La Sélection naturelle/08

Traduction par Lucien de Candolle.
C. Reinwald & Cie, libraires-éditeurs (p. 204-214).

V

L’INSTINCT CHEZ L’HOMME ET LES ANIMAUX.


C’est chez les insectes que l’on trouve les exemples les plus parfaits et les plus frappants de ce qu’on appelle l’instinct, les actes dans lesquels la raison ou l’observation paraissent avoir le moins d’influence, et qui semblent impliquer la possession des facultés les plus différentes des nôtres. Les constructions merveilleuses des abeilles et des guêpes, l’économie sociale des fourmis, la prévoyance soigneuse avec laquelle plusieurs coléoptères et plusieurs mouches pourvoient à la sécurité d’une postérité qu’ils ne doivent jamais voir, les curieux préparatifs que font les larves des lépidoptères en vue de leur métamorphose, tous ces faits sont des exemples typiques de la faculté appelée instinct ; on y voit la preuve de l’existence de quelque capacité spéciale n’ayant aucun rapport avec les moyens d’action que nous tirons de nos sens et de notre raison.


Comment on peut le mieux étudier l’instinct.


Quelque définition que nous puissions donner de l’instinct, il rentre évidemment dans les phénomènes de l’ordre psychologique. Or nous ne pouvons juger une organisation mentale et ses fonctions qu’en la comparant avec la nôtre, et en observant ses manifestations chez les autres hommes et les animaux ; par conséquent nous devons étudier et chercher à comprendre celle des enfants, des hommes à l’état sauvage et des animaux supérieurs avant de nous prononcer positivement sur la nature des opérations mentales chez des êtres aussi radicalement différents de nous que les insectes.

Nous n’avons pas même encore pu constater exactement la nature des sens qu’ils possèdent, ou ce que sont leurs facultés de vue, d’ouïe, de toucher, comparées aux nôtres. Leur vision peut surpasser beaucoup la nôtre en délicatesse et en portée, et leur donner peut-être, de la constitution interne de certains corps, une connaissance analogue à celle que nous obtenons au moyen du spectroscope. Que leurs organes visuels soient doués d’avantages que n’ont pas les nôtres, cela est indiqué par les curieux faisceaux cristallins qui dans l’œil composé rayonnent du ganglion optique aux facettes : ces faisceaux varient de forme et d’épaisseur dans les différentes parties de leur longueur et possèdent des caractères distinctifs dans chaque groupe d’insectes. Dans les yeux des vertébrés on ne trouve rien de semblable à cet appareil complexe, qui peut-être sert à quelque fonction tout à fait inconcevable pour nous, aussi bien qu’à celle que nous connaissons sous le nom de vision.

Il y a des raisons pour admettre que les insectes perçoivent des sons d’une délicatesse extrême, et l’on supdose que certains organes très-petits, abondamment pourvus de nerfs et situés chez la plupart des insectes dans la veine sous-costale de l’aile, sont les organes de l’ouïe. Mais, en outre, les orthoptères (grillons, sauterelles, etc.) ont sur les pattes de devant des organes qu’on suppose être des oreilles, et M. Lowne croit que les petites boules pédicellées qui sont les seuls restes des ailes postérieures dans les mouches, sont aussi des organes de l’ouïe ou de quelque sens analogue. Chez les mouches aussi, la 3e articulation des antennes contient des milliers de fibres nerveuses, qui se terminent en petites cellules ouvertes, et que M. Lowne considère comme l’organe de l’odorat ou de quelque autre sens, peut-être nouveau pour nous. Il est donc fort possible que les insectes soient doués de sens particuliers, au moyen desquels ils perçoivent des choses qui nous restent toujours inconnues, et peuvent accomplir des actes qui nous paraissent incompréhensibles.

Dans cette ignorance complète où nous sommes de leurs facultés et de leur nature interne, n’est-il pas téméraire de vouloir juger de leurs forces par une comparaison avec les nôtres ? Comment pouvons-nous prétendre pénétrer le mystère de leur nature mentale et prononcer sur l’étendue de leurs perceptions, dire jusqu’où peuvent aller leur mémoire, leur raison ou leur réflexion ! Passer d’un seul bond de nos propres perceptions à celles d’un insecte, est aussi déraisonnable et absurde que vouloir, avec la seule connaissance de la table de multiplication, aller droit au calcul intégral, ou bien encore, en anatomie comparée, sauter de l’étude du squelette humain à celui du poisson, et vouloir, sans l’aide des nombreuses formes intermédiaires, déterminer les homologies entre ces types distants de vertébrés. Une pareille manière de procéder entraînerait inévitablement des erreurs, et l’étude continuée dans la même direction ne ferait que les confirmer, et les rendre plus difficiles à déraciner.


Définition de l’instinct.


Avant d’aller plus loin, nous devons déterminer ce que nous entendons par le terme instinct.

