La Sonate à Kreutzer (trad. Bienstock)/25

La Sonate à Kreutzer
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 360-366).
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XXV

Le conducteur entra et, ayant remarqué que la bougie de notre lanterne était presque consumée, il l’éteignit sans en mettre une nouvelle. Le jour commençait à poindre. Poznidchev se tut, soupirant profondément tout le temps que le conducteur resta dans le wagon. Il ne reprit son récit que quand le conducteur fut sorti, et que, dans le wagon demeuré obscur, s’entendit le bruit régulier du train en marche et le ronflement rythmique du commis. Dans la pénombre du jour naissant je ne voyais pas du tout Poznidchev ; je n’entendais que sa voix de plus en plus émue et douloureuse.

— Il me fallait faire trente-cinq verstes en voiture et huit heures en chemin de fer. En voiture le voyage fut très agréable. Il faisait un froid d’automne avec un soleil brillant ; vous savez, quand les roues marquent sur la boue durcie. La route était unie, la lumière éclatante et l’air vivifiant. La voiture était confortable. Au lever du soleil je partis et me sentis plus à l’aise. En regardant les chevaux, les champs, les passants, j’oubliais où j’allais. Parfois il me semblait que je voyageais simplement et que ce qui motivait mon retour n’était pas ; et j’étais heureux quand je m’oubliais ainsi. Mais dès que je me rappelais où j’allais, je me disais : « On verra après ; n’y pense pas ! » À mi-chemin, se produisit un incident qui m’arrêta quelques heures en route et par lequel je fus distrait davantage : quelque chose dans la voiture se brisa ; il fallut la réparer. Cet incident eut une importance considérable en ce que, au lieu d’arriver à Moscou à cinq heures, comme je le pensais, je n’y arrivai qu’à minuit, et ne fus à la maison qu’à minuit passé, puisque j’avais manqué le rapide et avais dû prendre un train omnibus. La recherche d’une charrette, la réparation, les paiements, le thé dans l’auberge, la conversation avec le portier, tout cela me distrayait encore davantage. À la tombée de la nuit tout fut près ; je me remis en route, et le voyage fut encore plus agréable que dans la journée. La lune à son premier quartier, une petite gelée, la route encore bonne, les chevaux, le postillon joyeux : tout cela m’égayait ; je songeais à peine à ce qui m’attendait, ou peut-être étais-je content encore de ce qui m’attendait, pour dire adieu à la vie. Mais cet état paisible, la possibilité de surmonter mes préoccupations, disparut avec le voyage en voiture. Aussitôt dans le wagon, ce fut autre chose. Ces huit heures de chemin de fer furent pour moi si pénibles que je ne les oublierai de ma vie. Était-ce parce que, en entrant dans le wagon, je m’étais imaginé vivement être déjà arrivé, ou parce que le chemin de fer agit toujours d’une facon excitante, toujours est-il qu’aussitôt dans le train, il me devint impossible de dormir ; mon imagination, sans répit et avec une vivacité extraordinaire, me dessinait des tableaux plus cyniques les uns que les autres, des choses qui se passaient là-bas, sans moi, et qui excitaient ma jalousie. Je brûlais d’indignation, de rage, et d’un sentiment particulier qui me comblait d’humiliation, en contemplant ces tableaux, et il m’était impossible de m’en détacher, de ne pas les regarder, aussi bien que de les effacer et me défendre de les évoquer. Plus je contemplais ces tableaux imaginaires, plus je croyais à leur réalité, que semblait me prouver encore la variété de ces images. On eût dit qu’un démon, malgré ma volonté, inventait et me soufflait les plus abominables fictions. Je me rappelais une conversation ancienne que j’avais eue avec le frère de Troukhatchevsky, et, dans une espèce d’extase, je me déchirais le cœur par cette conversation, la rapportant à Troukhatchevsky et à ma femme.

C’était très longtemps auparavant, mais je me le rappelais. Le frère de Troukhatchevsky, une fois, à ma question s’il fréquentait les maisons publiques, répondit qu’un homme comme il faut ne va pas où l’on peut attraper une maladie, dans un endroit sale et ignoble, alors qu’on peut toujours trouver une femme distinguée. Et voilà, que lui, son frère, avait trouvé ma femme.

« Il est vrai qu’elle n’est plus de la première jeunesse. Il lui manque une dent sur le côté et son visage est un peu empâté, pensais-je pour Troukhatchevsky. Mais que faire ; il faut se contenter de ce qu’on a ! »

« Oui, il l’oblige en la prenant pour maîtresse, me disais-je, et puis elle n’est pas dangereuse pour sa précieuse santé ! Non, ce n’est pas possible, reprenais-je avec effroi, rien de semblable ne s’est passé ! Il n’y a pas même de raison de le supposer. Ne m’a-t-elle pas dit que l’idée même que je pouvais être jaloux d’elle, à cause de lui, était une humiliation pour elle ! Oui, mais elle mentait ; elle a toujours menti ! » me disais-je, et tout recommençait. Il n’y avait avec moi que deux voyageurs dans le wagon, une vieille femme et son mari, tous les deux peu causeurs ; même ils sortirent à l’une des stations me laissant seul. J’étais comme une bête en cage. Tantôt je bondissais et m’avançais vers la fenêtre ; tantôt je me mettais à marcher, ayant peine à me tenir debout, comme si j’avais espéré faire avancer le train plus vite, par mes efforts ; mais le wagon, avec ses banquettes et ses vitres, tremblait continuellement, comme celui-ci.

