La Rôtisserie de la reine Pédauque/XXI



M. le curé de Vallars fit à M. Jérôme Coignard des obsèques solennelles. Il chanta la messe funèbre et donna l’absoute.

Mon bon maître fut porté dans le cimetière attenant à l’église. Et M. d’Anquetil donna à souper chez Gaulard à tous les gens qui avaient assisté à la cérémonie. On y but du vin nouveau, et l’on y chanta des chansons bourguignonnes.

Le lendemain j’allai avec M. d’Anquetil remercier M. le curé de ses soins pieux.

— Ah ! dit le saint homme, ce prêtre nous a donné une grande consolation par sa fin édifiante. J’ai vu peu de chrétiens mourir dans de si admirables sentiments, et il conviendrait d’en fixer le souvenir sur sa tombe en une belle inscription. Vous êtes tous deux, messieurs, assez instruits pour y réussir, et je m’engage à faire graver sur une grande pierre blanche l’épitaphe de ce défunt, dans la manière et dans l’ordre que vous l’aurez composée. Mais souvenez-vous, en faisant parler la pierre, de ne lui faire proclamer que les louanges de Dieu.

Je le priai de croire que j’y mettrais tout mon zèle, et M. d’Anquetil promit, pour sa part, de donner à la chose un tour galant et gracieux.

— J’y veux, dit-il, m’essayer au vers français, en me guidant sur ceux de M. Chapelle.

— À la bonne heure ! dit M. le curé. Mais n’êtes-vous pas curieux de voir mon pressoir ? Le vin sera bon cette année, et j’en ai récolté en suffisante quantité pour mon usage et pour celui de ma servante. Hélas ! sans les fleurebers, nous en aurions bien davantage.

Après souper, M. d’Anquetil demanda l’écritoire et commença de composer des vers français. Puis, impatienté, il jeta en l’air la plume, l’encre et le papier.

— Tournebroche, me dit-il, je n’ai fait que deux vers, et encore ne suis-je pas assuré qu’ils sont bons : les voici tels que je les ai trouvés.

Ci-dessous gît monsieur Coignard.
Il faut bien mourir tôt ou tard.

Je lui répondis qu’ils avaient cela de bon de n’en point vouloir un troisième.

Et je passai la nuit à tourner une épitaphe latine en la manière que voici :

D. O. M.
HIC JACET
IN SPE BEATÆ ÆTERNITATIS
DOMINUS HIERONYMUS COIGNARD
PRESBYTER
QUONDAM IN BELLOVACENSI COLLEGIO
ELOQUENTIÆ MAGISTER ELOQUENTISSIMUS
SAGIENSIS EPISCOPI BIBLIOTHECARIUS SOLERTISSIMUS
ZOZIMI PANOPOLITANI INGENIOSISSIMUS
TRANSLATOR
OPERE TAMEN IMMATURATA MORTE INTERCEPTO
PERIIT ENIM CUM LUGDUNUM PETERET
JUDEA MANU NEFANDISSIMA
ID EST A NEPOTE CHRISTI CARNIFICUM
IN VIA TRUCIDATUS
ANNO ÆT LII°

COMITATE FUIT OPTIMA DOCTISSIMO CONVITU
INGENIO SUBLIMI
FACETIIS JUCUNDUS SENTENTIIS PLENUS
DONORUM DEI LAUDATOR
FIDE DEVOTISSIMA PER MULTAS TEMPESTATES
CONSTANTER MUNITUS
HUMILITATE SANCTISSIMA ORNATUS
SALUTI SUÆ MAGIS INTENTUS
QUAM VANO ET FALLACI HOMINUM JUDICIO
SIC HONORIBUS MUNDANIS
NUNQUAM QUÆSITIS
SIBI GLORIAM SEMPITERNAM
MERUIT

Ce qui revient à dire en français :

ICI REPOSE,
dans l’espoir de la bienheureuse éternité,
MESSIRE JÉRÔME COIGNARD,
prêtre,
autrefois très éloquent professeur d’éloquence
au Collège de Beauvais,
très zélé bibliothécaire de l’évêque
de Séez,
auteur d’une belle traduction de Zozime
le Panopolitain,
qu’il laissa malheureusement inachevée
quand survint sa mort prématurée.
Il fut frappé sur la route de Lyon,
dans la 52e année de son âge,
par la main très scélérate d’un juif,
et périt ainsi victime d’un neveu des bourreaux
de Jésus-Christ.

Il était d’un commerce agréable,
d’un docte entretien,
d’un génie élevé,
abondait en riants propos et en belles maximes,
et louait Dieu dans ses œuvres.
Il garda à travers les orages de la vie
une foi inébranlable.
Dans son humilité vraiment chrétienne,
Plus attentif au salut de son âme
qu’à la vaine et trompeuse opinion des hommes,
c’est en vivant sans honneurs
en ce monde,
qu’il s’achemina vers la gloire éternelle.