La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 31

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 355-370).


CHAPITRE XXXI.

Un homme jaloux de sa dignité.


Il n’est guère de jour où le passant ne rencontre, dans les rues encombrées de notre métropole, un de ces vieillards ridés, maigres et jaunes, qu’on pourrait croire tombés des nues, si les nues ne se respectaient pas trop pour exporter de tels produits, qui se traînent à pas lents et d’un air effaré, comme troublés et effrayés par le bruit et le remue-ménage de la rue. Ce vieillard-là, quand on en rencontre un, est toujours un petit vieillard. Il a pu, jadis, être un grand vieillard, mais il s’est rétréci et transformé en petit vieillard ; si, par hasard, il était déjà d’avance petit, il est devenu plus petit encore. Son habit est d’une couleur et d’une coupe qui n’ont jamais été de mode à aucune époque, dans aucun pays. Il est clair que ce vêtement n’a pas été fait pour lui ni pour aucun autre mortel. Quelque entrepreneur, qui aura soumissionné cette fourniture, aura pris mesure sur le corps de la Destinée pour cinq mille habits conformes au modèle, et la Destinée aura prêté celui-là au vieillard en question. Cet uniforme est orné de grands boutons d’un métal terni, qui ne ressemblent en rien aux boutons de tout le monde. Notre vieillard porte un chapeau râpé, amolli sur les bords par les coups de pouce, mais trop endurci du reste pour jamais s’adapter à la forme de la pauvre tête qu’il a l’air de coiffer ; sa chemise de grosse toile et sa cravate d’étoffe non moins grossière n’ont pas plus d’individualité que l’habit ou le chapeau ; elles ont également l’air de ne pas lui appartenir… et de n’appartenir à personne. Et néanmoins ce vieillard porte cette toilette avec un air aussi gêné que s’il n’était pas accoutumé à pareille fête et qu’il se fût seulement bichonné de la sorte pour aller dans le monde : il faut donc croire qu’il passe la plupart de ses journées en robe de chambre et en bonnet de coton. Tel que le rat des champs, après une année de famine, va visiter le rat de ville et trotte timidement vers le logis de son hôte en traversant une cité de chats, tel ce vieillard s’en va par les rues.

Parfois, dans l’après-midi de quelque jour de fête, on le rencontre marchant d’un pas un peu plus infirme que de coutume, les yeux animés d’une lueur humide et marécageuse. C’est que le petit vieillard est ivre. Il faut très-peu de chose pour le mettre dans cet état ; une pinte de bière fera trébucher ses jambes peu solides. Quelque nouvelle connaissance (la plupart du temps une connaissance de rencontre) a voulu réchauffer la faiblesse du vieillard en le régalant d’un verre d’ale, et il s’ensuivra qu’on ne reverra point passer le vieillard de longtemps. Car ce petit vieillard rentre au dépôt de mendicité, et, même lorsqu’il se conduit bien, on ne le laisse sortir que fort rarement (à mon avis, on pourrait lui ouvrir les portes plus souvent, vu le peu d’années qu’il lui reste à se promener sous le soleil) ; et lorsqu’il se conduit mal, les régisseurs de la maison des pauvres l’enferment plus étroitement que jamais, dans un bosquet de cinquante-neuf vieillards non moins décrépits, qui s’empestent réciproquement d’une foule d’odeurs nauséabondes. Tel était le père de Mme Plornish, petit vieillard dont le gazouillement n’était pas plus fort que celui d’un oiseau râpé, qui avait été jadis dans ce qu’il appelait la reliure musicale, qui avait eu de grands malheurs et n’avait jamais réussi à faire son chemin, retombant toujours dans l’impasse de la pauvreté, et avait fini par se retirer, de son propre gré, dans le Workhouse[1], institué par acte du parlement pour remplir l’office du bon Samaritain du district (mais sans allouer les deux deniers mentionnés dans l’Évangile à chaque personne secourue, ce qui eût été une grave atteinte aux règles de l’économie politique), lors du règlement de cette saisie qui avait conduit M. Plornish à la prison de la Maréchaussée. Avant que les affaires de son gendre eussent pris une si mauvaise tournure, le vieux Naudy (on l’appelait toujours ainsi dans sa retraite légale : car pour les locataires de la cour du Cœur Saignant, c’était toujours le vieux monsieur Naudy) avait occupé une place au foyer et à la table des Plornish. Il comptait reconquérir sa position sous le toit domestique, dès que la fortune sourirait au maçon : mais il était bien décidé, tant qu’elle conserverait un visage revêche, à habiter le bosquet des petits vieillards, en communauté d’odeurs avec eux.

Mais Naudy avait beau être plus pauvre que Job, il avait beau porter la livrée du paupérisme et habiter le Workhouse, cela ne diminuait en rien l’admiration qu’il inspirait à Mme Plornish. Cette dame était aussi fière des talents paternels que si ces talents eussent fait de lui un lord chancelier. Elle avait une foi aussi vive dans la distinction et la convenance des manières paternelles que si elle eût eu affaire à un premier chambellan. Le pauvre vieux bonhomme savait quelques petites chansons insipides, depuis longtemps oubliées, à propos de blessures infligées par le fils de Vénus à Chloé, à Phyllis et au berger Corydon ; et Mme Plornish était convaincue qu’on n’entendait à l’Opéra aucune musique qui égalât les minces petits filets de voix qui s’échappaient en tremblotant des lèvres qui redisaient ces antiques refrains, comme aurait pu le faire une petite serinette usée et détraquée, mise en mouvement par un enfant à la mamelle.

