La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 17

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 197-206).


CHAPITRE XVII.

Le rival de Personne.


Le lendemain matin, avant de déjeuner, Arthur se promena pour admirer les environs. Comme il faisait beau et qu’il avait une heure devant lui, il traversa la rivière dans le bac et se promena le long d’un sentier à travers les prairies ; lorsqu’il revint au chemin de halage, il vit le bac de l’autre côté de la rivière, et un gentleman qui hélait le passeur pour traverser.

Ce gentleman paraissait à peine avoir trente ans. Il était bien mis, avait l’air actif et gai, la taille bien prise et le teint brun. Au moment où Arthur escaladait une barrière pour gagner le bord de l’eau, l’inconnu le regarda un instant, puis se remit, dans son désœuvrement, à pousser du pied des cailloux pour les faire rouler dans la rivière. Il y avait dans sa manière de les déraciner avec le talon de sa botte et de les placer devant lui dans la position voulue pour les lancer à coup sûr, quelque chose, qui, aux yeux de Clennam, avait un certain air de cruauté. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé d’éprouver des impressions pareilles en observant la façon dont un homme accomplit quelque action insignifiante, telle que d’arracher une fleur, de repousser un obstacle, ou même de détruire un objet insensible ?

L’étranger semblait préoccupé ; son visage le témoignait assez, et il ne faisait aucune attention à un beau chien de Terre-Neuve qui le regardait attentivement, suivant des yeux chaque pierre à mesure que son maître les lançait, n’attendant qu’un signal pour se jeter à leur poursuite dans la rivière. Le passeur arriva cependant sans que le chien reçût la permission désirée, et lorsque le bateau toucha la rive, son maître prit le terre-neuve par le collier et le fit entrer dans le canot.

« Pas ce matin, dit-il au quadrupède, vous ne pourriez pas vous présenter devant les dames en sortant de l’eau. Couchez-vous. »

Clennam suivit l’homme et le chien dans le bateau. Le chien obéit à l’ordre qu’il venait de recevoir. Le maître, les mains dans les poches, resta debout entre Clennam et le passeur. Le maître et le chien sautèrent lestement à terre dès que le bateau eut touché de l’autre côté, et s’éloignèrent. Clennam fut bien aise d’en être débarrassé.

L’horloge de l’église voisine sonnait l’heure du déjeuner comme il remontait le petit sentier par lequel on arrivait à la grille du jardin. Dès qu’il tira la sonnette, il entendit un chien aboyer de l’autre côté du mur.

« Tiens ! je n’avais pas entendu de chien hier soir, » pensa Clennam. La porte fut ouverte par une des servantes aux joues roses, et sur la pelouse il vit le terre-neuve et l’étranger.

« Mlle Minnie n’est pas encore descendue, messieurs, » dit la portière rougissante, tandis qu’ils entraient tous ensemble dans le jardin. Puis elle dit au maître du chien : « M. Clennam, monsieur, » et s’éloigna en courant.

« C’est assez drôle, M. Clennam, que nous nous soyons rencontrés tout à l’heure sans nous connaître, » dit l’étranger. Là-dessus le chien devint muet. « Permettez-moi de me présenter moi-même, Henry Gowan. Un joli endroit, et qui a extrêmement bonne mine ce matin ! »

Les manières étaient aisées et la voix agréable, mais cela n’empêcha pas Clennam de penser encore que, s’il n’avait pas formé cette résolution bien arrêtée de ne pas devenir amoureux de Chérie, il aurait éprouvé de l’antipathie pour Henry Gowan.

« Vous ne connaissez peut-être pas encore cette résidence ? dit ce Gowan, lorsque Clennam eut répondu par l’éloge de l’ermitage de Meagles.

— Très peu. J’y suis venu pour la première fois hier dans l’après-midi.

— Ah ! il va sans dire que vous ne le voyez pas dans son beau. Tout cela avait un aspect ravissant au printemps, avant leur dernier voyage. Je regrette que vous ne l’ayez pas vu alors. »

Sans cette diable de résolution, Clennam aurait volontiers envoyé l’étranger au fond du cratère de l’Etna, en échange de sa politesse.

« J’ai eu le plaisir de voir cette propriété sous bien des aspects depuis trois années, et… c’est un véritable paradis. »

Voyez un peu l’impudent coquin (c’est-à-dire si nous n’avions pas pris cette sage résolution), d’appeler ce jardin un paradis ! Il ne l’avait appelé un paradis que parce qu’il voyait venir Chérie et qu’il avait voulu lui faire entendre qu’il la regardait comme un ange… Que le diable l’emporte !

