élodie, parce que, vous savez, à une noce, on en lâche… Hein ? la garce, vous l’ai-je flanquée dehors ! C’est qu’il ne faut pas que les femmes m’embêtent !… Au revoir, comptez sur moi.

Les Delhomme, chez qui Buteau et Lise se rendirent ensuite, acceptèrent, après les refus et les insistances d’usage. Il ne restait de la famille que Jésus-Christ à inviter. Mais, vraiment, il devenait insupportable, brouillé avec tous, inventant les plus sales affaires pour déconsidérer les siens ; et l’on se décida à l’écarter, en tremblant qu’il ne s’en vengeât par quelque abomination.

Rognes était dans l’attente, ce fut un événement que ce mariage, différé si longtemps. Hourdequin, le maire, se dérangea ; mais, prié d’assister au repas du soir, il dut s’excuser, forcé justement, ce jour-là, d’aller coucher à Chartres, pour un procès ; et il promit que madame Jacqueline viendrait, puisqu’on lui faisait aussi la politesse de l’inviter. On avait songé un instant à convier l’abbé Godard, afin d’avoir du monde bien. Seulement, dès les premiers mots, le curé s’emporta, parce qu’on fixait la cérémonie au jour de la Saint-Jean. Il avait une grand’messe, une fondation, à Bazoches-le-Doyen : comment voulait-on qu’il fût à Rognes, le matin ? Alors, les femmes, Lise, Rose, Fanny, s’entêtèrent ; elles ne parlèrent pas d’invitation, il finit par céder ; et il vint à midi, si furieux, qu’il leur lâcha leur messe dans un coup de colère, ce dont elles restèrent blessées profondément.

D’ailleurs, après des discussions, on avait résolu que la noce se ferait très simple, en famille, à cause de la situation de la mariée, avec son petit de trois ans bientôt. Pourtant, on était allé chez le pâtissier de Cloyes commander une tourte et le dessert, en se résignant à mettre dans ce dessert toute la dépense, pour montrer qu’on savait faire sauter les écus, lorsque l’occasion s’en présentait : il y aurait, comme à la noce de l’aînée des Coquart, les fermiers de Saint-Juste, un gâteau monté, deux crèmes, quatre assiettes de sucreries et de petits fours. À la maison, on aurait une soupe grasse, des andouilles, quatre poulets sautés, quatre lapins en gibelotte, du bœuf et du veau rôtis. Et cela pour une quinzaine de personnes, on ne savait pas encore le nombre exact. S’il en restait le soir, on le finirait le lendemain.

Le ciel, un peu couvert le matin, s’était éclairci, et le jour s’achevait dans une tiédeur et une limpidité heureuses. On avait dressé le couvert au milieu de la vaste cuisine, en face de l’âtre et du fourneau, où rôtissaient les viandes, où bouillaient les sauces. Les feux chauffaient tellement la pièce, qu’on laissait larges ouvertes les deux fenêtres et la porte, par lesquelles entrait la bonne odeur pénétrante des foins, fraîchement coupés.

Depuis la veille, les filles Mouche se faisaient aider par Rose et Fanny. À trois heures, il y eut une émotion, lorsque parut la voiture du pâtissier, qui mettait aux portes les femmes du village. Tout de suite, on disposa le dessert sur la table, pour le voir. Et, justement, la Grande arrivait, en avance : elle s’assit, serra sa canne entre ses genoux, ne quitta plus le manger de ses yeux durs. S’il était permis de tant dépenser ! Elle n’avait rien pris, le matin, pour en avaler davantage, le soir.

Les hommes, Buteau, Jean qui lui avait servi de témoin, le vieux Fouan, Delhomme accompagné de son fils Nénesse, tous en redingote et en pantalon noirs, avec de hauts chapeaux de soie, qu’ils ne quittaient pas, jouaient au bouchon, dans la cour. M. Charles arriva, seul, ayant reconduit la veille Élodie à son pensionnat de Châteaudun ; et, sans y prendre part, il s’intéressa au jeu, il émit des réflexions judicieuses.