À chaque jour de sortie (jour heureux, où l’on échappait à la perspective monotone de quarante-neuf vieillards tondus), c’était à la fois le bonheur et la désolation de Mme Plornish, lorsque M. Naudy avait bien mangé et avait bu son demi-verre de porter, de dire : « Chantez-nous quelque chose, Père. » Alors Père leur chantait les beautés de Chloé ; et, s’il était un peu en train, il leur donnait ensuite les charmes de Phyllis (depuis qu’il avait pris sa retraite, il n’avait pas encore eu le courage d’aborder Corydon), et Mme Plornish déclarait, en s’essuyant les yeux dans le coin de son tablier, qu’il n’y avait pas au monde un chanteur capable de rivaliser avec Père.

Si M. Naudy, au lieu d’arriver du Workhouse, fût venu tout droit de la Cour ; ou même si c’eût été quelque noble Réfrigérateur revenu triomphalement d’une cour étrangère, afin d’être présenté à la reine et de se voir promu à l’occasion de sa dernière bévue diplomatique, Mme Plornish n’aurait pas éprouvé plus d’orgueil qu’elle n’en éprouvait à promener son père dans la cour du Cœur Saignant.

« Voilà mon père disait-elle en le présentant à un voisin. Père ne tardera pas à revenir demeurer avec nous pour tout de bon. Comme Père a bonne mine, n’est-ce pas ? Père chante mieux que jamais, je vous assure ; si vous l’aviez entendu tout à l’heure, vous ne l’oublieriez jamais. »

Quant à Plornish, en épousant la fille de M. Naudy, il avait épousé les croyances de cette dame ; et la seule chose dont il s’étonnât, c’est qu’un chanteur si habile n’eût pas fait fortune. Après y avoir mûrement réfléchi, il pensa que cela provenait de ce qu’on n’avait pas commencé assez tôt à cultiver le génie philharmonique de M. Naudy.

« Car (ainsi raisonnait Plornish), pourquoi perdre votre temps à relier de la musique, lorsque vous en aviez tant en vous-même ? Voilà le grand tort, à mon avis. »

Le vieux Naudy avait un protecteur : un seul. Il avait un protecteur ; un protecteur d’une affabilité superbe, dont il semblait honteux lui-même ; mais il disait pour son excuse que c’était plus fort que lui, qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’être plus familier avec ce brave homme qu’on ne devait s’y attendre (à raison de leurs positions respectives), en le voyant si simple et si pauvre : mais, c’est égal, tout en conservant son quant à lui, il était d’une bonté extraordinaire pour son protégé. Le vieux Naudy était allé plusieurs fois à la prison de la Maréchaussée durant la courte captivité de son gendre ; et il avait été assez heureux pour acquérir les bonnes grâces du doyen de cette institution nationale, et le temps n’avait fait que le mettre plus en faveur auprès de lui.

D’habitude, M. Dorrit recevait ce vieillard comme on reçoit un vassal engagé à foi et hommage. Il organisait des petites régalades et des thés pour son protégé, comme si celui-ci venait lui présenter les hommages des habitants primitifs de quelqu’un de ses fiefs éloignés. Il y avait des moments où le doyen semblait presque disposé à jurer que Naudy était un vieux et fidèle serviteur qui avait bien mérité de la famille Dorrit. Lorsque par hasard il parlait du père de Mme Plornish, M. Dorrit disait : « mon vieux protégé. » Il était enchanté de le voir, afin de se livrer à des commentaires sur sa décrépitude dès qu’il avait tourné le dos. Il s’étonnait que le pauvre bonhomme n’eût pas encore le chef trop branlant.

« Il est dans le Workhouse, monsieur, disait-il en pareille occasion : il n’a pas de chez lui, pas de visiteurs, pas de position sociale, pas de dignité personnelle, pas de spécialité… Situation déplorable ! »

C’était l’anniversaire de la naissance du vieux Naudy et on lui avait permis de sortir. Il s’était bien gardé de dire aux autorités compétentes que c’était sa fête ; car on aurait pu le tenir enfermé pour lui apprendre que les vieux prolétaires de son genre auraient mieux fait de ne pas naître du tout. Il traversa les rues comme à l’ordinaire pour se rendre à la cour du Cœur Saignant où il dîna avec sa fille et son gendre, pour lesquels il chanta Phyllis. On allait lui demander Chloé, lorsque la petite Dorrit entra en passant pour savoir comment allaient les Plornish.

« Miss Dorrit, dit Mme Plornish, voici Père ! A-t-il bonne mine, hein ? Jamais il n’a été plus en voix ! »

La petite Dorrit tendit la main au vieillard et lui dit en souriant qu’on ne l’avait pas vu depuis longtemps.

« Non, ils sont un peu durs avec mon pauvre père, dit Mme Plornish dont le visage s’allongea, et on ne lui laisse pas prendre l’air aussi souvent qu’il faudrait. Mais il ne tardera pas à revenir demeurer avec nous pour de bon. N’est-ce pas, Père ?

— Oui, ma chère. J’y compte bien. Cela viendra, s’il plaît à Dieu. »

Ici M. Plornish prononça un discours qu’il prononçait invariablement, sans y changer un seul mot, lorsqu’il s’en présentait une occasion favorable. Voici la formule de ce discours :

« Jean-Édouard Naudy, monsieur, tant qu’il y aura sous ce toit une once de n’importe quoi à mettre sous la dent, et tant qu’il y aura une goutte de n’importe quoi à boire, vous pouvez en prendre votre part. Tant qu’il y aura sous ce toit une poignée de n’importe quoi à brûler et une bouchée de n’importe quoi pour se coucher, vous pouvez en prendre votre part. Si par hasard il n’y avait plus rien sous ce toit, vous n’y seriez pas moins bienvenu que s’il s’y trouvait quelque chose. Et voilà mon sentiment ; ainsi donc n’allez pas vous y tromper, et par conséquent je vous prie en grâce de sortir de là… pourquoi alors ne le faites-vous pas ? »

