La Révolte des anges/8

Calmann-Lévy (p. 66-78).


CHAPITRE VIII


Où il est parlé d’amour ; ce qui plaira, car un conte sans amour est comme du boudin sans moutarde ; c’est chose insipide.



Maurice ne s’étonnait de rien. Il ne cherchait pas à connaître les causes des choses et vivait tranquille dans le monde des apparences. Sans nier l’éternelle vérité, il poursuivait, au gré de ses désirs, des formes vaines.

Moins adonné aux sports et aux exercices violents que la plupart des jeunes gens de sa génération, il restait inconsciemment dans la vieille tradition érotique de sa race. Les Français furent les plus galants des hommes et il serait fâcheux qu’ils perdissent cet avantage. Maurice le conservait ; il n’était amoureux d’aucune femme, mais il aimait à aimer, comme dit saint Augustin. Après avoir rendu un juste hommage à la beauté indestructible et aux arts secrets de madame de la Verdelière, il avait goûté les tendresses précipitées d’une jeune artiste lyrique nommée Luciole ; maintenant il supportait sans joie les perversités élémentaires d’Odile, la femme de chambre de sa mère, et les adorations larmoyantes de la belle madame Boittier. Et il sentait un grand vide dans son cœur. Or, un mercredi, étant entré dans le salon où sa mère recevait des dames pour la plupart austères et sans attraits, entremêlées de vieillards et de très jeunes gens, il remarqua dans ce cadre intime madame des Aubels, la femme du conseiller à la Cour que M. René d’Esparvieu avait consulté vainement sur le pillage mystérieux de sa bibliothèque. Elle était jeune ; il la trouva jolie, non sans raison. Gilberte avait été modelée par le Génie de l’Espèce, et nul autre Génie ne s’était associé à cet ouvrage. Aussi tout en elle inspirait le désir, et rien, dans sa forme ni dans son essence, ne ramenait l’esprit à d’autres sentiments. La Pensée qui fait graviter les mondes mut le jeune Maurice à s’approcher de cet être délicieux. C’est pourquoi il lui offrit le bras pour la conduire à la table de thé. Et, quand Gilberte fut servie, il lui dit :

— On pourrait s’arranger tous les deux. Ça vous va-t-il ?

Il parlait de la sorte, selon les convenances modernes, afin d’éviter de fades compliments et pour épargner à une femme l’agacement d’entendre une de ces vieilles déclarations qui, ne contenant rien que de vague et d’indéterminé, ne comportent aucune réponse exacte et précise. Et, profitant de ce qu’il avait pour quelques instants le moyen de parler en secret à madame des Aubels, il lui tint des propos serrés et pressants. Gilberte était, autant qu’on en peut juger, mieux faite encore pour inspirer le désir, que pour l’éprouver. Cependant, elle sentait bien que sa destination était d’aimer et elle la suivait volontiers et avec plaisir. Maurice ne lui déplaisait pas particulièrement. Elle l’eût préféré orphelin, sachant par expérience comme il est parfois décevant d’aimer un fils de famille.

— Voulez-vous ? fit-il en manière de conclusion.

Elle feignit de ne pas comprendre et, suspendant, d’une main immobile, son petit pain de foie gras au bord de ses lèvres, elle regarda Maurice avec des yeux étonnés.

— Quoi ? demanda-t-elle.

— Vous le savez bien.

Madame des Aubels baissa les yeux, but une gorgée de thé et ne fit point de réponse, car sa pudeur n’était pas encore vaincue.

Cependant, Maurice lui prenant des mains la tasse vide :

— Samedi, cinq heures, 126, rue de Rome, au rez-de-chaussée, la porte à droite sous la voûte ; frappez trois coups.

Madame des Aubels leva sur le fils de la maison des yeux sévères et tranquilles, et regagna d’un pas assuré le cercle des honnêtes femmes auxquelles M. Le Fol, sénateur, expliquait alors le fonctionnement des couveuses artificielles dans la colonie agricole de Sainte-Julienne.


Le samedi suivant, Maurice, dans son rez-de-chaussée de la rue de Rome, attendit madame des Aubels. Il l’attendit vainement. Une petite main ne vint point sous la voûte frapper trois coups à la porte. Et Maurice s’emporta en imprécations contre l’absente, l’appelant au-dedans de lui-même rosse et chameau. Son attente trompée, ses désirs frustrés le rendaient injuste. Car madame des Aubels, pour n’être pas venue où elle n’avait point promis d’aller, ne méritait pas ces noms. Mais nous jugeons les actions humaines d’après le plaisir ou la peine qu’elles nous causent.

