La Révolte des anges/4

Calmann-Lévy (p. 30-34).


CHAPITRE IV


Qui, dans sa brièveté puissante, nous jette sur les confins du monde sensible.



Deux mois s’écoulèrent ; le remue-ménage ne cessant pas, M. Sariette songea aux francs-maçons. Les journaux qu’il lisait étaient pleins de leurs crimes. M. l’abbé Patouille les jugeait capables des plus noires scélératesses et croyait qu’ils méditaient, d’accord avec les juifs, la ruine totale de la société chrétienne.

Parvenus, à cette heure, au comble de la puissance, ils dominaient dans tous les grands corps de l’État, dirigeaient les Chambres, avaient cinq des leurs au ministère, occupaient l’Élysée. Ayant naguère assassiné, pour son patriotisme, un président de la République, ils faisaient disparaître les complices et les témoins de leur exécrable forfait. Peu de jours se passaient sans que Paris, épouvanté, n’apprît quelque meurtre mystérieux, préparé dans les Loges. C’étaient là des faits qu’on ne pouvait mettre en doute. Par quels moyens pénétraient-ils dans la bibliothèque ? M. Sariette ne pouvait le concevoir. Quelle besogne y venaient-ils accomplir ? Pourquoi s’attaquaient-ils à l’antiquité sacrée et aux origines de l’Église ? Quels desseins impies formaient-ils ? Une ombre épaisse couvrait ces entreprises épouvantables. L’archiviste catholique, se sentant sous l’œil des fils d’Hiram, terrifié, tomba malade.

À peine remis, il résolut de passer la nuit à l’endroit même où s’accomplissaient de si effroyables mystères et de surprendre ces visiteurs subtils et redoutables. Cette entreprise coûtait à son timide courage.

Faible de complexion, d’esprit inquiet, M. Sariette était naturellement sujet à la peur. Le 8 janvier, à neuf heures du soir, tandis que la ville s’endormait sous une tourmente de neige, ayant fait un bon feu dans la salle qu’ornaient les bustes des poètes et des philosophes anciens, il s’enfonça dans un fauteuil au coin de la cheminée, une couverture sur les genoux. Un guéridon, placé sous sa main, portait une lampe, un bol de café noir et un revolver emprunté au jeune Maurice. Il essaya de lire le journal La Croix : mais les lignes lui dansaient sous les yeux. Alors, il regarda fixement devant lui, ne vit rien que l’ombre, n’entendit rien que le vent et s’endormit.

Quand il se réveilla, le feu était mort ; la lampe, éteinte, répandait une âcre puanteur ; autour de lui, les ténèbres étaient pleines de clartés laiteuses et de lueurs phosphorescentes. Il crut voir quelque chose s’agiter sur la table. Pénétré jusqu’aux os d’épouvante et de froid, mais soutenu par une résolution plus forte que la peur, il se leva, s’approcha de la table et passa les mains sur le tapis. Il n’y voyait goutte : les lueurs mêmes avaient disparu ; mais il sentit sous ses doigts un in-folio grand ouvert ; il voulut le fermer ; le livre résista, bondit et frappa trois rudes coups sur la tête de l’imprudent bibliothécaire. M. Sariette tomba évanoui…

Depuis lors les choses ne firent qu’empirer. Les livres quittaient plus abondants que jamais la tablette assignée, et parfois il était impossible de les y réintégrer : ils disparaissaient. M. Sariette relevait chaque jour des pertes nouvelles. Les Bollandistes étaient dépareillés, trente volumes d’exégèse manquaient. Il n’était plus reconnaissable ; sa tête devenait grosse comme le poing et jaune comme un citron ; son cou s’allongeait démesurément, ses épaules tombaient ; les vêtements qu’il portait semblaient pendus à un clou. Il ne mangeait plus, et à la crémerie des Quatre-Évêques, l’œil morne et la tête baissée, il regardait fixement, sans la voir, la soucoupe où, dans un jus trouble, baignaient ses pruneaux. Il n’entendait pas le père Guinardon annoncer qu’il restaurait enfin les peintures de Delacroix à Saint-Sulpice.

M. René d’Esparvieu, aux rapports alarmants du malheureux conservateur, répondait sèchement :

— Ces livres sont égarés : ils ne sont pas perdus ; cherchez bien, monsieur Sariette, cherchez bien, et vous les retrouverez.

Et sur le dos du vieillard, il murmurait :

— Ce pauvre Sariette file un mauvais coton.

— Je crois, ajoutait l’abbé Patouille, que sa tête déménage.