À ce discours lucide, que M. Plornish récitait toujours comme il l’avait composé, c’est-à-dire, avec beaucoup de peine, le père de Mme Plornish répondait de sa voix de pipeau fêlé :

« Merci mille fois, Thomas, je connais très-bien vos sentiments et je vous en remercie. Mais non, Thomas, non. Pas avant que je ne puisse revenir sans vous ôter un morceau de la bouche, à vous ou à vos enfants… et c’est ce que je ferais si je revenais maintenant, vous avez beau dire. Puisse ce temps-là arriver bientôt et il n’arrivera jamais trop tôt à mon gré ! mais je ne reviendrai pas avant ; non, Thomas, pas avant. »

Mme Plornish, qui avait détourné la tête en tenant le coin de son tablier, se retourna pour prendre part à la conversation. Elle annonça à Mlle Dorrit que Père avait l’intention de passer l’eau pour présenter ses respects au Doyen, à moins que Mlle Dorrit n’y vît quelque inconvénient.

La petite Dorrit répondit :

« Je rentre moi-même, et si votre père veut bien venir avec moi je serais très-heureuse d’avoir soin de lui… très-heureuse, reprit-elle, car elle cherchait toujours à ménager l’amour-propre des malheureux, très-heureuse de l’avoir pour compagnon de route.

— Là, Père ! s’écria Mme Plornish. Vous allez vous figurer que vous êtes redevenu un jeune homme bien fringant pour servir comme ça de cavalier à Mlle Dorrit ! Laissez-moi faire un nœud galant à votre cravate ; car vous êtes un vert-galant vous-même, Père ! »

Après cette plaisanterie filiale, Mme Plornish rajusta un peu la toilette de son père, puis elle embrassa le vieillard de tout son cœur et se tint à la porte (pressant dans ses bras le plus chétif de ses deux enfants, tandis que le plus fort se roulait sur les marches) à regarder le vieux Naudy s’éloigner d’un pas chancelant au bras de la petite Dorrit.

Ils ne marchaient pas vite, on le devine. La petite Dorrit mena son compagnon par le pont suspendu où elle l’engagea à se reposer un instant, et tous deux se mirent à regarder la rivière en parlant des vaisseaux qu’on y voyait. Le vieillard confia à la jeune fille ce qu’il ferait si jamais un navire chargé de pièces d’or arrivait à son adresse. Il avait la ferme intention, dit-il, de louer pour les Plornish et pour lui-même un bel appartement donnant sur un café-jardin, où ils demeureraient jusqu’à la fin de leurs jours et se feraient servir par le garçon limonadier ; rien que d’y penser, c’était une vraie fête pour M. Naudy.

Ils ne se trouvaient plus qu’à cinq minutes de la prison lorsqu’au détour d’une rue, ils se rencontrèrent face à face avec Fanny, coiffée de son chapeau neuf et voguant vers le même port.

« Bonté du ciel, Amy ! s’écria la danseuse, faisant un bond en arrière, ce n’est pas possible !

— Quoi donc, ma chère Fanny ?

— Par exemple ! je suis prête à croire bien des choses qu’on pourrait me dire sur ton compte, poursuivit l’autre avec une vive indignation ; mais jamais, non jamais ! je ne t’aurais crue capable d’une pareille bassesse !

— Fanny ! s’écria la petite Dorrit, blessée et surprise.

— Oh ! tu as beau dire : Fanny ! petit être sans dignité que tu es !… L’idée de te montrer ainsi dans les rues, en plein jour, avec un indigent du Workhouse ! »

Elle lança ce dernier mot comme une balle qui s’échappe du canon d’un fusil à vent.

« Ô Fanny !

— Je te dis encore que tu m’agaces avec tes ô Fanny !… Je n’ai jamais rien vu de pareil… L’obstination que tu mets à vouloir nous déshonorer à tout propos est vraiment infâme. Fi ! petite vilaine !

— Est-ce donc déshonorer quelqu’un, répondit doucement la petite Dorrit, que de prendre soin de ce pauvre vieillard ?

— Oui, mademoiselle, répondit sa sœur, et vous devriez le savoir. Et vous le savez très-bien. Et c’est tout bonnement parce que vous le savez que vous agissez ainsi. Le plus grand bonheur de votre vie, c’est de rappeler à votre famille qu’elle a eu des malheurs. Et votre plus grand plaisir c’est de fréquenter des gens de rien. Mais si vous ignorez ce que c’est que les convenances, moi, je ne l’ignore pas. Vous me permettrez donc de traverser de l’autre côté, et vous me laisserez poursuivre mon chemin sans avoir l’air de me connaître. »

Là-dessus, elle courut d’un bond sur le trottoir opposé. Le vieux bonhomme qui déshonorait ainsi la famille Dorrit s’était tenu à quelques pas de là (car la jeune couturière, dans son premier mouvement de surprise, lui avait lâché le bras), saluant Fanny avec déférence, bousculé par des piétons impatients, qui juraient après lui parce qu’il leur barrait le chemin. Il rejoignit alors sa compagne, la tête un peu étourdie, et lui demanda :

« J’espère qu’il n’est rien arrivé à votre honoré père, mademoiselle ? J’espère que toute votre honorée famille se porte bien ?

— Non, non, il n’est rien arrivé, répondit la petite Dorrit. Tout le monde se porte bien. Merci ! Donnez-moi donc le bras, monsieur Naudy. Nous n’avons plus bien loin à aller maintenant. »

Elle se remit à causer avec le vieillard, comme elle avait fait tout le long du chemin. Ils arrivèrent bientôt dans la loge, où M. Chivery était de garde, et ils entrèrent dans la prison. Or, le hasard voulut que le Père des détenus s’avançât en flânant vers la loge au moment où Amy en sortait, donnant le bras au vieux Naudy. Ce spectacle parut causer au Doyen une très-vive agitation et un profond chagrin ; sans faire la moindre attention à son protégé (qui, après avoir salué, se tenait le chapeau à la main, ainsi qu’il le faisait toujours en cette auguste présence), il lui tourna le dos, se dirigea à la hâte vers l’entrée du corps de logis où se trouvait sa chambre, et remonta chez lui.