Ah ! comme les yeux de Chérie brillèrent ! Comme elle parut contente ! comme elle caressa le chien et comme le chien la connaissait bien ! Que de choses on devinait dans ce teint plus animé, dans ce trouble, dans ces yeux baissés, dans ce bonheur dissimulé ! Clennam n’avait jamais vu Minnie si joyeuse. Non qu’il y eût aucun motif pour qu’il pût ou voulût jamais lui voir cet air-là, ou qu’il l’eût jamais espéré, mais enfin… il ne l’avait jamais vue si joyeuse !

Il se tenait à quelque distance d’eux. Ce Gowan, lorsqu’il avait parlé de paradis, s’était avancé vers elle et lui avait pris la main. Le chien avait posé ses grosses pattes sur le bras de Chérie et sa tête contre la chère poitrine de la jeune fille. Elle avait ri et leur avait souhaité la bienvenue ; et elle avait fait trop fête au chien, beaucoup, beaucoup trop, c’est-à-dire en supposant qu’il se fût trouvé là un spectateur qui eût été amoureux d’elle.

Elle se dégagea alors, et s’avança vers Clennam, lui tendit la main, lui dit bonjour et se disposa gracieusement à lui prendre le bras jusqu’à la maison. Ce Gowan n’y trouva rien à redire. Non, non, il était trop sûr de son fait.

Un nuage obscurcit les traits ordinairement joyeux de M. Meagles, lorsque les trois promeneurs (quatre, y compris le chien, et c’était le personnage le plus désagréable de la société, à une seule exception près) rentrèrent pour déjeuner. Ni ce nuage, ni la légère inquiétude de Mme Meagles, lorsque cette dame dirigea les yeux vers eux, n’échappèrent à Clennam.

« Eh bien, dit M. Meagles, étouffant quelque chose comme un soupir, comment allez-vous ce matin ?

— Mais pas plus mal qu’à l’ordinaire, monsieur. Comme Lion et moi nous étions décidés à ne rien perdre de notre visite hebdomadaire, nous nous sommes levés de bonne heure et nous sommes venus à Kingstown, où j’ai établi pour le moment mon quartier général, et où je suis en train de terminer une esquisse ou deux. »

Puis il raconta comment il avait rencontré M. Clennam dans le bac, et comment ils avaient traversé la rivière ensemble.

« Mme Gowan se porte bien ? » demanda Mme Meagles.

(Clennam écouta attentivement.)

« Ma mère va bien, je vous remercie. »

(Clennam n’écouta plus, et Gowan continua :)

« J’ai pris la liberté d’ajouter aujourd’hui un convive de plus à votre dîner de famille, et j’espère que cela ne dérangera ni vous ni Mme Meagles. Je ne pouvais guère faire autrement, expliqua Gowan en se tournant vers son hôte. Le jeune homme m’a écrit pour me prier de le présenter ; et comme il appartient à une famille distinguée, j’ai cru que vous ne m’en voudriez pas de vous l’amener.

— Et quel est ce jeune homme ? demanda M. Meagles avec un air de satisfaction bien prononcé.

— C’est un Mollusque : le fils de Tenace Mollusque, le jeune Clarence qui est employé dans le bureau de son père. Je puis toujours vous garantir que la rivière n’a rien à redouter de sa visite. Il n’y mettra pas le feu. [1]

— Ah, ah ! fit Meagles, c’est un Mollusque ? Nous connaissons un peu cette famille-là, n’est-ce pas, Dan ? Par saint Georges ! avec tout ça les Mollusques tiennent maintenant le haut du pavé. Quelle parenté existe-t-il entre votre ami et lord Decimus Mollusque ? Lord Decimus a épousé en 1797 lady Jemina Bilberry, seconde fille du troisième lit… Non ! je me trompe ! Celle-là, c’est lady Séraphine… Lady Jemina était la fille aînée du second lit du quinzième comte Des Échasses avec l’honorable Clémentine Toozellem. Très-bien. Or, le père de notre jeune ami a épousé une Des Échasses, et son père à lui a épousé sa cousine qui était une Mollusque. Le père du père qui a épousé une Mollusque a épousé une Joddleby… Mais je remonte trop haut, Gowan ; je voudrais seulement savoir quelle parenté il y a entre votre ami et lord Decimus.

— C’est facile à constater. Son père est le neveu de lord Decimus Mollusque.