Mais, à six heures, lorsque tout se trouva prêt, il fallut attendre Jacqueline. Les femmes baissaient leurs jupes, qu’elles avaient retroussées avec des épingles, pour ne pas les salir devant le fourneau. Lise était en bleu, Françoise en rose, des soies d’un ton dur, démodées, que Lambourdieu leur avait vendues le double de leur valeur, en les leur donnant comme la dernière nouveauté de Paris. La mère Fouan avait sorti la robe de popeline violette qu’elle promenait depuis quarante ans dans les noces du pays, et Fanny, vêtue de vert, portait tous ses bijoux, sa chaîne et sa montre, une broche, des bagues, des boucles d’oreilles. À chaque minute, une des femmes sortait sur la route, courait jusqu’au coin de l’église, pour voir si la dame de la ferme n’arrivait pas. Les viandes brûlaient, la soupe grasse, qu’on avait eu le tort de servir, refroidissait dans les assiettes. Enfin, il y eut un cri.

— La voilà ! la voilà !

Et le cabriolet parut. Jacqueline en sauta lestement. Elle était charmante, ayant eu le goût, en jolie fille, de s’habiller de simple cretonne, blanche à pois rouges ; et pas un bijou, la chair nue, rien que des brillants aux oreilles, un cadeau de Hourdequin, qui avait révolutionné les fermes d’alentour. Mais on fut surpris qu’elle ne renvoyât pas le valet qui l’avait amenée, après qu’on l’eut aidé à remiser la voiture. C’était un nommé Tron, une sorte de géant, la peau blanche, le poil roux, à l’air enfantin. Il venait du Perche, il était à la Borderie depuis une quinzaine comme garçon de cour.

— Tron reste, vous savez, dit-elle gaîment. Il me ramènera.

En Beauce, on n’aime guère les Percherons, qu’on accuse de fausseté et de sournoiserie. On se regardait : c’était donc un nouveau à la Cognette, cette grande bête-là ? Buteau, très gentil, très farceur, depuis le matin, répondit :

— Bien sûr qu’il reste ! Ça suffit qu’il soit avec vous.

Lise ayant dit de commencer, on se mit à table, dans une bousculade, avec des éclats de voix. Il manquait trois chaises, on courut chercher deux tabourets dépaillés, sur lesquels on plaça une planche. Déjà les cuillers tapaient ferme au fond des assiettes. La soupe était froide, couverte d’yeux de graisse qui se figeaient. Ça ne faisait rien, le vieux Fouan exprima cette idée qu’elle allait se réchauffer dans leur ventre, ce qui souleva une tempête de rires. Alors, ce fut un massacre, un engloutissement : les poulets, les lapins, les viandes défilèrent, disparurent, au milieu d’un terrible bruit de mâchoires. Très sobres chez eux, ils se crevaient d’indigestion chez les autres. La Grande ne parlait pas pour manger davantage, allant son train, d’un broiement continu ; et c’était effrayant, ce qu’engouffrait ce corps sec et plat d’octogénaire, sans même enfler. Il était convenu que, par convenance, Françoise et Fanny s’occuperaient du service, pour que la mariée ne se levât pas ; mais celle-ci ne pouvait se tenir, quittait sa chaise à chaque minute, se retroussait les manches, très attentionnée à vider une sauce ou à débrocher un rôti. Bientôt, du reste, la table entière s’en mêla, toujours quelqu’un était debout, se coupant du pain, tâchant de rattraper un plat. Buteau, qui s’était chargé du vin, ne suffisait plus ; il avait bien eu, pour ne pas perdre son temps à boucher et à déboucher des bouteilles, le soin de mettre simplement un tonneau en perce ; seulement, on ne le laissait pas manger, il devint nécessaire que Jean le relayât, en emplissant à son tour les litres. Delhomme, carrément assis, déclarait de son air sage qu’il fallait du liquide, si l’on ne voulait pas étouffer. Lorsqu’on apporta la tourte, large comme une roue de charrue, il y eut un recueillement, les godiveaux impressionnaient ; et M. Charles poussa la politesse jusqu’à jurer sur son honneur qu’il n’en avait jamais vu de plus belle à Chartres. Du coup, le père Fouan, très en train, en lâcha une autre.

— Dites donc, si on se collait ça sur la fesse, ça y guérirait les crevasses !

La table se tordit, Jacqueline surtout, qui en eut les larmes aux yeux. Elle bégayait, elle ajoutait des choses, qui se perdaient dans ses rires.