La petite Dorrit, après avoir promis de revenir dans un instant, laissa là le pauvre vieillard que, dans une heure malencontreuse, elle avait pris sous sa protection, et s’empressa de rejoindre son père. Sur l’escalier, elle rencontra Fanny qui la suivait avec des airs de dignité offensée. Tous les trois entrèrent dans la chambre presque en même temps.

Le Doyen se laissa tomber dans son fauteuil, se cacha le visage dans ses mains et poussa un gémissement.

« Naturellement ! s’écria Fanny, il ne pouvait pas en être autrement… Voilà pauvre papa affligé !… Maintenant, j’espère que vous me croirez, mademoiselle, lorsque je vous dirai quelque chose ?

— Qu’avez-vous donc, père ? demanda la petite Dorrit, se penchant sur lui. Vous ai-je fait de la peine ? Ce n’est pas moi qui vous cause ce chagrin, j’espère ?

Vous espérez ! Il est bien temps de dire cela !… Oh ! petite… (Fanny s’arrêta pour chercher une épithète assez expressive) … petit être vulgaire !… Oh ! oui, tu es bien une véritable enfant de prison ! »

Le Doyen mit un terme à ces reproches irrités en étendant la main, gémit de nouveau, leva enfin la tête qu’il secoua tristement en regardant la plus jeune de ses filles.

« Amy, je sais que tu es innocente de toute mauvaise intention ; mais tu m’as blessé au cœur, ma fille.

— Innocente de toute mauvaise intention ! interrompit l’implacable Fanny. Allons donc ! Elle est plébéienne de cœur, voilà ce qu’elle est. Son intention est de dégrader la famille !

— Père ! s’écria la petite Dorrit, pâle et tremblante, je suis bien fâchée. Pardonnez-moi, je vous en prie. Dites-moi ce que j’ai fait de mal, afin que je me corrige.

— Ce que tu as fait, petit être prévaricateur ? répliqua Fanny. Mais tu le sais fort bien, je te l’ai déjà dit, ne te charge donc pas encore la conscience en faisant semblant de l’ignorer !

— Silence !… Amy, reprit le père, passant à plusieurs reprises son mouchoir sur son visage, puis le serrant convulsivement dans la main qu’il venait de laisser retomber sur ses genoux ; j’ai fait ce que j’ai pu pour vous maintenir dans une sphère distinguée, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous conserver un rang ici. Peut-être ai-je réussi, peut-être n’ai-je point réussi. Peut-être avez-vous remarqué mes efforts, peut-être ces efforts vous ont-ils échappé. Je ne prétends pas décider cette dernière question. J’avais tout perdu fors l’honneur. C’est là le dernier coup qui m’avait été épargné… jusqu’à ce jour. »

À ces mots, sa main crispée se desserra, et il porta de nouveau son mouchoir à ses yeux. La petite Dorrit, agenouillée auprès de son père dans une attitude suppliante, le contemplait d’un air plein de remords. Le Doyen, au sortir de son accès de douleur, serra de nouveau son mouchoir.

« Oui, jusqu’à ce jour, j’avais par bonheur échappé aux humiliations. Au milieu de toutes mes épreuves, j’ai trouvé en moi-même assez de fierté, et chez ceux qui m’entourent assez de respect (si je puis me servir de cette expression) pour échapper à toute humiliation. Mais aujourd’hui, en ce moment, je me sens profondément humilié.

— Naturellement ! On ne pouvait pas s’attendre à autre chose ! s’écria l’irascible Fanny. S’en aller trotter et galoper au bras d’un indigent de Workhouse ! (nouvelle balle lancée par le fusil à vent.)

— Mais, cher père… s’écria la petite Dorrit, je ne cherche pas à me justifier de vous avoir causé tant de peine… non, je vous assure… (elle joignait ses mains suppliantes dans une angoisse inexprimable), tout ce que je vous demande c’est de vous consoler et d’oublier ma faute. Mais si je n’avais pas su que vous étiez toujours si bon pour ce vieillard, et que vous étiez toujours content de le voir, je ne serais pas venue ici avec lui, père, croyez-le bien. La faute que j’ai eu le malheur de commettre, je l’ai commise sans vouloir. Je ne voudrais pas amener une larme dans vos yeux, cher père, pour rien au monde. »

Le cœur de la petite Dorrit était prêt à se briser.

Fanny, avec un sanglot moitié irrité moitié repentant, se mit à pleurer de son côté, et s’écria (ainsi qu’elle ne manquait jamais de le faire lorsque ses colères commençaient à se dissiper, et qu’elle était très-fâchée contre elle-même et un peu fâchée contre les autres), qu’elle voudrait être morte.

Le Doyen avait serré sa plus jeune fille contre son cœur, et la caressait en lui lissant les cheveux.

