La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 16

Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 184-197).

CHAPITRE XVI.

La faiblesse de Personne.


Le temps étant arrivé d’aller renouveler connaissance avec la famille Meagles, Clennam, d’après une convention arrêtée entre lui et M. Meagles, dans l’enceinte même de la cour du Cœur-Saignant, tourna ses pas, un certain samedi, du côté de Twickenham, où M. Meagles habitait un cottage à lui appartenant. Comme il faisait beau et sec, et comme, après son long exil, toute route anglaise avait droit à son intérêt, il envoya sa valise par la voiture et partit à pied. Une pareille promenade était en elle-même une distraction nouvelle pour lui, et dont il avait rarement pu jouir à l’étranger.

Il alla par Fulham et Putney, rien que pour le plaisir de traverser la bruyère. Il faisait un temps superbe, et une fois sur le chemin de Twickenham, il avait déjà voyagé en imagination vers une foule de buts plus vaporeux et moins réels, qui n’avaient pas tardé à l’assiéger en route. Il n’est pas facile de se promener seul dans la campagne sans rêver à quelque chose, et Arthur avait dans l’esprit assez de châteaux en Espagne pour fournir à ses méditations jusqu’au bout du monde.

Il y avait d’abord la grave question à laquelle il songeait constamment.

Qu’allait-il faire désormais ? À quelle occupation allait-il se vouer et où devait-il la chercher ? Il était loin d’être riche, et chaque jour d’indécision et d’inaction rendait son patrimoine plus inquiétant pour lui. Dès qu’il commençait à songer aux moyens de l’augmenter et au placement qu’il en devait faire, l’idée que quelqu’un pourrait avoir à se plaindre de quelque spoliation lui revenait à l’esprit ; et ce sujet à lui tout seul eût suffi pour lui tenir compagnie pendant la plus longue des promenades, Puis il y avait encore ses relations, maintenant établies sur un pied d’égalité pacifique, mais non de confiante intimité, avec sa mère qu’il voyait plusieurs fois par semaine. La petite Dorrit était encore un de ses sujets de réflexion, le principal peut-être et le plus souvent présent à sa pensée : car les circonstances de sa vie unies à celle de l’histoire de la jeune fille lui présentaient ce petit être comme la seule personne à laquelle il fût attaché par des liens quelconques, liens d’une innocente confiance d’un côté et d’une protection affectueuse de l’autre ; liens de compassion, de respect, d’affection désintéressée, de reconnaissance et de pitié. Il songeait à elle et aux chances qu’il y avait pour que le doyen fût bientôt délivré de son long emprisonnement par la main de la mort qui tire tous les verrous, seul accident qui pût permettre à Clennam de rendre à la jeune fille le service qu’il désirait lui rendre, en changeant de fond en comble sa manière de vivre, en lui aplanissant l’avenir et en lui donnant un chez elle. Il avait fini par faire, dans sa pensée, sa fille d’adoption, de cette enfant de la prison à laquelle il voulait assurer un sort paisible. S’il existait dans son esprit un autre sujet de méditation qui concernât la ville de Twickenham, la forme en était si indécise qu’elle ne représentait guère qu’une espèce d’atmosphère ambiante où flottaient ses autres rêveries.

Il venait de traverser la bruyère lorsqu’il se rapprocha d’un piéton qui marchait devant lui, depuis quelque temps, et qu’il crut bientôt reconnaître à un je ne sais quoi dans ses airs de tête et dans sa tournure réfléchie pendant qu’il s’avançait d’un pas délibéré. Mais, aussitôt que ce compagnon de voyage eut repoussé son chapeau en arrière pour s’arrêter à examiner quelque chose devant lui, Arthur ne put plus méconnaître Daniel Doyce.

« Comment vous portez-vous, monsieur Doyce ? dit Clennam, en le rejoignant. Je suis charmé de vous retrouver dans un endroit moins insalubre que les bureaux du ministère des Circonlocutions.

— Ah ! l’ami de M. Meagles ! s’écria le malfaiteur, se réveillant de quelques combinaisons mentales qu’il était en train de faire, et lui tendant la main. Je suis charmé de vous voir, monsieur. Excusez-moi seulement d’avoir oublié votre nom ?

— De tout mon cœur. Ce n’est pas un nom célèbre. Je ne m’appelle pas Mollusque.

— Non, non, répondit Daniel en riant. Et maintenant je me le rappelle. C’est Clennam. Comment vous portez-vous, monsieur Clennam ?

— J’espère bien, continua Arthur en faisant route avec lui, que nous dirigeons nos pas vers le même endroit, monsieur Doyce ?