Poznidchev se leva brusquement, fit quelques pas et se rassit.

— Oh ! j’ai peur, j’ai peur des wagons de chemin de fer ; l’effroi me saisit. Oui, c’est terrible, continua-t-il. Je me disais : « Il faut penser à autre chose, par exemple au patron de l’auberge où j’ai pris le thé. » Alors, dans mon imagination, paraît le portier avec sa longue barbe et son petit-fils, un enfant du même âge que mon petit Basile. « Mon petit Basile ! Il verra le musicien embrasser sa mère. Que se passera-t-il dans sa pauvre âme ? Mais elle, elle ne songe point à cela ; elle aime ! » Et, de nouveau, tout recommençait. « Non, non… Eh bien, je penserai à la visite à l’hôpital. Oui, hier, un malade s’est plaint d’un médecin. Le médecin avait une moustache comme Troukhatchevsky… Quelle effronterie !… Tous deux me mentaient quand il m’a dit qu’il partait… » Et de nouveau tout recommençait. Tout ce à quoi je pensais me ramenait à lui. Je souffrais horriblement. Je souffrais principalement de l’ignorance, du doute, de cette sorte de dédoublement, de l’ignorance de ce que je devais faire : l’aimer ou la haïr. Je souffrais tant, qu’il me vint la pensée, qui me séduisait, de descendre sur les rails, de me mettre sous le train et de tout terminer. Alors, au moins, on ne doutera plus. Une chose m’empêcha de le faire : la pitié, la pitié pour moi-même, qui éveillait en même temps ma haine pour elle. Envers lui j’éprouvais le sentiment étrange de mon humiliation et de sa victoire, mais pour elle une haine terrible. « Non, je ne peux pas me tuer et la laisser libre ! Il faut qu’elle souffre ; il faut qu’elle sache au moins que j’ai souffert », me disais-je. Je sortais à toutes les gares pour me distraire. Au buffet d’une gare je vis qu’on buvait et, tout de suite, j’allai avaler un verre d’eau-de-vie. À côté de moi, un juif buvait aussi. Il se mit à me parler, et moi, pour ne pas rester seul dans mon wagon, j’allai avec lui, en troisième classe, dans un wagon sale, enfumé, plein de pelures, de graines de tournesol. Là, je me mis à côté de lui. Il bavardait et racontait beaucoup d’anecdotes. Je l’écoutais mais ne pouvais comprendre ce qu’il disait parce que je continuais à penser à mon sujet. Il le remarqua et exigea de moi que je fisse attention. Alors je me levai et retournai dans mon wagon. « Il faut reflécliir, me dis-je, voir si ce que je pense est vrai, si j’ai des raisons de me tourmenter ». Je m’assis pour réfléchir tranquillement, mais tout de suite, au lieu de réflexions calmes, la même chose recommença : au lieu de raisonnements, des tableaux et des images. « Que de fois me suis-je tourmenté ainsi, songeais-je me rappelant des accès antérieurs et pareils de jalousie, et puis, finalement ce n’était rien. Il en est de même maintenant. Peut-être, c’est même certain, la trouverai-je tranquillement endormie ; elle se réveillera, sera heureuse, et dans ses paroles, dans son regard, je verrai que rien n’est arrivé, que tout cela était absurde. Ah ! comme ce serait bien… » — « Mais non, c’est arrivé trop souvent, cette fois c’est fini », me disait une voix. Et de nouveau tout recommencait. Ah ! quel supplice ! Ce n’est pas dans un hôpital de syphilitiques que j’introduirais un jeune homme pour lui ôter le désir des femmes, mais dans mon âme, pour lui montrer le démon qui la déchirait. Ce qui était effroyable, c’était de me reconnaître un droit indiscutable sur le corps de ma femme, comme si c’était mon corps, pendant que je sentais que je ne pouvais pas posséder ce corps, qu’il n’était pas à moi, qu’elle en pouvait faire ce qu’elle voulait, et qu’elle en voulait faire ce que je ne voulais pas qu’elle en fît. En outre je me sentais impuissant contre lui et contre elle. Lui, comme le Vanka des contes, chanterait avant de monter au gibet, baiserait ses lèvres douces, etc… Et il aurait l’avantage. Avec elle, c’est pire encore ; si elle ne l’a pas fait, elle le désire, et le veut ; je sais qu’elle le veut. C’est encore pire. Il vaudrait mieux qu’elle l’eût déjà fait, je sortirais de mon incertitude, Enfin je n’aurais su dire ce que je désirais : je désirais qu’elle ne voulût pas ce qu’elle devait vouloir. C’était une folie complète !