« Là, là ! n’en parlons plus, Amy ; n’en parlons plus, mon enfant. Je l’oublierai dès que cela me sera possible. Je… (avec une gaieté affectée) je… tâcherai de l’oublier bientôt. Il est parfaitement exact, ma chère, que je suis toujours heureux de voir mon vieux protégé… mais en cette qualité seulement, vous comprenez, et que je tends à ce… hem !… roseau brisé (j’espère qu’il n’y a aucune inconvenance à le désigner ainsi), une main aussi… hem… aussi protectrice et aussi bienveillante que ma position me permet de le faire. Tout cela est très-exact, ma chère enfant. Mais, en même temps, je sais ne pas dépasser les bornes que m’impose… hem !… le sentiment de ma propre dignité… de la dignité qui me convient. Il y a certaines choses (il s’arrêta pour sangloter) qui ne sauraient se concilier avec ce sentiment et qui le blessent… qui le blessent profondément. Ce n’est pas d’avoir vu ma chère Amy prévenante et… hem !… affable envers mon vieux protégé… ce n’est pas là ce qui me froisse. C’est… car je veux me montrer explicite en terminant ce pénible entretien… d’avoir vu ma fille, ma propre fille, entrant dans la cour de cette communauté, au sortir de la rue… et souriant ! souriant !… au bras d’un… Ô mon Dieu !… au bras d’une livrée de misère. »

L’infortuné Doyen fit cet allusion à l’habit antédiluvien d’une voix si émue qu’on eut peine à l’entendre, en brandissant la main qui étreignait le mouchoir. Peut-être eût-il trouvé d’autres paroles pour exprimer sa douleur sans un coup, déjà deux fois répété, qu’on venait de frapper à la porte et auquel Fanny (qui déclarait toujours qu’elle voudrait être morte et qui ajoutait même qu’elle ne serait pas fâchée d’être enterrée), répondit :

« Entrez !

— Ah John ! s’écria le Doyen, qui s’était calmé tout à coup. Qu’est-ce qu’il y a, John ?

— Une lettre pour vous, monsieur, qu’on vient d’apporter il y a un instant avec une commission ; et comme je me trouvais dans la loge, monsieur, j’ai voulu vous la monter moi-même. »

L’attention de l’orateur était fort distraite par le pitoyable spectacle de la petite Dorrit agenouillée aux pieds de son père, et détournant la tête.

« Ah ! très-bien, John. Je vous remercie.

— La lettre est de M. Clennam, monsieur… c’est la réponse… et il vous fait dire, monsieur, qu’il vous envoie ses compliments et qu’il aura le plaisir de venir vous voir cette après-midi, et qu’il espère vous trouver, ainsi que (l’orateur semble plus distrait que jamais)… Mlle Amy !

— Oh ! très-bien (tandis que le père entr’ouvrait la lettre qui renfermait un billet de banque, il rougit un peu et lissa de nouveau les cheveux d’Amy)… Merci, John, je sais ce que c’est. Bien obligé de votre complaisance. On n’attend pas la réponse ?

— Non, monsieur.

— Merci, John. Comment se porte votre mère, jeune John ?

— Merci, monsieur ; pas aussi bien qu’on pourrait le désirer… et même nous allons tous assez mal, excepté père… mais, en somme, ma mère se porte assez bien.

— Rappelez-nous à leur souvenir, voulez-vous ? À leur bon souvenir, s’il vous plaît, jeune John.

— Merci, monsieur ; je n’y manquerai pas. »

Et M. Chivery fils alla son chemin, ayant improvisé sur place une épitaphe complétement inédite dont voici la teneur :

CI-GISENT les restes mortels de JOHN CHIVERY,

qui ayant vu un jour l’idole de son âme en proie à la douleur

et aux larmes,

et se sentant incapable de soutenir ce spectacle navrant

a aussitôt regagné la demeure de ses parents inconsolables

où il a mis fin à sa triste existence.

« Là, là, Amy ! reprit le Doyen lorsque John eut refermé la porte. Qu’il ne soit plus question de cela (depuis quelques minutes son accablement s’était dissipé comme par enchantement ; il était même devenu très-gai). Et où donc est mon vieux protégé pendant tout ce temps-là ? Il ne faut pas le laisser seul une minute de plus, ou il commencera à se figurer qu’il n’est pas le bienvenu. Veux-tu me l’amener, mon enfant, ou je vais aller le chercher moi-même.

— Si cela vous est égal, père, je crois qu’il vaut mieux que ce soit vous, répondit la petite Dorrit, cherchant à étouffer ses sanglots.

— Certainement, j’irai moi-même, ma chère. J’oubliais ; tes yeux sont un peu rouges. Là… remets-toi, Amy. Ne t’inquiète plus de moi. Je n’y pense déjà plus, mon amour, plus du tout. Remonte chez toi, Amy ; va effacer les traces de tes larmes, et prends un air aimable pour recevoir M. Clennam.

— J’aimerais mieux rester dans ma chambre, père, répliqua la petits Dorrit, qui eut plus de peine encore à se calmer. J’aimerais beaucoup mieux ne pas voir M. Clennam.

— Oh ! fi donc, fi donc, ma chère ! c’est de l’enfantillage. M. Clennam est un homme très comme il faut… très comme il faut, un peu réservé parfois, mais extrêmement comme il faut, je dois le reconnaître. Pour rien au monde je ne voudrais que tu ne fusses pas ici pour le recevoir, ma chère… cette après-midi surtout. Ainsi donc, va te rafraîchir le visage, Amy ; va ma bonne fille. »

Le petite Dorrit, en fille soumise, se leva pour obéir à cet ordre. Elle s’arrêta avant de s’éloigner, pour donner à sa sœur un baiser de réconciliation. Sur ce, la danseuse, qui, l’esprit bourrelé de remords, avait renoncé pour le moment au souhait nécrologique dans lequel elle avait coutume de chercher des consolations, conçut et exécuta la brillante idée de souhaiter que le vieux Naudy fût plutôt mort à sa place, au lieu de venir comme un dégoûtant, ennuyeux et méchant bonhomme, créer des querelles entre deux sœurs.

Le Doyen, qui fredonnait un air et portait sa calotte de velours un peu de côté, tant il était de bonne humeur, descendit dans la cour, où il trouva le vieux Naudy debout auprès de la grille, son chapeau à la main, dans l’attitude qu’il avait conservée depuis le départ de la petite Dorrit.