— Vers Twickenham, alors ? répliqua Daniel. Tant mieux ! »

Ils devinrent bientôt très intimes et abrégèrent le chemin par une causerie variée. L’ingénieux coupable était un homme de beaucoup de modestie et de bon sens ; et, malgré sa simplicité, il avait trop pris l’habitude de concilier les conceptions les plus originales et les plus hardies avec une exécution patiente et minutieuse pour être resté un homme ordinaire. Il fut d’abord difficile de le faire parler de lui-même, et, chaque fois, il répondait d’une manière évasive aux questions d’Arthur, avouant seulement, sans en tirer vanité, qu’en effet c’était lui qui avait fait ceci, puis encore que c’était lui qui avait fait cela, que telle chose sortait bien de ses ateliers, et que telle autre invention était bien de lui, mais, ce n’était pas malin, « c’était son métier, voyez-vous, son métier. » Enfin, reconnaissant que son compagnon s’intéressait réellement à son histoire, il la lui raconta tout franchement. Arthur apprit alors que Daniel Doyce était fils d’un forgeron d’un comté du Nord ; que sa mère, devenue veuve, l’avait mis en apprentissage chez un serrurier ; qu’il avait inventé quelques petites choses chez le serrurier, qui avait résilié son engagement et lui avait fait un cadeau ; que ce cadeau avait permis à l’apprenti de réaliser son ardent désir d’entrer chez un mécanicien-ingénieur, chez lequel il avait travaillé rude, étudié ferme et vécu durement pendant sept années. Son temps d’apprentissage terminé, il avait travaillé sept ou huit autres années dans l’atelier payé à la semaine ; puis il était allé en Écosse, où il avait encore étudié, limé, martelé et augmenté ses connaissances théoriques et pratiques pendant six ou sept ans de plus. Là on lui avait proposé d’aller à Lyon, et il avait accepté ; de Lyon on l’avait invité à se rendre en Allemagne, et en Allemagne on l’avait invité à se rendre à Saint-Pétersbourg, où il avait réussi, mieux réussi que partout ailleurs. Cependant, il avait une préférence bien naturelle pour le pays où il était né, et c’est là surtout qu’il aurait voulu se distinguer et se rendre utile. De façon qu’il était revenu établir ses ateliers en Angleterre où il avait inventé et construit des machines. Enfin il avait fait son chemin jusqu’au moment où, après douze ans de sollicitations et de factions, il avait enfin été enrôlé dans la Légion d’honneur de la Grande-Bretagne, la Légion des Découragés du ministère des Circonlocutions, et avait été décoré de l’Ordre du Mérite Britannique, c’est-à-dire l’Ordre du Désordre des Mollusques et des Échasses.

« Il est à regretter, dit Clennam, que vous ayez jamais tourné vos pensées de ce côté, monsieur Doyce.

— C’est vrai, monsieur, jusqu’à un certain point. Mais que faire ? Lorsqu’un homme a eu le malheur d’inventer quelque chose qui doit être utile à son pays, il faut qu’il se dévoue.

— Ne ferait-il pas mieux de renoncer à faire connaître son invention ? demanda Clennam.

— Il ne peut y renoncer, répondit Doyce secouant la tête avec un sourire pensif. Elle n’a pas été mise dans sa tête pour y être enterrée. Elle y est mise pour devenir utile. Nous ne tenons du ciel notre vie qu’à la condition de la défendre vaillamment jusqu’au bout. Tout inventeur tient aussi sa découverte aux mêmes conditions.

— C’est-à-dire, reprit Arthur, avec une admiration croissante pour son paisible compagnon que, même aujourd’hui, vous n’êtes pas irrévocablement découragé ?

— Si je le suis, j’ai tort, répliqua l’autre. Ma découverte est aussi vraie aujourd’hui qu’hier. »

Ils marchèrent quelque temps en silence. Clennam, voulant changer le cours de la conversation sans trop en avoir l’air, demanda à M. Doyce s’il avait un associé qui le débarrassât au moins en partie du souci des affaires ?

« Non, répondit-il, pas maintenant. J’en ai eu un en commençant, et c’était un brave homme. Mais il est mort depuis quelques années, et comme je ne pouvais pas aisément me résoudre à en prendre un autre après l’avoir perdu, j’ai racheté sa part et, depuis, j’ai continué tout seul. Et c’est encore là un de nos défauts, continua-t-il en s’arrêtant un instant, avec un rire plein de bonne humeur dans le regard, et lui prenant le bras avec sa main droite, cette main dont le pouce était doué d’une souplesse si particulière, c’est que nous autres, inventeurs, nous ne valons rien pour les affaires, vous savez ?

— Non.

— Du moins à ce que disent les hommes d’affaires, répondit Doyce se remettant en marche et riant tout haut. Je ne sais pas trop pourquoi nous autres, pauvres diables d’inventeurs, nous passons pour manquer de bon sens, mais toujours est-il qu’on nous le refuse ; jusqu’à notre excellent ami M. Meagles, le meilleur ami que j’aie au monde, poursuivit-il en faisant un signe de tête du côté de Twickenham, qui étend sur moi une sorte de protection, vous en avez été témoin, comme si je n’étais pas tout à fait capable de marcher seul ! »

Arthur Clennam ne put s’empêcher de prendre part au rire de son compagnon, car il reconnaissait la vérité de cette remarque.