Maurice ne reparut dans le salon de sa mère que quinze jours après l’oaristys au bord de la table à thé. Il y vint tard, quand madame des Aubels s’y trouvait déjà depuis une demi-heure. Il la salua froidement, s’assit loin d’elle et fit mine d’écouter.

— … Dignes l’un de l’autre, disait une voix mâle et belle, les deux adversaires étaient bien faits pour rendre la lutte incertaine et terrible. Le général Bol, d’une ténacité inouïe, restait, pour ainsi dire, implanté dans le sol. Le général Milpertuis, doué d’une agilité surhumaine, accomplissait des mouvements d’une rapidité étourdissante autour de son adversaire inébranlable. La bataille se poursuivait avec un acharnement terrible. Nous étions tous angoissés…

C’était le général d’Esparvieu qui racontait les grandes manœuvres d’automne aux dames palpitantes. Il parlait avec art et plaisait. Traçant ensuite un parallèle entre la méthode française et la méthode allemande, il en définit les caractères distinctifs, mit en saillie les mérites de l’une comme de l’autre avec une haute impartialité, ne craignit pas d’affirmer que toutes deux présentaient des avantages, et fit voir tout d’abord l’Allemagne balançant la France aux yeux des dames surprises, déçues, troublées, dont le visage assombri s’allongeait. Mais peu à peu, à mesure que l’homme de guerre décrivait plus nettement les deux méthodes, la française apparaissait souple, élégante, vigoureuse, pleine de grâce, d’esprit, de gaieté, tandis que l’allemande se laissait voir lourde, gauche et timide. Et, peu à peu, les visages des dames s’arrondissaient et s’éclairaient en un sourire joyeux. Le général, pour achever de rassurer ces mères, ces épouses, ces sœurs, ces amantes, leur fit connaître que nous sommes en état d’employer la méthode allemande quand cela nous est avantageux, tandis que la méthode française n’est pas dans les moyens des Allemands.

Sur ces mots, le général fut pris à part par M. le Truc de Ruffec qui fondait une société patriotique, « l’Escrime pour tous », dans le but (il disait : dans le but) de régénérer la France et de lui assurer la supériorité sur tous ses adversaires. On y prendrait les enfants au berceau, et M. le Truc de Ruffec en offrait la présidence d’honneur au général d’Esparvieu.

Cependant Maurice se montrait attentif à la conversation qu’une vieille dame très douce tenait avec l’abbé Lapetite, aumônier des dames du Saint-Sang. La vieille dame, fort éprouvée depuis quelque temps par des deuils et des maladies, désirait savoir pourquoi l’on est malheureux en ce monde, et elle demandait à l’abbé Lapetite :

— Comment expliquez-vous les fléaux qui sévissent sur l’humanité ? Pourquoi les pestes, les famines, les inondations, les tremblements de terre ?

— Il faut bien que Dieu se rappelle à nous de temps en temps, répondit l’abbé Lapetite avec un sourire céleste.

Maurice parut s’intéresser vivement à cette conversation. Puis il sembla fasciné par madame Fillot-Grandin, jeune femme assez fraîche, mais dont la simple innocence ôtait toute saveur à la beauté, tout sel à la chair. Une très vieille dame, aigre et criarde, qui étalait, dans ses sombres lainages de pauvresse, l’orgueil d’une grande dame de la finance chrétienne, s’écria d’une voix glapissante :

— Eh bien ! ma bonne madame d’Esparvieu, vous avez donc eu des ennuis ; les journaux ont parlé à mots couverts de vols, de détournements commis dans la riche bibliothèque de monsieur d’Esparvieu, de lettres dérobées.

— Ah ! fit madame d’Esparvieu, s’il fallait croire tout ce que disent les journaux !…

— Enfin, chère madame, vous avez retrouvé vos trésors. Tout est bien qui finit bien.

— La bibliothèque est parfaitement en ordre, affirma madame d’Esparvieu. Il n’y manque rien.

— Cette bibliothèque est à l’étage au-dessus, n’est-ce pas ? demanda la jeune madame des Aubels, qui montrait pour les livres un intérêt inattendu.

Madame d’Esparvieu lui répondit que la bibliothèque occupait tout le second étage, et que l’on avait mis les livres les moins précieux dans les combles.

— Ne pourrai-je point la visiter ?

La maîtresse de maison assura que rien n’était plus facile. Elle appela son fils :

— Maurice, allez faire les honneurs de la bibliothèque à madame des Aubels.