« Allons, Naudy ! dit le Père des détenus avec une suavité extrême. Pourquoi restez-vous là, Naudy ; vous savez le chemin. Pourquoi ne montez-vous pas ? (Le Doyen poussa la condescendance jusqu’à tendre la main à son protégé en ajoutant :) Comment allez-vous, Naudy ? Nous nous portons assez bien, n’est-ce pas ? »

Le vieux gazouilleur répondit :

« Merci, honoré monsieur ; je n’en vais que mieux depuis que j’ai le plaisir de voir Votre Honneur. »

Tandis qu’ils remontaient vers le logis de M. Dorrit, le Doyen présenta le vieillard à un détenu de date récente :

« Une vieille connaissance à moi, monsieur ; un vieux protégé… Couvrez-vous, mon bon Naudy ; mettez votre chapeau, » ajouta-t-il ensuite avec beaucoup d’affabilité.

Son patronage ne s’arrêta pas là ; car il chargea Maggy de faire les apprêts du thé et d’acheter des gâteaux, du beurre frais, des œufs, du jambon froid et des crevettes, lui remettant à cet effet un billet de banque de dix livres sterling, avec force recommandations d’avoir grand soin de compter la monnaie. Ces préparatifs étaient presque terminés, et la petite Dorrit était redescendue avec son ouvrage, lorsque Clennam se présenta. Le Doyen fit à son hôte un accueil des plus gracieux et l’invita à partager leur repas.

« Amy, ma chérie, tu connais M. Clennam mieux que je n’ai le bonheur de le connaître moi-même : je n’ai donc pas besoin de te le présenter. Fanny, ma chère, monsieur n’est pas non plus un étranger pour toi… (Fanny fit un salut hautain ; car, en pareille occasion, elle paraissait croire à une vaste conspiration qui avait pour but d’insulter tous les Dorrit en général en feignant de ne pas les comprendre et en ne leur témoignant pas le respect auquel ils avaient droit, et elle regardait Arthur comme un des complices de cette ligue). Vous voyez ici, monsieur Clennam, un vieux protégé à moi, le vieux Naudy, un vieux serviteur très-fidèle (il parlait toujours de Naudy comme d’une antiquaille, bien qu’il fût son aîné de deux ou trois années). Voyons un peu. Vous connaissez Plornish, je crois ? Il me semble que ma fille Amy m’a dit que vous connaissiez ces pauvres Plornish ?

— Oui, je les connais, répondit Arthur Clennam.

— Eh bien, monsieur, voilà le père de Mme Plornish.

— Vraiment ? Je suis très-content de le rencontrer.

— Vous seriez encore plus content, monsieur Clennam, si vous connaissiez toutes ses bonnes qualités.

— J’espère que je ne tarderai pas à les connaître, maintenant que je connais celui qui les possède, dit Arthur, qui plaignait ce vieillard courbé et soumis.

— Il a congé aujourd’hui, et il est venu faire une visite à de vieux amis qui sont toujours heureux de le voir, remarqua le Père des détenus, ajoutant tout bas : Il est au workhouse, le pauvre bonhomme. C’est son jour de sortie. »

Pendant cet entretien, Maggie, aidée par sa tranquille petite mère, avait mis le couvert, et le repas se trouva prêt. Comme il faisait chaud et que l’on étouffait dans la prison, la fenêtre était toute grande ouverte.

« Si Maggy veut bien étendre ce journal sur le rebord de la croisée, ma chère, dit le Doyen d’un air bénévole en s’adressant à mi-voix à la petite Dorrit, mon vieux protégé pourra y prendre son thé pendant que nous allons prendre le nôtre. »

De sorte qu’avant de régaler royalement le père de Mme Plornish, M. William Dorrit crut devoir établir entre le vieillard et l’honorable société un gouffre d’un pied de large, bonne mesure. Clennam n’avait jamais rien vu qui ressemblât au magnanime patronage du Doyen ; il se perdait dans la contemplation des nombreuses merveilles de ce curieux spectacle.

La plus frappante de toutes fut le plaisir que semblait éprouver l’autre à faire remarquer la décrépitude et les infirmités de son protégé. On eût dit un aimable cornac dans une ménagerie, se livrant à un rapide commentaire sur la décadence de l’animal qu’il était chargé de montrer.

« Encore un peu de jambon, Naudy ? Non ? Comment vous n’êtes pas encore prêt ! Quel temps vous mettez à manger quelques bouchées ! (Ses dernières dents s’en vont ! pauvre bonhomme. » ajouta-t-il pour l’édification des autres convives.)

Une autre fois il lui demanda :

« Voulez-vous des crevettes, Naudy ? »

Et comme Naudy ne répondit pas tout de suite.

« Il entend très-mal, observa-t-il. Il sera bientôt tout à fait sourd. »

Plus tard encore, il lui dit :

« Vous promenez-vous beaucoup, Naudy, entre ces grands murs, dans la cour de votre endroit ?

— Non, monsieur, non ; cela ne me tente pas beaucoup.

— Non ? Cela ne m’étonne pas du tout ; c’est très-naturel. »

Puis en confidence à ses voisins :

« Ses jambes ne sont plus bien solides. »

Puis il demanda à son protégé (avec un ton obligeant qui annonçait qu’il croyait devoir lui demander quelque chose, quand ce ne serait que pour empêcher le vieillard de s’endormir), quel âge avait le plus jeune des petits Plornish.

« Mon petit-fils Jean-Édouard ? dit le vieux protégé, posant lentement son couteau et sa fourchette afin de réfléchir. Vous voulez savoir son âge ?… Voyons un peu… »

Le Doyen porta la main à son front en disant :

« Il perd la mémoire. »

« Quel âge a Jean-Édouard, monsieur ? Ma foi, j’oublie. Je ne pourrais pas vous dire, maintenant, s’il a deux ans et deux mois ou deux ans et cinq mois ; c’est l’un ou l’autre.

