La Sonate à Kreutzer (trad. Bienstock)/02

La Sonate à Kreutzer
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 245-252).
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II

Dès que le vieillard fut sorti, une conversation générale s’engagea.

— En voilà un papa du vieux temps, dit le commis.

— C’est un Domostroy [1] personnifié, dit la dame. Quelles idées sauvages sur la femme et le mariage !

— Oui, nous sommes loin encore des idées européennes sur le mariage, dit l’avocat.

— L’essentiel, et ce que ne comprennent pas les gens comme celui-là, reprit la dame, c’est que le mariage sans amour n’est pas le mariage, c’est que seul l’amour consacre le mariage. Le vrai mariage est celui qui est consacré par l’amour. Le commis écoutait et souriait, s’efforçant de retenir les propos intelligents qu’il entendait, afin d’en faire son profit.

Pendant que la dame parlait, on entendit un son ressemblant à un rire interrompu ou à un sanglot. Nous étant retournés, nous aperçûmes notre voisin, le monsieur aux cheveux gris, aux yeux brillants, qui, pendant la conversation, évidemment intéressante pour lui, s’était rapproché sans que nous l’eussions remarqué. Il se tenait debout, la main appuyée sur la banquette. Il était ému : son visage était rouge, les muscles de ses joues tressaillaient.

— Quel est donc cet amour… l’amour… qui consacre le mariage ? dit-il en hésitant.

Voyant l’état d’émotion du voisin, la dame tâcha de lui répondre aussi doucement et substantiellement que possible.

— L’amour vrai… Si cet amour existe entre l’homme et la femme, le mariage est possible, dit-elle.

— Oui, mais que faut-il entendre par amour vrai ? reprit le monsieur aux yeux brillants, en souriant d’un air gauche et timide.

— Chacun sait ce que c’est que l’amour vrai, dit la dame, désirant évidemment mettre fin à cette conversation.

— Moi je ne le sais pas, dit le monsieur. Il faut définir ce que vous entendez par amour…

— Comment ? C’est très simple, fit la dame. L’amour ? L’amour, c’est la préférence exclusive d’un seul ou d’une seule à tous les autres, dit-elle.

— Une préférence pour combien de temps : pour un mois, pour deux jours, pour une demi-heure ? demanda le monsieur aux cheveux gris, et il sourit.

— Non, permettez, vous ne parlez pas évidemment de la même chose.

— Pardon, absolument de la même.

— Madame dit, intervint l’avocat en indiquant la dame, que le mariage doit être d’abord le résultat d’un attachement, de l’amour, si vous voulez, et que si l’amour existe, et dans ce cas seulement, le mariage est quelque chose pour ainsi dire de sacré. Mais tout mariage qui n’a pas pour base un attachement naturel, l’amour si vous voulez, n’a en lui rien de moralement obligatoire. C’est bien cela, n’est-ce pas ? demanda-t-il à la dame.

La dame approuva d’un mouvement de tête cette traduction de sa pensée.

— Puis… reprit l’avocat, voulant continuer son discours. Mais le monsieur nerveux, dont les yeux maintenant flamboyaient, se contenant évidemment avec peine, sans laisser parler l’avocat, dit :

— Non, je parle absolument de la même chose, de la préférence d’un ou d’une à tous les autres ; mais je demande : une préférence pour combien de temps ?

— Pour combien de temps ? Pour longtemps. Pour toute la vie parfois, dit la dame en haussant les épaules.

— Mais cela n’arrive que dans les romans. Dans la vie jamais. Dans la vie, cette préférence pour l’un à l’exclusion de tous les autres dure rarement plusieurs années ; c’est plus souvent une question de mois ou même de semaines, de jours, d’heures, reprit-il, prenant plaisir à étonner ses auditeurs.

— Oh ! monsieur… Mais non… non… Permettez ! dit tout le monde à la fois. Le commis lui-même émit un mot de réprobation.

— Oui, je sais ! fit le monsieur aux cheveux gris, en élevant la voix de façon à couvrir les nôtres, vous parlez de ce qu’on croit exister et moi je parle de ce qui est. Tout homme éprouve envers n’importe quelle jolie femme ce que vous appelez l’amour.

— Ah ! c’est terrible ce que vous dites là ! Ce sentiment qu’on nomme l’amour, et qui dure non pas des mois et des années mais toute la vie, il existe pourtant parmi les hommes ?

— Non, non. En admettant même qu’un homme puisse préférer une certaine femme pour toute la vie, alors la femme, selon toutes probabilités, en préférera un autre ; ce fut, c’est et sera ainsi éternellement, dit-il, et, prenant une cigarette, il se mit à fumer.

— Mais un sentiment réciproque peut exister, objecta l’avocat.

— Non, cela ne peut être, dit-il, de même qu’il ne peut arriver que, dans un chargement de pois, deux pois marqués d’un signe spécial viennent se mettre l’un à côté de l’autre. De plus, ce n’est pas seulement une probabilité mais une certitude que la satiété viendra. Aimer quelqu’un ou quelqu’une toute sa vie, c’est comme qui dirait qu’une chandelle peut brûler éternellement.

