La Rose des sables/La Tombe du Père de Foucauld

Piazza (p. 168-179).


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DEVANT LA TOMBE
DU PÈRE DE FOUCAULD

Bleuissement du ciel, rosissement de la dune, minute divine, comme l’attente d’une révélation !

Une grande pierre solitaire est là, sur le sable, face au levant, qu’aura frappée le premier rayon de l’astre, une grande pierre blanchie à la chaux, carrée, rugueuse et légèrement bombée à son sommet, comme un coffre de marin rejeté par la vague et couvert de madrépores, — ou comme un sarcophage barbare. Mais ce sarcophage, provisoirement, ne porte aucun nom, aucune date. Le P. Langlais, qui m’a mené vers lui, m’en donne la raison : dans la première inscription sur cuivre, commandée à un graveur d’Alger, cet ignare ou ce distrait avait amputé d’un s le mot assassiné ; dans la suivante, pour se rattraper, il ajouta un e muet à vertu. Singulière insistance dans le barbarisme qui ne manquerait pas d’impressionner tout autre que le P. Langlais.

— Et vous n’y avez pas vu un avertissement du ciel, mon Père ?

— Nous avons commandé une troisième plaque, me répond placidement le Père.

Je n’ose pas lui dire que j’y souhaite quelque nouveau pataquès du graveur. Et pourtant…

Celui qui dort dans cette pierre creuse ne voulut-il pas être, en son vivant, le soldat anonyme du Christ ? Pourquoi ne le resterait-il pas après sa mort ? Une croix tracée sur le couvercle suffirait ; ou encore, par derrière, pour lui verser un peu d’ombre, une de ces rustiques crucifixions en granit dont rêve le P. Langlais, qui est Breton. Qu’ajoutera une inscription ? Ce sont nos œuvres qui témoignent pour nous, et son œuvre, à cet effacé volontaire, elle rayonne de Sidi-Abbès au Hoggar et jusqu’à Gao, sur les rives limoneuses du Niger ; son témoin, c’est tout le Sahara, ignorant hier, oublieux peut-être seulement, de la grande leçon du Calvaire, et qui a recommencé par lui à l’épeler.

Afin qu’elle entrât plus avant dans les cœurs, il en a rafraîchi les lettres avec son sang : le 1er décembre 1916, tombait à Tamrasset, frappé à la tête par la balle d’un Targui senousiste, le Frère Charles de Jésus, plus connu sous le nom de Père de Foucauld, et dont la vie pathétique, popularisée par le chef-d’œuvre de René Bazin, est dans toutes les mémoires. On ne saurait plus imaginer le Sahara sans lui : ils sont inséparables ; mais ni lui, ni le Sahara, pour qu’on s’aperçoive de leur présence, n’ont besoin de plaques indicatrices. Nous savons d’ailleurs qu’à Sidi-Abbès, Frère Charles creusa lui-même, dans un coin de jardin, la fosse où il voulait être inhumé. « C’était un souvenir de la Trappe, dit son incomparable historien. Il en usa de même, par la suite, dans les divers points du Sahara où il séjourna un peu de temps. » Sa tombe est partout dans le désert.

El Goléa pourtant avait certains droits sur lui, qu’elle a eu raison de revendiquer. Outre que Charles de Foucauld y vint à plusieurs reprises, et la première fois en 1885 avec le colonel Didier, « afin de comparer, dit le commandant Cauvet, dont il fut l’hôte, les oasis de ces régions avec celles qu’il avait parcourues dans l’Oued-Draa et le Maroc inférieur », c’est à El Goléa qu’est le principal établissement (et le plus avancé au Sud) des Pères Blancs pour lesquels il nourrissait une affection qui ne s’est pas démentie. Quand il remontait dans le Nord, c’est toujours chez eux, à Maison-Carrée, qu’il prenait logement ; il se considérait un peu comme un membre de leur ordre, détaché en enfant perdu vers les solitudes où ils n’avaient point encore accès ; il épousait surtout — étroitement — leur politique religieuse d’évangélisation par l’exemple.