— Ne vous cassez pas la tête à chercher plus longtemps, » répondit le Doyen avec une extrême indulgence. (Ses facultés s’en vont, c’est clair… Ce vieillard se rouille à mener la vie qu’il mène !)

Plus les infirmités qu’il croyait découvrir dans son protégé étaient nombreuses, plus il paraissait s’intéresser à lui ; et lorsqu’il quitta son fauteuil, après le thé, pour lui dire adieu, il se tint aussi droit et se donna un air aussi robuste que possible.

« Naudy, ceci ne s’appelle pas un shilling, vous savez, dit-il en lui en mettant un dans la main, cela s’appelle du tabac.

— Honoré monsieur, je vous remercie ; cela me servira à acheter du tabac et pas à autre chose. Mes remerciements et mes respects à Mlle Amy et à Mlle Fanny. Je vous souhaite le bonsoir, monsieur Clennam.

— Eh ! dites-donc, mon vieux Naudy, n’allez pas nous oublier, ajouta le Doyen. Il faut revenir nous voir lorsque vous aurez une après-midi à vous. Il ne faut plus sortir sans venir nous voir, ou nous serions jaloux. Bonsoir, Naudy. Prenez bien garde en descendant l’escalier, Naudy, car les marches en sont un peu usées et inégales. »

Le Père des détenus se tint sur le palier, regardant descendre le vieillard ; puis, lorsqu’il fut rentré dans sa chambre, il remarqua avec une certaine satisfaction solennelle :

« C’est un triste spectacle que celui-là, monsieur Clennam, bien qu’on ait la consolation de savoir que mon vieux protégé ne se doute pas de sa décrépitude. Ce pauvre bonhomme n’est plus qu’une lugubre ruine. Plus d’élasticité ! ses ressorts sont tous brisés, fracassés, pulvérisés, monsieur ! »

Comme Clennam avait ses raisons pour rester, il répondit quelque chose au hasard, et se mit à regarder par la croisée à côté du Père des détenus, tandis que Maggy et sa petite mère lavaient les tasses et débarrassaient la table. Arthur remarqua que son compagnon se tenait à la fenêtre comme aurait pu le faire un monarque affable et accessible ; il avait presque l’air de bénir ceux de ses sujets qui levaient par hasard la tête pour le saluer.

Lorsque la petite Dorrit eut posé son ouvrage sur la table, et que Maggy eut posé le sien sur le lit, Fanny attacha les brides de son chapeau comme préliminaire de départ. Arthur, ayant toujours les mêmes motifs pour ne pas s’éloigner, ne bougea pas. À ce moment la porte s’ouvrit sans que personne eût frappé, et M. Tip parut. Il embrassa Amy qui venait de se lever pour s’élancer à sa rencontre, fit un signe de tête à son père, un autre signe de tête à Fanny, et s’assit après avoir regardé le visiteur d’un air sombre, comme s’il ne le connaissait pas.

« Mon cher Tip, demanda la petite Dorrit avec sa douceur habituelle, bien qu’elle fût honteuse de la conduite de son frère, est-ce que tu ne vois pas… ?

— Si, si, je vois parfaitement bien, ma chère. Si tu fais allusion à un certain visiteur qui se trouve actuellement dans cette chambre… si c’est là ce que tu veux dire, interrompit Tip hochant la tête d’une façon très-significative du côté de Clennam, je vois !

— C’est là tout ce que tu as à dire ?

— Oui, c’est là tout ce que je dis. Et je présume, continua Tip d’un air altier et après un moment de réflexion, que le visiteur comprendra pourquoi je n’ai pas autre chose à dire. Bref, je présume que le visiteur comprendra qu’il ne m’a pas traité avec les égards que l’on doit à un gentleman.

— Je ce comprends pas cela, répondit le visiteur si mal accueilli par M. Tip.

— Non ? Alors, monsieur, je vais tâcher de m’expliquer un peu plus clairement. Vous me permettrez donc de vous dire que, lorsque j’adresse à un individu une requête rédigée en termes convenables, une requête urgente, une requête délicate à l’effet d’obtenir le prêt d’une légère somme, dont il pouvait aisément disposer, aisément, remarquez-le… et que cet individu me répond qu’il me prie de l’excuser, je prétends qu’il n’a pas agi à mon égard comme on doit agir envers un gentleman. »

Le Père des détenus qui, jusqu’alors avait contemplé son fils sans songer à l’interrompre, n’eut pas plutôt entendu cette dernière phrase qu’il intervint, s’écriant d’un ton irrité.

« Comment osez-vous ?…

— Bah ! ne me demandez pas comment j’ose, père, car tout ça c’est de la bêtise. Quant à la ligne de conduite que j’ai jugé à propos de suivre envers l’individu ici présent, vous devriez être fier de me voir soutenir la dignité de la famille.

— Je le crois bien ! s’écria Fanny.

— La dignité de la famille ? répéta le père. En sommes-nous donc venus à ce point que mon propre fils croit m’apprendre… à moi !… ce que c’est que la dignité !

— Allons, père, à quoi bon nous ennuyer les uns les autres et nous chamailler à propos de ça ? Je suis convaincu que l’individu ici présent n’a pas agi à mon égard comme on doit agir envers un gentleman : voilà tout.

— Mais il s’en faut de beaucoup que ce soit tout, monsieur, répliqua le père. Détrompez-vous… Ah ! vous êtes convaincu, vous ? Vous êtes convaincu ?

— Oui, je le suis. À quoi sert de vous échauffer la bile ?

— Monsieur, continua le père, qui s’animait de plus en plus, vous n’avez pas le droit d’être convaincu d’une chose monstrueuse, d’une chose… hem !… immorale, d’une chose… ha !… parricidale !… Non, monsieur Clennam, ne m’interrompez pas, je vous prie… Il y a dans tout ceci un… hem !… principe général qui doit l’emporter sur des considérations de… hem !… d’hospitalité. Je repousse l’assertion que vient de formuler mon fils.