— Mais vous parlez de l’amour physique. N’admettez-vous pas un amour fondé sur une conformité d’idéal, sur une affinité spirituelle ? dit la dame.

— L’affinité spirituelle ! La conformité d’idéal ! répéta-t-il en émettant le son qui lui était particulier. Mais dans ce cas il n’est pas nécessaire de coucher ensemble (excusez ma brutalité). Conformité d’idéal et les deux êtres couchent ensemble ! dit-il, et il se mit à rire nerveusement.

— Permettez, objecta l’avocat, les faits contredisent vos paroles. Nous voyons que le mariage existe, que toute l’humanité, ou du moins la plus grande partie de l’humanité, mène la vie conjugale, et que beaucoup d’époux achèvent honnêtement une longue vie ensemble.

Le monsieur aux cheveux blancs sourit de nouveau.

— Vous dites que le mariage se fonde sur l’amour, et quand j’émets un doute sur l’existence d’un autre amour que l’amour sensuel, vous me prouvez l’existence de l’amour par le mariage ; mais de nos jours le mariage n’est qu’un mensonge !

— Non, pardon, dit l’avocat, je dis seulement que les mariages ont existé et existent.

— Existent ! Mais comment et pourquoi existent-ils ? Ils ont existé et existent pour des gens qui ont vu et voient dans le mariage quelque chose de sacramentel, un sacrement qui engage devant Dieu. Pour ceux-là ils existent, et pour nous, non. Chez nous les hommes se marient ne voyant dans le mariage que l’accouplement, et il en résulte une tromperie ou une violence. Quand c’est une tromperie on la supporte facilement. Le mari et la femme trompent seulement le monde en se donnant comme monogames, en réalité, ils sont polygames et polyandres. C’est mauvais, mais cela va encore. Mais lorsque, comme il arrive souvent, le mari et la femme ont pris l’obligation de vivre ensemble toute leur vie et que, dès le second mois, ils se haïssent déjà l’un l’autre, ont déjà le désir de se séparer, et vivent quand même ensemble, alors commence cette existence infernale, où l’on s’alcoolise, où l’on se tire des coups de revolver, où l’on s’assassine, où l’on s’empoisonne, dit-il, parlant de plus en plus rapidement, ne laissant à personne le temps de placer un mot, et s’animant de plus en plus.

Tous se taisaient ; tous se sentaient mal à l’aise.

— Oui, sans doute, il arrive de ces épisodes critiques dans la vie conjugale, dit l’avocat, désirant mettre fin à cette conversation qui devenait par trop vive.

— Si je ne me trompe vous avez deviné qui je suis ? dit-il doucement.

— Non, je n’ai pas ce plaisir.

— Le plaisir n’est pas bien grand. Je suis Pozdnichev, celui à qui arriva cet épisode critique auquel vous venez de faire allusion : j’ai tué ma femme, dit-il en jetant un regard sur chacun de nous.

Nous nous taisions, ne sachant que dire.

— Qu’importe d’ailleurs, dit-il, refoulant un sanglot. Excusez-moi, je ne veux pas vous gêner.

— Mais non, excusez… dit l’avocat ne sachant lui-même ce qu’il fallait « excuser ».

Mais Pozdnichev, sans l’écouter, se détourna brusquement et reprit sa place. Le monsieur et la dame chuchotaient quelque chose entre eux. J’étais assis en face de Pozdnichev ne sachant que dire. Il faisait noir ; je fermai les yeux et feignis de dormir. Nous arrivâmes ainsi, en silence, jusqu’à la station suivante. Là, l’avocat et la dame changèrent de wagon, ce qui était convenu auparavant avec le conducteur. Le commis s’installa sur la banquette et s’endormit. Pozdnichev continuait à fumer et buvait le thé qu’il s’était procuré à la station précédente.

Quand j’ouvris les yeux et le regardai, tout d’un coup il s’adressa à moi résolument, d’un ton irrité :

— Peut-être vous est-il désagréable de voyager en ma compagnie sachant qui je suis ? Dans ce cas je m’en irais.

— Oh, non, pourquoi ?

— Et bien alors, ne voulez-vous pas du thé ? Mais il est très fort.

Il me versa du thé.

— Ils le disent… et ils mentent… dit-il.

— De quoi parlez-vous ? demandai-je.

— Mais toujours de la même chose : de leur amour. Vous ne désirez pas dormir ?

— Pas du tout.

— Alors voulez-vous que je vous raconte comment cet amour m’a conduit à ce que vous savez ?

— Volontiers ! si cela ne vous est pas pénible.

— Non, ce qui m’est pénible c’est le silence. Buvez donc le thé… Est-il trop fort ?

Le thé était en effet comme de la bière, j’en bus quand même un verre. À ce moment passa le conducteur. Pozdnichev l’accompagna d’un regard méchant et commença seulement quand il fut sorti.

  1. Livre du moine Sylvestre où étaient exposées les règles de la vie familiale du temps d’Ivan le Terrible.