La Révolte des anges/5

Calmann-Lévy (p. 35-48).


CHAPITRE V


Où la chapelle des Anges, à Saint-Sulpice, donne matière à des réflexions sur l’art et la théologie.



La chapelle des Saints-Anges qu’on trouve à main droite, en entrant dans l’église Saint-Sulpice, disparaissait derrière une cloison de planches. M. l’abbé Patouille, M. Gaétan, M. Maurice, son neveu, M. Sariette y pénétrèrent à la file, par la porte basse pratiquée dans la clôture, et trouvèrent le père Guinardon sur la plate-forme de son échelle, dressée contre l’Héliodore. Le vieil artiste, muni de toutes sortes d’ingrédients et d’outils, introduisait un enduit blanchâtre dans la fente qui avait séparé en deux parties le grand prêtre Onias. Zéphyrine, le modèle préféré de Paul Baudry, Zéphyrine qui prêta sa chevelure blonde et ses épaules nacrées à tant de Madeleines, de Marguerites, de sylphides et d’ondines, Zéphyrine qui fut aimée, dit-on, de l’empereur Napoléon III, se tenait aux pieds de l’échelle, la crinière emmêlée, la face terreuse, les yeux éraillés, le menton fleuri de longs poils, plus vieille que le père Guinardon, dont elle partageait la vie depuis plus d’un demi-siècle. Elle apportait dans un cabas le déjeuner du peintre.

Bien que, à travers la fenêtre lamée de plomb et grillée, le jour glissât oblique et froid, la couleur de Delacroix resplendissait et les carnations des hommes et des anges rivalisaient d’éclat avec la trogne rutilante du père Guinardon, qui s’enlevait sur une colonne du temple. Ces peintures murales de la chapelle des Anges, raillées, insultées à leur apparition, entrées maintenant dans la tradition classique, ont rejoint dans l’immortalité les chefs-d’œuvre de Rubens et du Tintoret.

Le vieux Guinardon, barbu et chevelu, semblait le Temps effaçant les ouvrages du Génie. Gaétan, effrayé, lui cria :

— De la prudence, monsieur Guinardon ; de la prudence. Ne grattez pas trop.

Le peintre le rassura :

— Ne craignez rien, monsieur d’Esparvieu. Je ne peins pas dans cette manière-là. Mon art est plus haut. Je fais du Cimabué, du Giotto, du Beato Angelico ; je ne fais pas du Delacroix. Cette page-là est trop chargée d’oppositions et de contrastes pour donner une impression vraiment sacrée. Il est vrai que Chenavard a dit que le christianisme aime le pittoresque, mais Chenavard était un gredin sans foi ni loi, un mécréant… Voyez, monsieur d’Esparvieu : je mastique la crevasse, je recolle les écailles qui se sont soulevées. Et c’est tout… Les dégradations, dues à un tassement de la muraille, ou plus probablement à une secousse sismique, sont circonscrites dans un très petit espace. Cette peinture à l’huile et à la cire, appliquée sur un enduit bien sec, est plus solide qu’on ne pouvait prévoir. J’ai vu Delacroix travailler à cet ouvrage. Fougueux, mais inquiet, il modelait fiévreusement, effaçait, surchargeait sans cesse ; sa main puissante avait des gaucheries d’enfant ; c’est fait avec la maîtrise du génie et des inexpériences d’écolier. C’est un miracle que cela tienne.

Le bonhomme se tut et se remit à mastiquer la crevasse.

— Comme cette composition, dit Gaétan, est classique et traditionnelle ! Autrefois on n’y voyait que d’étonnantes nouveautés. Maintenant nous y reconnaissons une multitude de vieilles formules italiennes.

— Je puis me donner le luxe d’être juste, j’en ai les moyens, dit le vieillard du haut de son échelle altière : Delacroix vécut dans un temps de blasphème et d’impiété. Peintre de décadence, il ne fut ni sans fierté ni sans grandeur. Il valait mieux que son époque. Mais il lui manqua la foi, la simplicité du cœur, la pureté. Pour voir et peindre des anges, il lui manqua la vertu des anges et des primitifs, la vertu suprême que, avec l’aide de Dieu, j’ai pratiquée de mon mieux, la chasteté.

