La Révolte des anges/7

Calmann-Lévy (p. 55-65).


CHAPITRE VII


D’un intérêt assez vif et d’une moralité qui sera, je l’espère, très goûtée du commun des lecteurs, puisqu’elle se formule par cette exclamation douloureuse : « Où m’entraînes-tu, pensée ? » et que c’est en effet une vérité généralement admise, qu’il est malsain de penser et que la vraie sagesse est de ne songer à rien.



Tous les livres étaient de nouveau réunis sous les mains pieuses de M. Sariette. Mais cette heureuse conjonction ne devait durer qu’un moment. La nuit suivante, vingt volumes sortirent et parmi eux le Lucrèce du prieur de Vendôme. En une semaine, les vieux textes hébraïques et grecs des deux testaments étaient tous retournés au pavillon. Et durant le mois qui suivit, chaque nuit, quittant leurs rayons, ils prenaient secrètement le même chemin. D’autres allaient on ne sait où.

Au récit de ces faits ténébreux, M. René d’Esparvieu se borna à dire, sans bienveillance, à son bibliothécaire :

— Mon pauvre monsieur Sariette, tout cela est bien étrange, bien étrange, en vérité.

Et, quand M. Sariette ouvrit l’avis de porter une plainte ou d’avertir le commissaire de police, M. d’Esparvieu se récria :

— Que me proposez-vous, monsieur Sariette ? Divulguer ces secrets domestiques, faire du bruit !… Vous n’y pensez pas !… J’ai des ennemis, et je m’en vante : je crois les avoir mérités. Ce dont je pourrais me plaindre, c’est d’être attaqué dans mon propre parti, avec une violence inouïe, par des royalistes fervents, qui sont bons catholiques, je veux le croire, mais fort mauvais chrétiens… Enfin, je suis épié, surveillé, guetté, et vous me proposez, monsieur Sariette, de livrer à la malignité des journalistes un mystère comique, une aventure burlesque, une affaire enfin dans laquelle nous faisons tous deux une assez piteuse figure. Vous voulez donc me couvrir de ridicule ?…

Au bout de cet entretien, ces deux messieurs convinrent de changer toutes les serrures de la bibliothèque. On demanda des devis, on fit venir des ouvriers. Pendant six semaines, l’hôtel d’Esparvieu retentit, depuis le matin jusqu’au soir, du choc des marteaux, du sifflement des mèches et du grincement des limes. Des feux s’allumaient dans la salle des philosophes et des sphères et une odeur d’huile chaude soulevait le cœur des habitants. Les vieilles, douces et paisibles serrures furent remplacées, aux portes des salles et des armoires, par des serrures capricieuses et rétives. Ce ne fut que serrures à combinaisons, cadenas à lettres, verrous de sûreté, barres, chaînes, avertisseurs électriques. Toute cette quincaillerie faisait peur. Les palastres étincelaient et les pènes grinçaient. Pour ouvrir chaque salle, chaque armoire, chaque tiroir, il fallait savoir un chiffre que M. Sariette seul connaissait. Il s’emplissait la tête de mots bizarres et de nombres énormes et il s’embrouillait dans ces cryptogrammes, dans ces nombres carrés, cubiques, triangulaires. Il ne pouvait plus ouvrir les portes ni les armoires et il les trouvait grandes ouvertes, chaque matin, et les livres bousculés, saccagés, dérobés. Un gardien de la paix ramassa une nuit, dans un ruisseau de la rue Servandoni, une brochure de Salomon Reinach sur l’identité de Barrabas et de Jésus. Comme elle portait le timbre de la bibliothèque d’Esparvieu, il la rapporta au propriétaire.