« De sorte que je vois qu’il me faut pour associé un homme d’affaires qui ne se soit rendu coupable d’aucune découverte, reprit Daniel Doyce, ôtant son chapeau pour passer la main sur son front, quand ce ne serait que pour soutenir la réputation de mes ateliers. Il ne trouvera pas, je crois, mes livres tenus avec négligence ou confusion ; mais nous verrons ce qu’il en dira : ce n’est pas à moi à me vanter de ça.

— Vous ne l’avez donc pas encore choisi ?

— Non, monsieur, non. Je viens seulement de me décider à en prendre un. Le fait est qu’il y a plus de besogne qu’il n’y en avait, et la surveillance des travaux suffit pour me donner assez d’occupation, maintenant que je prends de l’âge. En outre, il y a la comptabilité et la correspondance, et puis les voyages à l’étranger où la présence d’un chef est souvent nécessaire, et je ne puis pas tout faire. Si je peux trouver une demi-heure d’ici à lundi matin, je compte en entretenir… ma bonne, vous savez, continua-t-il, avec le rire dans les yeux, mon protecteur ? Il comprend bien les affaires, il n’y a pas perdu son apprentissage, et il pourra me donner là-dessus de bons avis. »

Ils causèrent ensuite de choses et d’autres jusqu’au moment où ils arrivèrent au terme de leur voyage. On remarquait chez Daniel Doyce une résolution recueillie et modeste, une certitude calme et sérieuse que ce qui est vrai est toujours vrai, en dépit de tous les Mollusques qui peuplent l’Océan social ; et cette conviction avait sa grandeur, qui valait bien celle des personnages officiels.

Comme il connaissait bien la maison de M. Meagles, il y conduisit Clennam par le chemin qui la montrait le mieux à son avantage. C’était un charmant endroit, et situé non loin des bords de la rivière, qui ne perdait rien à être un peu excentrique ; une résidence, en un mot, faite tout juste pour la famille Meagles. Elle s’élevait au milieu d’un jardin qui, au printemps de l’année, devenait sans doute aussi frais et aussi beau que l’était Chérie au printemps de sa vie ; et elle était entourée d’une masse de beaux arbres et de plantes grimpantes, qui la protégeaient comme M. et Mme Meagles protégeaient Chérie. Elle avait été formée d’une vieille maison de briques, dont une partie avait été complétement démolie, et dont on avait conservé l’autre pour en faire le cottage actuel ; de façon qu’il y avait une portion solide et d’un âge mûr pour représenter M. et Mme Meagles et une jeune portion pittoresque pour représenter Chérie. On y avait même ajouté, depuis peu, une serre adossée au pignon de la maison, à laquelle des vitres de couleur foncée donnaient un éclat incertain, et qui, dans les endroits les plus transparents, flamboyait au soleil tantôt comme un incendie, tantôt comme d’innocentes gouttes d’eau. Cette serre, avec un peu de bonne volonté, pouvait passer pour représenter Tattycoram. De la maison on apercevait la paisible rivière avec le bac du passeur, qui semblait faire la morale à tous les habitants et leur dire : « Jeunes ou vieux, mortels irritables ou pacifiques, mécontents ou satisfaits, vous tous qui me voyez, le courant ne s’arrête pas. Que vos cœurs se gonflent tant qu’ils voudront au vent de la discorde, l’onde qui se ride, en se jouant autour de la proue de ce bac, chante toujours la même chanson. D’année en année, eu égard au tirage du bateau, la rivière fait tant de milles à l’heure ; ici des roseaux, là-bas des lis, rien de vague, rien d’incertain sur cette route qui poursuit en fuyant sa course régulière, tandis que vous autres, embarqués sur le fleuve rapide du temps, vous n’êtes que tourment et caprice. »

La cloche de la grille avait à peine sonné que M. Meagles vint à leur rencontre. M. Meagles s’était à peine montré que Mme Meagles se montra ; Mme Meagles s’était à peine montrée que Chérie se montra ; et Chérie s’était à peine montrée que Tattycoram se montra aussi. Jamais visiteurs ne reçurent meilleur accueil.

« Nous voici dans notre cage ; vous voyez, dit M. Meagles : nous voici renfermés, monsieur Clennam, dans les limites du chez soi, comme si nous ne devions plus reprendre notre essor… c’est-à-dire, comme si nous ne devions plus voyager… Cela ne ressemble pas à Marseille, hein ? Il ne s’agit pas d’allons  ! marchons ! ici !

— Non, certes ; c’est un autre genre de beauté ! répondit Clennam en regardant autour de lui.

— Mais, c’est égal, s’écria M. Meagles, se frottant les mains d’un air joyeux ; quel temps agréable nous avons passé en quarantaine ; n’est-ce pas ? J’ai souvent désiré y retourner, savez-vous ? Nous avions là une ravissante société. »

C’était en effet une habitude invariable de M. Meagles, de trouver tout désagréable pendant qu’il voyageait, et de vouloir toujours y retourner lorsqu’il ne voyageait pas.

