La Perruque du roi Fortunatus


LA PERRUQUE


DU ROI FORTUNATUS




Il y avait jadis à Lannion une jeune fille de bonne famille et un jeune homme de même extraction. Ayant fait connaissance l’un et l’autre, ils en vinrent à s’aimer et à se marier ; quoi de plus naturel ? Après leur mariage ils allèrent habiter la campagne, et là, ils vécurent heureux quelques années, jusqu’à ce que vint l’ennui de n’avoir pas d’enfants. Alors la brouille entra dans le ménage et le bruit ne cessait, chaque fois, qu’à la suite des reproches et des paroles aigres qu’ils se disaient l’un à l’autre. La femme en rejetait la faute sur son mari, et celui-ci, à son tour, en rejetait le tort sur sa femme. Un jour le mari vint à songer que cette vie ne pouvait durer entre eux, et il alla trouver un homme très-renommé pour sa sagesse, et que l’on disait un peu sorcier. — Je croirais volontiers qu’il l’était.

Voilà donc le mari qui va le trouver et qui lui raconte quelle est sa vie d’intérieur et à quel sujet il vivait en mésintelligence avec sa femme ; surtout, ajouta-t-il, depuis dix-huit mois, notre maison est un enfer, et cela ne peut pas durer. Je suis venu vous trouver, dit le mari au sage, pour vous demander conseil et pour que vous nous tiriez de peine, ma femme et moi. — Je vous en tirerai, dit l’autre, mais ce ne sera que pour quelques années seulement. Venez dans le jardin avec moi, mon ami.

Alors le sorcier conduisit le mari dans le jardin auprès d’un arbre qui portait trois pommes : une verte, une jaune et une blanche. Ensuite il lui dit : — Mon ami, prenez celle qui vous plaira et mangez-la. — Le mari prit la pomme blanche, et quand il l’eut mangée, le sorcier lui dit : — Vous avez mangé la pomme qui vous fera naître un fils dans neuf mois et un jour. Alors, vous et votre femme vous serez contents et heureux : aussi heureux que peuvent l’être un père et une mère avec leur enfant. Mais le jour où il entrera dans sa quinzième année, ce jour-là il partira de la maison et vous ne le reverrez plus. Avant son départ, vous aurez beau lui offrir toutes sortes de choses, il n’acceptera rien de vous, et même il vous dira  : — Je suis entré chez vous dépourvu de tout et j’en sortirai comme j’y suis venu. Il ne voudra même pas que vous alliez l’accompagner, et là-dessus vous lui direz : — Mon fils, prends au moins ce que tu verras dans la vieille cabane en ruine qui est au bout de l’allée.

Voilà, dit le sorcier, tout ce que j’ai à vous dire. Rentrez actuellement au logis et croyez que tout ce que je vous ai dit se vérifiera.

Le mari rentre chez lui aussi joyeux que le soleil et dit à sa femme qu’elle aura un fils dans neuf mois. — Tant mieux, dit celle-ci, qui ne savait pas ce qui devait arriver plus tard, car son mari, comme vous pensez bien, n’était pas assez sot pour lui répéter ce qu’avait dit le sage.

Il se passe deux mois et trois, et la situation de la dame se dessine. — C’est bien, dit le monsieur, ce qu’on m’a dit est vrai. — C’était vrai, en effet, car au bout des neuf mois et un jour, sa femme accoucha d’un garçon très-beau, et si fort qu’on eût dit qu’il avait un an. De ce moment, l’enfant fut nourri par sa mère et entouré de toutes sortes de soins, comme vous pouvez le penser. Le père et la mère étaient riches et n’épargnèrent rien pour élever au mieux leur fils.

A mesure que l’enfant avançait en âge, le père, à bien dire, desséchait sur pied. Sa femme, témoin de son tourment, lui demanda ce qu’il avait. — Ce que j’ai, dit-il, vous arrivera aussi à vous, hélas ! avant peu de temps. — Il ne mentait pas, car l’enfant approchait de l’âge.

La veille du jour où il entra dans sa quinzième année, il alla trouver son père et sa mère : - Il y a quinze ans, dit-il, que je suis dans votre maison ; vous m’avez rendu heureux et je vous en remercie ; vous ne m’avez laissé rien ignorer de ce que peut apprendre et savoir un enfant comme moi. Je vous remercie donc et je vous annonce que c’est demain le jour où il me faut vous quitter.

Ainsi, bien que le père et la mère eussent pris beaucoup de précautions pour empêcher qu’il ne connût son âge, cela ne leur servit à rien, parce qu’avaient été marqués le jour et le moment où leur fils devait partir. Sa mère lui offrit de l’or et de l’argent pour son voyage ; mais il n’accepta pas un sou, et lui dit: — Ma mère, quand vous m’avez enfanté j’étais entièrement nu, c’est pourquoi il me faut vous quitter sans rien emporter. Conservez vos biens et faites-en ce que vous voudrez ; quant à moi, je vais partir, il est temps; je pense que vous ne me reverrez plus ; adieu !

Le lendemain, au point du jour, après s’être habillé, il vint trouver son père et sa mère ; il les embrassa l’un après l’autre et leur dit adieu jusqu’à l’autre monde. — Il faut que tu manges quelque chose avant de partir, dit la mère. — Rien, dit-il, je n’ai pas faim. — Le père voulut lui faire la conduite, et dans ce but il était venu sur le seuil, quand l’enfant lui dit : — Mon père, je ne veux pas que vous veniez plus loin ; allez rejoindre ma mère et laissez-moi partir seul pour le lien où il faut que je me rende. — Mon fils, dit le père, puisque tu ne veux pas que j’aille plus loin et que tu ne prends rien de ce qui nous aurait fait plaisir, emporte au moins ce que tu trouveras dans la méchante chaumière ruinée qui est au bout de l’allée. — Je verrai, dit le fils ; adieu ! adieu ! et il partit.

Ce garçon, arrivé au bout de l’allée, était sur le point de dépasser la chaumière, quand il se rappelle ce que lui avait dit son père. Il regarde dans l’intérieur et, après avoir poussé la porte, il voit un cheval bridé et sellé. — Il est probable, dit-il, que mon père ne veut pas que j’aille à pied, et, par ma foi, puisque ce cheval est ici, je vais le prendre et l’enfourcher.

Voilà donc notre jeune homme qui se met en route, après avoir fait ses adieux. Comme il n’avait dans sa poche ni sou, ni denier, il ne fait que marcher sans boire, ni manger, ni se reposer.

