La Révolte des anges/3

Calmann-Lévy (p. 21-29).


CHAPITRE III


Où l’on entre dans le mystère.



Le soir de ce jour, à sept heures, après avoir, comme de coutume, replacé dans les rayons tous les livres qui en étaient sortis et s’être assuré qu’il laissait tout en bon ordre, il sortit de la bibliothèque et ferma la porte à double tour.

Il dîna, selon son habitude, à la crèmerie des Quatre-Évêques, lut le journal La Croix, et rentra à dix heures dans son petit logis de la rue du Regard. Cet homme simple était sans trouble et sans pressentiments ; son sommeil fut paisible. Le lendemain matin, pénétrant, à sept heures précises, dans l’antichambre de sa bibliothèque, il dépouilla, conformément à son quotidien usage, sa belle redingote, en prit une vieille, qui pendait dans un placard, au-dessus d’un lavabo, et l’endossa. Puis il passa dans le cabinet de travail où depuis seize années, six jours sur sept il cataloguait sous le regard sublime d’Alexandre d’Esparvieu et, se disposant à faire sa revue des salles, entra dans la première et la plus grande, qui renfermait la Théologie et les Religions en de vastes armoires dont les corniches portaient les bustes en plâtre bronzé des poètes et des orateurs de l’antiquité. Deux énormes sphères garnissaient les embrasures des fenêtres, figurant la terre et le ciel. Mais, au premier pas qu’il fit, M. Sariette s’arrêta, stupide, ne pouvant douter de ce qu’il voyait, et n’y pouvant croire. Sur le tapis bleu de la table de travail des livres s’étalaient avec négligence, les uns sur les plats, les autres le dos en l’air. Des in-quarto formaient une pile chancelante. Deux lexiques grecs, se pénétrant l’un et l’autre, composaient un seul être plus monstrueux que les couples humains du divin Platon. Un in-folio aux tranches dorées bâillait, laissant voir trois de ses feuillets indignement cornés.

Sorti, après quelques instants, de sa profonde stupeur, le bibliothécaire s’approcha de la table et reconnut, dans cet amas confus, ses bibles hébraïques, grecques et latines les plus précieuses, un talmud unique, des traités rabbiniques imprimés et manuscrits, des textes araméens et samaritains, des rouleaux de synagogue, enfin les plus précieux monuments d’Israël entassés, écroulés et béants.

M. Sariette se trouvait en présence d’une chose impossible à comprendre, et pourtant il faisait effort pour se l’expliquer. Avec quel empressement il eût embrassé l’idée que M. Gaétan, qui n’avait pas de principes et qui s’autorisait de ses funestes libéralités envers la bibliothèque pour y puiser à pleines mains durant ses séjours à Paris, était l’auteur de ce désordre épouvantable. Mais M. Gaétan voyageait alors en Italie. Après quelques instants de réflexion, M. Sariette supposa que, tard dans la soirée, M. René d’Esparvieu avait emporté les clefs de son valet de chambre, Hippolyte, qui, depuis vingt-cinq ans, entretenait les pièces du second étage et les combles. M. René d’Esparvieu ne travaillait jamais la nuit et ne lisait pas l’hébreu ; mais peut-être, songeait M. Sariette, peut-être, avait-il conduit ou fait conduire dans cette salle quelque prêtre, quelque religieux Hiérosolymitain, de passage à Paris, savant orientaliste adonné à l’exégèse sacrée. M. Sariette se demanda encore si M. l’abbé Patouille, qui avait des curiosités intellectuelles et l’habitude de corner les livres, ne s’était pas jeté sur tous ces textes bibliques et talmudiques, en une soudaine ardeur de découvrir l’âme de Sem. Il douta, un moment, si le vieux valet de chambre, Hippolyte lui-même, après avoir épousseté et balayé la bibliothèque durant un quart de siècle, longuement empoisonné d’une poussière savante et devenu trop curieux, n’avait pas, cette nuit, sous un rayon de lune, abîmé ses yeux et sa raison, perdu son âme sur ces signes indéchiffrables. M. Sariette alla jusqu’à concevoir que le jeune Maurice, au sortir de son cercle ou de quelque réunion nationaliste, avait pu arracher de leurs casiers et jeter pêle-mêle ces livres juifs, par haine de l’antique Jacob et de sa nouvelle postérité, car ce fils de famille se proclamait antisémite et ne fréquentait que des juifs antisémites comme lui. C’était beaucoup accorder à l’hypothèse ; mais l’esprit de M. Sariette, ne pouvant rester en repos, errait parmi les suppositions les plus extravagantes. Impatient de connaître la vérité, le zélé gardien des livres appela le valet de chambre.

Hippolyte ne savait rien. Le portier de l’hôtel, interrogé, ne put fournir aucun indice. Personne, dans le service, n’avait rien entendu. M. Sariette descendit dans le cabinet de M. René d’Esparvieu, qui le reçut en robe de chambre et en bonnet de nuit, écouta son récit de l’air d’un homme grave qu’on fatigue avec des sornettes et le congédia sur ces mots où perçait une pitié cruelle :

— Ne vous tourmentez pas, et soyez sûr, mon bon monsieur Sariette, que les livres étaient ce matin où vous les aviez laissés hier.