« Si nous étions en été, dit M. Meagles, et je voudrais y être à cause de vous, afin que vous puissiez voir notre cottage dans son beau, nous pourrions à peine nous entendre à cause des oiseaux. En notre qualité de gens pratiques, nous ne souffrons pas qu’on effarouche les oiseaux, et les oiseaux, étant de leur côté des gens pratiques, nous arrivent par myriades. Nous sommes enchantés de vous voir, Clennam (si vous voulez bien me permettre de supprimer le monsieur) ; je vous assure que nous sommes vraiment enchantés.

— Je n’ai pas encore reçu d’accueil si cordial, dit Clennam… puis il se rappela ce que la petite Dorrit lui avait dit chez lui, et il ajouta avec franchise : un seul excepté… depuis que nous nous sommes promenés ensemble sur les côtes de la Méditerranée.

— Ah ! répliqua M. Meagles, ça valait la peine d’être vu, n’est-ce pas ? Je ne tiens pas à vivre sous un gouvernement militaire ; mais je ne serais pas fâché d’avoir un peu d’allons ! marchons ! (rien qu’un peu) dans mon voisinage actuel. Je le trouve diablement tranquille ! »

Après avoir fait cet éloge de la tranquillité de sa retraite avec un hochement de tête dubitatif, M. Meagles conduisit ses hôtes dans la maison. Elle était tout juste aussi grande qu’il fallait, rien de plus ; aussi jolie à l’intérieur qu’à l’extérieur, très bien disposée et fort confortable. On retrouvait quelques traces des habitudes voyageuses de la famille dans les cadres enveloppés de gaze, les meubles recouverts de leurs housses, les rideaux relevés ; mais on reconnaissait facilement que M. Meagles avait la manie de faire tenir la maison, en son absence, comme si la famille devait revenir le jour d’après. Il y avait une telle macédoine d’objets ramassés dans ses nombreuses expéditions qu’on eût dit la retraite de quelque aimable corsaire. On y voyait des antiquités de l’Italie centrale fabriquées par les meilleures maisons modernes qui s’adonnent à ce genre d’industrie ; des morceaux de momies d’Égypte (et peut-être de Birmingham) ; des modèles de gondoles vénitiennes, des modèles de villages suisses : des fragments de mosaïques d’Herculanum et de Pompéi, qui ressemblaient à des pétrifications de viande hachée ; des cendres trouvées dans diverses tombes et de la lave du Vésuve ; des éventails espagnole, des chapeaux de paille de Spezzia, des pantoufles mauresques, des épingles toscanes, des sculptures de Carrare, des fichus de Trastaverini, des velours et de la filigrane de Gênes, du corail napolitain, des camées romains, de la bijouterie de Genève, des lanternes arabes, des rosaires bénits d’un bout à l’autre par le Pape en personne, et une variété infinie de vieilles friperies. Il y avait des vues, plus ou moins ressemblantes, d’une foule d’endroits ; il y avait une petite salle consacrée à quelques tableaux de vieux saints gluants, avec des nerfs comme des cordes, des cheveux aussi bien peignés que ceux de Neptune, des rides qui ressemblaient plutôt à des tatouages, et des couches de vernis si abondantes que chacun de ces pieux personnages pouvait remplacer ce qu’en langage vulgaire et moderne on appelle du papier-tue-mouche. M. Meagles parlait de ses acquisitions artistiques comme le font la plupart des amateurs. Il ne prétendait pas se poser en connaisseur, disait-il, mais il savait ce qui lui plaisait ; il avait acheté ces toiles pour presque rien, et généralement on les trouvait fort belles. Quelqu’un qui passait pour avoir des connaissances en peinture, avait déclaré qu’un « sage lisant » (un vieux gentleman encore plus huileux que les autres, vêtu d’une couverture de laine avec une palatine d’édredon en guise de barbe, et tout couvert d’un filet de fêlures, comme la croûte d’une tarte trop cuite), est du Guercino. Quant à ce Sébastien del Piombo que voilà, tout le monde pouvait en juger par soi-même ; si le tableau n’était pas dans la seconde manière de cet artiste, de qui voulez-vous qu’il soit ? Voilà la question. Du Titien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Peut-être le Titien n’a-t-il fait que le retoucher. « À moins, dit Daniel Doyce, qu’il n’y ait pas touché du tout. » Mais M. Meagles fit semblant de ne pas entendre de cette oreille-là.

Après avoir montré tous ses trophées de voyage, M. Meagles conduisit ses visiteurs dans sa propre chambre, petite salle fort commode qui donnait sur la pelouse, et qui tenait le milieu entre un cabinet de toilette et un bureau ; on y voyait, sur une sorte de pupitre-comptoir, des petites balances à peser de l’or et une petite pelle de banquier.

