La Sonate à Kreutzer (trad. Bienstock)/26

La Sonate à Kreutzer
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 367-372).
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XXVI

— À l’avant-dernière station, quand le conducteur entra prendre les billets, je pris mes bagages et allai sur la plate-forme du wagon. La conscience que le dénouement était là, imminent, augmenta encore mon émotion. J’avais froid, ma mâchoire tremblait si fort que mes dents claquaient. Machinalement je sortis de la gare avec la foule. Je pris une voiture et allai à la maison. Sans penser à rien je regardais les rares passants et les portiers et les ombres projetées par les lanternes de ma voiture tantôt devant tantôt derrière. Après une demi-verste de course je me sentis froid aux pieds et je me souvins que, dans le wagon, j’avais ôté mes chaussettes de laine et les avais mises dans mon sac de voyage. Où avais-je mis le sac ? Était-il avec moi ? Oui. Et le panier ?… Je constatai alors que j’avais totalement oublié mes bagages ; je pris mon bulletin, mais, décidant que ce n’était pas la peine de retourner, je continuai ma route.

Malgré tous mes efforts pour me souvenir, je ne puis me rendre compte de mon état d’alors ; ce que je pensais, ce que je voulais, je n’en sais rien. Je me rappelle seulement que j’avais la conscience que quelque cbose d’épouvantable, de très grave se préparait dans ma vie. Était-ce si grave parce que je le pensais ainsi, ou bien avais-je un pressentiment ? Je ne sais. Peut-être aussi qu’après tout ce qui est arrivé, tous les événements antérieurs ont pris dans mon souvenir une teinte lugubre. J’arrivai devant le perron. Il était minuit passé, quelques voitures stationnaient devant la porte, attendant des clients, attirées par les fenêtres éclairées (les fenêtres éclairées étaient celles de notre salon et de notre salle de réception). Sans me rendre compte pourquoi nos fenêtres étaient éclairées si tard, je montai l’escalier, toujours dans l’attente de quelque chose de terrible, et je sonnai. Le domestique, un homme bon, diligent et très bête nommé Egor, m’ouvrit. La première chose qui me sauta aux yeux dans l’antichambre fut, au portemanteau, parmi d’autres vêtements, un pardessus. J’aurais dû m’en étonner, mais non, je m’y attendais. « C’est cela ! » me dis-je. Je demandai à Egor qui était là, il me nomma Troukhatchevsky. Je m’informai s’il y avait d’autres visiteurs ? Il répondit : « Personne ». Je me rappelle de quel air il me dit cela, comme s’il voulait me faire plaisir et dissiper mes doutes. — « C’est cela ! » avais-je l’air de dire… — « Et les enfants ? » — « Dieu merci ils vont bien, ils dorment depuis longtemps ! »

Je respirais à peine et ne pouvais retenir le tremblement de ma mâchoire. « Ainsi, c’est ce que je pensais ! » Jadis, il m’arrivait, en rentrant chez moi, de penser qu’un malheur m’attendait, mais il n’en était rien ; tout allait comme auparavant. Maintenant c’était une autre affaire. Tout ce que je m’imaginais, tout ce que je croyais être des chimères, tout cela existait vraiment. C’était là.

Je faillis sangloter, mais tout de suite le démon me souffla : « Pleure, fais du sentiment, et eux se sépareront tranquillement, et il n’y aura pas de preuves, et toute ta vie tu douteras, tu souffriras. » Alors la pitié pour moi-même s’évanouit, il ne resta qu’un sentiment étrange, vous ne le croirez pas, un sentiment de joie : ma souffrance allait être terminée ; maintenant j’allais pouvoir la punir, me débarrasser d’elle, donner libre cours à ma colère.

Et je donnai libre cours à ma colère ; je devins une bête féroce et rusée. « — Non, non, dis-je à Egor qui voulait m’annoncer. Tiens, prends une voiture et va vite chercher mes bagages. Voici le bulletin. Va. » Il passa le long du corridor pour prendre son paletot. Craignant qu’il ne leur donnât l’éveil, je l’accompagnai jusqu’à sa chambre et attendis qu’il fut prêt. De la salle à manger arrivait un bruit de conversation, de couteaux et d’assiettes. Ils mangeaient et n’avaient pas entendu la sonnette. « Pourvu qu’ils ne sortent pas », pensai-je. Egor mit son paletot à col d’astrakan et sortit. Je fermai la porte derrière lui. Une fois seul je me sentis anxieux à la pensée que, tout de suite, il fallait agir. Comment ? Je ne savais pas encore. Je savais seulement que, maintenant, tout était fini, qu’il ne pouvait être question de son innocence et que, dans un instant, je la punirais et romprais à jamais avec elle.

