La Sonate à Kreutzer (trad. Bienstock)/03

La Sonate à Kreutzer
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 253-255).
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III

— Eh bien, je raconterai… Mais en avez-vous vraiment le désir ?

Je répétai que je le désirais beaucoup. Il se tut, passa sa main sur ses yeux et commença :

— Si l’on raconte, il faut raconter tout, tout depuis le commencement : il faut raconter comment et pourquoi je me suis marié et c eque j’étais avant mon mariage.

Avant mon mariage je vivais comme vivent tous les jeunes gens de notre milieu. Je suis propriétaire ; j’ai fait mes études universitaires, et j’ai été maréchal de la noblesse. J’ai vécu avant mon mariage comme ils vivent tous, c’est-à-dire dans la débauche, et, vivant de cette facon, j’étais convaincu, comme tous les hommes de notre classe, que ma vie était ce qu’elle devait être. Je pensais de moi que j’étais un homme charmant et tout à fait moral. Je n’étais pas un séducteur, je n’avais pas de goûts contre nature, je ne faisais pas de la débauche le but principal de ma vie, comme plusieurs de mes camarades, mais je m’y adonnais discrètement, modérément, pour la santé. J’évitais ces femmes qui, en me donnant un enfant ou en s’attachant à moi, pouvaient lier mon avenir. D’ailleurs, peut-être y eut-il des enfants ou des attachements, mais je m’arrangeai de façon à ne pas m’en apercevoir. Et cette vie non seulement je la trouvais morale, mais j’en étais fier…

Il s’arrêta, fit entendre le son particulier qu’il émettait toujours évidemment quand une nouvelle pensée lui venait en tête.

— Et voilà la lâcheté principale ! s’écria-t·il. La débauche ne consiste pas seulement en des actes matériels, une turpitude quelconque ne constitue pas encore la débauche, mais la véritable débauche réside dans la méconnaissance des liens moraux que l’on contracte envers une femme avec laquelle on a des relations charnelles. Et moi, je regardais comme un mérite cet affranchissement-là. Je me souviens de m’être tourmenté une fois parce que j’avais oublié de payer une femme qui, probablement, s’était donnée à moi par amour. Je ne me sentis à l’aise qu’après lui avoir envoyé l’argent, lui montrant ainsi que je ne me considérais pas moralement engagé envers elle. Ne hochez donc point la tête comme si vous étiez d’accord avec moi ! me cria-t-il subitement. Je connais ces facons-là ; nous tous, et vous-même, si vous n’êtes pas une exception rare, nous avons les idées que j’avais alors. D’ailleurs qu’importe ; excusez-moi, continua-t-il, la vérité c’est que c’est effroyable, effroyable.

— Qu’est-ce qui est effroyable ?

— Cet abîme d’erreurs et de débauche où nous sommes relativement à la femme et à nos relations avec elle. Oui, je ne puis parler de cela avec calme, et non pas à cause de cet épisode, comme il le disait, qui m’est arrivé, mais parce que, depuis, mes yeux se sont ouverts et jai vu tout sous un autre jour. Tout est à l’envers, à l’envers !

Il alluma une cigarette, appuya ses coudes sur ses genoux et se remit à parler.

Dans l’obscurité je ne voyais pas son visage ; dans le fracas du train je n’entendais que sa voix agréable et grave.