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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 63-74).
CHAPITRE V


la chambre de l’oncle alec


Aussitôt après le dîner, l’oncle Alec proposa à sa nièce une promenade en voiture. Il s’agissait de distribuer aux uns et aux autres les nombreux cadeaux que le docteur avait rapportés.

Rose fut enchantée de cette proposition. C’était une si bonne occasion d’inaugurer certain burnous algérien garni de franges soyeuses, de glands et de nœuds, qu’elle avait découvert dans sa grande caisse, En un clin d’œil elle fut prête à partir.

La voiture était encombrée de paquets de toutes les dimensions : le siège même du cocher se trouvait envahi par des tomahawks indiens et par de gigantesques cornes de bœuf venant des côtes d’Afrique. Le docteur Campbell avait pensé à tous ses parents, grands et petits.

Les trois premières visites furent assez courtes. Tante Myra était plus souffrante et plus larmoyante que jamais. Tante Clara avait son salon plein d’étrangers, et tante Juliette paraissait si disposée à entamer une discussion politique que l’oncle Alec, qui n’aimait les discussions d’aucune espèce, se hâta de prendre congé de sa belle-sœur.

Enfin la voiture entra dans la grande avenue de platanes qui conduisait à la demeure de tante Jessie.

« Ah ! s’écria Rose, ici nous allons avoir du bon temps. Pourvu que mes cousins soient de retour de l’école !

— Je leur ai donné rendez-vous à quatre heures, dit le docteur en tirant sa montre. Il est quatre heures cinq minutes, et tenez, voici Jamie qui guette notre arrivée. Le clan ne doit pas être loin. »

À la vue de la voiture, Jamie poussa un sifflement aigu, auquel répondirent de nombreux cris de : « Hourrah pour l’oncle Alec ! »

Les sept cousins accoururent de tous les côtés à la fois, se jetèrent sur les bagages qu’ils dévalisèrent comme une bande de brigands, et firent prisonniers le docteur et Rose pour les conduire en triomphe au salon.

« Petite mère ! petite mère ! les voici ! Venez voir vite ! » crièrent Will et Georgie pendant que leurs frères et leurs cousins dépouillaient sommairement les paquets de leurs ficelles et de leurs papiers.

Tante Jessie apparut bientôt, le sourire sur les lèvres, et les mains tendues vers ses visiteurs ; mais les enfants se précipitèrent à sa rencontre et l’empêchèrent d’avancer. Tante Jessie était « la petite mère » de ses neveux aussi bien que celle de ses propres fils. Tous les garçons de la famille avaient l’habitude de lui confier leurs secrets et de partager avec elle leurs peines comme leurs plaisirs ; aussi, ce jour-là, chacun tenait à lui montrer le premier les cadeaux de l’oncle Alec.

Ce fut une scène indescriptible ! On brandissait des tomahawks et des kriks malais au-dessus de la tête de tante Jessie ; on déposait à ses pieds des produits des cinq parties du monde ; les grandes cornes de bœuf d’Afrique servaient de trompettes plus bruyantes qu’harmonieuses ; et sept voix de garçons, s’élevant toutes ensemble, vantaient à qui mieux mieux les objets reçus et réclamaient à cor et à cri l’admiration maternelle.

Quel tapage ! quel chaos !

La bonne tante ne semblait nullement s’en émouvoir ; elle était toute à la joie de ses enfants ; mais Rose se bouchait les oreilles, et l’oncle Alec, malgré tout son sang-froid, ne savait plus au quel entendre. Il finit par dire, d’une voix assez forte pour dominer la tempête, que, si la paix ne se rétablissait pas à l’instant, tous ses cadeaux reprendraient le chemin du manoir.

Cette menace produisit un effet surprenant. Le tumulte s’apaisa instantanément, et, pendant que les enfants s’empressaient autour du docteur et l’assaillaient de questions et de remerciements, Rose profitait de ce calme relatif pour raconter à sa tante ce qui lui était arrivé depuis deux jours.

« Alors, lui dit celle-ci, cela commence à aller mieux ?

— Oh ! oui, s’écria Rose, je crois que je vais être très heureuse avec l’oncle Alec. Il a parfois des idées bien originales, mais je l’aime déjà beaucoup. Si vous saviez tout ce qu’il m’a rapporté ! »

Et la petite fille se lança dans une description enthousiaste de tout ce que contenait sa grande caisse.