Un jour, se trouvant à l’extrémité d’un grand champ de landes, il se dirigea pour le traverser, et quand il y fut, il entendit dans l’air un bruit qui lui fit lever les yeux ; il aperçut deux corbeaux qui se battaient. Pendant qu’il les observait attentivement pour savoir le motif de la querelle, il voit tomber à terre un objet qu’ils avaient lâché. — Que peut être cela, dit-il, il faut que je le sache. — Il vaudrait mieux, lui dit le cheval, poursuivre ta route que t’en détourner, en perdant ton temps. — Tiens ! dit le drôle, tu sais donc parler aussi ? — Oui certes, dit le cheval, aussi bien que toi et peut-être un peu mieux. — C’est bien, mais n’importe ; aujourd’hui je ne partirai d’ici que quand j’aurai vu ce qu’ils ont laissé tomber. — Tu le regretteras, dit le cheval, mais il sera trop tard. Pourtant, puisque tu veux faire à ta tête, je te laisse aller ; tant pis pour toi !

Notre garçon arrive à l’endroit ou l’objet était tombé, et quand il voit que c’était une perruque, il la prend en riant et en disant : — Celle-ci me servira un jour ou l’autre, ne serait-ce que pour me déguiser aux jours gras. — Laisse cette perruque, dit le cheval, crois-moi et tu feras bien. — Jamais ; je l’emporterai avec moi, dit le jeune homme. — Celui-ci ayant tourné et retourné la perruque, vit, écrit en lettres d’or, que c’était la perruque du roi Fortunatus. Il la mit dans sa poche et se remit de là en route, si bien qu’il se trouva bientôt dans un pays lointain.

Il passait dans une vaste forêt, et là, son cheval lui adressa ces paroles : — Dis-moi, jeune homme, il me plairait bien de rester ici, si tu voulais me construire une cabane avec des branches d’arbre. Quand elle sera faite, tu m’y laisseras et tu partiras seul. Près d’ici il y a une grande ville, un roi y habite, et si tu veux aller à son palais pour demander à le servir, tu trouveras, je crois, le moyen d’avoir de l’ouvrage. Fais ce qu’on te dira, n’importe quoi, et alors tu viendras ici me voir de temps à autre ; je te donnerai de bons conseils.

Celui-ci fit tout ce que lui avait dit le cheval, et quand il fut arrivé au palais du roi, il demanda à l’intendant s’il n’avait pas d’ouvrage à lui donner. — Je ne puis vous prendre que comme garçon d’écurie ; je n’ai pas autre chose à vous offrir. — Cela me suffit, dit le jeune homme, peu m’importe ce qu’il y a à faire. Voilà qu’on le conduit à l’écurie et qu’on lui montre les deux chevaux qu’il aura à nourrir et à étriller. Ce jeune homme, ainsi que je l’ai dit, était très-beau garçon ; il eût été difficile d’en trouver de plus beau que lui. Cette circonstance excita la jalousie de tous ceux qui étaient dans le palais, surtout parmi les autres garçons d’écurie. Il y eut plus encore : ses chevaux s’engraissaient à faire plaisir et beaucoup plus que ceux des autres. Si bien que les garçons d’écurie en vinrent à se dire qu’il fallait qu’il dérobât la nourriture de leurs chevaux pour la donner aux siens. Ils eurent beau le surveiller, ils ne purent jamais trouver rien à lui reprocher. Comment l’auraient-ils pu, puisque ce n’était pas vrai ? Car il ne faisait rien de plus pour ses chevaux que ne faisaient les autres ; et s’ils s’engraissaient de cette sorte, c’était, à mon avis, parce qu’ils avaient les qualités pour cela. Et pourquoi donc pas ?

On donnait chaque jour une chandelle à chacun des garçons d’écurie, et on en donnait autant à notre jeune homme. Mais celui-ci n’en brûlait pas, et voici pourquoi. La première nuit qu’il coucha dans l’écurie au-dessus de ses chevaux, il fut réveillé par la clarté qui illuminait sa chambre, et en regardant ce qui jetait une pareille lueur, il vit que c’était la perruque qu’il avait emportée. Celle-ci, tombée de sa poche, éclairait la chambre, comme l’eût fait le soleil au milieu du jour. — C’est bien, dit le jeune homme ; et encore mon cheval m’engageait à laisser là cette perruque. Maintenant je crois que j’ai bien fait de la garder, car, avec cette perruque, je n’aurai pas besoin de chandelle dans l’écurie pendant la nuit. Ce sera autant qui ira dans ma poche, parce que je pourrai garder l’argent qu’on me donnera pour acheter de la chandelle.

C’est une bonne fortune ; et celui-ci de ramasser sa perruque. Il s’endormit, et le lendemain soir il la suspendit à la poutre, si bien que l’écurie était mieux éclairée que le palais du roi.

Un mois ou deux se passent ainsi, quand arrivèrent les jours du carnaval. Que fait notre jeune homme ? Après avoir fait son ouvrage, il se déguise et endosse la perruque pour faire un tour de ville. Il mit aussi un très-beau vêtement ; si bien que tous étaient étonnés et disaient : Il faut que celui-ci soit un grand prince, plus grand même que notre roi, car de lui rejaillit une si grande clarté que la ville est éclairée partout où il va.

Le roi entend parler de ce qui se passe et il va pour voir. Surpris à son tour, il va trouver son garçon d’écurie et le prie de venir avec lui au palais. Il ignorait qui il était ; ce n’est pas surprenant ! Le garçon d’écurie, tout fier de lui-même, fait des salutations au roi qui lui demande qui il est et de quel pays. — Moi, dit-il, je m’appelle Jean ; je suis né dans un pays éloigné d’ici et je suis venu habiter ce lieu, il y a quelque temps. En disant ces mots, Jean souriait en voyant que le roi ne le reconnaissait pas. — Si beau que vous êtes, dit le roi, vous devez être le fils de quelque grand prince ! — Vous croyez ? dit Jean. Par conséquent, vous croyez qu’il n’y a que les rois et leurs enfants qui puissent être beaux ? Changez de pensée, monsieur ; les autres peuvent être aussi beaux qu’eux, je crois, quelle que soit leur race ; il y a plus, je crois qu’il y a des garçons d’écurie qui valent les rois sous ce rapport, s’ils ne valent même pas mieux. — Des garçons d’écurie, dit le roi, ne sont pas bien vêtus comme vous l’êtes et n’ont pas de perruque comme celle que vous portez.

— Et cependant, dit Jean, je suis garçon d’écurie, et il faut que vous soyez aveuglé, puisque vous ne m’avez pas reconnu. — Quoi, dit le roi, tu es Jean, mon garçon d’écurie ! — Oui, assurément, sire, et maintenant adieu. — Attends, attends, dit le roi en saisissant la perruque, en voici une dont je voudrais voir le propriétaire, car il a, m’a-t-on dit, une fille, la plus belle qui soit sur la terre. Comment, dit le roi, t’es-tu procuré la perruque du roi Fortunatus ? — Ma foi, dit Jean, je l’ai trouvée dans un champ ; deux corbeaux gris l’ont lâchée en se la disputant à grand bruit.

