Ouvrir le menu principal

La Pendule (Courteline)


Carlègle - Les Linottes page 0178.jpg



LA PENDULE


— Lamerlette ! il demande si je connais Lamerlette ! s’écria mon vieux camarade le peintre Théodore Maudruc, de la même voix qu’il se fût écrié : « Il demande si j’ai vu les moulins de Montmartre ou entendu parler de Christophe Colomb ! » Lamerlette ? Mais sache donc ceci, malheureux enfant que tu es, c’est que nous avons, lui et moi, fait ménage ensemble trois ans ! Nous en avions vingt, alors. Oh ! dame, ce n’est pas d’hier, encore que je le croirais volontiers, tant le passé est tout à la fois loin et proche. Quel chic garçon, ce Lamerlette, et gentil, et bon cœur, et gai !… Nous habitions rue Véron, sur la Butte, un petit atelier de trois cents francs qu’emplissait du matin au soir le vacarme de nos chansons et où nous travaillions au même modèle en nous chauffant du même bois. Car nous étions terriblement pauvres, sais-tu ; sans le sou la plupart du temps et sans pain un peu plus souvent qu’à notre tour.

— Sans pain ? fis-je, un peu sceptique.

— Oui, mon cher, dit Maudruc, sans pain ; à telle enseigne que Lamerlette, bien des fois, dut aller faire le chapardeur chez un épicier de la rue Burq qui l’honorait de sa sympathie et s’était logé en l’esprit de le faire renier sa foi républicaine. De là, entre eux, des prises de bec qui assourdissaient le quartier. Lamerlette se défendait, parlait d’un sien grand-oncle tué à Jemmapes, et tout en braillant comme un âne il abattait de furieux coups de poing au hasard des sacs de lentilles, de haricots rouges et de pois secs qui parsemaient la boutique. Puis, quand il avait la poche pleine de ces légumes enlevés au vol dans le feu de la discussion, il concluait d’un mot énorme et cavalait, laissant l’épicier triompher sur le seuil de son épicerie et lui jeter de loin, dans le dos, une goguenarderie dernière. Oui, ah ! oui, c’en était un type, ce Lamerlette, et en voilà un, par exemple, qui peut se vanter de m’avoir fait rire. C’était le contraire du bon sens, ce garçon ; l’absurdité elle-même faite chair et poussée à de tels paroxysmes qu’elle en devenait démontante. Que de fois je le vis employer les deux sous qui composaient toute notre fortune à acheter des cure-dents, des épingles à cheveux ou des portraits de l’empereur du Brésil ! Il trouvait cela tout naturel et il le proclamait avec tant de candeur que je perdais jusqu’à la force de le blâmer. Tout de même nous dansions devant le buffet ces jours-là, car l’épicier de la rue Burq n’était pas toujours en humeur de faire de la politique, et puis enfin il fermait le dimanche, ce brave homme ! Mais, bah ! c’était l’âge admirable où l’on vivrait sans boire, ni manger, ni dormir, l’âge où l’on vit, parce que l’on vit, et qu’il n’y a pas à en chercher plus long. Ah ! la jeunesse !…

Il s’interrompit. Du bout de sa brosse il posa un reflet de lumière en la prunelle du saint Jérôme qu’il peignait. Et tandis que je le regardais faire, silencieux et intéressé, des meuglements lointains de cornets à bouquins peuplaient le calme de l’atelier, s’en venaient expirer par les lourdes tapisseries qui en masquaient, entre leurs loques vénérables, les murs au ton de chocolat.

— Au fait, dit-il tout à coup, t’ai-je jamais conté l’histoire de la pendule ? C’est cette mi-carême qui me la remet en mémoire.

— Ma foi non, répondis-je.

Il reprit :

— Eh bien ! écoute-la ; elle vaut la peine d’être entendue. Cela se passait justement un de ces jours d’effroyable dèche qui occupaient pour nous tant de place dans le mois. On nous eût mis, Lamerlette et moi, sous le pressoir, du diable si de nos goussets eût jailli seulement une pièce de six liards ! Nous avions déjeuné de quatre pommes de terre et commencions à nous demander si le destin n’allait pas nous contraindre à ne dîner que de leurs pelures, quand le père Zackmeyer vint nous voir.