Les mariés étaient placés face à face, Buteau entre sa mère et la Grande, Lise entre le père Fouan et M. Charles ; et les autres convives se trouvaient à leur plaisir, Jacqueline à côté de Tron, qui la couvait de ses yeux doux et stupides, Jean près de Françoise, séparé d’elle seulement par le petit Jules, sur lequel tous deux avaient promis de veiller ; mais, dès la tourte, une forte indigestion se déclara, il fallut que la mariée allât coucher l’enfant. Ce fut ainsi que Jean et Françoise achevèrent de dîner côte à côte. Elle était très remuante, toute rouge du grand feu de l’âtre, brisée de fatigue et surexcitée pourtant. Lui, empressé, voulait se lever pour elle ; mais elle s’échappait, elle tenait en outre tête à Buteau, qui, très taquin lorsqu’il était gentil, l’attaquait depuis le commencement du repas. Il la pinçait au passage, elle lui allongeait une tape, furieuse ; puis, elle se relevait sous un prétexte, comme attirée, pour être pincée encore et le battre. Elle se plaignait d’avoir les hanches bleues.

— Reste donc là ! répétait Jean.

— Ah ! non, criait-elle, faut pas qu’il croie être mon homme aussi, parce qu’il est celui de Lise.

À la nuit noire, on avait allumé six chandelles. Depuis trois heures, on mangeait, lorsque enfin, vers dix heures, on tomba sur le dessert. Dès lors, on but du café, non pas une tasse, deux tasses, mais du café à plein bol, tout le temps. Les plaisanteries s’accentuaient : le café, ça donnait du nerf, c’était excellent pour les hommes qui dormaient trop ; et, chaque fois qu’un des convives mariés en avalait une gorgée, on se tenait les côtes.

— Bien sûr que tu as raison d’en boire, dit Fanny à Delhomme, très rieuse, jetée hors de sa réserve habituelle.

Il rougit, allégua posément pour excuse son trop de travail, pendant que leur fils Nénesse, la bouche grande ouverte, riait, au milieu de l’explosion de cris et de claques sur les cuisses, produite par cette confidence conjugale. D’ailleurs, le gamin avait tant mangé, qu’il en éclatait dans sa peau. Il disparut, on ne le retrouva qu’au départ, couché avec les deux vaches.

La Grande fut encore celle qui tint le plus longtemps. À minuit, elle s’acharnait sur les petits fours, avec le désespoir muet de ne pouvoir les finir. On avait torché les jattes des crèmes, balayé les miettes du gâteau monté. Et, dans l’abandon de l’ivresse croissante, les agrafes des corsages défaites, les boucles des pantalons lâchées, on changeait de place, on causait par petits groupes autour de la table, grasse de sauce, maculée de vin. Des essais de chansons n’avaient pas abouti, seule la vieille Rose, la face noyée, continuait à fredonner une polissonnerie de l’autre siècle, un refrain de sa jeunesse, dont sa tête branlante marquait la mesure. On était aussi trop peu pour danser, les hommes préféraient vider les litres d’eau-de-vie, en fumant leurs pipes, qu’ils tapaient sur la nappe, pour en faire tomber les culots. Dans un coin, Fanny et Delhomme supputaient à un sou près, devant Jean et Tron, quelle allait être la situation pécuniaire des mariés et quelles seraient leurs espérances : cela dura interminablement, chaque centimètre carré de terre était estimé, ils connaissaient toutes les fortunes de Rognes, jusqu’aux sommes représentées par le linge. À l’autre bout, Jacqueline s’était emparée de M. Charles, qu’elle contemplait avec un sourire invincible, ses jolis yeux pervers allumés de curiosité. Elle le questionnait.

— Alors, c’est drôle, Chartres ? il y a du plaisir à y prendre ?

Et lui répondait par un éloge du « tour de ville », la ligne de promenades plantées de vieux arbres, qui font à Chartres une ceinture d’ombrages. En bas surtout, le long de l’Eure, les boulevards étaient très frais, en été. Puis, il y avait la cathédrale, il s’étendait sur la cathédrale, en homme bien renseigné et respectueux de la religion. Oui, un des plus beaux monuments, devenu trop vaste pour cette époque de mauvais chrétiens, presque toujours vide, au milieu de sa place déserte, que seules des ombres de dévotes traversaient en semaine ; et, cette tristesse de grande ruine, il l’avait sentie, un dimanche qu’il y était entré, en passant, au moment des vêpres : on y grelottait, on n’y voyait pas clair, à cause des vitraux, si bien qu’il avait dû s’habituer au noir, avant de distinguer deux pensionnats de petites filles, perdues là comme une poignée de fourmis, chantant d’une voix aiguë de fifre, sous les voûtes. Ah ! vraiment, ça serrait le cœur, qu’on abandonnât ainsi les églises pour les cabarets !