C’est ce qu’a très bien fait ressortir le P. Joyeux dans une conférence récente où il montre Frère Charles s’inspirant du grand Lavigerie et ne voyant avec lui de salut pour l’Afrique du Nord que dans le retour aux disciplines qui firent autrefois sa force. On oublie trop chez nous qu’en reprenant pied là-bas, « nous n’avons fait, suivant l’observation profonde de Louis Bertrand, que récupérer une province perdue de la latinité », qu’avant d’être de l’Islam, ces Berbères, ces Kabyles, ces Touareg, en qui coule une variété de sang celte, furent du Christ comme nous, que le rayonnement de l’Église d’Afrique, sous les Augustin et les Tertullien, passa même un moment celui de Rome. Qu’on le veuille ou non, c’est la lutte de la Croix et du Croissant qui continue, — sans l’esprit de la croisade, ce qui explique nos échecs et le peu de progrès que nous avons faits, en cent ans d’occupation, dans l’âme des indigènes. Et cependant, ces progrès étaient possibles : les quelques réalisations, les gains incontestables obtenus par les Pères Blancs et par Frère Charles lui-même, la formation de communautés chrétiennes kabyles dans le Tell montrent que l’assimilation, sinon chez les Arabes, au moins chez les Berbères, était une simple question de temps.

Ici même, sous les yeux du martyr, voici qu’un village chrétien s’élève pierre à pierre. Qu’il eût aimé d’en suivre le développement, d’en visiter et d’en interroger les hôtes ! Que cette réalisation du plus cher de ses vœux lui eût été au cœur !

C’est tout au bout de l’oasis, dans les terres magnésiées d’El-Bachir, au voisinage du magnifique établissement agricole des Pères, que ce village s’édifie, beaucoup avec leur aide, un peu à la faveur — inespérée — de la loi Loucheur.

Le premier ménage où nous conduit le Père est « tenu », comme on dit chez nous, par Jean Noël et sa femme Madeleine. Jean Noël est un orphelin d’In-Salah : nous le surprenons à l’ouvrage, la bêche en main, s’affairant autour de ses légumes et de ses plates-bandes de palmiers nains ; il disparaît plus qu’à demi, ainsi ployé, dans les vastes plis d’un de ces pantalons arabes propres à loger toute une famille.

— Madeleine n’est pas fatiguée ? demande le Père. Elle peut nous recevoir ?

C’est Madeleine elle-même qui quitte sa dentelle pour nous répondre, du portillon de sa cour.

Car chaque maison, de style mauresque, mais construite en pierres (non en toub ou argile crue comme la plupart des gourbis indigènes), est précédée d’une petite cour avec appentis, bûcher, poulailler, étable. Une galerie sur arcades, trois pièces voûtées, blanchies à la chaux, meublées (sommairement) à l’européenne. Et des images de piété au mur. Tout cela très simple, très propre. Et quelles figures heureuses, tout de suite épanouies à la vue du Père !

Même chez Cécile, une voisine du ménage Noël, dont le mari est mort, la laissant enceinte, un sourire détend l’expression mélancolique : cette Cécile, si jeune, si jolie, aux beaux yeux de métisse, il faudra la remarier à quelque brave garçon de l’orphelinat. Ils sont quarante-six, de quatre mois à dix-neuf ans, recueillis par les Pères ! Nous visitons encore deux ou trois autres ménages. Deux nouvelles maisons sont en chantier. Voilà, en plein Sahara, mieux que l’amorce d’un village indigène chrétien. Ah ! si on avait laissé faire les Pères, si on les avait aidés, au lieu de les ignorer ou de les tolérer seulement !…

Nous remontons vers la tombe de Frère Charles. Des Français, même des étrangers qui passent à El Goléa, rares sont ceux qui ne viennent pas la visiter. Demain, si la béatification du martyr est obtenue (et ne me cite-t-on point déjà des miracles obtenus par son intercession, notamment la guérison radicale, au bout d’une neuvaine, d’un novice de Maison-Carrée atteint de gangrène et sous le coup d’une amputation ?), la foule viendra en pèlerinage ici. Une petite église, bâtie par les Pères, un peu en retrait de la tombe, sort de terre. Elle sera sous le vocable de saint Joseph : les cintres sont posés ; même des cellules sont prêtes aux deux côtés de la chapelle, et l’une d’elles occupée par un anonyme, un « jeune écrivain », me dit-on, venu faire une retraite près de la tombe de Frère Charles.

Et qui sait si ce n’est pas cet inconnu qui demain reprendra l’œuvre du Frère ?…