La Sélection naturelle/01

Traduction par Lucien de Candolle.
C. Reinwald & Cie, libraires-éditeurs (p. i-iv).

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR



La théorie de la sélection naturelle est très-connue, très-populaire dans plusieurs pays ; en France, pourtant, bien que discutée par les savants et défendue par quelques hommes éminents, elle n’est point passée dans l’opinion publique, et n’a guère encore pénétré dans les préoccupations ordinaires des classes instruites. Celle circonstance est fâcheuse : d’abord pour la science elle-même, qui est ainsi privée de tout ce que lui apporteraient d’observations et de critiques les hommes instruits, les observateurs et les penseurs de toute catégorie ; fâcheuse aussi pour la culture générale, qui reste ainsi trop étrangère à un côté important de la science moderne, celui qui peut-être pourra seul désormais fournir à la philosophie des données fécondes.

Cette considération m’a conduit à penser que ce serait chose utile que de mettre à la portée du public français un ouvrage tel que les Essais de M. Wallace.

Plus qu’aucun autre livre, celui-ci m’a paru posséder les qualités exigées pour un livre populaire ; outre l’exposition brève mais complète des principes mêmes, ainsi que la discussion toujours élevée et courtoise de leur portée philosophique et religieuse, le lecteur y trouvera l’application de la théorie aux sujets les plus curieux et les plus variés : distribution géographique et succession géologique des organismes, classification, instinct et mœurs des animaux, mimique[1] ; tous ces côtés de l’histoire naturelle sont successivement passés en revue, tous fournissent à M. Wallace des preuves en faveur de sa théorie. Je dis tous, mais il y a une restriction à faire. On verra en effet, chose à coup sûr piquante, que M. Wallace, après avoir été l’un des promoteurs originaux et l’un des plus ardents défenseurs de la sélection naturelle, a tout à coup abandonné cette doctrine sur un point spécial : il s’agit de l’espèce humaine. Les deux derniers essais sont consacrés à cette question ; aussitôt après leur publication ils furent l’objet d’une polémique intéressante, M. Claparède, entre autres, chercha à réfuter les idées de M. Wallace, et celui-ci à son tour a publié une réponse que le lecteur trouvera à la fin de ce volume.

Je ne chercherai point ici à apprécier les motifs pour lesquels M. Wallace ne croit pas pouvoir ramener le développement de la race humaine à la même cause qui, selon lui, a seule produit tous les autres organismes.

L’idée du transformisme, longtemps oubliée, a de nouveau pris pied dans la science. Sous son influence[2] il semble qu’une lumière nouvelle ait lui sur toutes les questions ; elle atteint même aujourd’hui les domaines qui paraissaient d’abord lui rester étrangers. Peut-être, sur cette voie nouvelle, trouvera-t-on la solution des problèmes les plus difficiles, tels que la véritable nature des fonctions psychiques de l’homme ou l’origine du langage articulé. Alors, la plupart des difficultés que signale M. Wallace disparaîtront peut-être, et le développement des races humaines sera rattaché, avec celui de tous les organismes, à une cause unique.

Mais est-il bien certain que celle-ci sera la sélection naturelle seule ? Cette théorie ne paraîtra-t-elle pas toujours plus insuffisante à mesure que celle de l’évolution embrassera un plus grand nombre de phénomènes ? — Quelques savants vont déjà jusqu’à appliquer celle-ci à l’ensemble de tous les êtres qui composent l’univers [3]. Cette manière de voir s’appuie certainement sur des faits et sur des rapprochements ingénieux et profonds. Admettons que ceux-ci acquièrent un jour la valeur de preuves positives : espère-t-on, par le principe de l’utilité combinée avec l’hérédité, expliquer la transformation de substances minérales en protoplasme ?

Telles sont les questions qui se posent, tels sont les doutes qui surgissent pour celui qui, étudiant la marche générale des sciences, y cherche les bases d’une conviction philosophique. Je ne veux que les indiquer en passant, et je ne prétends point les discuter. Mon but, plus facile et plus modeste, est seulement de contribuer à étendre le cercle des personnes qui, s’intéressant à ces problèmes, pourront concourir à les élucider. Je me suis donc efforcé de conserver à ces Essais les qualités qui, indépendamment de leur haute valeur scientifique, en font une lecture éminemment appropriée aux gens du monde.

Sur quelques points douteux, M. Wallace a bien voulu me fournir les éclaircissements nécessaires : grâce à son obligeance, je crois que cette traduction peut être considérée comme l’expression fidèle de sa pensée.

L. de C.
Genève, juin 1872.



  1. Le terme anglais mimicry, n’ayant pas d’équivalent en français, un néologisme était inévitable ; le mot de mimique m’a paru le plus conforme au génie de la langue française.
  2. Cette influence est si grande, que la simple énumération des publications relatives à la théorie de Darwin occupe, dans un ouvrage paru récemment en Allemagne, plus de 29 pages in-8o.
  3. Hæckel, Die natürliche Schöpfungsgeschichte. Berlin, 1870.
    Haekel Generelle Morphologie der Organismen. Berlin, 1866.