« Les voici, ma foi ! vous voyez, dit M. Meagles. Voici les instruments derrière lesquels je me suis tenu pendant trente-cinq années consécutives, quand je ne songeais pas plus à courir le monde que je ne songe aujourd’hui à… rester chez moi. Lorsque j’ai quitté la banque pour de bon, j’ai demandé à les emporter avec moi. J’aime mieux vous le dire tout de suite ; sans cela vous pourriez supposer que je reste assis dans mon bureau (c’est Chérie qui m’en fait la guerre), comme le roi du poème des Vingt-quatre merles [1], à compter mon argent. »

Les yeux de Clennam s’étaient dirigés vers un tableau accroché au mur, et représentant deux petites filles qui se tenaient par la taille.

« Oui, Clennam, dit M. Meagles baissant la voix, les voilà toutes les deux. Ces portraits ont été faits il y a quelque chose comme dix-sept ans. Par conséquent, à cette époque-là, comme je le disais souvent à la maman, c’était de vrais babies.

— Et leurs noms ? demanda Arthur.

— Ah ! c’est juste. Vous n’avez jamais entendu d’autre nom que Chérie. Chérie s’appelle Minnie et sa sœur Lillie.

— Auriez-vous deviné, M. Clennam, que l’un de ces deux portraits est le mien ? demanda Chérie elle-même, qui venait de se montrer dans l’embrasure de la porte.

— J’aurais pu croire que le peintre aurait voulu vous représenter deux fois, tant les deux portraits vous ressemblent encore. Et même, ajouta Clennam, comparant des yeux le charmant original et le tableau, je ne saurais dire quel est celui des deux qui n’est pas votre portrait.

— Entends-tu cela, mère ? s’écria M. Meagles à sa femme qui avait suivi sa fille. Tout le monde en dit autant, Clennam ; personne ne peut se prononcer. L’enfant à votre gauche est Chérie. »

Le tableau se trouvait par hasard près d’une glace. Comme Arthur regardait de nouveau les portraits, la réflexion du miroir lui montra Tattycoram qui, après s’être arrêtée devant la porte pour écouter ce qu’on disait, s’éloignait en fronçant les sourcils, avec une expression irritée et dédaigneuse qui lui faisait perdre tout l’avantage de sa beauté.

« Mais, voyons, dit Meagles, vous venez de faire une longue promenade et vous ne serez pas fâché d’ôter vos bottes. Quant à Daniel que voilà, je suppose qu’il ne songerait jamais aux siennes, si on ne lui montrait pas un tire-botte.

— Pourquoi pas ? demanda Daniel, qui adressa à Clennam un sourire significatif.

— Oh ! vous avez tant d’autres choses en tête, répondit M. Meagles, en lui frappant sur l’épaule, comme s’il ne fallait, sous aucun prétexte, abandonner le mécanicien à sa propre faiblesse : des chiffres, des rouages, des engrenages et des leviers, des vis et des cylindres et mille autres choses.

— Dans ma profession, répondit Daniel en riant, nous disons en général que qui peut le plus peut le moins. Mais, bah ! bah ! comme vous voudrez. »

Clennam ne put s’empêcher, tandis qu’il s’asseyait auprès du feu, dans sa chambre, de se demander s’il n’y avait pas dans ce sincère, affectueux et cordial M. Meagles une portion microscopique de la petite graine qui avait fini par devenir ce grand arbre que nous appelons le ministère des Circonlocutions. Clennam en eut peur, en voyant son étrange prétention à une supériorité générale sur Daniel Doyce, fondée bien moins sur le caractère personnel de ce dernier que sur le seul fait que c’était un novateur, un homme qui n’était pas comme tout le monde. Il y avait là de quoi lui donner à penser, une heure durant, jusqu’au dîner ; s’il n’avait pas eu à s’occuper d’une autre question qui datait de si loin qu’elle remontait même à une époque antérieure à son séjour dans la quarantaine de Marseille, et qui, maintenant, se présentait à son esprit, demandant une solution immédiate. Cette question importante n’était autre que celle-ci : Se laisserait-il aller ou non à devenir amoureux de Chérie ?

Il avait deux fois son âge. (Il changea de place la jambe qu’il avait croisée sur l’autre pour recommencer son calcul, mais le total obtenu s’obstina à rester le même.) Il avait deux fois son âge. Bah ! Il avait l’air jeune ; il était jeune de corps et de santé, jeune de cœur. Certainement un homme n’est pas vieux à quarante ans ; combien n’y en a-t-il pas qui ne sont pas en état de se marier et ne se marient pas avant d’avoir atteint cet âge ? Voilà qui est réglé pour lui : reste Chérie ; car il ne suffit pas qu’il soit de cet avis, il faut savoir ce qu’elle en pense,

Arthur croyait M. Meagles disposé à avoir pour lui une estime sérieuse, comme il avait lui-même une estime sincère pour M. Meagles et pour sa bonne femme. Il prévoyait que le sacrifice de cette belle et unique enfant, qu’ils aimaient tant, à un mari serait pour leur amour une épreuve si pénible qu’ils n’avaient peut-être pas encore eu le courage d’y songer. Mais plus leur fille était belle et engageante et charmante, plus l’époque de cette épreuve nécessaire se rapprochait pourtant, et pourquoi pas en sa faveur, aussi bien qu’en faveur de tout autre ?