« Je suis bien heureuse de voir la bonne harmonie qui règne entre vous et votre tuteur, dit Mme Jessie ; mais prenez garde qu’il ne vous gâte trop.

— Il est si agréable d’être gâtée.

— Je n’en doute pas, mais — suivez bien mon raisonnement, vous le comprendrez sans peine — c’est maintenant votre oncle qui a la haute direction de votre éducation. Il a demandé un an pour arriver à un résultat ; si, au bout de cette année d’essai, vous n’avez pas fait de progrès réels, sa manière de vous élever sera blâmée, et ce serait un grand chagrin pour lui. C’est à vous de lui rendre sa tâche plus facile, car il ne veut que votre bien, et, s’il ne réussissait pas, ce serait parce que son cœur l’aurait emporté sur son jugement.

— Je n’avais jamais songé à cela, fit Rose d’un petit air soucieux. Je tâcherai d’y faire attention ; mais comment puis-je empêcher mon oncle de me gâter ?

— C’est bien simple : obéissez-lui gentiment, sans murmures et sans résistance, et imposez-vous parfois de petits sacrifices.

— Je n’oublierai pas, ma tante, je vous le promets, et, quand je ne saurai pas comment m’y prendre, je vous demanderai de m’aider. L’oncle Alec m’a dit que je pouvais m’adresser à vous sans crainte de vous ennuyer, et je sens déjà que je n’ai plus peur de vous parler. »

Tante Jessie attira sa nièce dans ses bras, et l’embrassa affectueusement.

« Vous serez toujours la bienvenue ici, ma chérie. Un de mes chagrins, le seul, pourrais-je dire, est de n’avoir point de fille. Voulez-vous m’en tenir lieu ? »

Rose sentit alors qu’entre l’oncle Alec et la tante Jessie, elle n’avait pas le droit de se croire orpheline, et son cœur se gonfla de gratitude envers eux.

La voix de Jamie se fit entendre à côté d’elle.

« Maman, disait l’enfant, Rose vous a dit tout à l’heure qu’elle voulait partager ses cadeaux avec Phœbé ; me permettez-vous de donner la moitié de mes coquillages à Furet ?

— Qui appelez-vous Furet ? demanda Rose avec curiosité.

— Ma poupée, répondit Jamie. Voulez-vous la voir ?

— Je veux bien. J’adore les poupées, mais ne le dites pas, car on se moquerait de moi.

— Personne ne se moque jamais de moi à cause de ma poupée, répliqua Jamie, et mes frères jouent avec elle presque aussi souvent que moi. Je vais aller la chercher. »

Pendant l’absence de Jamie, Rose confia à sa tante qu’elle avait encore une poupée au fond de sa malle.

« Je l’aimais tant que je n’ai pas eu le courage de m’en débarrasser ; mais je suis trop grande pour oser y jouer encore.

— Il faudra la remplacer par celle de Jamie, » répondit Mme Jessie en souriant.

Rose eut l’explication du mystère, quand elle vit revenir Jamie accompagné d’une petite fille de trois ou quatre ans.

« Voici Furet, » dit celui-ci avec orgueil.

Miss Furet sauta sur les coquillages épars sur le tapis et les mit dans son tablier en répétant :

« Tout pour Zamie et moi ; tout pour moi et Zamie.

— Comment trouvez-vous ma poupée ? demanda Jamie en croisant fièrement ses mains derrière son dos, attitude qu’il copiait fidèlement sur celle de ses frères.

— Elle est charmante, répondit Rose ; mais pourquoi l’appelez-vous Furet ?

— Parce qu’elle est curieuse comme un petit chat, répliqua tante Jessie. Elle est toujours à fureter partout ; nous l’avons surnommée d’abord Touche-à-tout, mais Jamie s’y est opposé énergiquement. Le nom de Furet lui est resté. Ce n’est pas un joli nom, je l’avoue ; pourtant il est bien expressif.

— Et bien mérité, » s’écria le prince Charmant. »

En effet, la poupée vivante n’eut pas plutôt regardé les coquillages qu’elle en eut assez de ce nouveau jeu, et qu’elle chercha de côté et d’autre de quoi se distraire. Elle se mit à sucer une des pièces du jeu d’échecs d’Archie « pour voir si c’était du sucre d’orge ; » elle s’empara d’images chinoises qu’on retrouva toutes froissées dans sa poche, et elle faillit écraser l’œuf d’autruche de Will en essayant de s’asseoir dessus.