— Tais-toi donc, Michel, tu es un cochon comme les autres !

Ainsi s’écria Zéphyrine, dévorée de jalousie, parce qu’elle avait vu, ce matin-là, son amant embrasser dans l’escalier la fille de la porteuse de pain, cette jeune Octavie, sordide et lumineuse comme une fiancée de Rembrandt. Amante éperdue de Michel aux beaux jours depuis longtemps passés, l’amour ne s’était pas éteint dans le cœur de Zéphyrine.

Le père Guinardon accueillit cette insulte flatteuse par un sourire qu’il dissimula, et en levant les yeux vers le ciel où l’archange Michel, terrible sous sa cuirasse d’azur et son casque vermeil, bondissait dans le rayonnement de sa gloire.

Cependant M. l’abbé Patouille, faisant de son chapeau un écran contre le jour cru de la fenêtre et clignant des yeux, examinait successivement l’Héliodore flagellé par les anges, le saint Michel vainqueur des démons, et le combat de Jacob et de l’ange.

— Tout cela est fort beau, murmura-t-il enfin, mais pourquoi le peintre a-t-il représenté sur ces murs uniquement des anges irrités ? J’ai beau parcourir du regard cette chapelle, je n’y vois que hérauts de la colère céleste, que ministres des vengeances divines. Dieu veut être craint ; il veut aussi être aimé. On serait heureux de trouver sur ces parois des messagers de clémence et de paix. On désirerait y voir le séraphin qui purifia les lèvres du prophète ; saint Raphaël, qui rendit la vue au vieux Tobie ; Gabriel, qui annonça à Marie le mystère de l’Incarnation ; l’ange qui délivra saint Pierre de ses liens ; les chérubins qui portèrent sainte Catherine morte au sommet du Sinaï. On se plairait surtout à contempler ici les célestes gardiens que Dieu donne à tous les hommes baptisés en son nom. Nous avons chacun le nôtre, qui suit tous nos pas, qui nous console et nous soutient. Qu’il serait doux d’admirer en cette chapelle ces esprits pleins de charme, ces figures ravissantes !

— Ah ! monsieur l’abbé, il en faut prendre son parti, répliqua Gaétan ; Delacroix n’était pas tendre. Le père Ingres n’avait pas tant tort de dire que la peinture de ce grand homme sent le soufre. Regardez ces anges d’une beauté si splendide et si sombre, ces androgynes fiers et farouches, ces adolescents cruels qui lèvent sur Héliodore des verges vengeresses, ce jeune lutteur mystérieux qui touche le patriarche à la hanche…

— Chut ! fit l’abbé Patouille, celui-là n’est pas, dans la Bible, un ange semblable aux autres ; si c’est un ange, c’est l’Ange créateur, le Fils éternel de Dieu. Je suis surpris que le vénérable curé de Saint-Sulpice, qui confia à monsieur Eugène Delacroix la décoration de cette chapelle, ne l’ait pas averti que la lutte symbolique du patriarche avec Celui qui n’a pas dit son nom eut lieu dans une nuit profonde et que le sujet n’est point à sa place ici, puisqu’il figure l’Incarnation de Jésus-Christ. Les meilleurs artistes s’égarent quand ils ne reçoivent pas d’un ecclésiastique autorisé des notions d’iconographie chrétienne. Les institutions de l’art chrétien font l’objet de travaux nombreux que vous connaissez sans doute, monsieur Sariette.

M. Sariette roulait des yeux sans regards. C’était le troisième matin après l’aventure nocturne de la bibliothèque. Toutefois, interpellé par le vénérable ecclésiastique, il rassembla ses esprits et répondit :

— En cette matière, on peut consulter avec fruit Molanus, De historia sacrarum imaginum et picturarum, dans l’édition donnée par Noël Paquot, Louvain, 1771, le cardinal Frédéric Borromée, de Pictura Sacra, et l’iconographie de Didron ; mais ce dernier ouvrage doit être lu avec précaution.