Lorsqu’il fut arrivé à cet endroit de son raisonnement, il lui revint à l’esprit que la question n’était pas de savoir ce qu’en pensaient M. et Mme Meagles, mais ce que Chérie en penserait.

Arthur Clennam était un homme modeste, sachant tout ce qui lui manquait ; et, dans sa pensée, il exalta tellement les mérites de la belle Minnie et déprécia tellement ses propres qualités, que, lorsqu’il s’attacha à la solution de cette question, l’espoir commença à lui manquer. En définitive, pendant qu’il s’habillait pour le dîner, il se décida à ne pas devenir amoureux de Chérie.

Ils n’étaient que cinq convives, autour d’une table ronde, et le dîner se passa très agréablement. Ils avaient tant de scènes et tant de personnes à se rappeler, et ils étaient si à leur aise et si gais ensemble (Daniel Doyce se tenant à part comme un spectateur qui s’amuse à voir les autres jouer aux cartes, et se contentant d’intercaler quelque remarque judicieuse, par occasion), qu’ils auraient pu s’être rencontrés vingt fois sans se connaître mieux qu’ils ne le faisaient.

« Et Mlle Wade ? demanda M. Meagles, lorsqu’ils se furent rappelé un grand nombre de leur compagnons de route. Qui est-ce qui a revu Mlle Wade ?

— Moi, dit Tattycoram. »

Elle venait d’apporter un petit mantelet que sa jeune maîtresse lui avait envoyé chercher, et elle se penchait sur Chérie, afin de le lui mettre sur ses épaules, lorsqu’elle leva ses yeux noirs pour faire cette réponse inattendue.

« Tatty ! s’écria sa jeune maîtresse, vous avez vu Mlle Wade ? où cela ?

— Ici, mademoiselle, dit Tattycoram.

— Comment ? »

Un regard impatienté de Tattycoram parut, à ce que pensa Clennam, répondre : « Avec mes yeux ! » Mais elle fit une autre réponse en paroles et dit :

« Je l’ai rencontrée près de l’église.

— Je voudrais bien savoir ce qu’elle faisait là, dit M. Meagles. Elle n’y allait pas, je le parierais.

— Elle avait commencé par m’écrire.

— Oh ! Tatty ! murmura Chérie, ôtez vos mains, il me semble qu’il y a une autre personne qui me touche. »

Elle dit cela avec une vivacité involontaire, quoique d’un ton plutôt enjoué, sans y mettre plus de pétulance ou d’intention désagréable qu’on n’en devait naturellement attendre d’une enfant gâtée qui se mit à rire l’instant d’après. Tattycoram serra ses lèvres rouges et se croisa les bras sur la poitrine :

« Voudriez-vous savoir, monsieur, dit-elle en s’adressant à M. Meagles, ce que Mlle Wade m’a écrit ?

— Eh bien ! Tattycoram, répondit M. Meagles, puisque vous m’adressez cette question, et qu’il n’y a que des amis ici, peut-être ferez-vous aussi bien de nous le dire, si cela vous convient.

— Elle a su, pendant que nous voyagions, où vous demeurez, reprit Tattycoram, et elle m’avait vue quand,… que je…

— Quand vous n’étiez pas tout à fait de bonne humeur, Tattycoram ? suggéra M. Meagles, qui secoua la tête comme un paternel avertissement à l’adresse de ses yeux noirs. Ne vous pressez pas… prenez votre temps, Tattycoram. »

Elle comprima de nouveau ses lèvres rouges et respira longuement :

« De sorte qu’elle m’a écrit pour me dire que si jamais je me sentais froissée… » elle abaissa les yeux sur sa jeune maîtresse, « ou si je me trouvais tourmentée, » elle regarda encore une fois Chérie… « je pourrais aller la trouver et qu’elle me prendrait avec elle et me traiterait bien. Je devais y réfléchir et lui rendre réponse près de l’église, de façon que je suis allée la remercier.

— Tatty, dit Chérie, toujours assise et passant la main par-dessus son épaule, afin que l’autre pût la prendre, Mlle Wade m’a presque fait peur, lorsque nous nous sommes dit adieu, et je ne suis pas étonnée d’avoir frissonné de ce qu’elle se trouvait si près de moi à mon insu. Ma chère Tattycoram ! »

Tattycoram demeura un instant immobile. « Eh bien ! s’écria M. Meagles, prenez encore votre temps, ne vous gênez pas, Tattycoram. Je vous donne vingt-cinq à compter. »

Elle n’avait pas seulement eu le temps de compter jusqu’à douze qu’elle se pencha pour baiser la main caressante qui lui effleura la joue, tout contre les belles boucles de Chérie. Puis elle s’éloigna.