Ce Zackmeyer était un vieux fripier de Montmartre qui vendait et achetait de tout, depuis des Diaz apocryphes jusqu’à des fers à repasser. Il fit le tour de l’atelier, inspecta sans souffler mot la nuée d’études et d’ébauches qui en habillait les murailles, et finalement déclara :

— Tout cela ne vaut pas un clou ; bien sûr non, ça ne le vaut pas. C’est sec, ça manque d’intérêt et ça sent le pompier à plein nez. Ah ! la la ! en voilà de la sale peinture. N’importe, je suis un brave homme ; je ne veux pas être monté pour rien. Qu’est-ce que vous voulez de tout ça ?

— Douze cents francs, dit Lamerlette.

Zackmeyer ne s’émut pas ; il dit tranquillement :

— Douze cents francs ? Je vous en offre quatre louis.

Nous acceptâmes aussitôt.

Zackmeyer, sur un coin de table, nous aligna donc quatre jaunets ; Lamerlette, de sa main droite, les chassa dans le creux de sa main gauche, puis dans les profondeurs ténébreuses de ses poches, où on les entendit s’abattre l’un sur l’autre avec le bruit d’une grêle d’or, après quoi il dit gravement :

— Il faut employer utilement un argent qui nous vient du ciel. Nous sommes aujourd’hui lundi gras, c’est bal à l’Opéra demain, nous allons nous offrir ça ; y a trop longtemps que ça me démange.

Au mot de « bal », le père Zackmeyer était devenu attentif.

— Parbleu, fit-il, voilà une admirable idée et véritablement vous jouez de bonheur ; j’ai chez moi un stock de costumes variés qui sont les plus jolis du monde et qui vous iraient comme des gants. Je vous les céderais pour un morceau de pain, histoire de vous rendre service.

Tout de suite ce fut affaire faite. Zackmeyer se chargea nos toiles sur les épaules et nous le suivîmes à sa boutique, où nous choisîmes deux costumes, de singes, je crois, ou de mousquetaires ; deux ignominies en tout cas, deux saletés rongées de vermine et d’usure qui valaient bien trente sous la paire et qu’il nous vendit vingt francs pièce. Encore jura-t-il hautement qu’il s’imposait un sacrifice et que nous serions des sans-cœur si nous ne lui payions le vermouth. Quel vieux filou ! Nous le lui payâmes, cependant, enchantés de notre acquisition et tout à l’idée du plaisir que nous procurerait le lendemain.

II

Ce même lendemain, à huit heures, un coup de sonnette me mit sur pied.

Je me vêtis, en prenant soin de ne pas éveiller Lamerlette (car le lit nous était commun, comme tout le reste), et je me trouvai, ayant ouvert, en présence d’un garçon de recettes qui demandait :

— Monsieur Maudruc ?

— Monsieur Maudruc, dis-je, c’est moi.

Il continua :

— Je viens pour toucher un effet.

— Un effet !

— Oui, monsieur ; un effet de vingt-cinq francs.

— Eh ! il y a méprise ! m’écriai-je ; je n’ai souscrit d’effet à personne. Voulez-vous me permettre de voir ?

— Voyez, monsieur.

Et il me tendit le billet. Je lus :

Paris, 1er décembre 1868.

Au 1er mars prochain, je paierai à M. Matraque, tailleur, ou à son ordre, la somme de vingt-cinq francs, valeur reçue en marchandises.

Théodore Maudruc.
11 bis, rue Véron.

Ah ! misère ! c’était pourtant vrai, et je me souvenais, enfin ! Oui, il était bien de moi, ce billet, souscrit à trois mois d’échéance comme à une date illimitée, un jour que s’était fait sentir, de façon un peu trop pressante, la nécessité d’une culotte ! Et je contemplais, atterré, ce misérable bout de papier, cette loque graisseuse surchargée de griffes et de paraphes escortant le même avis fatal : « Payez à l’ordre de… Payez à l’ordre de… » qui se venait abattre lourdement, au milieu de notre petite fête, comme une grosse araignée dans un plat de crème.