On en a donné diverses définitions, telles que : « Aptitude qui opère sans l’aide de l’instruction ou de l’expérience ; » ou bien : « Une faculté mentale totalement indépendante de l’organisation ; » « Une faculté à laquelle on attribue chez l’animal les actes qui, chez l’homme, résultent d’un enchaînement de raisonnements, aussi bien que ceux dont l’homme est incapable, et qu’on ne peut expliquer par aucun effort de l’intelligence. » Le mot instinct est aussi très-souvent appliqué à des actes qui résultent évidemment de l’organisation ou de l’habitude. On dit du poulain ou du veau qu’il marche par instinct, aussitôt qu’il est né ; mais cela est dû uniquement à son organisation qui lui rend la marche possible et agréable. De même ou dit que, par instinct, nous étendons les mains pour éviter une chute ; mais c’est là une habitude acquise, que l’enfant ne possède pas.

Je proposerai de définir l’instinct « l’accomplissement par un animal d’actes complexes, absolument sans instruction ni connaissance acquise préalablement. » Ainsi on dit des oiseaux ou des abeilles qui construisent leurs nids ou leurs cellules, des insectes qui pourvoient à leurs besoins futurs ou à ceux de leurs descendants, qu’ils accomplissent tous ces actes sans jamais en avoir vu faire de semblables à d’autres, et sans aucunement savoir pourquoi ils les font eux-mêmes. C’est ce qu’exprime le terme très-commun « d’instinct aveugle ».

Mais ce sont là autant d’assertions positives qui, chose étrange, n’ont jamais été prouvées. On les considère comme évidentes par elles-mêmes et n’ayant aucun besoin de preuve. Personne n’a encore fait l’expérience suivante : prendre les œufs d’un oiseau qui construit un nid perfectionné, faire éclore ces œufs au moyen de la vapeur ou sous une couveuse étrangère, puis mettre les jeunes oiseaux dans une grande volière ou dans un jardin couvert, où ils trouveraient une situation et des matériaux convenables pour un nid semblable à celui de leurs parents, et voir alors quelle espèce de nid ces oiseaux construiraient. Si, rigoureusement soumis à ces conditions, ils choisissent les mêmes matériaux, la même situation, construisent leur nid de la même manière et aussi parfaitement que leurs parents l’avaient fait, alors nous aurons un cas d’instinct, bien prouvé. Pour le moment il n’est que supposé, et supposé sans raison suffisante, ainsi que je le montrerai plus loin.

De même, personne n’a encore enlevé d’un rayon de miel les larves pour les tenir hors de la présence d’autres abeilles, dans une grande serre avec abondance de fleurs et d’aliments, et observer alors quelle espèce de cellules elles construiraient. Tant que cette expérience n’a pas été faite, nul ne peut dire que les abeilles bâtissent sans instruction, nul ne peut dire que, dans chaque nouvel essaim, il n’y a pas d’abeilles plus âgées que les autres et qui leur enseignent peut-être la construction du rayon.

Or, dans une recherche scientifique, un point dont on peut chercher la preuve ne doit pas se présumer, et l’on ne doit point avoir recours à une force tout à fait inconnue pour expliquer les faits, aussi longtemps que les forces connues peuvent suffire. Pour ces deux motifs je refuse d’accepter la théorie de l’instinct dans tous les cas où l’on n’a pas d’abord épuisé tous les autres moyens possibles d’explication.


L’homme possède-t-il des instincts ?


Plusieurs des défenseurs de la théorie de l’instinct maintiennent que l’homme a des instincts exactement semblables à ceux des animaux, mais plus ou moins sujets à être effacés par ses facultés de raisonnement. C’est là un cas qui se prête plus qu’aucun autre à l’observation, et je vais lui consacrer quelques pages. On dit que l’enfant nouveau-né tette par instinct et plus tard marche par instinct aussi ; chez l’adulte on croit surtout voir l’effet de cette faculté chez les individus des races sauvages qui peuvent trouver leur chemin au travers d’une contrée inconnue et sans route battue.

Considérons d’abord le premier cas, celui de l’enfant nouveau-né. On dit quelquefois que celui-ci cherche le sein (assertion absurde), et on y voit une preuve merveilleuse de l’instinct. Sans doute c’en serait une, si le fait était vrai ; mais, malheureusement pour la théorie, il est absolument faux, ainsi que peuvent l’attester tous les médecins et toutes les nourrices. Néanmoins il est certain que l’enfant tette sans qu’on le lui ait enseigné ; mais c’est là un de ces actes simples qui résultent de la conformation même des organes, et qui ne peuvent pas plus être attribués à l’instinct que la respiration ou le mouvement musculaire. Tout objet de grandeur convenable, mis dans la bouche de l’enfant, irrite les nerfs et les muscles de façon à produire l’acte de succion. Un peu plus tard (la volonté entrant en jeu), l’acte est continué par suite des sensations agréables qu’il produit. De même, la marche résulte évidemment de l’arrangement des os et des articulations, de l’exercice naturel aux muscles, qui rend peu à peu l’attitude verticale plus agréable qu’aucune autre ; il n’est guère douteux que l’enfant apprendrait de lui-même à marcher debout même s’il était nourri par une bête sauvage.


Comment les Indiens voyagent au travers de forêts inconnues et sans chemin battu.