— Neveu… de… lord… Decimus ! répéta voluptueusement M. Meagles en fermant les yeux afin que rien ne vînt le distraire du bonheur de savourer le parfum de ce grand arbre généalogique. Par saint Georges ! vous avez raison, Gowan : c’est bien cela.

— Par conséquent, lord Decimus est son grand-oncle.

— Mais attendez donc, continua M. Meagles, ouvrant les yeux lorsqu’il eut fait cette découverte. Alors du côté de la mère, lady Des Échasses est sa grand’tante ?

— Naturellement.

— Ah, ah, ah ! fit M. Meagles, prenant un vif intérêt à ces détails. Vraiment, vraiment ? Nous serons charmés de le voir. Nous le recevrons de notre mieux dans notre humble logis ; et, dans tous les cas, nous ne le laisserons pas mourir de faim, je l’espère. »

Au commencement de ce dialogue, Clennam s’était attendu à voir M. Meagles s’abandonner à quelque innocent éclat de colère, pareil à celui auquel il s’était livré en sortant du ministère des Circonlocutions, la main sur le collet de Doyce. Mais son excellent hôte avait une faiblesse qui n’est pas rare (nul de nous n’a besoin d’aller bien loin pour en trouver un exemple), et son expérience des bureaux des Circonlocutions n’avait pu en guérir M. Meagles pour longtemps. Clennam regarda Doyce, mais Doyce savait parfaitement à quoi s’en tenir ; cela ne le surprenait pas du tout, et il continua à regarder son assiette sans faire un geste ni prononcer une parole.

« Je vous suis bien obligé, dit Gowan pour terminer. Clarence est un âne fieffé, mais c’est un des meilleurs garçons que je connaisse. »

Il devint évident, avant la fin du déjeuner, que les amis de ce Gowan étaient tous plus ou moins ânes ou plus ou moins fripons ; ce qui ne les empêchait pas d’être les plus aimables, les plus charmants, les plus naïfs, les plus sincères, les plus obligeants, les plus chers garçons qu’il fût possible de rencontrer sur la terre. Le procédé au moyen duquel ce Gowan arrivait à cette conclusion invariable, n’importent les prémisses, aurait pu être décrit par M. Henry Gowan en ces termes : « J’ai le mérite de cultiver une tenue des livres sociale, avec la plus rigoureuse exactitude, au bénéfice de tout homme de ma connaissance, et de faire écritures du bien et du mal que je découvre en lui. Je tiens ce compte en parties doubles avec tant de conscience que je suis heureux de pouvoir vous dire que, tout compte fait, le plus méprisable des hommes est en même temps le plus aimable, le plus charmant camarade qu’on puisse voir ; je suis même fondé à vous faire la flatteuse déclaration qu’il existe beaucoup moins de différence que vous ne seriez disposé à le croire entre un honnête homme et une canaille. » Il résultait de cette découverte réjouissante que celui qui en était l’auteur semblait, en se battant les flancs pour trouver un bon côté chez tous les hommes, rabaisser au contraire leurs bonnes qualités, lorsqu’il en trouvait, pour faire ressortir les mauvaises ; du reste ce système n’avait rien de désagréable ni de dangereux.

Cependant M. Meagles en parut moins satisfait que de la généalogie des Mollusques. Le nuage que Clennam n’avait jamais vu sur la physionomie de son hôte avant cette matinée, revint fréquemment assombrir ses traits ; et il y avait la même ombre d’inquiétude dans le regard observateur de Mme Meagles. Plus d’une fois, lorsque Chérie caressa le chien, il sembla à Clennam que cela rendait le père malheureux ; et une fois surtout, tandis que Gowan se tenait de l’autre côté du chien et penchait la tête en même temps que Minnie, Arthur se figura qu’il voyait des larmes briller dans les yeux de M. Meagles qui sortit de la chambre à la hâte. Il lui semblait aussi, c’était peut-être encore une illusion, que Chérie elle-même n’était pas sans s’apercevoir de ces petits incidents ; qu’elle essayait, avec une affection plus délicate que de coutume, de témoigner à son bon père combien elle l’aimait ; que c’était pour ce motif qu’elle était restée derrière en allant et en revenant de l’église, pour lui prendre le bras. Arthur n’aurait pas mis sa main au feu que plus tard, en se promenant seul dans le jardin, il n’avait pas entrevu Chérie, dans la chambre de son père, embrassant ses parents avec la plus grande tendresse et pleurant sur l’épaule du papa.