L’homme me regardait en souriant. À la fin, il me dit :

— Vous n’avez pas les fonds ?

Je protestai :

— Si, je les ai ! mais j’aimerais autant les garder.

Il eut un geste vague. Je demandai, enhardi :

— Et si je ne paye pas, qu’est-ce qu’on me fera ?

— C’est bien simple, répondit-il ; on vous prendra votre mobilier.

Entendant cela :

— Je paye, dis-je.

Et ayant, en effet, allongé vingt-cinq francs dans tout le désespoir de mon âme, j’en allai prévenir Lamerlette.

Lamerlette bondit du lit comme une fusée. Les yeux hors de la tête, il me saisit au col, m’abreuva de reproches, me traita de voleur, de canaille, de concussionnaire. Il dit que je payais mes dettes avec « l’argent des personnes », et que jamais il n’oublierait un tel excès de déloyauté.

Là-dessus il mit son pantalon et tomba à une prostration silencieuse. Vingt minutes il erra à travers l’atelier, rêvant, mâchonnant ses rancunes, faisant halte de temps en temps pour compter et recompter dans le creux de sa main les dix-huit francs

six sous qui nous restaient en caisse : toute une tragédie intime que je guignais du coin de l’œil en piquant d’une pointe de couteau un morceau de boudin qui chantait sur le poêle.

Nous déjeunâmes face à face sans échanger une parole ; mais comme je pliais ma serviette :

— Conviens, Maudruc, dit Lamerlette que tu t’es conduit comme un mufle.

— J’en conviens, confessai-je avec une parfaite indifférence.

— Eh bien ! continua-t-il, tu as un moyen de racheter ton improbité. Il nous manque vingt-deux francs pour payer nos entrées au bal : mets ta pendule au mont-de-piété, nous aurons toujours douze francs dessus, et je me charge d’emprunter le reste à Zackmeyer.

Je m’exclamai :

— Jamais de la vie ! Une pendule que maman m’a donnée pour ma fête, et qui est le luxe de l’atelier !…

— Ça ne fait rien, reprit Lamerlette, mets-là au mont-de-piété tout de même.

La façon dont je hurlai : « Non ! », avec un geste qui sabra le vide, équivalait à un arrêt. Lamerlette n’insista pas. Sur la table débarrassée je juchai un moulage en plâtre du Discobole dont je me disposai à faire une étude peinte, et pendant un instant on n’entendit plus rien que le grincement aigre du fusain sur le grain de la toile tendue.

— Maudruc, mets ta pendule au clou, dit soudain Lamerlette qui me regardait faire, en me fumant sa pipe dans le dos.

— Tu m’embêtes, répondis-je, je t’ai déjà dit non.

Il souffla une bouffée de fumée et continua :

— Mets-la donc au clou, ta pendule.

— Zut !

Impassible, il me dit :

— Tu ne veux pas l’y mettre ?

Du coup, je me bornai à hausser les épaules, déterminé à ne plus répondre, mais lui, froidement, prit une chaise, et vingt minutes durant, sans qu’une seule fois il s’interrompît pour reprendre haleine, il me persécuta, m’obséda, me larda de la même phrase sempiternellement rabâchée et marmottée à mon oreille en lamentable faux bourdon :

— Maudruc, mets ta pendule au clou ! Maudruc, mets ta pendule au clou ! Mets ta pendule au clou, Maudruc ! Dis, mets-la au clou, ta pendule ! Hé, Maudruc ! Maudruc, mets ta pendule au clou !

Même il s’embrouillait à la fin, m’appelait Maudrou, puis Maudrule :

— Mets ta pendule au trou, Maudrule ! Mets-la donc au truc, ta pendrou !

C’était à en devenir enragé. Je dus me rendre.

— Eh bien ! oui, criai-je, je vais l’y mettre ; mais tais-toi, Lamerlette, tais-toi ! ou, nom d’un tonneau, je t’étrangle !

Il n’en demandait pas davantage. Soigneusement, dans de vieux journaux il enveloppa la pendule, et il me la logea sous le bras en me recommandant de faire diligence.

