La Sonate à Kreutzer (trad. Bienstock)/12

La Sonate à Kreutzer
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 288-292).
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XII

— Dans notre monde, c’est juste le contraire : s’il arrive que l’homme, étant célibataire, pense encore à l’abstinence, une fois marié il considère que l’abstinence n’est plus nécessaire. Songez donc, ce départ après le mariage, cette solitude que les nouveaux mariés se ménagent avec le consentement des parents, ce n’est autre chose que l’autorisation de la débauche. Mais la loi morale se venge elle-même quand on la viole. La lune de miel ne me donna pas ce qu’elle promettait ; tout le temps c’était honteux et ennuyeux, et bientôt cela devint très pénible. Je crois que le troisième ou le quatrième jour, je trouvai ma femme triste. Je lui en demandai la raison, et me mis à l’embrasser, ce qui, à mon avis, était tout ce qu’elle pouvait désirer. Elle écarta ma main et se mit à pleurer. Pourquoi ? Elle ne put me le dire. Elle était triste, angoissée. Ses nerfs torturés lui avaient probablement suggéré la vérité sur l’ignominie de nos relations, mais elle ne savait comment exprimer cela. Je me mis à la questionner ; elle répondit quelque chose de vague, qu’elle était triste sans sa mère. Il me sembla qu’elle ne disait pas la vérité. Je cherchai à la consoler en gardant le silence sur sa mère. Il ne me venait pas à l’esprit qu’elle se sentait tout simplement énervée et que la mère n’était qu’un prétexte. Mais aussitôt elle s’offensa de ce que je ne parlais pas de sa mère, comme si je ne l’avais pas crue. Elle me dit qu’elle voyait bien que je ne l’aimais pas. Je l’accusai de caprice. Soudain tout son visage se changea : la tristesse fit place à l’irritation. Elle me reprocha en termes durs et blessants mon égoïsme et ma cruauté. Je la regardai. Toute sa figure exprimait la froideur absolue, l’animosité, presque la haine pour moi. Je me rappelle l’effroi que j’éprouvai à cette vue. Comment ? Quoi ? pensai-je. L’amour, l’union des âmes, et voilà ce qu’il y a ! Mais c’est impossible, ce n’est plus elle ! Je tâchai de la calmer, mais je me heurtai à un tel mur inébranlable de froide hostilité que, sans avoir le temps de réfléchir, je fus pris d’une vive irritation et nous échangeâmes une foule de propos désagréables. L’impression de cette première brouille fut terrible. J’appelle cela brouille, mais ce n’était pas une brouille ; c’était la découverte soudaine de l’abîme qui, en réalité, existait entre nous. L’amour était épuisé avec la satisfaction de la sensualité, et nous restions en face l’un de l’autre sous notre vrai jour, comme deux égoïstes complètement étrangers qui cherchent à se procurer le plus de plaisir possible l’un par l’autre. Ainsi, ce que j’appelais notre brouille était la mise au jour de notre véritable situation après l’apaisement de la volupté. Je ne me rendis pas compte que cette hostilité froide était notre état normal et je ne comprenais pas que cette première brouille serait bientôt noyée sous un nouveau flot de sensualité.

Je crus que nous nous étions querellés puis réconciliés et que cela ne nous arriverait plus. Mais, en cette même lune de miel arriva bientôt une période de satiété où nous cessâmes d’être nécessaires l’un à l’autre, et une nouvelle brouille éclata. Cette deuxième brouille me frappa encore plus que la première. « Alors la première n’était pas un hasard, c’était fatal et cela sera ainsi », pensai-je. Cette seconde querelle me stupéfia d’autant plus qu’elle avait une cause misérable : elle eut pour prétexte une question d’argent ; or, jamais je n’avais marchandé sur ce chapitre ; il m’était surtout impossible de le faire vis-à-vis de ma femme. Je me souviens seulement qu’à une remarque que je lui fis, elle insinua que mon intention était de la dominer au moyeu de l’argent et que je basais sur l’argent mon droit sur elle ; enfin quelque chose de tout à fait impossible, de stupide et lâche qui n’était ni dans mon caractère ni dans le sien. J’étais hors de moi. Je l’accusai d’indélicatesse ; elle m’adressa le même reproche. La dispute éclata. Dans ses paroles, dans l’expression de son visage, dans ses yeux, je remarquai de nouveau la haine cruelle et froide qui m’avait tant stupéfié déjà. Il m’est arrivé de me quereller avec mon frère, avec des amis, avec mon père, mais jamais il n’y eut entre nous cette méchanceté farouche que je voyais ici. Après quelque temps, cette haine mutuelle fut encore couverte par un flux de volupté, et je me consolai de nouveau en me disant que ces deux querelles étaient des fautes réparables. Mais à la troisième, à la quatrième, je compris que ce n’était pas un simple hasard, que c’était une fatalité qui devait arriver encore, et j’en étais horrifié. Une autre pensée encore plus terrible me tourmentait : j’étais persuadé que moi seul vivais si mal avec ma femme, que cela n’arrivait pas dans les autres ménages. J’ignorais alors que dans tous les ménages ont lieu les mêmes accrocs, et que tous, comme moi, s’imaginant que c’est un malheur exclusivement réservé à eux seuls, cachent soigneusement ce malheur honteux non pas seulement aux autres mais à eux-mêmes.

Commencé dès les premiers jours, cela se perpétua et augmenta, avec des caractères d’acharnement toujours plus marqués. Au fond de mon âme, dès les premières semaines, je sentis que j’étais perdu, que j’avais ce que je n’attendais pas, et que le mariage non seulement n’est pas le bonheur, mais une épreuve pénible. Cependant, comme tout le monde, je me refusais à l’avouer (je ne l’aurais jamais avoué, n’eût été le dénouement) et je le cachais non seulement aux autres, mais à moi-même. Je m’étonne maintenant de n’avoir pas vu alors ma situation vraie. C’était cependant facile avec ces querelles commencées pour des motifs si futiles qu’on ne pouvait ensuite se les rappeler. La raison ne pouvait trouver de prétextes suffisants pour notre haine tenace l’un envers l’autre. De même n’en trouvait-elle pas pour la réconciliation. Parfois des paroles, des explications, des larmes même, mais parfois… oh ! j’ai honte à me le rappeler maintenant, après des mots injurieux, arrivaient les sourires, les baisers, les enlacements… Abomination ! Comment ne percevais-je pas alors toute cette vilenie…