Les autres garçons d’écurie ayant appris ce qui était arrivé au sujet de la perruque, allèrent dire au roi que Jean connaissait le roi Fortunatus, et qu’il avait dit plusieurs fois que s’il avait voulu, il aurait obtenu de lui sa fille en mariage. Ceux-ci tenaient ce langage afin de trouver le moyen de se débarrasser de Jean. — Alors c’est bien, dit le roi, je verrai s’il dit vrai. — Et il fait dire à Jean de venir le trouver.

— Qu’ai-je entendu dire, Jean ! Il parait que tu t’es vanté d’obtenir, si tu le voulais, la fille du roi Fortunatus. — Quel est le menteur, répliqua Jean, qui vous a dit cela ? Jamais, vous pouvez m’en croire, je n’ai eu une telle pensée. — Ne vas pas nier ce qui est vrai, dit le roi, car les garçons d’écurie t’ont souvent entendu parler d’elle en ajoutant que, si tu voulais, tu étais capable de l’obtenir. — Ce sont des contes et rien de plus, dit Jean, des contes colorés de mensonges. Vous ne croyez donc pas que j’aie trouvé cette perruque dans une garenne, oh ! non. Vous préférez que j’aille vous chercher une fille dont je n’ai jamais entendu parler ? En voilà une affaire qui m’arrive pour une perruque dont je ne connaissais pas le propriétaire ! — Peu m’importe ce qui t’arrive, dit le roi, il te faut aller me la chercher, et tu iras, quand bien même ce serait difficile ; sans cela ta peau s’en ressentira.

Jusque là Jean n’avait pas songé à son cheval ; mais il s’en souvint alors et il alla le trouver vite et vite, en pleurant comme un veau. — Eh bien, dit le cheval, en le voyant venir, je savais bien que tu devais venir me voir sans tarder, et te voilà arrivé. Ne t’avais-je pas bien dit ? Tu n’as pas voulu m’écouter, et voilà ce qui t’arrive maintenant. C’est bien, c’est bien, dit le cheval ; va trouver le roi et dis-lui de t’équiper promptement trois navires ; trois navires, entends-tu, qui seront des plus beaux ; l’un sera chargé de bœufs coupés en quatre ; l’autre sera chargé d’avoine et le troisième de millet ; et ensuite, toi et moi, nous irons où il faut.

Jean alla trouver le roi et lui demanda tout ce que lui avait dit son cheval. Quand il eut obtenu ce qu’il avait demandé, il alla chercher son cheval et se mit en route avec lui et avec ses navires. La mer était belle et le vent bon, si bien qu’ils faisaient de la route à faire plaisir et qu’ils se trouvèrent bientôt à l’entrée d’une rivière étroite dans laquelle il fallait pénétrer, d’après ce que disait le cheval. — C’est ici, Jean, que va commencer notre besogne. Sois bien attentif et fais jeter maintenant à la mer les quartiers de bœufs, partout où nous passerons, les uns ici, les autres là. Les bêtes sauvages vont nous rejoindre, et bientôt nous aurons affaire à elles, si nous ne sommes pas en mesure de leur boucher la gueule.

Voilà donc qu’on jeta les quartiers de bœufs aux bêtes qui en furent très-satisfaites, et le roi des bêtes aussi. Celui-ci, le ventre plein, dit à Jean après s’être léché les babines, tant il trouvait la chair bonne : Tu es un bon garçon, et maintenant, puisque tu nous as donné de quoi remplir notre gosier et notre ventre, il est juste, à mon avis, que nous te récompensions un peu. Les autres feront ce qu’ils voudront ; quant à moi, voilà ce que je te propose : Tire un crin de ma queue et serre-le soigneusement ; puis, quand tu auras besoin de moi, tu n’auras qu’à m’appeler au moyen de ce crin, et j’arriverai auprès de toi, ma bande et moi.

— C’est bien, dit Jean, que Dieu te bénisse, et adieu !

Et Jean s’en alla.

Quand ils se trouvèrent un peu plus loin, le cheval de Jean lui dit : — Il faut maintenant jeter le millet dehors, car les fourmis viendront nous dévorer, si nous ne leur donnons pas de quoi se remplir jusqu’à l’entrée du gosier. — Jean alors va leur jeter une sachée par-ci, une sachée par-là, et les fourmis se précipitent si vivement sur cette nourriture, qu’elle fut absorbée sans qu’un seul grain fût perdu. Il y avait longtemps que ces bêtes n’avaient eu pareil régal.

Le roi des fourmis fut si satisfait, qu’il dit à Jean : — Tu n’as pas ton semblable, jeune homme, et pour te récompenser, prends une de mes pattes de derrière, et mets-la dans un morceau de papier ; puis, si tu as besoin de moi, tu n’as qu’à m’appeler au moyen de cette patte, et je viendrai te trouver avec ma fourmilière.

Jean et son cheval se remirent alors en route, et peu après ils se trouvèrent dans le pays des oies. Là, le cheval dit à Jean de décharger l’avoine pour elles ; ce qui fut fait à la grande satisfaction des oies. Leur roi vint alors trouver Jean et lui dit : — Prends une plume de ma queue et, par sa vertu, demande-moi quand il sera besoin, et tu seras tiré de peine. — Merci, dit Jean en s’en allant.

Maintenant ils arrivent dans la ville qu’habite le roi Fortunatus. Jean va de suite au palais pour remplir sa mission : — Eh bien, dit-il, en voici une affaire ! Vous ne vous doutez pas, je pense, pour quel motif je suis venu vous trouver ? — Comment le saurais-je, puisqu’on ne m’en a pas parlé ? — Alors, écoutez-moi bien, dit Jean. Il y a apparence, sire, que vous avez perdu votre perruque ? — C’est vrai, je l’ai perdue, et par ma foi j’aurais volontiers donné la moitié de mon royaume pour la ravoir. — Bien ; je sais aux mains de qui elle se trouve ; elle est en la possession du roi de Bretagne, à quelque distance d’ici, du côté de l’occident. Je l’avais trouvée dans une garenne au moment où elle venait de tomber du bec de deux corbeaux qui tiraient dessus, comme s’ils avaient perdu la tête. Ils se battaient à son sujet et si bien que leurs plumes volaient, aussi abondantes que la neige qui tombe. Après quelques instants, votre perruque tomba de leur bec et je la ramassai ; puis je l’emportai au palais du roi de Bretagne. Mais celui-ci, voyant combien elle était belle (elle resplendissait comme le soleil) , me la prit et ayant lu votre nom qui était écrit sous la calotte, il me dit qu’il fallait aller lui chercher votre fille. Il assure que vous avez une fille qui n’a pas son égale pour la beauté sur la terre de notre Sauveur. Je suis donc venu la chercher, et elle viendra probablement avec moi, dit Jean.