Comme la pluie se mit à tomber vers la fin de la journée, il fallut bien garder la maison, admirer les collections de M. Meagles et causer pour tuer le temps. Ce Gowan avait toujours quelque chose à dire sur son propre compte, et il le disait d’une manière leste et amusante. Il avait l’air d’un artiste de profession, qui avait passé quelque temps à Rome ; et pourtant il avait le ton léger et insouciant d’un amateur. Il y avait quelque chose de louche dans sa vocation artistique et dans ses connaissances spéciales, qui faisait que Clennam ne savait trop qu’en dire.

Il appela Daniel Doyce à son secours, tandis qu’ils se tenaient ensemble auprès de la croisée.

« Vous connaissez M. Gowan ? demanda-t-il à voix basse.

— Je l’ai vu ici. Il vient tous les dimanches, lorsque la famille y habite.

— C’est un artiste, à en juger d’après sa conversation.

— Une espèce d’artiste, répliqua Daniel Doyce d’un ton bourru.

— Quelle espèce d’artiste ? demanda Clennam en souriant.

— Ma foi, il a fait un doigt de cour aux beaux-arts, comme tous les beaux messieurs de Pall-Mall, dit Daniel, et je doute que les beaux-arts se donnent à si bon marché. »

Poursuivant son enquête, Clennam découvrit que la famille Gowan était une ramification très éloignée des Mollusques, et que le père de Gowan, d’abord attaché à une légation britannique, avait reçu une pension de retraite en qualité de commissaire de pas grand’chose dans une ville quelconque, qu’il y était mort à son poste, son dernier trimestre à la main, et défendant vaillamment son traitement jusqu’au dernier soupir. En récompense de cet éclatant service rendu à son pays, le Mollusque alors au pouvoir avait conseillé à la couronne d’accorder une pension de deux ou trois cents livres sterling à la veuve de ce courageux fonctionnaire. Le Mollusque, qui avait succédé au premier, avait alloué par-dessus le marché à la veuve certain petit appartement calme et retiré dans le palais de Hampton-Court, où la vieille dame demeurait encore, déplorant la lésinerie du siècle, en compagnie de plusieurs autres vieilles dames des deux sexes. Son fils, Henry Gowan, ayant hérité de M. Gowan le commissaire, un revenu trop limité pour lui être d’une grande ressource dans ce monde, avait été difficile à caser, d’autant plus que les sinécures vacantes étaient rares pour le moment et que le génie du jeune homme, au sortir même de l’adolescence, l’avait porté à étudier de préférence ce genre d’agriculture qui consiste à cultiver la folle avoine. Enfin, il avait déclaré qu’il voulait se faire peintre ; d’abord parce qu’il avait toujours eu un caprice pour cet art, et ensuite parce qu’il désirait par là blesser au cœur l’amour-propre des Mollusques en chef qui ne lui avaient pas fait une position. De sorte qu’il était successivement arrivé : d’abord, que certaines dames fort distinguées avaient été horriblement choquées de cette fin ; ensuite, que les dessins du jeune Gowan avaient circulé dans les réunions du soir, qu’on se les était passés de main en main, et qu’on avait déclaré que c’étaient de véritables Claudes, de véritables Cuyps, de véritables phénomènes ; puis que lord Decimus lui avait fait faire son portrait, et qu’ayant invité à dîner à cette occasion le président et le conseil du même coup, il avait daigné dire avec sa gravité superbe :

« Savez-vous qu’il y a vraiment un mérite immense dans cette œuvre ? »

Bref, des gens de condition s’étaient donné de la peine pour mettre la peinture de Gowan à la mode. Mais, avec tout cela, on n’y avait pas réussi. Un public pétri de préjugés avait refusé obstinément d’accepter ce génie tout fait, et d’admirer le portrait de lord Decimus ; c’était un parti pris d’avance. Il y avait des obstinés qui voulaient à toute force que, pour réussir dans une profession quelconque (excepté dans celle de fonctionnaire public), il fallût absolument commencer par travailler du matin jusqu’au soir, de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. De façon que M. Gowan, semblable à ce vieux cercueil usé qui n’a jamais été, quoi qu’on en ait dit, celui de Mahomet, ni de personne, restait suspendu entre deux aimants qui se neutralisaient, attiré vers la terre qu’il avait quittée, attiré vers le ciel qu’il ne pouvait atteindre.

Tel est le résumé des découvertes que Clennam fit sur le compte de l’artiste, ce soir-là et plus tard.

