La Nouvelle Espérance/III/3

III


Madame de Fontenay ne devait point partir pour la campagne ; mais dans son désarroi elle avait trouvé ce mensonge, qui lui donnait l’air, devant Philippe Forbier, d’avoir tout de même une vie établie qu’elle ne dérangeait pas à cause de lui, et en même temps, cela lui fixait à elle-même un délai un peu long.

De retour chez elle, elle ne s’inquiéta pas de ce qui s’était passé, de cet étourdissement auprès de cet homme.

Quand une révolte de dignité par moments traversait sa pensée, elle se disait :

— Je ne le reverrai pas, voilà tout.

Son existence reprenait. Quelquefois, le soir, elle se trouvait contente avec son mari, près de la cheminée, où le feu bas faisait un bruit doux et qui serpentait.

Le souvenir de la demeure de Philippe Forbier ne lui était qu’un réservoir d’énergie qu’elle employait au plaisir de sa vie domestique. Elle se passait très bien de le voir lui-même. Elle s’étonnait seulement qu’il fût si proche, habitant la même ville qu’elle, et qu’elle l’imaginât néanmoins distant, incertain et voluptueux comme ces pays qu’on n’atteint qu’après un long voyage.

Son désir était de vivre heureuse auprès d’Henri et de travailler un peu, afin que son existence fût comme la table d’étude chez Philippe Forbier, lourde et ennoblie de livres.

L’hiver, qui la fatiguait, la rendit souffrante ; elle fut assez malade pendant huit jours.

De sa main chaude, elle retenait Henri au bord de son lit, et, avec cette manie de confession et de tendresse qu’elle avait quand elle était affaiblie, elle lui ouvrait son cœur, lui faisait, sur tout le passé, des demi-confidences.

— Oui, disait-elle, j’ai quelquefois manqué me détacher de vous, je n’ai pas toujours été bien pour vous dans mon âme, je vous assure… mais je sens maintenant que je puis changer complètement, si vous voulez ; recommençons notre mariage.

Henri, au lieu de lui répondre, lui parlait bas, la traitait comme si elle discourait dans la fièvre, s’en allait sur des pantoufles sans faire de bruit.

Elle pleurait, seule, était dégoûtée de toute la vie.

Elle put sortir en voiture, elle insista pour qu’Henri vînt se promener avec elle, mais il ne lui fut d’aucun plaisir pendant ce trajet, où, la moustache et la barbe mouillées de froid, il ne faisait que citer avec une précision rythmée ce qu’il voyait.

Henri étant parti pour quelques jours, elle fut plus désolée encore.

Elle soupirait :

— Je voudrais mourir ! – comme si c’était le plus simple.

L’idée lui vint qu’elle avait annoncé à Philippe Forbier sa visite à son atelier pour le vendredi qui venait.

On était jeudi. Elle pensa à lui écrire un mot pour se décommander ; mais, réfléchissant qu’elle avait l’air ainsi de se rappeler leur dernière entrevue et d’en redouter une nouvelle, elle décida qu’elle irait. Elle le pouvait ; tout lui était tellement égal !


Cet atelier de Philippe Forbier, au troisième étage, rue Jean-Bart, était une pièce large et nue, où traînaient de la terre et de la cire ; il y avait une table, une vieille armoire, des livres, un poêle. Le ciel changeant s’encadrait dans une haute vitre carrée prise dans le mur. Une autre pièce à côté avait un poêle aussi, un tapis, un divan, une pendule qui battait fort.

Madame de Fontenay se trouvait là depuis une demi-heure. Il était cinq heures maintenant. Le ciel gris obscurcissait le grand morceau de fenêtre. Il y avait en face un terrain vague où l’on commençait de construire, et on entendait le cri triste des scies sur la pierre, le camion qui passait, la voix des ouvriers.