— Oui, oui, dit le roi Fortunatus, elle partira avec toi, si tu exécutes ce que je dirai. — Si je puis, sire, je le ferai. — C’est bien, dit le roi, nous verrons demain ; toutefois, en attendant, va manger et boire ce qui te fera plaisir, car tu dois être fatigué, venant de si loin, et avoir bon appétit aussi, je pense. — Volontiers je mangerai un morceau et je boirai un coup, dit Jean qui se mit à l’œuvre sans faire de façons.

Quand il eut mangé et bu, on le conduisit à son lit. — Demain, dit le roi, qui l’accompagna, je te dirai ce que je désire que tu fasses.

Jean s’étant couché, il ne fut pas nécessaire de te bercer, et il dormit bien tranquille et tout d’un somme jusqu’au lendemain. Pourtant il se réveilla un peu avant l’aurore et il alla trouver le roi. — Eh bien, sire, me voilà : qu’y a-t-il à faire ? — Peu de choses ; viens avec moi. — Et le roi Fortunatus conduisit Jean dans un vaste magasin de grains mélangés ensemble. — Voilà ta besogne, garçon ; ces grains doivent être triés d’un soleil à l’autre. — Jean, voyant ce dont il s’agit, dit en lui-même : — C’est là un rude écheveau que j’ai à dévider. N’importe, dit-il au roi Fortunatus, si vous n’avez que des travaux de cette sorte à me donner, il ne me sera pas difficile d’obtenir votre fille. — Le roi partit en riant, et Jean se jeta tout de son long sur un tas de seigle et froment pour y faire un somme.

Midi venu, Jean dormait toujours profondément et ronflait comme un marsouin, lorsque la servante vint lui apporter son dîner ; il lui fallut se réveiller. — Si c’est ainsi que tu travailles, dit-elle, tu auras bientôt ta danse ; prends garde à ta peau, si tu veux ; la nuit te surprendra et rien ne sera fait. — Apporte-moi mon dîner, dit Jean, et trêve de bruit maintenant ; ce n’est pas toi qui en souffriras, probablement ? — Et Jean de manger son dîner, de fumer une pipe de tabac et de se jeter encore sur le dos pour faire un somme.

Le soleil était sur le point de se coucher, quand il se réveilla : — Oh ! oh ! dit-il, il est temps pourtant de faire quelque chose, je pense, de crainte que mon affaire ne se gâte. — Roi des fourmis, dit Jean, tu m’avais dit que tu me tirerais de peine, si j’en avais. Viens donc, toi et ta bande ; viens vite, pour trier ces grains par espèce, comme on m’a dit de le faire. — Et les fourmis arrivent aussitôt de tous les coins, et ramassent les grains plus vite que je ne suis à vous le dire. Il y en avait tant qu’il en resta une à regarder Jean avec colère, parce qu’elle n’avait pu trouver un seul grain à porter ; les autres avaient tout emporté.

Le travail fini, le roi Fortunatus arrive au coucher du soleil, et voyant que Jean était venu à bout de sa tâche, il se grattait la tête, quoiqu’il s’eût pas de démangeaisons. Jean, au contraire, était joyeux et tout fier. — Eh bien, sire, je pense que j’aurai à souper ? — Oui, oui, dit le roi ; viens, car tu dois avoir faim. — Pas trop ; j’ai exécuté des travaux plus pénibles ; celui-ci n’est qu’une plaisanterie.

Jean mange alors son souper, boit un coup et dort sans se réveiller. — Bon ! Le lendemain matin le jeune homme, tout content, va trouver le roi Fortunatus et lui dit : — Qu’y a-t-il encore à faire par ici, dites ? Il ne faut pas me donner un jouet, comme hier — Non, non, dit le roi, qui ne plaisantait pas ; viens avec moi. — Le roi Fortunatus conduit Jean sur les bords d’un grand étang (cet étang ressemblait à une mer). — Voici ce qu’il y a à faire, dit le roi : il faut jeter de l’autre côté, et avec cette écuelle, toute l’eau que renferme cet étang. et mettre à part tous les poissons bons à manger ; quant aux petits, tu les laisseras vivre autre part. Travaille maintenant d’ici la nuit, ou comme tu voudras, car au coucher du soleil il faudra avoir terminé tout ce que je t’ai dit. — Il n’y aura pas beaucoup à suer, dit Jean. Allez votre train, sire, vous aurez beau faire, j’obtiendrai votre fille, puisque je le dis.

Là-dessus le roi se retire et Jean prend son écuelle. — Que diable ! dit-il, en tournant et retournant son écuelle qui était une coquille de brennic percée. Par ma foi, dit-il, voici un instrument pour travailler ! Peu importe, le travail sera fait, quand j’aurai un instant avant le coucher du soleil. — Et Jean s’étendit là sous on hêtre pour faire un somme jusqu’à dîner. La servante vint encore lui porter son repas, et il fallut une autre fois le réveiller. — En voici un drôle de particulier, dit la servante ; il ne fait que manger et dormir alternativement, et pourtant il fait sa besogne à temps et au moment prescrit ; il faut qu’il soit sorcier et qu’il ne soit pas seul. — Que je sois seul ici, ou non, dit Jean, taisez-vous, je vous en prie, ma petite servante, car alors même que je ne ferais rien de bon, que vous fait cela ! — Alors Jean mange son dîner, fume une pipe de tabac et se met à dormir, comme d’ordinaire.

Il se réveilla une heure environ avant le coucher du soleil : — Oh ! dit-il, je crois qu’il est tard ; il faut que je fasse quelque chose. Il appela alors le roi des oies et lui dit de quoi ils’agissait. — Quand la bande fut arrivée, les oies dirent à Jean : — La besogne ne durera pas longtemps, s’il n’y a qu’à dessécher cet étang. Et les oies parvinrent à dessécher l’étang, en prenant chacune une becquée d’eau ; elles étaient si nombreuses ! Les gros poissons furent jetés à terre et les petits dans le nouvel étang.