Jacqueline, étonnée, continuait à le regarder fixement, avec son sourire. Elle finit par murmurer :

— Mais, dites donc, les femmes, à Chartres…

Il comprit, devint très grave, s’épancha pourtant, dans l’expansion de la soûlerie générale. Elle, très rose, frissonnante de petits rires, se poussait contre lui, comme pour entrer dans ce mystère d’un galop d’hommes, tous les soirs. Mais ce n’était pas ce qu’elle croyait, il lui en contait le dur travail, car il avait le vin mélancolique et paternel. Puis, il s’anima, lorsqu’elle lui eut dit qu’elle s’était amusée à passer, pour voir, devant la maison de Châteaudun, au coin de la rue Davignon et de la rue Loiseau, une petite maison délabrée, aux persiennes closes et à demi pourries. Derrière, dans un jardin mal tenu, une grosse boule de verre étamé reflétait la façade ; tandis que, devant la lucarne du comble, changé en pigeonnier, des pigeons volaient, roucoulant au soleil. Ce jour-là, des enfants jouaient sur la marche de la porte, et l’on entendait les commandements, par-dessus le mur de la caserne de cavalerie voisine. Lui, l’interrompait, s’emportait. Oui, oui ! il connaissait l’endroit, deux femmes dégoûtantes et éreintées, pas même des glaces en bas. C’étaient ces bouges qui déshonoraient le métier.

— Mais que voulez-vous faire dans une sous-préfecture ? dit-il enfin, calmé, cédant à une philosophie tolérante d’homme supérieur.

Il était une heure du matin, on parla d’aller se coucher. Lorsqu’on avait eu un enfant ensemble, inutile, n’est-ce pas ? d’y mettre des façons, pour se fourrer sous la couverture. C’était comme les farces, le poil à gratter, le lit déboulonné, les joujoux qui aboient quand on les presse, tout ça, avec eux, n’aurait guère été que de la moutarde après dîner. Le mieux était de boire encore un coup et de se dire bonsoir.

À ce moment, Lise et Fanny poussèrent un cri. Par la fenêtre ouverte, de l’ordure venait d’être jetée à pleine main, une volée de merde ramassée au pied de la haie ; et les robes de ces dames se trouvaient perdues, éclaboussées du haut en bas. Quel était le cochon qui avait fait ça ? On courut, on regarda sur la place, sur la route, derrière le mur. Personne. D’ailleurs, tous furent d’accord : c’était Jésus-Christ qui se vengeait de n’avoir pas été invité.

Les Fouan et les Delhomme partirent, M. Charles aussi. La Grande faisait le tour de la table, cherchant s’il ne restait rien ; et elle se décida, après avoir dit à Jean que les Buteau crèveraient sur la paille. Dans le chemin, pendant que les autres, très ivres, culbutaient parmi les cailloux, on entendit son pas ferme et dur s’éloigner, avec les petits coups réguliers de sa canne.

Tron ayant attelé le cabriolet, pour madame Jacqueline, celle-ci, sur le marchepied, se retourna.

— Est-ce que vous rentrez avec nous, Jean ?… Non, n’est-ce pas ?

Le garçon, qui s’apprêtait à monter, se ravisa, heureux de la laisser au camarade. Il la regarda se serrer contre le grand corps de son nouveau galant, il ne put s’empêcher de rire, quand la voiture eut disparu. Lui, rentrerait à pied, et il vint s’asseoir un instant sur le banc de pierre, dans la cour, près de Françoise, qui s’était mise là, étourdie de chaleur et de lassitude, en attendant que le monde fût parti. Les Buteau étaient déjà dans leur chambre, elle avait promis de fermer tout, avant de se coucher elle-même.

— Ah ! qu’il fait bon là ! soupira-t-elle, après cinq grandes minutes de silence.

Et le silence recommença, d’une paix souveraine. La nuit était criblée d’étoiles, fraîche, délicieuse. L’odeur des foins s’exhalait, montait si fort des prairies de l’Aigre, qu’elle embaumait l’air comme un parfum de fleur sauvage.

— Oui, il fait bon, répéta enfin Jean. Ça remet le cœur.

Elle ne répondit pas, et il s’aperçut qu’elle dormait. Elle glissait, elle s’appuyait contre son épaule. Alors, il demeura, une heure encore, songeant à des choses confuses. De mauvaises pensées l’envahirent, puis se dissipèrent. Elle était trop jeune, il lui semblait qu’en attendant, elle seule vieillirait et se rapprocherait de lui.

— Dis donc, Françoise, faut se coucher. On prendrait du mal.

Elle se réveilla en sursaut.

— Tiens ! c’est vrai, on sera mieux dans son lit… Au revoir, Jean.

— Au revoir, Françoise.