Considérons maintenant le fait que les Indiens trouvent leur chemin à travers des forêts qu’ils n’ont jamais traversées auparavant. Ce fait est très-mal compris ; je crois qu’il n’a lieu que dans des conditions très-spéciales, qui montrent que l’instinct n’y est pour rien.

Le sauvage, il est vrai, peut trouver son cheminé à travers les forêts de son pays natal, dans une direction toute nouvelle pour lui ; mais cela tient à ce que, depuis l’enfance, il est habitué à les parcourir, s’orientant au moyen de signes qu’il a observés lui-même ou que d’autres lui ont appris. Les sauvages font de longs voyages dans beaucoup de directions, et toutes leurs facultés étant employées à ce seul objet, ils acquièrent une connaissance complète et exacte de la topographie, non-seulement de leur propre district, mais encore de toutes les régions environnantes. Celui qui a voyagé dans une direction nouvelle, fait part aux autres de ce qu’il a appris, et les descriptions des routes, des localités, des petits incidents du voyage, forment l’une des principales ressources de la conversation ; le soir autour du feu, chaque voyageur, chaque prisonnier appartenant à une autre tribu, vient ajouter son contingent de renseignements. Comme l’existence même des individus, des familles et des tribus dépend de cette connaissance de la nature, toutes les facultés subtiles du sauvage adulte sont employées à l’acquérir et à la perfectionner. Bon chasseur ou bon guerrier, il réussit ainsi à connaître la direction de chaque colline ou chaîne de montagnes, celle de tous les cours d’eau, et leurs confluents, la situation de tous les lieux caractérisés par une végétation particulière, et cela non-seulement dans les limites qu’il a explorées lui-même, mais peut-être encore cent milles au delà. Son observation pénétrante lui fait découvrir les plus petites ondulations de la surface du sol, les changements du sous-sol ou de la végétation, qui seraient tout à fait imperceptibles pour un étranger. Ses yeux regardent sans cesse dans la direction où il marche ; la mousse qui couvre un côté des arbres, la présence de certaines plantes à l’ombre des rochers, le vol des oiseaux le matin ou le soir, sont pour lui autant d’indications qui le guident presque aussi sûrement que le soleil. Si donc il est appelé à trouver son chemin à travers ce même pays dans une direction où il n’a encore jamais été, il est parfaitement à la hauteur de la difficulté. Quel que soit le détour par lequel il est arrivé au point d’où il doit partir, il a observé toutes les directions et les distances si exactement, qu’il sait assez bien où il est, de quel côté se trouve son village, de quel côté l’endroit où il doit aller. Il se met en route et sait qu’après un certain temps, il aura à passer un plateau ou une rivière ; il sait dans quel sens les cours d’eau doivent couler, à quelle distance de leurs sources il doit les passer. Il connaît la nature du sol ainsi que les traits principaux de la végétation dans toute la région. Lorsqu’il approche de quelque contrée où il a déjà été, plusieurs petites indications le guident, mais il les observe si prudemment que ses compagnons blancs ne peuvent point concevoir par quel moyen il s’est dirigé. De temps à autre il change un peu sa direction, mais il n’est jamais embarrassé, il ne se perd jamais, toujours il se sent pour ainsi dire chez lui, jusqu’à ce qu’enfin il arrive à un district bien connu et alors il dirige sa marche de façon à atteindre exactement le lieu désiré. Aux Européens dont il est le guide, il semble être arrivé sans difficulté, sans aucune observation spéciale, et par une marche continue et presque directe. Dans leur étonnement, ils lui demandent s’il a déjà fait la même route une fois ; sur sa réponse négative, ils concluent que quelque instinct infaillible peut seul l’avoir conduit.

Conduisez ce même homme dans un autre pays, très-semblable au sien, mais avec d’autres rivières, d’autres collines, une autre espèce de sol, une autre végétation et une faune différente ; amenez-le par un circuit plus ou moins long à un certain point et demandez-lui de retourner au point de départ par une ligne droite de 50 milles au travers de la forêt, il s’y refusera certainement, ou bien, s’il essaye, il échouera plus ou moins complètement. Son instinct supposé n’agit pas hors de son pays.

Sans doute un sauvage, même dans une contrée nouvelle pour lui, possède des avantages incontestables, résultant de sa grande habitude de la vie dans les bois, de son indifférence à la chance de s’égarer, et de sa perception exacte des directions et des distances ; il peut donc acquérir très-vite une connaissance du pays qui semble merveilleuse à l’homme civilisé ; mais ma propre observation des sauvages dans des forêts m’a convaincu moi-même qu’ils trouvent leur chemin par l’usage des mêmes facultés que nous possédons nous-mêmes. Par conséquent, avoir recours à une force nouvelle et mystérieuse pour expliquer comment les sauvages peuvent faire ce que, dans des conditions semblables, nous ferions presque tous, quoique peut-être moins parfaitement, c’est là un procédé superflu et presque absurde.

Dans le prochain essai, je tâcherai de prouver que beaucoup d’actes qui ont été attribués à l’instinct chez les oiseaux peuvent fort bien s’expliquer par l’exercice de ces facultés d’observation, de mémoire, d’imitation, et ce degré limité de raison, dont ils fournissent des manifestations indubitables.