Le roi Fortunatus arriva au coucher du soleil, et voyant que Jean avait fait tout ce qu’il avait ordonné, il en conçut de la peine : — Je crois, dit-il, qu’il me faudra perdre ma fille cette fois-ci. Pourtant on verra encore, et si c’est au roi de Bretagne qu’elle doit appartenir, il la gagnera. Jean regardait d’un rire moqueur le roi Fortunatus ; mais celui-ci riait jaune et était inquiet, et ce n’était pas sans motif, car Jean savait qu’il viendrait à bout de sa tâche, quelle qu’elle fût.

Notre jeune homme mangea, but et dormit comme les jours précédents. Le lendemain matin, le roi le conduisit dans une vaste forêt, et là on lui donna des instruments des meilleurs : une pelle, une tranche et une hache en bois pour abattre la forêt, la mettre en fagots, la fendre et la corder avant la nuit ; cette forêt couvrait cent journaux de terrain. — Ce roi est un imbécile, dit Jean ; croit-il que je vais m’échiner à lui faire ce travail ? — Et le jeune homme de frapper sa pelle, sa tranche et sa hache contre l’arbre voisin qui se trouva là, et de les mettre en pièces, tant ils étaient fragiles. — Va ton train, vieux roi, tu auras beau faire pour m’empêcher d’emmener ta fille, elle viendra, je le jure, quand bien même tu en serais colère. En attendant, je vais faire un somme — Et Jean de se coucher aussitôt. Après avoir mangé son dîner, il se coucha encore jusqu’au soir, et quand il vit que le soleil était bas, il chercha le crin du roi des bêtes et il l’appela. — Celui-ci arriva à toute vitesse : — Qu’y a-t-il, Jean, demanda-t-il ? — Cette forêt à abattre, à mettre en fagots, à fendre et à mettre en tas. — Il n’y a que cela, dit le roi des bêtes ! — Non, dit Jean ; ensuite tu te reposeras. — Alors il n’y en aura pas pour longtemps, dit le roi des bêtes, car c’est déjà fait et bien fait. — Tant mieux, dit Jean, et je vous remercie.

Le soleil était sur le point de se coucher quand arriva le roi Fortunatus ; il se grattait la tête, comme s’il eût été occupé à sérancer du lin. C’est de la niaiserie à moi de chercher à lutter contre toi ; je suis une huître auprès de toi[1] ; tu es un maître homme, mon garçon, et je n’aurais jamais cru qu’on pût faire des choses si merveilleuses. À toi le coq ! dis-je, et tu as gagné ma fille, je ne puis plus t’empêcher de l’emmener dans ton pays.

Joyeux, comme vous pouvez le penser, en entendant le roi Fortunatus, Jean mangea comme deux, but comme six et dormit comme une barrique. Quand il se leva le lendemain, le soleil était déjà haut. La fille du roi Fortunatus va le trouver alors et lui dit : — Il faut bien, dit-elle, que je quitte mon père pour aller avec vous près du roi de Bretagne, qui m’a demandée pour épouse : Toutefois, avant de me posséder, il aura du tintouin, car il ne faut pas croire que je ne lui trouverai pas de besogne, et à ses gens aussi. Jean et sa princesse partirent alors de là pour la Bretagne, où ils arrivèrent de bonne heure. Ils y furent bien accueillis, car dans ce pays on a été de tout temps galant pour les femmes. Cependant la princesse regrettait du fond du cœur d’avoir quitté son pays et son père. En chemin, les larmes jaillissaient abondamment de ses yeux et elle disait : Adieu, mon père, adieu gens de mon pays, adieu mon beau château, toi qui es supporté par quatre chaînes d’or et par quatre lions les plus forts de la contrée ! j’ai été si heureuse quand je t’habitais ! Et tes clefs d’or, à quoi me serviront elles désormais, si ce n’est à augmenter mon affliction et ma peine ? — À ces mots, elle les jeta loin d’elle dans la mer.

Le roi de Bretagne, en voyant cette belle princesse, était joyeux au fond du cœur et lui dit qu’il voudrait être aimé d’elle. — J’ai espoir, dit-il, que nous serons mariés bientôt, puisque vous êtes venue dans mon palais. — Sauf votre respect, dit la princesse, je ne le serai pas encore (de sitôt), car avant de m’avoir (pour épouse) vous trouverez le temps long. Avant de me marier, je veux avoir ici mon beau château qui est porté par quatre chaînes d’or et par quatre lions. — Comment dites-vous princesse, dit le roi de Bretagne ? Qui pourrait jamais vous apporter ici votre château ? — On l’apportera, sire, dit-elle, ou vous ne m’épouserez jamais. Celui qui est venu me chercher pour venir ici est bien capable d’apporter aussi mon château, je crois. — Alors, dit le roi, il lui faudra y aller, ou allonger son cou sous le couteau. — Faites à ce sujet ce que vous voudrez ; mais ce que je dis sera fait, ou bien je ne serai jamais votre épouse. — Alors le roi fit dire à Jean de venir le trouver. — Eh bien, lui dit le roi, voici une autre affaire ; il te faut, garçon, aller chercher le château d’or de la fille du roi Fortunatus. — Il faut, sire, que vous ayez perdu la raison pour m’envoyer chercher, si loin d’ici, un château tout d’une pièce. Oui vous a fait croire que je pourrais faire de telles choses ? — Je ne me contente pas de paroles, dit le roi ; il te faut y aller, ou bien dans trois jours, aujourd’hui non compris, tu mourras. Fais actuellement comme tu voudras, je n’ai plus rien à te dire.

Jean fut lors plus affligé qu’il ne l’avait jamais été : — Il paraît, dit-il, il parait qu’il n’y aura jamais de trêve aux travaux. — Et le jeune homme d’aller trouver encore son cheval, en versant des larmes, et de lui dire que cette fois il mourrait. — Et pour quel motif, dit le cheval ! — Parce qu’il me faut aller chercher le château d’or de la fille du roi Fortunatus, lequel château est supporté par quatre chaînes d’or et par quatre lions les plus forts qui soient au monde.

— Je t’avais donné un bon conseil, dit le cheval ; je savais bien ce qui t’arriverait ; tu as été désobéissant, et maintenant tu es puni ; tant pis ! Demain nous nous mettrons en route, et nous verrons si nous pouvons faire pour le roi ce qu’il a demandé.

Le lendemain ceux-ci partirent, et étant arrivés auprès de la ville du roi Fortunatus, le cheval dit à Jean de chercher son crin, et d’appeler le roi des bêtes Jean fit ce que lui avait dit le cheval et voilà les bêtes arrivant avec leur roi. — Nous voici, Jean, qu’y a-t-il à faire ? — Une besogne peu agréable, car les quatre énormes lions qui supportent le château de la princesse doivent être tués ; si vous êtes (plus forts) qu’eux, dit Jean. — Si nous sommes (plus forts) qu’eux, dit le roi des bêtes ; vous verrez tout-à-l’heure, l’affaire sera bientôt faite.