Auparavant j’avais encore des doutes. Je me disais : je me trompe peut-être ? Maintenant le doute avait disparu. Tout était décidé irrévocablement. « Secrètement, toute seule avec lui, la nuit, c’est l’oubli de tous les devoirs. Ou, pis encore, elle apporte trop d’audace et d’insolence dans le crime pour que cet excès même d’audace prouve son innocence ! Tout est clair. Nul doute. » Je ne craignais qu’une chose : que chacun d’eux ne s’en fût de son côté, qu’ils n’inventassent quelque nouveau mensonge et ne me privassent de la preuve matérielle, de la possibibité de les confondre. Et, pour les surpendre plus vite, je me dirigeai, sur la pointe des pieds, vers la salle à manger, non par le salon mais par le corridor et l’appartement des enfants.

Dans la première chambre dormait le petit garcon. Dans la seconde la vieille bonne remua et il me parut qu’elle allait s’éveiller ; aussitôt je me représentai ce qu’elle penserait quand elle saurait tout, et la pitié que je ressentis pour moi-même fut si forte que je ne pus retenir mes larmes ; pour ne pas réveiller les enfants, je m’enfuis à pas légers, par le corridor, dans mon cabinet de travail où je me laissai tomber sur le divan et sanglotai… « Moi, honnête homme, moi fils de parents honorables, moi qui toute ma vie ai rêvé le bonheur dans ma famille, moi, l’époux qui n’a jamais trahi… Et voilà mes cinq enfants, et elle embrasse un musicien parce qu’il a des lèvres rouges ! Non ce n’est pas une femme, c’est une chienne, une chienne immonde. À côté de la chambre des enfants pour lesquels toujours elle feignait tant d’amour ! Et ce qu’elle m’a écrit !… Et, au fait, peut-être en fut-il toujours ainsi. Peut-être a-t-elle eu avec les domestiques les enfants qu’on croit miens. Et si j’étais arrivé demain, elle serait venue à ma rencontre avec sa coiffure, avec son corsage, ses mouvements indolents et gracieux (et je vis toute sa personne attirante et ignoble !) et la jalousie serait demeurée pour toujours dans mon cœur, déchirante. Que dira la vieille bonne ? Egor ?… Et la pauvre petite Lise ? Elle comprend déjà quelque chose… Oh ! cette impudence, ce mensonge, cette sensualité bestiale que je connais si bien ! » me dis-je.

Je voulus me lever, impossible. Le cœur me battait si fort que je ne tenais pas sur mes jambes. « Oui, je mourrai d’un coup de sang ! C’est elle qui me tuera. C’est ce qu’elle veut. Qu’est-ce que cela lui fait de tuer ? Mais elle serait trop heureuse. Je ne lui laisserai pas ce plaisir. Oui, moi je suis là et eux sont là-bas, ils mangent, ils rient, ils… Oui, bien qu’elle ne soit plus de la première jeunesse, il ne l’a pas dédaignée. Malgré tout elle n’est pas mal et surtout pas dangereuse pour sa santé à lui… Pourquoi ne l’ai-je pas étranglée alors, me dis-je me rappelant une autre scène, quand, la semaine dernière, je l’ai chassée de mon cabinet de travail et que j’ai brisé les meubles. » Et je me souvins précisément de l’état où je me trouvais alors. Non seulement je m’en souvins mais je sentis le même besoin de battre, de frapper, de détruire. Alors, brusquement, me vint le désir d’agir, et tous les raisonnements, excepté ceux qui étaient nécessaires à l’action, s’évanouirent. Je fus dans l’état de la bête ou de l’homme sous l’influence de l’excitation physique pendant un danger, lorsqu’on agit imperturbablement, sans hâte, aussi sans perdre une minute, en poursuivant un but précis.