La Sonate à Kreutzer (trad. Bienstock)/09

La Sonate à Kreutzer
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 275-278).
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IX

— Oui, vous savez, reprit-il en rangeant dans son sac le thé et le sucre, cette puissance des femmes dont souffre le monde provient uniquement de ce que je viens de dire.

— Comment, la puissance des femmes ? dis-je. Les droits sont surtout du côté des hommes.

— Parfaitement, c’est bien cela, dit-il. C’est bien ce que je veux dire et c’est ce qui explique ce phénomène extraordinaire : d’une part, il est tout à fait exact que la femme est amenée au plus bas degré de l’humiliation, et d’autre part elle domine. Voyez les juifs : avec la puissance que leur confère l’argent ils se vengent de leur assujettissement. Ainsi font les femmes. « Ah ! vous voulez que nous ne soyons que des marchands, bon ; en restant marchands nous nous emparerons de vous, » disent les juifs. Et les femmes disent de même : « Vous voulez que nous ne soyons que des objets de sensualité ? bon, comme objets de sensualité, nous vous courberons sous le joug ». Ce n’est pas dans la privation du droit de vote ou du droit de magistrature que réside l’infériorité de la femme, mais dans ses relations sexuelles, elle n’est pas l’égale de l’homme. Elle n’a pas le droit d’user de l’homme et de s’abstenir de le choisir au lieu d’être choisie. Vous dites que ce serait abominable. Bon ! Mais alors que l’homme n’ait pas non plus ces droits, puisque maintenant la femme en est privée. Mais voilà, à défaut de droits elle agit sur la sensualité de l’homme, par quoi elle le domine, de sorte qu’en réalité c’est la femme qui choisit, tandis que l’homme n’a que l’apparence du choix. Dès que la femme est en possession de ses moyens, elle en abuse et acquiert un pouvoir terrible sur les hommes.

— Mais où voyez-vous ce pouvoir exceptionnel ? demandai-je.

— Où ? Mais partout, dans tout. Allez voir les magasins dans une grande ville. Il y a là des millions ; il est impossible d’évaluer l’énorme quantité de travail qui s’y dépense. Or, dans les neuf dixièmes de ces magasins y a-t-il quoi que ce soit pour l’usage des hommes ? Tout le luxe de la vie est demandé et soutenu par la femme.

Comptez toutes les fabriques. La plupart travaillent à des ornements inutiles, équipages, meubles, hochets pour les femmes. Des millions d’hommes, des générations d’esclaves s’usent à ce travail de forcats dans les fabriques, uniquement pour les caprices des femmes. Les femmes, telles des reines, gardent comme prisonniers de guerre, dans les travaux forcés, les neuf dixièmes du genre humain. Et tout cela parce qu’on les a humiliées en les privant de droits égaux à ceux de l’homme. Elles se vengent sur notre volupté ; elles nous attrapent dans leurs filets. Oui, tout est là.

Les femmes se sont façonnées de telles armes pour agir sur les sens, qu’un homme ne peut rester calme en leur présence. Aussitôt qu’un homme approche une femme, il tombe sous l’influence de cet opium et perd la tête. Depuis longtemps déjà je me sentais mal à l’aise quand je voyais une femme trop bien parée, en robe de bal, mais à présent, cela me terrifie, tout simplement, car j’y vois un péril pour les hommes, quelque chose de contraire aux lois et j’ai envie d’appeler un sergent de ville, d’appeler un secours quelconque, de demander qu’on enlève cet objet dangereux.

— Oui, riez ! me cria-t-il. Mais ce n’est pas du tout une plaisanterie. Je suis sûr que le temps viendra, et il n’est peut-être pas si loin, où les hommes comprendront cela et seront étonnés qu’il ait pu exister une société où étaient permises des actions aussi nuisibles que celles d’orner le corps de facon à éveiller la sensualité, comme le font les femmes de notre société. Autant établir des traquenards le long de nos voies publiques, ou pis encore ! Pourquoi les jeux de hasard sont-ils interdits alors qu’on ne défend pas que les femmes se promènent en costumes excitant la sensualité ? Elles sont mille fois plus dangereuses.