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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 51-61).
CHAPITRE IV


un échange


En sortant de sa chambre le lendemain matin, la première personne qu’aperçut Rose fut l’oncle Alec, qui l’attendait sur le seuil de la porte.

« Où allez-vous comme cela, ma belle demoiselle ? lui dit-il, ainsi que dans la chanson.

— Je vais à l’étable, » répondit-elle gaiement.

En effet, elle n’avait eu garde d’oublier sa coupe en buis de quassia.

« Allons chercher Phœbé, notre professeur, » dit l’oncle Alec.

Mais, au son de leur voix, tante Prudence montra, à l’autre bout du corridor, sa tête encore coiffée d’un bonnet de nuit.

« Où donc allez-vous tous deux de si grand matin ? leur demanda-t-elle étonnée.

— L’homme vertueux se plaît à contempler l’aurore, fit le docteur en riant. L’astre du jour s’est levé avant nous, cependant, et il faut en faire notre deuil pour aujourd’hui, mais nous deviendrons matinaux, n’est-ce pas, Rose ?

— Certainement.

— Ah ! puisque je vous rencontre, ma tante, reprit le docteur, pourrais-je vous demander la permission d’accaparer pour mon usage personnel la chambre verte ?

— Je vous abandonne toutes les chambres du manoir, à l’exception de celle de ma sœur.

— Et me permettrez-vous aussi de prendre à droite et à gauche de quoi la meubler à ma fantaisie ?

— Mettez la maison sens dessus dessous si vous voulez. Tout ce qui est ici est à vous. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de rester auprès de nous le plus longtemps possible.

— Soyez tranquille, ma tante ; Rose est là comme une ancre qui me retient au rivage. Je gage que vous en aurez bientôt assez de ma présence.

— Jamais ! s’écria la vieille demoiselle. Rose, n’oubliez pas de vous couvrir, mon enfant. Bonne promenade. »

Et tante Prudence ferma sa porte.

Traire son lait soi-même n’est rien moins que facile, et Rose n’y réussit pas du premier coup. Claudine, la belle vache brune qui donnait de si bon lait, semblait reconnaître à quelles mains inexpérimentées elle avait affaire ; elle se remuait, agitait sa longue queue et se retournait constamment du côté de Rose, qui était assez effrayée de ces procédés.

Enfin, après je ne sais combien d’essais infructueux,

de rires et de cris de la part de Rose, l’oncle Alec se
Destez - La Petite Rose, illustration page 74.jpg
chargea de tenir la tête de Claudine. Phœbé prit à deux

mains la queue de la bête, et Rose parvint à remplir sa tasse.

« Comme vous êtes pâle ! lui dit alors le docteur. Malgré tout le mouvement que vous venez de vous donner, vous avez l’air d’avoir froid. Courez autour de la pelouse pour vous réchauffer.

— Je suis trop vieille pour courir, répliqua Rose. Notre maîtresse de pension — miss Power — nous disait toujours que ce n’était pas comme il faut pour une jeune fille.

— Je ne suis pas de l’avis de miss Power, dit le docteur d’un ton péremptoire, et, en ma qualité de médecin, je vous ordonne de faire trois fois de suite en courant le tour de la pelouse. »

La petite fille obéit sans dire mot. Le désir de plaire à son oncle semblait lui donner des ailes.

« Je suis heureux de voir que votre « vieillesse » ne vous a pas encore ôté l’usage des jambes, lui dit le docteur quand elle revint un peu essoufflée. Votre ceinture est trop étroite, défaites-la.

— Elle est plutôt trop large, » s’écria Rose.

Pour toute réponse, son oncle dégrafa la bande de cuir de Russie dont elle était si fière. Inconsciemment, l’enfant poussa un soupir de soulagement, et sa ceinture s’élargit de quelques centimètres.

« C’est parce que je viens de courir, dit-elle un peu confuse ; auparavant elle ne me serrait pas du tout.