Ayant ainsi parlé, M. Sariette rentra dans le silence. Il méditait sa bibliothèque consternée.

— Par contre, reprit l’abbé Patouille, puisqu’il fallait, en cette chapelle, un exemple de la sainte colère des anges, on doit approuver le peintre d’y avoir représenté, à l’imitation de Raphaël, les messagers du ciel qui châtièrent Héliodore. Chargé par Séleucus, roi de Syrie, d’enlever les trésors renfermés dans le Temple, Héliodore fut frappé par un ange cuirassé d’or et monté sur un cheval magnifiquement harnaché. Deux autres anges le battirent de verges. Il chut par terre, comme monsieur Delacroix nous le montre ici, et fut enveloppé de ténèbres. Il est juste et salutaire que cette aventure soit offerte en exemple aux commissaires de police républicains et aux agents sacrilèges du fisc. Il y aura toujours des Héliodores, mais, qu’on le sache : chaque fois qu’ils mettront la main sur le bien de l’Église, qui est le bien des pauvres, ils seront frappés de verges et aveuglés par les anges. Je voudrais que cette peinture ou, mieux encore, la composition plus sublime de Raphaël sur le même sujet, fût gravée en petit, avec toutes ses couleurs, et distribuée en bons points dans les écoles.

— Mon oncle, dit le jeune Maurice en bâillant, ces machines-là, je les trouve moches. J’aime mieux Matisse et Metzinger.

Ces paroles tombèrent, inentendues, et le père Guinardon, sur son échelle, prophétisa :

— Il n’y a que les primitifs qui aient entrevu le ciel. Le beau ne se trouve qu’entre le XIIIe siècle et le XVe. L’antique, l’impur antique, qui reprit sa pernicieuse influence sur les esprits du XVIe siècle, inspira aux poètes, aux peintres, des pensées criminelles et des images immodestes, d’horribles impuretés, des cochonneries. Tous les artistes de la Renaissance furent des pourceaux, sans en excepter Michel-Ange.

Puis voyant Gaétan prêt à partir, le père Guinardon prit un air bonhomme et lui souffla sur un ton de confidence :

— Monsieur Gaétan, si vous ne craignez pas de monter mes cinq étages, venez donc dans ma cambuse ; j’ai deux ou trois petites toiles dont je voudrais me défaire et qui pourront vous intéresser. C’est bon, c’est franc, c’est loyal. Je vous montrerai entre autres choses un petit Baudouin croustillant et épicé qui vous met l’eau à la bouche.

Sur ce discours, Gaétan s’en fut dehors, et tandis qu’il descendait les degrés de l’église et tournait par la rue Princesse, trouvant le père Sariette sous sa main, il lui confia, comme il aurait confié à tout être humain, à un arbre, à un bec de gaz, à un chien, à son ombre, l’indignation que lui inspiraient les théories esthétiques du vieux peintre :

— Il nous la baille belle, le père Guinardon, avec son art chrétien et ses primitifs ! Tout ce que le peintre conçoit du ciel est pris sur la terre. Dieu, la [sic], les anges, les saints, les saintes, la lumière, les nuages. Quand il exécutait des figures pour les vitraux de la chapelle de Dreux, le père Ingres fit, à la mine de plomb, d’après le modèle, une fine et pure académie de femme, qu’on voit, parmi beaucoup d’autres, dans le musée Bonnat, à Bayonne. Et le père Ingres écrivit au bas de sa feuille, de peur de l’oublier : «  Mademoiselle Cécile, jambes et cuisses admirables. » Et pour faire de mademoiselle Cécile une sainte du paradis, il lui mit une robe, un manteau, un voile, lui infligeant ainsi une honteuse déchéance, puisque les tissus de Lyon et de Gênes sont vils au prix d’un tissu vivant et jeune, rosé par un sang pur ; puisque les plus belles draperies sont méprisables si on les compare aux lignes d’un beau corps et qu’enfin le vêtement est, pour la chair nubile et désirable, une honte imméritée et la pire des humiliations.