Philippe fit faire à Sabine la connaissance d’un sculpteur illustre. Elle en parut réjouie. Quoiqu’elle ne sentît dans la pièce que la présence de Philippe, et qu’elle le trouvât par moments si beau qu’elle en éprouvait dans son être comme un poids et de la fatigue, elle parlait avec l’autre, l’admirait, respectait tout ce qu’il disait sur l’art, sur la philosophie, sur la vie.

Elle semblait voir à peine Philippe, elle avait l’air d’être bien libre, de n’être chez personne. Elle regardait partout, tirait les dessins, des cartons, par le coin blanc du papier.

Lorsque le sculpteur fut parti, madame de Fontenay et Philippe Forbier se sentirent gênés brusquement.

Dans la pièce noire, il alluma une lampe à gaz ; cette lampe, sous un abat-jour vert, éclairait énormément, faisait un bruit de gros papillon contre une vitre.

Sabine, qui allait partir aussi, se trouvait coupable de toute la comédie d’inattention qu’elle avait jouée vis-à-vis de Philippe, et elle aurait voulu le lui expliquer, lui dire qu’ elle avait simulé cette indifférence, elle ne savait pas pourquoi, parce qu’elle faisait toujours tout de travers…

D’ailleurs, elle en était bien punie. Philippe était complètement désintéressé d’elle. Il était très poli mais sans application, et rangeait des dessins dans le vieux meuble qui était contre le mur.

Sabine allait près du poêle allumé, y chauffait ses mains, causait encore un peu. Elle racontait qu’elle avait été malade, que chez elle le découragement moral amenait les prompts dépérissements.

— Puisque vous avez fait de la médecine autrefois, monsieur, et que maintenant vous vous occupez encore des cellules, de l’énergie, de la biologie, de je ne sais quoi, vous devriez bien me dire pourquoi je vais mourir…

Il rejeta de sa main ses cheveux en arrière, leva les yeux qui ne regardèrent plus rien, et avec un visage de distraction et d’inspiration tout à la fois il lui dit :

— Vous êtes folle…

Elle voyait bien que, quoiqu’il ne la regardât pas, qu’il eût les yeux ailleurs et l’intention, semblait-il, de faire autre chose, il marchait vers elle.

Elle tendit les deux mains et soupira, en riant :

— Je m’en vais, mais je suis très triste et vous ne m’avez pas dit comment on pouvait faire pour ne plus l’être.

Ils traversèrent la pièce ensemble ; maintenant Philippe était appuyé contre l’armoire de bois et il tenait Sabine devant lui. Il lui tenait durement les poignets et la regardait par moments. Elle parlait, riait avec excès, désordre et vivacité, mettant, entre eux si proches, une atmosphère rapide et changeante, qui ne permit point au silence de les surprendre, de fixer leur attente mortelle.

Elle avait peur du moment où elle n’entendrait plus sa voix à elle ; et lui, répondait à ce qu’elle disait de nombreux et de vain, forcé à cela naturellement par la netteté et l’intolérance des paroles de la jeune femme.

Elle remuait ; les mouvements de ses yeux, de son cou, de tout son être, donnaient à Philippe l’impression qu’elle était distante et libre, quoique retenue dans ses mains.

Il ne savait que penser de cette femme qui, de ses paroles à ses regards, de ses regards à ses gestes, faisait de la contradiction.

Ils restèrent un moment ainsi. Philippe réfléchissait, et voici que brusquement il lâcha les mains de Sabine, et, le visage baissé et têtu, ayant pris, de toute sa force, une respiration profonde et désespérée, il lui dit :

— Allez-vous-en… Pourquoi êtes-vous venue… est-ce que je vous le demandais ? Je ne vous demandais rien, c’est vous qui m’avez obligé à vous écouter, à porter votre vie empoisonnée. Est-ce que je vous demandais ce que vous aimiez et ce que vous n’aimiez pas ?… Qu’est-ce que cela me faisait vos ennuis et vos plaisirs… Vous m’étiez indifférente…

» J’avais les choses que je voulais, je ne voulais rien d’autre. Il y a un mois encore j’étais tranquille.