Une heure environ après celle du dîner, Mollusque jeune arriva, en compagnie de son lorgnon. En l’honneur des illustres parents de cet hôte, M. Meagles avait renvoyé à la cuisine les jolies servantes de la veille qui furent remplacées pour cette fois par deux hommes d’un costume plus foncé. Le jeune Mollusque fut surpris et déconcerté au dernier point en apercevant Arthur, et commença par murmurer : « Par exemple !… Parole d’honneur, vous savez ! » avant de retrouver sa présence d’esprit.

Il ne put même pas s’empêcher de saisir la première occasion pour emmener Gowan dans l’embrasure d’une croisée, et pour lui dire avec cette intonation nasale qui faisait partie de son état de faiblesse générale :

« J’ai à vous parler, Gowan. Dites donc, voyons un peu : qu’est-ce que c’est donc que cet individu-là ?

— Un ami de notre hôte ; mais je ne le connais pas.

— C’est un démocrate enragé, vous savez ? dit Mollusque jeune.

— Ah bah ! où avez-vous appris cela ?

— Eh ! mais, monsieur, il s’est accroché à nous l’autre jour d’une manière inouïe. Il est allé chez mon père, et là il s’est accroché à lui à ce point qu’il a fallu le faire mettre dehors. Puis il est revenu au ministère et s’est encore accroché à moi. Jamais vous n’avez vu un individu pareil.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Eh ! mais, monsieur, répliqua Mollusque jeune, il voulait savoir quelque chose, vous savez ? Il a envahi notre ministère — sans lettre d’audience encore — en disant qu’il voulait savoir !… »

La surprise indignée avec laquelle Mollusque jeune fit cette confidence lui ouvrait si démesurément les yeux qu’il aurait pu se faire mal, si l’annonce du dîner n’était pas venue le soulager. M. Meagles, qui avait demandé avec beaucoup de sollicitude des nouvelles de lord Decimus et de lady Des Échasses, pria Mollusque jeune de donner le bras à Mme Meagles. Et lorsque Mollusque jeune s’assit à la droite de Mme Meagles, M. Meagles eut l’air aussi satisfait que si la famille Mollusque tout entière se fût trouvée là dans sa personne.

Tout le charme naturel de la journée précédente était détruit. Les gens qui mangeaient le dîner étaient aussi tièdes, aussi insipides que le dîner lui-même, et tout cela par la faute de ce pauvre imbécile de Mollusque jeune. Peu causeur de sa nature, ce jeune fonctionnaire était en ce moment victime d’une faiblesse particulière qu’il ne fallait attribuer qu’à la présence de Clennam. Il éprouvait une nécessité présente et continuelle de fixer les yeux sur ce gentleman ; son lorgnon en tomba dans sa soupe, dans son verre, dans l’assiette de Mme Meagles, ou resta suspendu sur son épaule comme un cordon de sonnette, et fut plusieurs fois honteusement ramené de ses écarts sur la poitrine du jeune bureaucrate par un des domestiques en habit noir. L’esprit affaibli par les pertes fréquentes de cet instrument d’optique, qui s’opiniâtrait à ne pas tenir dans son œil, et l’intelligence de plus en plus obscurcie, chaque fois qu’il regardait le mystérieux Clennam, il portait par mégarde à son œil les cuillers, les fourchettes et autres matières étrangères dépendantes du service de table. Chaque erreur de ce genre redoublait son embarras, sans qu’il pût venir à bout de s’empêcher de contempler Clennam. Dès que Clennam parlait, cet infortuné Mollusque était évidemment en proie à une vive terreur, et se figurait que le convive allait trouver quelque prétexte astucieux pour déclarer à haute voix « qu’il voulait savoir, vous savez ? »

Il est donc plus que douteux, qu’à l’exception de M. Meagles, aucun des convives passât son temps bien agréablement ; mais, par exemple, M. Meagles appréciait infiniment Mollusque jeune. De même que dans ce conte de fées, où un simple flacon d’eau dorée devient une fontaine d’or dès qu’on le débouche, de même M. Meagles parut croire que ce petit grain de Mollusque donnait à son dîner autant de saveur épicée que l’eût pu faire l’arbre généalogique tout entier. En présence de ce jeune homme, les belles, franches et cordiales qualités de M. Meagles pâlissaient visiblement ; il était moins à l’aise, moins naturel ; il courait après quelque chose qui ne lui appartenait pas, il n’était pas lui-même. Quelle étrange bizarrerie ! croirait-on cela de M. Meagles, et comme il faudrait aller loin pour trouver quelque chose qui y ressemblât !