Voilà alors que s’engage immédiatement, entre ces superbes champions, une guerre et une destruction acharnée ; ils se prenaient aux crins et à la chair, c’était un plaisir ! et de plus ils faisaient un bruit qui faisait trembler la contrée d’alentour. Voilà tué un des lions du château ; la lutte devient encore plus terrible. Deux autres lions sont blessés, ils tombent et meurent ; il n’en reste plus qu’un. Son affaire fut bientôt faite, car il ne put résister longtemps.

Quand ces quatre lions furent tués, on tira sur le château au moyen des quatre chaînes d’or, et on le traîna vers la mer. Il se tint sur l’eau, tranquille comme l’eût fait un navire ; si bien qu’il fut alors attaché, avec les quatre chaînes d’or, à l’arrière du navire de Jean qui le remorqua aussi bien que possible. Le bon vent alors venant· à souffler du côté de leur demeure, ils y arrivèrent plus tôt qu’ils n’avaient espéré.

Le roi de Bretagne, qui allait chaque jour à la fenêtre pour voir arriver Jean, fut le premier qui aperçut le navire et le château à sa remorque ; il accourut pour le dire à la princesse. — Venez voir, dit le roi ; regardez et vous verrez arriver votre château ; il est là-bas, au-delà de l’île Benniguet. Venez donc vite et vous verrez que je dis vrai. Celle-ci n’y croyait pas, mais en le voyant, elle dit  : — C’est vrai, c’est bien mon château, je le reconnais bien ; il arrivera bientôt, car le vent et la mer sont favorables.

— Il est probable que maintenant, dit le roi, rien ne s’opposera à ce que vous soyez mon épouse. — Vous croyez cela ? dit la princesse. Je vois bien que mon château est là ; mais à quoi cela sert-il ? Regardez-le bien, roi de Bretagne ; ne voyez-vous pas que les portes sont fermées ? Dès lors, comment y entrerai-je, si je n’ai pas les clefs ? Et il n’y en a pas, car je les ai jetées à la mer, je ne sais où, quand je venais ici. Envoyez un exprès pour les chercher dans le royaume des poissons et me les apporter ; sans cela, je vous le dis, je ne me marierai jamais.

— En voilà bien d’une autre ! dit le roi ; je n’ai jamais vu fille comme celle-ci. Et pourquoi diable ai-je été assez sot pour aller chercher si loin une femme, quand j’en aurais trouvé par ici une aussi bonne et un peu meilleure. Cependant, et quand même elle ne le voudrait pas, nous nous marierons, on nous verrons, car par ma foi, je ne suis pas allé si loin pour rester maintenant en plan, au milieu du chemin ; il ne sera pas dit, après moi, qu’une fille altière et orgueilleuse l’a emporté sur le roi de Bretagne.

Le roi, comme vous le pensez bien, disait cela entre ses dents, car il n’était pas assez sot pour se plaindre, à haute voix, au sujet de cette belle pièce (demoiselle) ; il s’en fût repenti. — Et comment, lui dit il alors à voix haute, comment trouvera-t-on ces clefs, si elles sont au fond de la mer, là où personne ne peut le dire, si ce n’est Dieu et es poissons ! Il vaudrait mieux, je crois, faire faire des clefs neuves, des clefs comme les autres et aussi bonnes qu’elles, puisque vous pourrez avec elles ouvrir et fermer les portes de votre château. — Je n’ai que faire d’autres clefs, ce sont les miennes qu’il me faut, et je les aurai, ou nous verrons. Si vous ne voulez pas, vous n’avez qu’à le dire et à me laisser retourner chez mon père. — Bah ! bah ! dit le roi, je vous donnerais vos clefs, si je le pouvais ; mais malheureusement je ne pense pas que je le puisse, car il n’est personne dans mon royaume qui soit capable, de les trouver et de me les apporter du fond de la mer. — N’avez-vous pas là Jean, dit-elle alors, il saura bien les trouver très-certainement, puisqu’il m’a amenée ici et mon château aussi. Il il n’y a que lui qui puisse exécuter ce que je dis, et, il le fera, ou jamais je ne me marierai avec vous. Maintenant, et une fois pour toutes, faites ce que vous voudrez.

— On le fera, dit le roi, qui fit dire à Jean de venir le trouver. — Il y a encore quelque chose de nouveau, dit-il, et il paraît que je n’aurai ni trêve, ni repos tant que je ne serai pas mort ; allons voir, puisqu’il le faut. — Et Jean d’aller trouver le roi, qui lui dit : — Ici, garçon, il y a encore de la besogne ; jusqu’à ce jour, tu as fait un grand nombre de prouesses, et celle-ci ne sera pas la moindre ; mais je crois que ce sera la dernière. Voici de quoi il s’agit : Tu as apporté ici le château de la fille du roi Fortunatus, n’est-il pas vrai ? — Oui assurément, dit Jean. — Tu as sans doute remarqué que les portes et les fenêtres étaient soigneusement fermées, et pour les ouvrir maintenant, il n’y a pas de clefs. La princesse les avait quand tu l’as conduite ici, et en chemin elle les a jetées à la mer. Maintenant elle dit qu’il faudra les trouver, quoique personne ne sache où elles sont. — Et comment, sire, pourrai-je ? — Peu m’importe comment tu les trouveras ; il faudra les trouver, ou prends garde à ta peau. — C’est bien, dit Jean, j’irai puisqu’il le faut. — Et, se grattant le côté de la tête, il partit pour aller rejoindre son petit cheval, — Etant arrivé dans le bois où il était, Jean lui dit : — Eh bien, mon cher cheval, je voudrais être mort quand je songe à ce que je dois faire. Le roi vient de me dire qu’il me faut retrouver les clefs d’or de la princesse qui sont perdues dans la mer ; elle les y a jetées, et ne sait où. — Va toujours, Jean, tu n’es pas prêt de te reposer. Je t’avais dit que tu te repentirais d’avoir emporté cette méchante perruque. Tu ne m’as pas écouté, et maintenant tu vois ce qui arrive. Demain, dit le cheval, nous nous remettrons en route pour voir si nous pourrons trouver ces clefs.