Archie, poussé à bout, la ramena auprès de Jamie en lui disant :

« Si vous ne faites pas plus attention à votre poupée, je la mets à la porte. »

Jamie la reçut à bras ouverts.
Destez - La Petite Rose, illustration page 92.jpg

« J’ai l’intention de dopter Furet, fit-il en se redressant. Tâchez de la traiter plus respectueusement.

— Doptez-la, si vous voulez, répliqua Archie, mais alors vous ferez bien de la mettre en cage, car elle devient pire qu’un petit singe. »

Tante Jessie, craignant une querelle, conseilla à Jamie de reconduire miss Furet auprès de sa mère. La poupée n’était qu’empruntée, et sa visite avait duré suffisamment pour un jour. Avant de l’emmener, Jamie tint à faire admirer à Rose tous les talents de sa petite amie. À force de bonbons et de supplications, le bébé récita une courte fable et fit sa plus belle révérence ; après quoi la poupée vivante disparut avec Jamie, tous deux soufflant dans leurs trompettes, de manière à assourdir leurs voisins.

« Il est temps que nous fassions de même, dit le docteur en se levant. Venez donc avec nous, Jessie !

— Je vous remercie, mon cher Alec, ce n’est pas possible ; mais, si vous le voulez bien, les enfants vous accompagneront jusqu’à la porte du manoir, — sans y entrer, bien entendu. »

À peine avait-elle fini de parler, que le chef Archie s’écriait d’un ton de commandement :

« En selle ! et vivement !… »

Le clan des Campbell se précipita dans la direction de l’écurie, pour revenir à cheval cinq minutes après. La joyeuse cavalcade descendit la colline au triple galop. L’ardeur des poneys excitait le vieux cheval des grand’tantes, et Rose n’était pas trop rassurée d’une semblable allure ; mais elle finit par oublier ses frayeurs pour ne plus songer qu’à jouir des prouesses de ses cousins, qui caracolaient à ses côtés et luttaient de vitesse. Elle leur déclara qu elle ne s’était pas beaucoup trompée l’avant-veille en les prenant pour des écuyers du cirque.

Les jeunes cavaliers escortèrent jusqu’à la porte du manoir leur oncle et leur cousine. Là, ils mirent pied à terre, allèrent se ranger de chaque côté du perron pour faire une garde d’honneur à la princesse Rose, puis lui adressèrent un profond salut, sautèrent sur leurs poneys et repartirent à fond de train.

« Quelle bonne promenade ! s’écria la petite fille.

— Quand vous serez un peu plus forte, je vous prescrirai un poney, lui dit le docteur.

— Oh ! c’est inutile. Je ne veux pas monter à cheval. Je mourrais de peur s’il me fallait me tenir sur une de ces bêtes-là.

— Je ne vous croyais pas si poltronne. Voulez-vous venir voir ma chambre ? »

Rose suivit son oncle sans dire un mot ; les recommandations de tante Jessie lui revenaient à la mémoire, et elle se repentait déjà d’avoir répondu de la sorte.

Elle en fut encore plus fâchée un quart d’heure après.

« Entrez, dit le docteur en ouvrant sa porte. Quand vous aurez tout regardé, tout examiné, vous me direz si j’ai bon goût. »

La chambre verte était transformée.

Cette chambre ne servait guère qu’au moment des fêtes de Noël, lorsque le manoir regorgeait de visiteurs ; elle était située dans une tourelle et splendidement éclairée par trois grandes fenêtres avec balcons. Celle de l’est donnait sur la mer, celle du midi était à demi cachée par un grand marronnier à fleurs roses, et, de la dernière, exposée à l’ouest, on avait une vue magnifique sur la colline illuminée par le soleil couchant. On entendait le murmure des vagues et le chant des oiseaux, et l’on ne pouvait rien imaginer de plus calme et de plus riant.

Quant à l’ameublement, il ne ressemblait guère à celui d’autrefois. Les fenêtres sans rideaux avaient des stores pour la nuit ; le sombre papier vert était caché par des tentures de soie blanche parsemée de myosotis ; des nattes de Chine, égayées par quelques tapis d’Orient, recouvraient le parquet ; d’antiques chenets, — ceux-là même que Phœbé faisait reluire à grands coups de torchon quand Rose était venue la trouver dans la cuisine, — soutenaient une énorme bûche allumée pour dissiper l’humidité d’une chambre inhabité depuis longtemps. Une chaise longue et des chaises de bambou invitaient au repos. Chacune des croisées semblait avoir sa destination particulière ; dans l’embrasure de l’une d’elles, était une table à ouvrage, dans la seconde un bureau, dans la troisième un fauteuil à bascule à côté d’une liseuse chargée de livres richement reliés.