M. Sariette fit et refit vingt fois son enquête, ne trouva rien et en ressentit une inquiétude qui lui ôta le sommeil. Le lendemain, à sept heures, pénétrant dans la salle des bustes et des sphères, il y vit tout en ordre et en poussa un soupir d’aise. Puis soudain son cœur battit à se rompre ; il venait d’apercevoir, posé à plat sur la tablette de la cheminée, un volume in-octavo broché, un livre moderne, renfermant le couteau de buis qui en avait coupé les feuillets. C’était une dissertation sur les deux versions juxtaposées de la Genèse, ouvrage qui, relégué dans le grenier par M. Sariette, n’en était jamais sorti, personne jusqu’alors autour de M. d’Esparvieu n’ayant eu la curiosité de discerner la part du rédacteur monothéiste et celle du rédacteur polythéiste dans la formation du premier des livres sacrés. Ce livre portait la cote . Et cette vérité pénible frappa soudain l’esprit de M. Sariette, que le numérotage le plus savant ne peut faire trouver un livre qui n’est plus à sa place.

Tous les jours qui suivirent, durant un mois, la table se trouva surchargée de livres. Le grec et le latin s’y mêlaient à l’hébreu. M. Sariette se demandait si ces déménagements nocturnes n’étaient point le fait de malfaiteurs qui s’introduisaient par les lucarnes pour voler des pièces rares et précieuses. Mais il ne découvrait nulle trace d’effraction, et, en dépit des plus minutieuses recherches, il ne s’aperçut jamais qu’aucun objet eût disparu. Un trouble affreux envahit son cerveau et il se demanda si quelque singe du voisinage, descendu du toit par la cheminée, n’accomplissait pas là des imitations d’études. Les singes, songeait-il, sont habiles à contrefaire les actions humaines. Connaissant les mœurs de ces animaux surtout par les peintures de Watteau et de Chardin, il les imaginait semblables, dans l’art d’imiter un geste ou d’affecter un caractère, aux Arlequins, aux Scaramouches, aux Zerlines, aux Docteurs de la Comédie italienne ; il se les figurait maniant la palette et les brosses, pilant des drogues dans un mortier ou feuilletant, près d’un athanor, un vieux traité d’alchimie. Or, un malheureux matin, en voyant un gros pâté d’encre sur un feuillet du troisième tome de la Bible polyglotte, reliée en maroquin bleu, aux armes du comte de Mirabeau, il ne douta pas qu’un singe ne fût l’auteur de ce méfait. Le singe avait feint de prendre des notes et renversé l’encrier. Ce devait être le singe d’un savant.

Imbu de cette idée, M. Sariette étudia soigneusement la topographie du quartier afin de circonscrire exactement l’îlot de maisons où s’élève l’hôtel d’Esparvieu. Puis il alla par les quatre rues environnantes, demandant à chaque porte s’il y avait un singe dans la maison. Il interrogea des portiers et des portières, des blanchisseuses, des servantes, un savetier, une fruitière, un vitrier, des commis-libraires, un prêtre, un relieur, deux gardiens de la paix, des enfants, et il éprouva la diversité des caractères et la variété des humeurs dans un même peuple ; car les réponses qu’il reçut ne se ressemblaient point entre elles ; il y en eut de rudes et de douces, de grossières et de polies, de simples et d’ironiques, de prolixes et de brèves et même de muettes. Mais de l’animal qu’il cherchait il n’avait encore ni vent ni voie, quand, sous la voûte d’une vieille maison de la rue Servandoni, une fillette rousse, tachée de son, qui gardait la loge, répondit :

— Il y a le singe de M. Ordonneau… Si vous voulez le voir ?…

Et, sans ajouter une parole, elle conduisit le vieillard au fond de la cour, dans une remise. Là, sur de la paille échauffée et des lambeaux de couverture, un jeune macaque, enchaîné par le milieu du corps, grelottait. Il n’était pas plus grand qu’un enfant de cinq ans. Sa face livide, son front ridé, ses lèvres minces exprimaient une tristesse mortelle. Il leva sur le visiteur le regard encore vif de ses prunelles jaunes. Puis, de sa petite main sèche, il saisit une carotte, la porta à sa bouche et la rejeta aussitôt. Après avoir regardé un moment ceux qui étaient venus, l’exilé détourna la tête, comme s’il n’attendait plus rien des hommes et de la vie. Replié sur lui-même, un genou dans la main, il ne bougeait plus ; mais par moment une toux sèche secouait sa poitrine.

— C’est Edgar, dit la fillette. Il est à vendre, vous savez ?…

Mais le vieil amant des livres, qui s’était armé de colère et de ressentiment, croyant rencontrer l’ironique ennemi, le monstre de malice, l’antibibliophile, maintenant demeurait surpris, attristé, accablé devant ce petit être sans force, sans joie et sans désirs. Reconnaissant son erreur, troublé par ce visage presque humain, qu’humanisait encore la tristesse et la souffrance :

— Pardon, fit-il en inclinant la tête.