Déjà j’étais dans l’escalier.

— Il y a un clou rue Fromentin ! me criait Lamerlette, accoudé sur la rampe.

III

Or, je dégringolais la rue Germain-Pilon quand quelqu’un me barra la route. Je levai le nez et je vis… – Non, devine un peu qui je vis ? – Maman ! maman elle-même, qu’un hasard amenait en course dans le quartier. Hein, c’en était une, de malchance ?

Elle était très gentille, maman, en ce temps-là ; de dix ans plus jeune que son âge et grosse comme deux liards de beurre, mais maîtresse femme, je t’en réponds, et entre les mains de laquelle tout grands gaillards que nous fussions, papa et moi, ne pesions pas lourd.

Elle dit :

— Ah ! te voilà, toi ; et il faut que je te rencontre pour savoir comment tu te portes. Pourquoi n’es-tu pas venu nous voir tous ces temps-ci ? Qu’es-tu devenu ? Qu’as-tu fait ? Si ce n’est pas honteux, à ton âge, de ne penser qu’à l’amusement. Va, tu es bien le fils de ton père ; ta tante me le disait encore hier soir.

Et patati, et patata. Elle m’étourdissait. Vainement je tentais de placer un mot :

— Voyons, maman ! Voyons, maman !…

Peine perdue ; elle allait toujours ; et les passants se retournaient, amusés, et surpris un peu, d’entendre ce carabinier appeler « maman » d’un air d’écolier pris en faute un petit bout de femme qu’il eût pu prendre entre deux doigts et mettre tranquillement dans sa poche. Enfin, pourtant, elle se calma et consentit à se laisser embrasser. Puis :

— Que tiens-tu là ? demanda-t-elle.

— Ce sont des livres, répondis-je, avec une agréable audace ; oui une véritable occasion : l’Histoire des peintres primitifs, en trois volumes, que je viens d’acheter chez un bouquiniste.

— Des livres ! dit maman, très flattée ; est-ce que tu deviendrais raisonnable ?

Moi, là-dessus, je voulus faire l’intéressant et je commençai de me dandiner, disant qu’on s’était fort mépris sur le fond de mon caractère, que j’étais le monsieur le plus sérieux du monde avec mes airs de me ficher de tout, que le travail av ait toutes mes veilles, et cætera, et cætera. Et juste comme j’en étais là, voici tout à coup – ô stupeur ! – que l’Histoire des peintres primitifs sonna trois heures sous mon bras !

Maman me regarda ; je regardai maman ; nous nous regardâmes, maman et moi. Oh ! dame, je crus à une calotte ; pour ce qui est d’y croire, j’y crus, car je lui savais la main leste. Mais sans doute mon air idiot la désarma.

— Menteur ! dit-elle sans colère.

Et avec un haussement d’épaules :

— S’il est permis, avec une barbe pareille, d’avoir aussi peu de raison. – C’est ma pendule qui est là dedans ?

— Oui, maman.

— Tu l’allais mettre au mont-de-piété, je parie ?

— Oui, maman.

— Tu n’as plus le sou !

— Non maman.

— Ah ! mon Dieu.

Ce fut tout. Elle tira sa bourse.

— Tiens, voilà deux louis, grand serin. Tâche au moins que ça te profite.

Cinq minutes plus tard je réintégrais l’atelier à la manière d’un obus.

— Lamerlette, criais-je, v’là deux louis ! et voilà aussi la pendule !

Lamerlette n’y comprenait rien. En trois mots, je le mis au fait. Alors, nous nous prîmes par les mains et nous nous mîmes à danser comme deux énergumènes en braillant à tue-tête :

— Vive la vie ! Vive la joie ! Vive le père Zackmeyer ! Vive la mère Maudruc !


Il se tut. Il rétrograda de quelques pas, clignant des yeux pour mieux juger l’aspect de sa toile. Mais, à ses hochements de tête, je le sentais rêveur, la pensée à cent lieues de là, partie à la chasse aux souvenirs. Et par trois fois, du bout de ses lèvres serrées :

— Jeunesse ! Jeunesse ! Jeunesse ! murmura-t-il.