M. René d’Esparvieu, sans daigner seulement en informer M. Sariette, prit le parti de consulter un magistrat de ses amis, un homme digne de confiance, M. des Aubels, conseiller à la Cour, qui avait instruit plusieurs affaires importantes. C’était un petit homme, rond, très rouge, très chauve, le crâne poli comme une boule de billard. Il entra un matin dans la bibliothèque et feignit d’y venir en bibliophile, mais il montra tout de suite qu’il ne connaissait rien aux livres. Cependant que tous les bustes des philosophes antiques se reflétaient en cercle sur son crâne, il fit diverses questions insidieuses à M. Sariette qui se troubla et rougit. Car l’innocence est prompte à s’émouvoir. Dès lors, M. des Aubels soupçonna véhémentement M. Sariette d’être l’auteur des larcins qu’il dénonçait avec horreur ; et il pensa tout de suite rechercher les complices du crime. Quant aux mobiles, il ne s’en inquiétait pas : on trouve toujours des mobiles. M. des Aubels offrit à M. René d’Esparvieu de faire surveiller discrètement l’hôtel par un agent de la Préfecture.

— Je vous ferai donner, dit-il, Mignon. C’est un excellent serviteur, attentif et prudent.

Le lendemain matin, dès six heures, Mignon se promenait devant l’hôtel d’Esparvieu. La tête dans les épaules, portant des accroche-cœur qu’on voyait sous les bords étroits de son chapeau melon, l’œil de profil, une moustache énorme, d’un noir mat, des mains, des pieds gigantesques, d’un aspect enfin mémorable, il allait régulièrement du plus proche des grands piliers à têtes de bélier, qui décorent l’hôtel de la Sordière, jusqu’à l’extrémité de la rue Garancière, vers le chevet de l’église Saint-Sulpice et le dôme de la chapelle de la Vierge. Dès lors, on ne put ni sortir de l’hôtel d’Esparvieu ni y entrer sans se sentir épié dans tous ses mouvements et jusque dans ses pensées. Mignon était un être prodigieux, doué de facultés que la nature dénie à tous les autres hommes. Il ne mangeait ni ne dormait : à toute heure du jour et de la nuit, par le vent et sous la pluie, on le retrouvait devant l’hôtel et nul n’échappait au radium de son regard. On se sentait percé de part en part et les os mis à découvert, pis que nu, squelette. C’était l’affaire d’une seconde ; l’agent ne s’arrêtait même pas et poursuivait sa promenade sempiternelle. On n’y pouvait tenir. Le jeune Maurice menaçait de ne plus rentrer sous le toit paternel si l’on y était ainsi radiographié. Sa mère et sa sœur Berthe se plaignaient de ce regard pénétrant qui offensait la chaste modestie de leur âme. Mademoiselle Caporal, gouvernante du jeune Léon d’Esparvieu, en éprouvait une gêne indicible. M. René d’Esparvieu, excédé, ne franchissait plus son propre seuil sans renfoncer son chapeau sur ses yeux, pour éviter le rayon investigateur, et sans envoyer au diable le père Sariette, principe et cause de tout le mal. Les familiers de la maison, tels que l’abbé Patouille et l’oncle Gaétan, se faisaient rares, les visiteurs interrompaient leurs visites, les fournisseurs hésitaient à livrer leurs marchandises, les voitures des grands magasins osaient à peine s’arrêter. Mais c’est dans le service que cette surveillance engendra les plus graves désordres. Le valet de chambre, ayant peur d’aller rejoindre, sous l’œil de la police, la femme du cordonnier, l’après-midi, tandis qu’elle travaillait seule chez elle, trouvait la maison insupportable et donnait son congé à son maître ; Odile, la femme de chambre de madame d’Esparvieu, n’osant plus introduire, comme de coutume, dans sa mansarde, après le coucher de sa maîtresse, Octave, le plus beau des commis de la librairie voisine, devenait triste, irritable, nerveuse, tirait, en la coiffant, les cheveux de sa maîtresse, lui parlait avec insolence, et faisait des avances à M. Maurice ; la cuisinière, madamme Malgoire, femme sérieuse, âgée d’une cinquantaine d’années, ne recevant plus les visites d’Auguste, le garçon marchand de vins de la rue Servandoni, incapable de supporter une privation si contraire à son tempérament, devint folle, servit un lapin cru sur la table de ses maîtres et annonça que le pape la demandait en mariage. Enfin, après deux mois d’une assiduité surhumaine, contraire à toutes les lois connues de la vie organique et aux conditions essentielles de l’économie animale, l’agent Mignon, n’ayant rien observé d’anormal, cessa sa surveillance et se retira sans une parole, en refusant toute gratification. Dans la bibliothèque, la danse des livres continuait de plus belle.