— Je crois bien ! vous ne respirez pas suffisamment, et vos poumons ne sont jamais qu’à moitié remplis à d’air. Je n’admets pas qu’on se serre. »

Rose s’enorgueillissait souvent de sa taille mince et élégante, et ne désirait nullement de la voir grossir. Elle fit la grimace.

Le docteur continua :

« Donnez-moi cette ceinture. Je vous ai rapporté de Turquie des écharpes et des rubans qui conviendront beaucoup mieux à une jolie petite fille ; nous ferons un échange. Voulez-vous ? »

Rose rougit de plaisir et aussi de honte en balbutiant :

« Je suis bien contente de savoir que… que vous me trouvez jolie…

— Seriez-vous coquette, Rose ?

— J’en ai peur.

— C’est un grand défaut.

— Je ne l’ignore point, et je tâche de m’en corriger ; mais on me fait souvent des compliments, et je ne puis m’imaginer que je sois tout à fait laide. »

L’oncle Alec sourit malgré lui.

« La beauté est souvent un don funeste, dit-il, en reprenant son sérieux, et les plus beaux traits du monde ne sont rien si l’intérieur ne répond pas à l’extérieur. Afin que vous soyez plus tard encore moins « laide, » je tâcherai de faire de vous une aussi belle fille que Phœbé.

— Que Phœhé ? répéta Rose stupéfaite.

— Oui. Cela vous étonne, Phœbé a ce qui vous manque : la force et la santé. Quand donc les jeunes filles comprendront-elles que la véritable beauté ne consiste pas à ressembler à une gravure de modes ou à une poupée de cire ? Mens sana in corpore sano. — Une âme saine dans un corps sain — selon le vieil adage ; la santé du corps et celle de l’intelligence ; voilà ce qu’il faut désirer et ce qu’il tant s’efforcer d’acquérir !…

— Alors vous voudriez me voir, comme Phœbé, frotter les planches et essuyer la vaisselle ?

— Oui, si vous pouviez le faire aussi bien qu’elle, et me montrer des bras aussi ronds et aussi fermes que les siens. »

Rose était abasourdie.

« Vous trouvez que j’ai bien mauvais goût, lui dit son oncle, mais vous n’êtes pas encore au bout de ce qu’on appelle mes excentricités. Rentrons maintenant ; il se fait tard, et je n’aurai pas trop de toute la matinée pour arranger ma chambre.

— Pourrai-je vous aider ? s’écria Rose.

— Non, ma mignonne, je vous remercie ; mais n’ayez pas l’air si désappointé : la grande caisse dont je vous ai parlé est ouverte ; amusez-vous à la visiter. »

Rose ne fit qu’un bond jusqu’à cette fameuse caisse. On peut facilement se représenter son ravissement devant tant d’objets curieux. C’étaient à chaque découverte des cris de joie et des extases sans fin. La cuisse semblait inépuisable, et chaque nouveau cadeau plus joli que le précédent.

Une odeur d’ambre, de bois de sandal et de parfums orientaux se répandit bientôt dans la chambre, et le tapis fut littéralement couvert d’étoffes dépliées et de boîtes à demi ouvertes. Que de richesses !

Était-il possible à Rose de se souvenir encore devant tant de merveilles de tous les griefs qu elle avait accumulés depuis la veille contre celui qui les lui rapportait de si loin !

Elle pardonna au docteur Alec le régime de lait et de bouillie d’avoine auquel il la soumettait, quand elle aperçut une magnifique boîte à ouvrage en ivoire découpé à jour ; elle se consola de la perte de sa ceinture de cuir de Russie en dépliant une douzaine d’écharpes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et, lorsqu’elle découvrit dans un petit coffret plusieurs flacons d’essence, elle en oublia la plus grande injure de toutes : le fait de lui en avoir préféré une autre.

Pendant qu’elle était si agréablement occupée, son oncle opérait une véritable révolution dans la maison. Sans doute il avait pris au mot tante Prudence, car il bouleversait la chambre verte de fond en comble. Le fourneau de fonte, les grands rideaux de damas vert, le lit à quatre colonnes et tous les autres vieux meubles qui garnissaient cette pièce furent enlevés et portés au grenier par l’oncle Alec, aidé de Phœbé et de tante Prudence elle-même. Par quoi les remplaçait-on ? Rose n’était pas si absorbée par ses trésors qu’elle ne vît de temps en temps le docteur y porter soit des chaises de bambou, soit un paravent ou des grandes nattes de Chine, et jusqu’à un appareil hydrothérapique.