Le lendemain les voilà sur la mer verte, et le cheval dit à Jean : — Ecoute-moi, fais charger tes canons et fais feu des deux bords et sans relâche, jusqu’à ce que vienne le roi des poissons pour te demander ce que tu veux. — Jean alors fait tirer ses canons, si bien que la terre tremblait , de même que la mer, les poissons et tout le reste. Le roi des poissons vient le trouver et lui dit : — Eh bien, Jean, quel mal t’avons-nous fait, dis, pour venir tirer sur nous, comme tu fais ? — Vous ne m’avez fait aucun mal, dit Jean, et si je tire ainsi, c’est parce que j’avais envie de vous voir et d’apprendre de vous quelque chose au sujet de clefs d’or qui sont perdues dans la mer. Ne les avez-vous pas trouvées ? — Ma foi, Jean, je ne saurais rien te dire à cet égard ; il y a bien des choses qui se perdent chaque jour dans la mer, et il y aurait de la besogne à les chercher, s’il fallait les trouver. Pourtant je vais voir si on ne pourra pas trouver les clefs que tu demandes ; il faut pour cela que tu puisses me dire où elles sont tombées dans la mer. — Comment le dirais-je, dit Jean, je ne le sais pas moi-même.

La fille du roi Fortunatus avait ces clefs en venant du palais de son père en Bretagne, et comme elle était en colère, elle les a jetées dans la mer, je n’en doute pas.

— C’est bien, dit le roi des poissons ; si tu veux nous laisser désormais en paix, je te les ferai apporter, ou personne ne le pourra, à ce que je crois. — Vous aurez la paix, dit Jean ; travaillez maintenant. — Et le roi des poissons, d’un coup de sifflet, appelle les autres ; ceux-ci arrivent aussitôt autour de lui en plus grand nombre que les abeilles d’une ruche. Il leur dit  : — Approchez ici l’un après l’autre, que je voie qui vous êtes. — Ceux-ci se présentent, et le roi, en les regardant attentivement, s’aperçut que le Mineur[2] n’était pas parmi eux. — Où est resté encore ce méchant traînard, dit le roi ; il n’arrive jamais avec les autres, quand il faut. — Il va arriver, dit un des poissons, il a le corps aussi allongé que s’il tirait à sa suite un rocher tout entier. — Eh bien, dit le roi, pourquoi arrives-tu si tard, grand flandrin que tu es ? — Ma foi, dit le mineur, j’étais à bâtir mon logement, et, pour faire mon ouvrage, il me fallait des matériaux ; je suis encore chargé, comme vous voyez, avec ce que j’ai trouvé pour bâtir convenablement mon château. — Qu’est-ce que cela que tu as trouvé, dit le roi ? — Je n’en sais rien, dit le mineur ; voyez vous-même. — Quand le roi eut regardé, il vit que c’étaient les clefs que cherchait Jean. — Vois, dit à Jean le roi des poissons ; voici, je pense, les clefs que tu demandes ; prends-les, puisque tu en as besoin. Mais il ne faut plus désormais nous faire de la peine, car nous ne faisons tort à personne ; nous laissons les hommes sur la terre, et ne leur demandons qu’une chose, c’est de nous laisser aussi dans la mer, pour y vivre et y mourir. — En vérité si je le puis, dit Jean, vous n’aurez plus de mal à endurer de ma part, et si j’ai fait chez vous un peu de tapage, il le fallait pour trouver ces clefs. Je vous remercie donc, roi des poissons, adieu ! — Et Jean de retourner en Bretagne avec ses clefs et son cheval.

Quand il arriva, il avait hâte d’aller trouver le roi qui était tout fier en voyant arriver Jean sitôt. — Quoi, dit-il, tu es de retour, Jean ? — Oui, sire, et ce qu’il y a de mieux, j’apporte les clefs d’or que vous avez demandées. — Tu es un homme, dit le roi, et je ne sais que te donner pour tant de peine que tu as eue pour moi. — Ce que je trouverais de mieux, dit le petit Jean, c’est que vous ayez la bonté de me laisser me reposer désormais ; j’ai le corps rompu par suite des travaux que j’exécute depuis longtemps. Je crois qu’il ne serait pas mauvais de rester au logis, sans aller battre les routes de tous les pays. — Désormais, dit le roi, tu n’auras plus de voyage à faire, et quand je serai marié avec la fille du roi Fortunatus, je te récompenserai pour tout ce que tu as fait pour moi. Dans ce moment, la princesse me donne trop de préoccupations pour que je puisse faire autre chose. Attends donc, Jean, ta peine ne sera pas perdue. — Et le roi de prendre les clefs d’or, et Jean de s’en aller.

Le roi alla aussitôt porter les clefs d’or à la princesse. — Cette fois, dit-il, vous m’appartenez, car je ne crois pas que vous puissiez plus longtemps vous excuser d’être mon épouse. — Non, dit-elle, je n’ai plus qu’une seule chose à obtenir de vous, avant de me marier, et je crois que je l’obtiendrai, puisque j’ai obtenu les autres choses. Ce que j’ai à vous demander, c’est que Jean soit brûlé vif sur la place publique de la ville.

— Quoi, dit le roi de Bretagne ! Comment voulez-vous que je fasse brûler un jeune homme qui m’a fait tant de bien ; moi qui viens de lui dire qu’il serait récompensé plus tard pour tout ce qu’il a fait. — Tant pis, dit la princesse, si vous avez le désir de me posséder, il faut que cela soit exécuté. — C’est bien ! puisqu’il le faut, on le fera, car ce n’est pas un homme qui m’empêchera de vous avoir (pour épouse).

Voilà une triste aventure pour Jean cette fois-ci ! Le roi lui fait dire de venir le trouver. Quand il apprend que le roi le fait appeler, Jean, tout fier, pense, sur son dire, que c’est cette fois pour avoir sa récompense. Pauvre petit Jean ! tu déchanteras tout-à-l’heure quand tu apprendras ce qu’il y a de nouveau.

La tête haute, il alla trouver le roi ; il revint la tête basse. — Qu’y a-t-il, sire, dit Jean ; j’ai appris que vous m’aviez fait appeler. — Oui certainement, Jean, et j’ai bien du chagrin à te dire pour quel motif. Après tout ce que tu as fait, il ne pouvait t’arriver rien de plus fâcheux ; écoute : La fille du roi Fortunatus exige que tu sois brûlé vif sur la place publique de la ville, et tu as été condamné à être brûlé ; fais donc ton paquet — maintenant, le plus tôt que tu pourras. Il ne sert de rien de rechigner ; tu seras brûlé, puisque le veut cette belle fille. — C’est bien, sire, dit Jean ; toutefois, après ce que j’ai fait pour vous, il ne serait pas trop que vous ayez la bonté de prolonger mon existence de deux jours entiers, pour que je fasse mon paquet. Il y a plus, il n’est pas bien de décamper de ce monde aussi vite que la parole, car peut-être je ne serais pas bien reçu dans l’autre. — Tu auras deux jours, Jean, selon ta demande. — Je vous remercie, sire, dit Jean qui s’en va, aussi tranquillement que possible, trouver son cheval à la forêt. Chemin faisant, il dit en lui-même : — Voilà comment sont les rois, voilà ma récompense ; vaut-il bien la peine de se tuer pour obliger des gens de cette sorte ? A l’intérieur, paraît-il, ils ont des pierres au lieu de cœur.