« Eh bien ! dit doucement M. Meagles, tandis qu’il faisait tournoyer sur ses pieds la servante qui se trouvait à sa droite, pour prendre dessus le sucrier ; voilà une fille qui aurait été perdue sans ressources, si elle n’était pas tombée entre les mains de gens pratiques. Mère et moi, nous savons (simplement parce que nous sommes des gens pratiques) qu’il y a des moments où la nature de cette fille semble se révolter, lorsqu’elle nous voit si concentrés dans notre amour pour Chérie. Pauvre âme ! elle n’a eu ni père ni mère qui s’occupât d’elle. Je ne pense jamais qu’avec chagrin à ce que doit éprouver cette malheureuse enfant, si colère et si irritée, lorsqu’elle entend répéter le cinquième commandement le dimanche. J’ai toujours envie de lui crier : « N’oublie pas que nous sommes à l’église, Tattycoram, compte jusqu’à vingt-cinq. »

Outre cet aide muet qu’on nomme une servante, M. Meagles avait deux autres aides qui n’étaient pas muets du tout dans la personne de deux servantes bien vivantes, aux visages roses et aux yeux brillants, qui ne formaient pas l’ornement le moins brillant des décors de la salle à manger.

« Et pourquoi pas, je vous prie ? demandait M. Meagles à ce sujet. C’est ce que je dis toujours à mère : puisqu’il faut regarder quelque chose, pourquoi ne pas regarder quelque chose de joli ? »

Une certaine Mme Tickit, qui remplissait les fonctions de cuisinière et de femme de charge, lorsque la famille habitait la maison, et celle de femme de charge seulement, lorsque la famille était absente, complétait le personnel de l’établissement. M. Meagles regretta que la nature des devoirs actuels de Mme Tickit rendît cette dame peu présentable en ce moment ; mais il espérait que ses visiteurs feraient connaissance avec elle le lendemain matin. C’était une des colonnes de la maison, dit-il, et tous ses amis la connaissaient bien. Le portrait de Mme Tickit se trouvait là-bas dans le coin. Lorsqu’ils partaient pour un voyage, elle ne manquait jamais de revêtir la robe de soie et le tour de cheveux noirs représentés dans son portrait (à la cuisine, sa chevelure était d’un gris roux), s’installait dans le salon, mettait ses lunettes entre deux pages spéciales du Traité de médecine domestique du docteur Buchan et regardait par la croisée jusqu’au jour de leur retour. On supposait généralement qu’il était impossible d’inventer aucun prétexte assez puissant pour décider Mme Tickit à abandonner son poste auprès de la croisée ou à se dispenser de la présence du docteur Buchan : bien que M. Meagles eût l’intime conviction que la dame n’avait jamais lu un seul mot des élucubrations de ce docte praticien.

Le soir, on fit un rubber prosaïque ; Chérie allait et venait dans le salon, regardant quelquefois le jeu de son père, ou chantant au piano quand l’envie l’en prenait pour son propre amusement. C’était une enfant gâtée ; mais comment aurait-il pu en être autrement ? Qui donc eût pu vivre avec un être si aimable et si charmant, sans céder à sa douce influence ? Qui donc eût pu passer une soirée dans la maison et ne pas aimer Chérie pour le charme et la grâce que sa seule présence répandait autour d’elle ? Telles furent les réflexions de Clennam, malgré la résolution bien arrêtée qu’il avait formée au coin du feu ; et, en faisant ces réflexions, il révoqua sa résolution.

« Mais à quoi pensez-vous donc, mon cher monsieur ? demanda d’un ton de surprise M. Meagles, dont il était le partenaire.

— Je vous demande pardon. À rien, répondit Clennam.

— Pensez à quelque chose une autre fois. Le drôle de corps ! ajouta M. Meagles.

— Je suis sûre, dit Chérie, que M. Clennam pensait à Mlle Wade.

— Pourquoi à Mlle Wade, Chérie ? demanda le père.

— Ah ! oui, pourquoi donc ? » répéta Arthur Clennam. Chérie rougit un peu et retourna au piano.

Comme ils allaient se retirer pour la nuit, Arthur entendit Daniel Doyce qui demandait à son hôte s’il pouvait lui accorder une demi-heure d’entretien le lendemain matin, avant déjeuner. L’hôte ayant accordé l’audience demandée, Arthur resta en arrière un instant, ayant un mot à ajouter là-dessus.

« Monsieur Meagles, dit-il lorsqu’ils se trouvèrent seuls, vous rappelez-vous le jour où vous m’avez conseillé de me rendre directement à Londres ?

— Parfaitement.

— Et les autres bons conseils que vous m’avez donnés et dont j’avais grand besoin alors ?

— Je ne vous dirai pas s’ils valaient grand’chose, répondit M. Meagles, mais je n’ai toujours pas oublié que nous avons eu ensemble des causeries très agréables et pleines d’une douce confiance.

— J’ai suivi vos conseils ; et, m’étant débarrassé d’une occupation qui m’était pénible pour bien des raisons, je désire utiliser ce qu’il me reste de vigueur et de fortune dans quelque autre emploi.

— Vous avez raison ! Vous ne sauriez le faire trop tôt, répliqua M. Meagles.