» Ah ! la première fois que vous êtes entrée, que vous avez parlé, j’ai vu que vous étiez dangereuse et mauvaise… Vous savez bien comment vous me regardiez avec vos yeux acharnés ; mais je vous oubliais quand vous n’étiez plus là ; je ne pensais pas à vous, je sentais obscurément que vous viviez : où et comment, cela ne m’intéressait pas. C’est vous qui reveniez… Vous m’avez fait porter tous les moments de vous, et des secrets de vous, des choses secrètes qui étaient dans vos yeux plus clairs et plus livrés qu’aucune parole… Et maintenant vous êtes bien, vous êtes contente, et c’est fini… Alors, allez-vous-en, partez, ayez du moins la pitié de partir !…

Mais elle restait, plus hagarde que lui. Ils n’osaient pas se rapprocher. Elle sentait une sensualité grave s’élever autour d’elle, contre elle, comme une vague qui, montant, l’obligeait à renverser un peu la tête, les narines battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents qu’elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation de plaisir…

Et puis un pli de douleur passait sur cette figure, coulait vers le front et semblait libérer une sensation plus forte et plus aiguë, ainsi que ferait le cri.

Philippe s’était rapproché d’elle ; il avait repris un des bras de Sabine, il lui tenait le poignet et le coude ; avec une attention distraite et penchée, il pressait ce bras émouvant, comme s’il voulait le lui briser, comme si c’eût été la seule chose à faire en ce moment.

Sabine, immobile, riait d’un rire bas et nouveau. Elle disait :

— Cassez-moi le bras, qu’est-ce que cela fait, j’ai toujours eu envie qu’on me fît mal…

Tous ses traits étaient changés. Elle sentait que les impressions de son visage étaient mises de travers sur celles de son âme, que le rire ne posait plus sur la gaieté ou la joie, mais sur un trouble âcre et profond.

Elle eut, des épaules et de la tête, une oscillation à droite, à gauche, et puis, le front enfin trop lourd, elle tomba contre Philippe.

Il n’était presque pas plus grand qu’elle, et comme il avait un peu courbé la tête, leurs visages se rencontrèrent entièrement…

Dès lors, le long de son âme et de tout son être, entre elle et lui, descendait un rideau d’ombre qui la faisait rigide et fermée. Elle ne luttait pas. Elle ne voulait ni ne voulait pas ; elle était une âme qui ne répondait point. Tous ses regards étaient au dedans d’elle.

Elle percevait, ne pouvant plus choisir sa destinée, que ce qui finissait là, contre cet homme, c’était la pureté exacte et involontaire de sa vie, la droiture physique.

Cela ne l’obsédait pas, elle l’éprouvait seulement ; c’était une pensée vue en transparence d’une autre. Elle ne faisait pas un mouvement. Le contact du visage et du vêtement, l’odeur des cheveux et du tabac lui étaient une révélation. Jeune fille, elle n’avait point eu, en se mariant, cette stupeur de l’embrassement, cette ignorance de l’homme.

Philippe la détacha un peu de lui, et il la regarda d’un regard si pesant qu’elle se sentit mourir des pieds jusqu’au cœur.

Avec une violence rapide et complète, elle souhaita qu’il n’eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix, ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de lui-même qui la ravissait jusqu’à de telles douleurs…

Alors, avec une volonté terrible, elle se jeta contre lui, comme contre un mur où elle eût voulu se tuer.

Il lui releva la tête, et, soigneusement, profondément, ainsi qu’on boit dans la soif ardente, il l’embrassa sur les lèvres. Elle aspirait ce baiser. Leur vie échangée descendait, coulait doucement, tièdement de l’un en l’autre.

Sabine se sentait à la fois morte et tenace.

Philippe, la tête cachée en elle, balbutiant et passionné, l’entraînait ; elle ne regardait pas où. Elle avait, du fond de son âme et de sa destinée, une confiance absolue, désormais, en tout ce qu’il pouvait vouloir…