Jean arrivé près de son cheval, lui dit: — Je suis venu cette fois pour te dire adieu à jamais ; c’en est fait de moi, et je suis condamné par le roi à être brûlé vif sur la place publique de la ville. Adieu donc, mon cher petit cheval, il faut nous quitter maintenant ; dans deux jours, aujourd’hui non compris, je ne serai plus que cendre. — Voilà ce que c’est que de ne pas obéir ; si tu n’avais pas pris cette méchante perruque-là, tu ne serais pas en danger d’être brûlé maintenant. Cependant tu ne seras peut-être pas brûlé encore ; écoute-moi : N’as-tu pas quelque ami dans l’écurie du roi ? Si fait, dit Jean ; j’en ai un qui m’obligerait au besoin. — Bien, dit le cheval ; va le trouver et dis-lui de te chercher une bouteille, un bouchon pour la boucher, une étrille et une brosse. Il n’y a besoin de rien de plus. Quand il t’aura donné ces objets, viens vite ici me trouver, et je te dirai ce que tu auras à faire.

Jean revient de là aussitôt pour trouver son ami dans l’écurie, et il eut de lui ce qu’il avait demandé : il se mit à courir, en retournant sur ses pas, pour aller trouver son cheval à la forêt. Celui-ci dit à Jean : — Etrille-moi bien, et ramasse dans la bouteille, avec la brosse, la poussière et tout ce qui tombera de ma peau. Quand Jean eut fait ce que lui disait le cheval, la bouteille n’était pas à moitié pleine à beaucoup près. — N’importe, dit le cheval ; verses-y de l’eau pour achever de la remplir et prends garde de la perdre. Maintenant tu n’auras autre chose à faire que d’aller trouver le roi et lui dire que tu voudrais faire ta niche dans le bûcher dressé pour te brûler ; tu lui demanderas aussi le temps de faire tes prières, avant d’aller chercher le royaume du paradis. Apporte avec toi un escabeau pour t’asseoir, quand tu seras entré dans le bûcher ; alors tu tireras ta chemise de dessus ton corps, tu laveras tes membres avec ce qui est renfermé dans la bouteille et tu les frotteras tant que tu pourras. Quand tu te seras ainsi mouillé de la tête aux pieds, tu laveras aussi ta chemise avec ce qui reste dans la bouteille, et quand tu auras remis ta chemise sur ton corps, tu diras au roi d’allumer le feu sur toi, quand il voudra.

Jean exécuta de point en point tout ce que lui avait dit son cheval ; et quand il eut dit au roi d’allumer le feu, la flamme se précipita si vite sur le bois que le bûcher fut consumé plus promptement que je ne mets de temps à l’écrire ici.

Lorsque tout le monde s’attristait sur (le sort) de Jean et que tous disaient que c’était péché de brûler un aussi beau garçon, un garçon qui avait si bon cœur, voilà alors Jean qui fait un saut du milieu du brasier, en tremblant de froid de tous ses membres : il ne pouvait s’en empêcher, disait-il. — Miracle ! miracle ! crièrent tous (les assistants), c’est un saint ou un diable. — Ce n’est pas un diable, disait-on, en se rassemblant autour de lui, regardez-le ; qu’il est beau ! la moitié plus beau qu’il n’était auparavant. C’était vrai, aussi tous les assistants étaient stupéfaits et saisis, comme vous pouvez le penser.

La princesse, venue pour voir, fut aussi étonnée que les autres, et son cœur s’étant tout-à-coup épris d’amour pour petit Jean, en voyant combien il était devenu beau, elle dit au roi : — Voilà un gaillard ! Si vous aviez été aussi beau garçon que Jean, vous seriez devenu le miroir de mes yeux, et j’aurais été heureuse sur la terre. — Et si je faisais comme lui, dit le roi à la princesse, peut-être deviendrais-je aussi beau qu’il l’est ? — Je le croirais volontiers, dit la princesse.

Celle-ci ne tenait ce langage que pour attraper le roi, et aussi parce qu’elle avait maintenant plus d’envie de se marier avec le petit Jean que d’aller (se jeter) à l’eau.

Le roi, aussi sot qu’un veau pommelé, fait apporter là un grand tas de bois de chauffage, il s’établit au centre comme (avait fait) Jean, et aussitôt on alluma le feu. Le feu ne dura pas longtemps ; en un instant le roi fut étouffé, brûlé et réduit en miettes, chair, peau, os et tout le reste, et il ne resta de lui qu’un peu moins que rien. C’est ainsi qu’on en fit un joli garçon !

La princesse, satisfaite, dit à Jean : — C’est toi qui as-fait les plus beaux exploits, c’est toi par conséquent qui dois être actuellement roi, et moi ta reine.

Sans tarder on fit la noce, avec force cérémonies et en grande liesse ; et vous pouvez croire qu’ils donnèrent un festin comme on n’en avait pas vu il y avait longtemps. Quand furent terminées (les fêtes) de la noce, Jean alla trouver son cheval à son château de branches. Il lui raconta ce qui était arrivé et le remercia de tout le bien qu’il lui avait fait depuis qu’il était parti de la maison de ses parents. Le cheval lui dit alors : — Je vais maintenant retourner dans mon pays, tu ne me reverras plus jamais, car jamais non plus tu n’auras besoin de moi. Adieu donc pour toujours ! Je t’avais dit que je te ferais du bien tant que je pourrais ! je l’ai fait, je crois, selon mon pouvoir. Adieu pour toujours !

Et le cheval partit de là pour sa demeure, et Jean pour aller rejoindre sa jeune reine.

D'après ce que j'ai entendu dire, il fut heureux avec elle toute sa vie, et elle fut aussi bonne pour lui qu'elle avait été hautaine auparavant avec le roi.

Pour achever maintenant : le cheval dont il a été tant parlé dans ce conte, était le père du petit Jean ; il était venu pour lui enseigner la raison et pour le diriger dans le chemin difficile de la vie.



  1. le mot breton ne peut être traduit.
  2. Ce que le Conteur breton appelle miner doit être le grand lançon, poisson rond, mince et très-allongé, ayant une mâchoire longue de plusieurs centimètres et très pointue. Cette mâchoire lui sert à percer le sable et la vase où il vit souterrainement, à l’instar des mineurs ou ouvriers des mines dans les galeries.