Maurice se leva, et, sans prononcer une parole, monta au second étage, derrière madame des Aubels. Il semblait indifférent, mais se réjouissait au-dedans de lui-même, car il ne doutait pas que Gilberte n’eût feint le désir de voir la bibliothèque uniquement pour s’entretenir en secret avec lui. Et, tout en affectant l’indifférence, il se promettait de renouveler des offres qui, cette fois, ne seraient point refusées.

Sous le buste romantique d’Alexandre d’Esparvieu, une petite ombre de vieillard les accueillit silencieusement, livide, les yeux creux, avec une expression habituelle et tranquille d’épouvante.

— Ne vous dérangez pas, monsieur Sariette, dit Maurice ; je montre la bibliothèque à madame des Aubels.

Maurice et madame des Aubels passèrent dans la grande salle où se dressaient, sur les quatre faces, des armoires pleines de livres et que surmontaient les bustes peints en bronze des poètes, des philosophes et des orateurs de l’antiquité. Tout y reposait dans un ordre parfait, qui semblait ne jamais avoir été troublé depuis les origines. On voyait seulement, à la place occupée la veille encore par un manuscrit inédit de Richard Simon, un trou noir. Cependant, près du jeune couple, M. Sariette, pâle, indistinct, muet, marchait sans bruit.

Maurice, adressant à madame des Aubels un regard de reproche :

— Vrai ! vous n’avez pas été gentille.

Elle lui fit signe que le bibliothécaire pouvait entendre. Mais il la rassura :

— Ne faites pas attention. C’est le père Sariette. Il est devenu complètement idiot.

Et il répéta :

— Non ! vous n’avez pas été gentille. Je vous ai attendue ; vous n’êtes pas venue. Vous m’avez rendu malheureux.

Après un moment de silence, pendant lequel on entendit le chant triste et doux de l’asthme dans les bronches du bonhomme Sariette, le jeune Maurice reprit avec force :

— Vous avez tort.

Elle :

— Tort de quoi ?

— De ne pas vous arranger avec moi.

— Vous y pensez encore ?

— Certainement.

— C’était donc sérieux.

— Tout ce qu’il y a de sérieux.

Touchée de l’assurance qu’il lui donnait ainsi d’un sentiment sincère et constant, et pensant avoir assez combattu, Gilberte accorda à Maurice ce qu’elle avait refusé quinze jours auparavant.

Ils se glissèrent dans une embrasure de fenêtre, derrière une énorme sphère céleste, où l’on voyait gravés les signes du zodiaque et les figures des constellations, et là, le regard fixé sur le Lion, la Vierge et la Balance, en présence d’une multitude de Bibles, devant les œuvres des Pères grecs et latins, sous les images d’Homère, d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide, d’Hérodote, de Thucydide, de Socrate, de Platon, d’Aristote, de Démosthène, de Cicéron, de Virgile, d’Horace, de Sénèque et d’Épictète, ils échangèrent la promesse de s’aimer et se donnèrent un long baiser sur la bouche.

Tout de suite après, madame des Aubels se rappela qu’elle avait encore des visites à faire et qu’il lui fallait filer vite : car l’amour ne lui avait pas fait perdre tout le soin de sa gloire. À peine franchissait-elle le palier avec Maurice, qu’ils entendirent un cri rauque et virent M. Sariette bondir éperdu dans l’escalier en criant :

— Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! Je l’ai vu s’envoler !… Il s’est échappé seul de sa tablette… Il a traversé la pièce… le voilà ! le voilà ! Il descend l’escalier… arrêtez… Il a passé la porte du rez-de-chaussée.

— Qui ? demanda Maurice.

M. Sariette regardait par la fenêtre du palier et murmurait plein d’horreur :

— Il traverse le jardin !… Il entre dans le pavillon !… arrêtez-le !… arrêtez-le !

— Mais qui donc ? redemanda Maurice. Pour Dieu, qui donc ?

Mon Flavius Josèphe ! s’écria M. Sariette. Arrêtez-le !…

Et il tomba lourdement à la renverse.

— Vous voyez bien qu’il est fou, dit Maurice à madame des Aubels, en relevant le malheureux bibliothécaire.

Gilberte, un peu pâle, dit qu’elle avait cru voir aussi, dans la direction indiquée par ce pauvre homme, quelque chose voler. Maurice n’avait rien vu mais il avait senti comme un coup de vent.

Il laissa M. Sariette entre les bras d’Hippolyte et de la femme de charge accourus au bruit.

Le vieillard avait un trou à la tête.

— Tant mieux, dit la femme de charge. Cette blessure lui a peut-être évité un transport au cerveau.

Madame des Aubels donna son mouchoir pour étancher le sang, et recommanda une compresse d’arnica.