— Or, en venant ici aujourd’hui, j’ai appris que votre ami, M. Doyce, cherche un associé qui l’aide à diriger son atelier de construction, non pas un associé qui ait les mêmes connaissances mécaniques que lui, mais quelqu’un qui s’occupe de tirer le meilleur parti possible des affaires auxquelles il les applique.

— Justement, dit M. Meagles, les mains dans ses poches et avec cette physionomie d’homme d’affaires qui rappelait le temps où il se servait des balances et de la petite pelle.

— M. Doyce m’a dit en passant, dans le cours de notre conversation, qu’il allait demander votre précieux avis pour le choix d’un associé dans ces conditions. Si vous pensez que nos vues et nos moyens puissent coïncider, peut-être voudrez-vous bien lui faire connaître la somme dont je puis disposer. Je parle, cela va sans dire, dans une complète ignorance des détails, et il se peut que nous ne nous convenions ni d’un côté ni de l’autre.

— Sans doute, sans doute, répondit M. Meagles avec une prudence qui rappelait les balances et la petite pelle.

— Mais ce sera là une question de chiffres et de comptes…

— Parfaitement, parfaitement, dit M. Meagles avec une solidité arithmétique qui rappelait encore les balances et la petite pelle.

— Et je serais heureux d’entamer les négociations, pourvu que M. Doyce y consente et que vous n’y trouviez rien à redire. Si donc, pour le moment, vous voulez bien me permettre de placer l’affaire entre vos mains, vous m’obligerez beaucoup.

— Clennam, j’accepte très volontiers cette mission, dit M. Meagles, et sans méconnaître d’avance les difficultés qu’en votre qualité d’homme habitué aux affaires vous avez pu prévoir, je me crois autorisé à dire qu’il me semble que votre proposition a des chances. Dans tous les cas, soyez bien persuadé d’une chose, c’est que Daniel Doyce est un parfait honnête homme.

— C’est parce que j’en suis sûr que je me suis promptement décidé à vous parler.

— Il faudra le guider, vous savez ; Il faudra le piloter ; il faudra le diriger ; c’est un homme à lubies, dit M. Meagles, qui évidemment voulait seulement donner à entendre que Daniel faisait des choses que personne n’avait faites avant lui et marchait dans une voie nouvelle, mais il est franc comme l’or. Sur ce, bonsoir ! »

Clennam remonta à sa chambre, s’assit de nouveau devant le feu, et se déclara à lui-même qu’il était content de s’être décidé à ne pas devenir amoureux de Chérie. Elle était si belle, si aimable, si propre à recevoir toutes les impressions honnêtes qu’on donnerait à sa douce nature et à son cœur innocent, si bien faite pour rendre heureux l’homme qui lui communiquerait ces impressions, à faire de lui le plus fortuné et le plus envié des mortels, qu’Arthur fut vraiment ravi de la résolution qu’il avait prise.

Mais comme c’était peut-être aussi une raison pour revenir à une détermination contraire, il y songea encore un peu, pour l’acquit de sa conscience, sans doute.

« Supposons qu’un homme, pensa-t-il, qui aurait atteint sa majorité il y a une vingtaine d’années environ ; qui serait un peu timide, par suite de la manière dont il a été élevé ; un peu grave par suite des circonstances de sa vie ; qui saurait qu’on peut lui reprocher de manquer d’une foule de charmantes petites qualités qu’il admire chez les autres, par suite de son long séjour dans une région éloignée où il n’y avait rien qui pût adoucir ses manières ; qui n’aurait pas eu l’avantage de se faire connaître à elle par les éloges complaisants de ses sœurs, n’ayant pas de sœurs ; qui ne pourrait offrir à sa femme une demeure comme celle qu’elle quitterait pour lui ; qui serait comme un étranger dans son pays natal ; qui n’aurait pas du tout dans sa fortune de quoi compenser ces défauts, qui n’aurait pour lui que la sincérité de son amour et son désir de bien faire ; supposons qu’un homme de ce genre visitât cette maison et que, cédant aux charmes de cette charmante jeune fille, il se persuadât qu’il peut espérer de la conquérir… Quelle faiblesse ! »

Il ouvrit doucement la croisée et contempla la paisible rivière. D’année en année, eu égard au tirage du bateau, la rivière fait tant de milles à l’heure ; ici les roseaux, là-bas les lis, rien de vague, rien d’incertain.

Pourquoi voulez-vous qu’Arthur se sentît agacé ou accablé de tristesse ? Cette faiblesse imaginaire n’était pas la sienne. Ce n’était la faiblesse de personne ; Arthur ne connaissait personne qui eût cette faiblesse-là. Pourquoi voulez-vous donc qu’il s’en tourmentât ! Eh bien ! Il n’en est pas moins vrai qu’il s’en tourmentait. Et il pensait, qui n’a point pensé cela quelquefois ? que peut-être il eût mieux valu couler des jours aussi monotones que cette rivière, et que si elle était insensible au bonheur, elle ne l’était pas moins à la peine, ce qui est toujours un avantage.




  1. Ce poème est une chanson dont on berce les enfants pour les endormir. (Note du traducteur.)