« Quelle drôle de chambre il va avoir ! » se dit-elle à plusieurs reprises.

Mais, comme son oncle lui avait dit qu’il n’avait pas besoin d’elle, Rose eut la discrétion de rester où elle était.

« Eh bien, Rosette, êtes-vous contente ? lui demanda l’oncle Alec.

— Je suis ravie ! s’écria-t-elle avec effusion. Comme vous êtes bon de me donner tout cela et que je vous remercie ! Je marche de surprise en surprise ! Regardez-moi. Ma toilette me va-t-elle bien ?

— Parfaitement, » répondit-il en souriant.

Le costume qu’elle avait endossé, pour faire honneur aux cadeaux de son oncle, était un mélange original et charmant de vêtements de différents pays, un assemblage bizarre de couleurs, qui lui allaient à ravir et faisaient ressortir la délicatesse de ses traits et la blancheur de son teint. Elle avait eu tant de plaisir et s’était donné tant de mouvement depuis deux heures, que cela avait mis un peu de vie dans ses yeux et un peu de rose sur ses joues, et qu’elle ne ressemblait déjà plus à la languissante petite créature que le docteur avait trouvée la veille à son balcon.

Sur une jupe de mousseline de l’Inde brodée, elle avait drapé une écharpe bleue, endossé une veste couverte de paillettes et posé un fez rouge sur sa tête blonde ; ses petits pieds jouaient dans des babouches turques, et, à son cou pendaient jusque sur sa poitrine plusieurs colliers d’ambre, de corail et de filigrane. D’une main elle tenait un flacon d’odeurs, de l’autre une boîte de bonbons qui venait en droite ligne de Constantinople.

Il me semble être une petite sultane des Mille et une Nuits, reprit Rose. Ah ! mon oncle, comment pourrai-je jamais vous remercier de toutes vos bontés pour moi ?

— Ce n’est pas bien difficile, ma chérie, répondit le docteur. Je ne vous demande que d’être heureuse et de vous bien porter — « et de m’aimer un peu, » — ajouta-t-il à demi-voix.

— Non pas un peu, mais beaucoup ! » s’écria Rose.

L’oncle et la nièce échangèrent un baiser.

« Je vous laisse, dit le docteur ; il faut que je retourne à mes importants travaux.

— Et moi, fit Rose, je vais aller me montrer à tante Patience dans toute ma splendeur. »

La bonne demoiselle admira complaisamment les moindres parties de la toilette de sa nièce.

« Vraiment, ma tante, lui dit celle-ci, je trouve que je ne devrais pas avoir tant de belles choses pour moi toute seule. Si j’en donnais une partie à Phœbé, pensez-vous que cela fâcherait l’oncle Alec ?

— Je ne crois pas ; mais Phœbé préférerait peut-être des choses plus utiles. Si vous lui donniez une de vos anciennes robes arrangée à sa taille, cela lui ferait sans doute plus de plaisir.

— Elle est trop fière pour accepter des vieilleries, s’écria Rose ; si je lui donne jamais des robes, ce seront des robes neuves !

— Puisqu’elle est si fière elle n’acceptera pas plus les unes que les autres, objecta tante Patience.

— C’est vrai !… Que faire ?… Si au moins elle était ma sœur, cela irait tout seul. Nous partagerions naturelment ce que j’ai ; mais elle n’est pas ma sœur, c’est là, qu’est la différence !… Ah ! une idée ; je vais l’adopter, cela reviendra au même.

— Vous êtes trop jeune pour adopter qui que ce soit, dit tante Patience en riant, mais rien ne vous empêche d’être bonne pour cette petite Phœbé. Ne sommes-nous pas tous frères et sœurs dans la grande famille humaine ? »

Satisfaite de cette demi-approbation, Rose entra dans la cuisine comme un petit ouragan.