— Cela est très bien, dit M. des Aubels. Puisque rien n’entre ni ne sort, le malfaiteur est dans la maison.

Ce magistrat pensa que, sans interrogatoires ni perquisitions, on pourrait découvrir le criminel. Il fit, un jour convenu, à minuit, enduire d’une couche de talc le plancher de la bibliothèque, les marches de l’escalier, le vestibule, l’allée du jardin qui conduit au pavillon de M. Maurice et la pièce d’entrée du pavillon. Le lendemain matin, M. des Aubels, assisté d’un photographe de la Préfecture, et accompagné de M. René d’Esparvieu et de M. Sariette, vint relever les empreintes. On ne trouva rien dans le jardin : le vent avait enlevé la poussière de talc, rien non plus dans le pavillon. Le jeune Maurice, croyant, disait-il, à une mauvaise plaisanterie, avait balayé avec le balai du foyer cette poussière blanche. La vérité est qu’il avait effacé la trace imprimée par les bottines d’Odile, la femme de chambre. Dans l’escalier et dans la bibliothèque on constata de distance en distance l’empreinte très légère d’un pied nu, qui semblait avoir glissé dans l’air et ne s’être posé qu’à de longs intervalles et sans peser. On relevait en tout cinq de ces traces. La plus distincte se trouva dans la salle des bustes et des sphères, au bord de la table où des livres avaient été amassés. Le photographe de la Préfecture prit plusieurs clichés de cette empreinte.

— Voilà qui est plus effrayant que tout le reste, murmura M. Sariette.

M. des Aubels dissimula mal sa surprise.

Trois jours après, le service anthropométrique de la Préfecture renvoyait les épreuves qui lui avaient été soumises, en faisant dire qu’il n’avait pas cela dans ses fiches. M. René, après dîner, montra ces photographies à son frère Gaétan qui les examina avec une attention profonde, et après un long silence :

— Je crois bien qu’ils n’ont pas cela à la Préfecture, s’écria-t-il ; c’est le pied d’un dieu ou d’un athlète antique. La face plantaire qui a imprimé cette marque est d’une perfection inconnue à nos races et à nos climats. Elle révèle des orteils d’une élégance exquise, un talon divin.

René d’Esparvieu s’écria que son frère était fou.

— C’est un poète, soupira madame d’Esparvieu.

— Mon oncle, dit Maurice, vous serez amoureux de ce pied si jamais vous le rencontrez.

— Ce fut le sort de Vivant Denon, qui accompagna Bonaparte en Égypte, répondit Gaétan. Denon trouva à Thèbes, dans un hypogée violé par les Arabes, un petit pied de momie d’une beauté merveilleuse. Il le contempla avec une ferveur extraordinaire. « C’est le pied d’une jeune femme, songea-t-il, d’une princesse, d’un être charmant ; aucune chaussure n’en altéra les formes parfaites. » Denon l’admira, l’adora, l’aima. On trouve un dessin de ce petit pied de momie dans l’atlas du voyage de Denon en Égypte que, sans aller plus loin, on pourrait feuilleter là-haut, si le père Sariette laissait jamais voir un seul volume de sa bibliothèque.

Parfois, de son lit, Maurice, en s’éveillant au milieu de la nuit, croyait entendre un bruit de feuillets tournés dans la chambre voisine et le choc des reliures sur le parquet.

Un matin, à cinq heures, comme il rentrait du cercle après une nuit de déveine, tandis que, devant la porte du pavillon, il cherchait dans ses poches ses clefs égarées, ses oreilles perçurent distinctement une voix qui soupirait :

— Connaissance, où me conduis-tu ? où m’entraînes-tu, pensée ?

Mais, ayant pénétré dans les deux chambres, il ne vit personne et se dit que les oreilles lui avaient corné.