Enfin l’humide journée du dimanche fit place à une nuit bien moins humide, et Mollusque jeune s’en retourna chez lui en cabriolet, fumant faiblement un petit cigare ; quant à cet équivoque Gowan, il partit à pied, accompagné de son chien qui ne valait guère mieux. Toute la journée, Chérie avait pris les peines les plus aimables pour être gracieuse avec M. Clennam, mais Clennam s’était tenu sur la réserve depuis le déjeuner, c’est-à-dire se serait tenu sur la réserve, s’il avait été amoureux de Chérie.

Lorsque Arthur fut remonté dans sa chambre et se fut jeté encore une fois dans le fauteuil auprès de la cheminée, M. Doyce frappa à sa porte, la bougie à la main, pour lui demander comment et à quelle heure il comptait retourner à Londres le lendemain. Cette question réglée, Clennam dit un mot à M. Doyce à propos de ce Gowan, qui lui aurait trotté dans la tête s’il avait été son rival :

« Je n’ai pas grande idée de l’avenir de ce peintre-là.

— Ni moi non plus, » répliqua Doyce.

M. Doyce se tenait debout, son bougeoir dans une main, l’autre main dans sa poche, regardant fixement la flamme de la bougie, et on lisait sur sa physionomie paisible qu’il devinait que Clennam avait encore quelque chose à lui dire.

« J’ai trouvé mon digne ami un peu changé, pas à l’avantage de sa belle humeur, depuis ce matin, à partir de la visite de ce monsieur, dit Clennam.

— En effet, répondit Doyce.

— Mais la visite n’a pas produit le même effet sur sa fille ? ajouta Clennam.

— Non, » répondit Doyce.

Il y eut un silence des deux côtés. M. Doyce, les yeux toujours fixés sur la flamme de sa bougie, continua lentement :

« Le fait est que M. Meagles a deux fois emmené sa fille à l’étranger, dans l’espoir de la détacher de M. Gowan. Il la croit disposée à avoir du goût pour lui et il a des doutes pénibles (je les partage, comme je suis sûr que vous le faites) sur le bonheur qui pourrait résulter d’un pareil mariage.

— Il y… » Clennam étrangla, toussa et s’arrêta.

« C’est ça, vous vous serez enrhumé, dit Daniel Doyce, mais sans le regarder.

— Il y a promesse de mariage échangée entre les deux jeunes gens, naturellement ? dit Clennam d’un ton insouciant.

— Non. On m’a positivement dit que non. Le monsieur a demandé qu’on lui fît une promesse de ce genre, mais la demoiselle a refusé. Depuis le récent retour des Meagles, notre ami a bien voulu consentir à recevoir M. Gowan une fois par semaine ; mais voilà tout. Pour rien au monde Minnie ne voudrait tromper son père ou sa mère. Vous avez voyagé avec eux et vous avez pu reconnaître que cette famille est unie par des liens d’affection qui ne sont pas pour finir de sitôt. Je suis certain qu’il n’y a rien de plus entre Mlle Minnie et M. Gowan que ce que nous voyons.

— Ah ! nous en voyons bien assez ! » s’écria Arthur.

M. Doyce lui dit bonsoir du ton d’un homme qui vient d’entendre une exclamation pleine de tristesse, sinon de désespoir, et qui cherche à rendre un peu de courage et d’espérance à l’esprit de celui qui l’a laissé échapper ; et c’est une nouvelle preuve de sa bizarrerie connue ; ce ne pouvait être qu’une de ses nombreuses lubies de plus ; comment vouliez-vous qu’il pût entendre une exclamation de ce genre sans que Clennam l’entendît également ?

La pluie tombait lourdement sur le toit et rejaillissait sur la terre détrempée, en fouettant les feuilles de lierre et les branches dépouillées des grands arbres ; la pluie tombait lourdement, tristement. C’était une nuit de larmes.

Si Clennam ne s’était pas décidé à ne pas devenir amoureux de Chérie ; s’il avait eu cette faiblesse ; si, petit à petit, il s’était laissé aller à risquer sur un seul coup de dé tout ce qu’il avait d’ardeur et d’espoir, toutes les riches ressources de son caractère mûr et sérieux ; s’il avait fait cette imprudence et découvert qu’il avait tout perdu, il aurait été ce soir-là plus malheureux qu’on ne peut dire ; le fait est que…

Le fait est que la pluie tombait lourdement, tristement.




  1. En anglais, incapable de mettre le feu à la Tamise, équivaut à la locution française, qui n’a pas inventé la poudre. (Note du traducteur.)