Phœbé frottait de toutes ses forces des chenets en cuivre poli. Elle tressaillit en s’entendant crier aux oreilles :

« Sentez cela, goûtez ceci et regardez-moi. »

« Cela » c’était le flacon d’odeurs et « ceci » un des plus gros bonbons de la boîte de Rose.

Phœbé ne se fit pas prier pour obéir et elle admira en conscience la petite sultane qui lui parlait.

Rose continua avec volubilité :

« L’oncle Alec m’a rapporté des masses de cadeaux, vous verrez, je vous les montrerai ; j’aurais voulu les partager avec vous, mais tante Patience dit que vous aimeriez mieux des choses plus simples ; alors je vous donnerai autre chose, ce que vous voudrez, — cela ne vous fâchera pas ? Je voulais vous adopter, pas maintenant, on dit que je suis trop jeune, mais ce sera pour plus tard, quand je serai grande. Voulez-vous ?

— Quoi ? Comment ? Je ne comprends pas, » dit Phœbé.

Il n’y avait rien de bien étonnant à ce que Phœbé ne comprît pas. Rose parlait si vite et d’une manière si incohérente, qu’il eût été difficile de saisir, du premier coup, le sens de ses paroles.

« Oui, Phœbé, reprit-elle plus posément, vous n’avez rien, et moi j’ai tout ; ce n’est pas juste. Il faut que nous partagions comme deux sœurs. Et puis j’ai pensé que, si je vous adoptais, je serais plus heureuse. Voulez-vous ? »

Phœbé cacha sa tête dans son tablier sans répondre.

« Ah ! mon Dieu, se dit Rose très surprise et non moins découragée, je l’aurai blessée sans le vouloir. Bien sûr qu’elle est fâchée ! — Je n’avais pas l’intention de vous faire de la peine, dit-elle pour réparer son erreur autant que possible. Ne m’en veuillez pas, je vous en prie… »

Phœbé leva la tête, et, souriant à travers ses larmes, jeta ses deux bras autour du cou de Rose.

« Ah ! que vous êtes bonne, mademoiselle ! s’écria-t-elle.

— Vous n’êtes pas fâchée, n’est-ce pas ? Ce n’est pas pour cela que vous pleurez ?

— Oh ! non, au contraire, mais jamais personne ne m’a témoigné autant d’intérêt, et c’était si doux ! »

L’émotion lui coupa la parole.

« Pensez donc, mademoiselle, continua-t-elle, vous m’avez dit que vous m’aimiez comme une sœur.

— Mais certainement, dit Rose, je vous ai aimée depuis la première minute où je vous ai vue — et entendue, » ajouta-t-elle en riant.

Phœbé essuya ses yeux.

« À la bonne heure ! s’écria Rose, Maintenant nous allons faire comme dans les contes de fée. Vous êtes Cendrillon et moi sa marraine : De quoi avez-vous le plus envie, ma filleule ? Répondez-moi bien franchement. »

Phœbé, qui avait elle-même beaucoup de tact, comprit la délicatesse de sa petite amie et répondit avec chaleur :

« Je n’ai plus qu’un seul désir, mademoiselle, c’est de pouvoir un jour vous prouver toute ma reconnaissance.

— Comment! s’écria Rose, qu ai-je fait là de si extraordinaire ? Je vous ai donné un bonbon, voilà tout. Il y a bien de quoi me remercier, en vérité ?… Tenez ! en voilà d’autres. Réfléchissez sérieusement à ce qui vous fera le plus de plaisir, et, quand vous l’aurez trouvé, vous viendrez me le dire. Au revoir ; je vais aller ranger mes affaires. N’oubliez pas que je vous ai adoptée...

— Vous m’avez donné plus que des bonbons, mademoiselle ; vous m’avez témoigné de l’affection, et cela je ne l’oublierai jamais, jamais ! » répéta Phœbé en prenant dans ses mains hâlées la petite main blanche que Rose lui tendait et en la portant à ses lèvres.