Au fond de la chambre se trouvait un étroit lit de fer aux rideaux de mousseline blanche ; non loin de là, une grande psyché, un paravent japonais qui laissait entrevoir des ustensile de toilette en faïence à fleurs bleues, et un appareil hydrothérapique avec des serviettes turques et une éponge plus grosse que la tête de Rose.

« Cela me fait frissonner, se dit la petite fille en jetant les yeux sur ce dernier objet ; faut-il que l’oncle Alec aime l’eau froide ! »

On voyait dans un autre coin un grand meuble sculpté, d’origine indienne, aux tiroirs entrouverts. Rose pensa à part elle que ce serait là un bien joli endroit pour serrer tous les trésors que son oncle lui avait donnés.

« Ô la ravissante toilette ! s’écria-t-elle en apercevant une chose fort surprenante dans l’appartement d’un monsieur : une table de toilette, surmontée d’une grande glace ovale. Des draperies de mousseline blanche, retenues par des rubans bleus, descendaient du bec d’un aigle doré placé au-dessus de cette glace, et venaient entourer une table recouverte de mousseline blanche sur transparent bleu et sur laquelle s’étalaient des brosses à manche d’ivoire, deux flambeaux d’argent, une petite boîte à bijoux, un vide-poche et une grande pelote en satin bleu jonché de boutons de roses.

Sans laisser à sa nièce le temps de s’appesantir sur toutes ces anomalies, le docteur dit, en ouvrant une porte :

« Vous savez que les hommes ont besoin de beaucoup de place pour ranger et accrocher leurs effets. Trouvez-vous que j’en aurai assez comme cela ? »

Rose poussa un petit cri de surprise. Il n’y avait cependant dans ce cabinet noir que ce qu’on y met généralement : des vêtements, des souliers, des malles et des caisses à chapeau ; mais les vêtements étaient des petites robes blanches ou noires, et les souliers, de mignonnes bottines ; jamais les chapeaux n’avaient appartenu à l’oncle Alec, et les malles étaient marquées : R. C.

Comprenant que le petit paradis qu’elle venait de visiter lui était destiné. Rose se jeta au cou de son oncle en criant :

« C’est trop, beaucoup trop ! Vous êtes mille fois trop bon pour moi… Dorénavant, je vous obéirai en tous points ; je monterai des chevaux sauvages si vous le désirez ; je ferai de l’hydrothérapie et je mangerai de la bouillie d’avoine et de la viande crue, afin de vous prouver combien je vous suis reconnaissante de cette jolie chambre.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai arrangé ceci à votre intention ? demanda le docteur heureux de son bonheur.

— Qui me le fait croire ? Je ne le crois pas, j’en suis sûre. Je le lis dans vos yeux, je le vois dans les moindres détails… Autrement pourquoi ces boutons de rose partout ? pourquoi cette table à ouvrage ? Oh ! c’est bien pour moi !… Mais j’y songe, ajouta-t-elle avec un changement de voix instantané, tante Jessie m’a recommandé de faire attention à ce que vous ne me gâtiez pas trop. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas (elle étouffa un gros soupir)… ne pas accepter cette charmante chambre.

— Acceptez-la sans crainte, ma petite Rose, dit l’oncle Alec en souriant de son bon sourire. Cela fait partie de mon traitement, lequel consiste en trois remèdes souverains : l’air, le soleil et l’eau froide, le tout accompagné de beaucoup de gaieté et d’exercice et d’un peu de travail. Quant aux études sérieuses, vous ne les reprendrez que quand vous serez tout à fait guérie. Ce n’est pas à dire que vous resterez inactive, bien au contraire. Phœbé sera chargée de vous apprendre à tenir votre chambre en ordre, et, petit à petit, je vous donnerai d’autres ordonnances. Celles-ci vous effrayent-elles, ma chérie ?

— Pas le moins du monde ! s’écria Rose, mais il me sera impossible d’être longtemps malade dans une pareille chambre et avec un oncle comme vous, ajouta-t-elle en jetant autour d’elle un regard d’admiration.

— Alors, dit le docteur, mes remèdes n’auront pas le sort de ceux de tante Myra ?... Ma foi je n’en suis pas fâché. »