Et Gaétan, posant négligemment les pieds dans le ruisseau gelé de la rue Garancière, poursuivait :

— Le père Guinardon est un idiot malfaisant. Il blasphème l’antiquité, la sainte antiquité, le temps où les dieux étaient bons. Il exalte une époque où le peintre et le sculpteur avaient tout à rapprendre. En réalité le christianisme a été contraire à l’art, en ce qu’il n’a pas favorisé l’étude du nu. L’art, c’est la représentation de la nature, et la nature par excellence, c’est le corps humain, c’est le nu.

— Permettez, permettez, susurra le père Sariette. Il y a une beauté spirituelle et pour ainsi dire intérieure que depuis Fra Angelico jusqu’à Hippolyte Flandrin, l’art chrétien…

Mais, sans rien entendre, Gaétan lançait ses paroles impétueuses aux pierres de la vieille rue et aux nuages chargés de neige qui passaient sur sa tête :

— Les primitifs, on n’en peut porter un jugement d’ensemble, car ils ne se ressemblent guère entre eux. Ce vieux fou brouille tout. Cimabué est un byzantin corrompu. Giotto laisse deviner un génie puissant, mais il ne sait pas modeler et donne, comme les enfants, la même tête à tous ses personnages. Les primitifs italiens ont la grâce et la joie, puisqu’ils sont italiens. Ceux de Venise ont l’instinct de la belle couleur. Mais enfin ces ouvriers exquis gaufrent et dorent plutôt qu’ils ne peignent. Votre Beato Angelico a décidément le cœur et la palette trop tendres pour mon goût. Quant aux Flamands, c’est une autre paire de manches. Ceux-là ont de la main et ils égalent par la splendeur du métier les laquistes chinois. La technique des frères Van Eyck est merveilleuse. Encore ne puis-je découvrir dans l’Adoration de l’Agneau ce charme et ce mystère qu’on vante. Tout y est traité avec une implacable perfection, tout s’y montre vulgaire de sentiment et cruellement laid. Memling est peut-être touchant ; mais il ne crée que des malingreux et des estropiés, et, sous les riches, lourdes et disgracieuses robes de ses vierges et de ses saintes, on devine des nus lamentables. Je n’ai pas attendu que Rogier van der Wyden s’appelât Roger de la Pasture et devînt Français pour le préférer à Memling. Ce Rogier ou Roger est moins niais ; en revanche il est plus lugubre, et la fermeté de son trait accuse puissamment sur ses panneaux la misère des formes. C’est une étrange aberration que de se plaire à ces figures de carême, quand on a des peintures de Léonard, de Titien, du Corrège, de Vélasquez, de Rubens, de Rembrandt, de Poussin, de Prud’hon. Il y a vraiment là du sadisme !…

Cependant, derrière l’esthète et le bibliothécaire cheminaient lentement M. l’abbé Patouille et Maurice d’Esparvieu. M. l’abbé Patouille, peu enclin d’ordinaire à faire de la théologie avec les laïcs, ni même avec les clercs, entraîné par le charme du sujet, exposait au jeune Maurice le saint ministère de ces anges gardiens que M. Delacroix avait si malencontreusement exclus de ses compositions. Et pour mieux exprimer sa pensée sur des sujets si sublimes, M. l’abbé Patouille empruntait à Bossuet des tours, des expressions, des phrases tout entières, qu’il avait apprises par cœur pour les mettre dans ses sermons, car il était fortement attaché à la tradition.

— Oui, mon enfant, disait-il, oui, Dieu a mis près de nous des esprits tutélaires. Ils viennent à nous chargés de ses dons ; ils retournent chargés de nos vœux. Tel est leur emploi. À toute heure, à tout moment, ils se tiennent prêts à nous assister, gardiens toujours fervents et infatigables, sentinelles qui veillent toujours.

— Parfaitement, monsieur l’abbé, murmura Maurice, qui méditait quelque heureux artifice pour émouvoir la tendresse de sa mère et obtenir d’elle une certaine somme d’argent dont il avait grand besoin.