— Ma foi, je ne vois pas ce qu’elle peut vous faire, riposta le fils, regardant par-dessus son épaule.

— Ce qu’elle peut me faire, monsieur ? Le sentiment de… hem !… ma propre dignité me défend de l’admettre. Une pareille assertion… (il prit son mouchoir et s’essuya le visage)… est un outrage et une insulte pour moi. Supposons que j’aie moi-même, à une époque quelconque, ou… hem !… à des époques quelconques, adressé une… hem !… requête convenablement rédigée, une requête urgente, une requête délicate à l’effet d’emprunter une légère somme à certains individus. Supposons que ces individus auraient pu m’avancer ladite somme sans se gêner le moins du monde, et qu’ils eussent refusé de me l’avancer, et que ces individus m’eussent répondu qu’ils me priaient de les excuser. Supposons tout cela. Dois-je permettre, à cause de cela, que mon propre fils vienne me dire qu’on a tenu à mon égard une conduite qu’on ne doit pas tenir envers un gentleman et que j’ai souffert qu’on me traitât ainsi ? »

Sa fille Amy cherchait doucement à le calmer, mais il ne voulait rien écouter du tout. Il répéta qu’il savait ce qu’il se devait à lui-même et qu’il ne souffrirait pas une pareille injure.

Il demanda encore s’il devait permettre à son propre fils de tenir un pareil langage, devant lui, à son propre foyer ? Devait-il donc se laisser infliger une telle humiliation par son propre enfant ?

« Si quelqu’un vous l’inflige, père, c’est vous, c’est vous-même qui vous créez cette chimère, répondit le jeune homme d’un ton de mauvaise humeur. La chose dont je suis convaincu ne vous regarde pas. Rien de ce que j’ai dit ne vous regarde. Pourquoi prendre la balle au bond, quand ce n’est pas à vous qu’on l’adresse ?

— Je réponds que ce que vous avez dit me regarde beaucoup, répliqua le Doyen. Je vous ferai observer, monsieur, avec indignation, que… hem !… la position… hem !… délicate et singulière de votre père devrait suffire pour vous fermer la bouche, monsieur, lorsqu’il s’agit d’établir des principes aussi… hem !… aussi dénaturés ! D’ailleurs, si vous ne tenez pas à vous montrer bon fils, monsieur, si vous faites bon marché de ce devoir-là, au moins j’aime à croire que vous n’avez pas cessé d’être… hem !… chrétien ? Seriez-vous par hasard… hem !… un athée ? Et, permettez-moi de vous le demander, est-ce le fait d’un bon chrétien, de vouloir stigmatiser et dénoncer un individu parce qu’il se sera excusé une fois, lorsque le même individu peut, une autre fois… hem !… avancer la somme qu’on désire lui emprunter ? Est-ce bien le fait d’un chrétien de ne pas… hem !… de ne pas lui laisser l’occasion d’une nouvelle épreuve ! »

Le Doyen avait fini par s’animer d’une ferveur toute religieuse.

« Je vois joliment bien, dit M. Tip qui venait de se lever, que vous n’êtes pas disposé ce soir à entendre raison et que ce que j’ai de mieux à faire, c’est de décamper. Bonsoir, Amy. Ne te tourmente pas de cela. Je suis très-fâché que la chose soit arrivée ici et devant toi… parole d’honneur, j’en suis bien fâché ; mais je ne puis pas non plus oublier le sentiment de ma propre dignité, même pour t’obliger, ma bonne vieille. »

À ces mots, il mit son chapeau et sortit avec Mlle Fanny, qui aurait cru manquer à sa dignité en s’éloignant sans témoigner à Clennam qu’elle faisait partie de l’opposition ; aussi le regarda-t-elle en face d’un air qui indiquait clairement qu’elle reconnaissait en lui un des nombreux conspirateurs ligués contre la famille Dorrit.

Lorsqu’ils furent partis, le Doyen parut assez disposé à retomber dans un accès de tristesse, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire sans l’arrivée fort opportune d’un gentleman qui vint conduire le Père des détenus au café. C’était ce même gentleman que Clennam avait vu le soir où il avait lui-même été emprisonné par mégarde, et qui avait émis l’idée ingénieuse de ces fonds secrets que le directeur de la prison était censé détourner à son profit. Il se présenta en qualité de députation pour escorter le Doyen au café, à l’occasion d’une réunion musicale des détenus que M. Dorrit avait consenti à présider.

« Vous voyez, monsieur Clennam, quelles sont les bizarres disparates de ma position… Mais il s’agit d’un devoir public ! Personne, j’en suis sûr, n’est plus disposé que vous à pardonner de pareilles exigences. »

Clennam le pria de se rendre, sans perdre un instant, où l’appelait son devoir.

« Amy, ma chère, si vous pouvez engager M. Clennam à rester plus longtemps, je puis vous confier le soin de faire les honneurs de notre pauvre demeure, et peut-être réussirez-vous à effacer de l’esprit de notre hôte, l’incident… hem !… inattendu et désagréable de tantôt. »

Clennam assura que cet incident ne lui avait laissé aucune impression et que, par conséquent, il n’y avait rien à effacer du tout.

« Mon cher monsieur, dit le Doyen ôtant sa calotte de velours noir et serrant la main de Clennam, de façon à lui faire comprendre que la lettre et le billet inclus lui étaient parvenus, Dieu vous bénisse ! »

Alors seulement le but que Clennam s’était proposé en restant se trouva atteint : il pouvait parler à la petite Dorrit sans témoin. Maggy était bien là, mais ça ne comptait pas.


  1. Hospice des pauvres.