La Nouvelle Espérance/III/2

II


Un samedi soir, vers cinq heures, elle alla au Collège de France et entra, par une porte que le vent referma, dans une salle chaude et grise où l’on respirait mal un air lourd et populaire.

Par-dessus des têtes de jeunes gens, elle vit Philippe Forbier qui dessinait sur un tableau noir le réseau des nerfs.

Elle s’assit. Elle percevait confusément qu’il parlait de l’émotion, de la douleur, de quelques cas de troubles morbides.

Elle entendait qu’il répétait les mots « douleur », « cœur », « mal », « contraction », et comme elle n’écoutait pas tout, il semblait à madame de Fontenay que cet homme discourait seulement de la passion amoureuse, de la passion dolente, sanguine, physique…

Elle se sentait émue et violente.

Quelques jours passèrent. Madame de Fontenay se demandait pourquoi elle allait pour la troisième fois chez Philippe Forbier.

Mal à l’aise, pendant le trajet qu’elle faisait au travers de Paris sombre, elle cherchait comment elle l’aborderait ; si elle lui dirait que son cours l’avait beaucoup intéressée, ou si elle lui demanderait l’adresse d’un sculpteur pour des leçons qu’elle désirait prendre.

Mais elle n’eut point à s’embarrasser de cela. Philippe Forbier la reçut autrement qu’il ne l’avait fait encore ; il vint à elle, le regard souriant et ouvert. Madame de Fontenay, allégée de sa contrainte, eut brusquement l’impression qu’elle devenait heureuse, incroyablement heureuse…

Le charbon brûlait, la lampe brûlait, et Sabine voyait mille lumières rouges et jaunes.

Comment se sentait-elle heureuse ? Elle n’aurait pu le dire exactement. Elle avait l’ impression qu’étant très isolée, très fatiguée, très pauvre et faible sur la terre, elle venait de trouver un être de création, de force et de volupté.

Elle parla gaiement ; elle expliquait à Philippe l’émotion qu’elle avait eue à son cours. Il la regardait avec une admiration douce et profonde ; tout d’elle le ravissait : ses paupières rapides, son menton rond, les ongles de sa main vive. Il connaissait à présent les parties roses et les parties pâles de ce visage délicieux. Il la regardait : elle remuait tout le temps. L’ombre de son chapeau lourd pesait sur sa figure, descendait jusqu’au milieu des joues le cerne énorme des yeux, et la voilette noire, en légers fils contrariés, faisait un grillage sur sa bouche, sur sa bouche défendue.

Elle lui disait à propos de tout :

— Alors, monsieur, vous croyez cela ?…

Il semblait qu’elle attendit de sa réponse une direction nouvelle, une autre certitude, et Philippe, qui ne savait point encore que rien ne pouvait se substituer en elle à ce qu’elle croyait vivement, détaillait, analysait, se donnait du mal.

Sabine écoutait, faisait à cet homme, du fond de son âme, ce cadeau d’écouter.

L’énergie de plaisir qu’elle avait dépensée depuis son arrivée l’avait affaiblie, et maintenant son attention la fatiguait, amaigrissait son visage. Elle était assise sous la lampe dont l’éclat paraissait la blesser.

Elle ne parlait plus, passait doucement une de ses mains, qu’un gant serrait, sur le bord de la table. Elle répétait ce mouvement qui ne faisait pas de bruit ; et ses genoux minces, que la jupe de velours contournait, restaient joints, allongés devant elle, inertes, emplis, il semblait, d’une grande patience…

Elle devinait, avec une ruse profonde de l’âme, que son attitude muette et morte devait irriter Philippe, qui venait de la voir vivante, mouvante. En effet, la jeune femme l’intriguait mystérieusement maintenant, comme quelque chose qu’on a vu bouger et qui ne bouge plus…

Il la regardait avec du désir et de la colère. Il lui en voulait de la lenteur soudaine, maniérée, de tous ses mouvements ; cette torpeur la rendait à la fois fragile et dure. L’épaule de Sabine apparaissait un peu aiguë sous la manche de velours, et tout son corps devait être fin et lisse comme les crucifiés d’ivoire.

Elle éprouvait véritablement, à présent, la lassitude qu’elle avait d’abord simulée ; et en même temps le sentiment de l’extraordinaire, de la lumière, d’une volupté ambiante, l’abattait.

Elle dit tout à coup :

— Je ne sais pas ce que j’ai, je ne me sens pas bien, peut-être la chaleur…

Elle fut contrariée, inquiète et puis affolée de l’apparente distraction de Philippe qui mettait un écran devant la cheminée, lui rendait service simplement.

Elle eut, comme quelqu’un qui se noie, la vision désespérée qu’elle s’était trompée dans son assurance de tout à l’heure, que Philippe ne faisait pas attention à elle, qu’il fallait changer cette idée qui déjà, s’était établie en elle.

Ce désarroi tirait sur son cœur, l’arrachait. Elle eut besoin de savoir avant de s’en aller ; comment savoir ?…

Elle ne pensait plus ; son instinct agissait. Elle ne regardait pas, elle fermait les yeux, tout était trop clair… Elle était debout, elle dit, comme en colère, car le temps pressait et aussi parce qu’elle était fâchée de ce qu’elle faisait :

— Je vous assure que je ne me sens pas bien. Ah ! mon Dieu…

Et elle pliait, renversée contre la table.

Il la retint sur son bras, lui mit la main sur le cou pour détendre le ruban qui la serrait, et entre ses cils elle vit comme les yeux de Philippe brûlaient, et elle sentit comme son bras tremblait. Alors elle pesa complètement sur ce bras, ne s’appuyant plus à terre, ni contre la table. Elle se faisait lourde et ses deux mains froides, glacées, sèches, serraient la manche de laine de cet homme, griffaient cette manche…

Elle restait ainsi, descendant dans un sommeil voluptueux, s’endormant presque.

Elle se disait seulement :

— Comme mes mains doivent être pâles, mes mains doivent être affreusement pâles.

Elle en avait une sensation nette, dominante, une vision blanche.

Et Philippe la détachait de lui, plus mort qu’elle.

Il répétait :

— Je vais vous chercher un peu d’eau à boire.

Il lui tenait le pouls d’une main forte.

Et elle n’avait plus peur de rien, ni de la vie, ni de la mort, elle venait d’être sûre de lui… Elle se redressa, assura qu’elle était mieux, qu’elle était bien, que la chaleur l’avait étourdie, qu’elle pouvait rentrer chez elle.

Elle s’excusait gentiment, encore un peu faible, mais redevenue indépendante et vive. Elle riait, disant que la santé des femmes était bête comme les maladresses et jouait les tours les plus stupides.

Il lui disait :

— Mais non, mais non, défiant d’elle.

Elle se retourna dans la porte ouverte et reprit :

— J’oubliais… je pars pour la campagne ; en revenant j’irai voir votre atelier… rue Jean-Bart, n’est-ce pas ? Nous sommes vendredi aujourd’hui, eh bien, dans un mois, vers quatre heures, j’irai à votre atelier.

Elle restait, comprenant qu’elle pourrait passer toute la vie à ne pas quitter cet homme. Et puis elle s’en alla, étonnée de tout…