La Nouvelle Espérance/III/1

I


… Si l’on songe à leur timidité naturelle et à la peur extrême qu’elles ont de la mort. MICHELET.


Lorsque monsieur et madame de Fontenay se retrouvèrent à Paris, la vie recommença plus douce pour l’un et l’autre.

Sabine gardait, d’avoir aimé madame de Rozée, une humeur égale. Lui, que rien n’étonnait, se réjouissait seulement. Le cœur de sa femme lui apparaissait comme le temps, qu’on ne prévoit ni n’empêche. Il se retournait du côté du plaisir aussi aisément qu’il s’était établi dans le regret ou l’indifférence.

Il semblait quelqu’un qui a plus de chance quand Sabine était heureuse, et qui supporte facilement d’en avoir moins quand elle ne l’était pas.

Quelquefois, le soir, le petit salon qui donnait sur le jardin de l’avenue s’emplissait, malgré les vitres closes, de l’odeur du dehors : odeur de nuit et de brouillard, à laquelle la cheminée mêlait un goût de cendre chaude. Et cela rappelait à Sabine des marrons qu’elle mettait dans le feu, quand elle était petite, et qui donnaient ce même parfum. Elle disait à Henri :

— Il faudrait avoir des enfants maintenant, pour jouer devant nous…

Elle avait espéré que son amitié avec madame de Rozée lui serait un soutien. Mais madame de Rozée écrivait peu, et seulement des lettres brèves et simples. Sa bonté était dans ses actes.

Pourtant Sabine vivait contente ; quelques mois passèrent ainsi.

Son mari entra un matin chez elle et lui dit :

— Tu vas faire quelque chose pour moi aujourd’ hui. Figure-toi que j’avais un rendez-vous vers cinq heures chez Philippe Forbier, à qui j’ai un service à demander, et que je ne puis pas y aller. J’ai une grippe qui m’aveugle ; vas-y, toi.

— Mon Dieu, répondit Sabine, je suis déjà si fatiguée, et il faut encore que je fasse cela ! Non, ce n’est pas possible, je ne connais pas ton ami, il ne me connaît pas, qu’est-ce que je lui dirai ?…

— Je t’en prie, interrompit Henri, sois gentille ; c’est très simple. Tu lui diras que je suis désolé, que je le prie de vouloir bien te remettre une lettre de recommandation pour le frère de Pierre Valence, qui désire visiter les universités de Berlin.

— Non, répondit encore Sabine.

Elle boudait, elle expliquait qu’elle était vraiment fatiguée depuis quelque temps ; elle était fâchée.

Pourtant, comme Henri insistait, la main contre la tête et se plaignant de souffrir, elle lui promit d’aller, après cinq heures, à ce rendez-vous, et de rapporter la lettre.

Ayant dû faire des courses avant, elle arriva chez Philippe Forbier, rue de Tournon, un peu tard, ce qui la mit de mauvaise humeur et la rendit timide sur l’escalier.

Elle attendit quelques instants, puis on la fit entrer dans une pièce encombrée et toute brûlante.

Elle vit confusément un homme qui se leva, la salua sans la regarder, la pensée encore ailleurs, avec un air, poli, d’être dérangé par elle.

Riant un peu pour dissiper le malaise, elle dit :

— Je suis madame de Fontenay… la femme d’Henri de Fontenay… que vous connaissez, monsieur ; moi, vous ne me connaissez pas.

Il l’écoutait silencieusement, la tête penchée, de l’air de dire qu’il l’entendait bien et qu’il n’y avait pas encore de réponse à faire à ce qu’elle exprimait là.

Alors, sentant l’indifférence de cet homme, elle exposa rapidement ce qu’elle désirait, et Philippe Forbier répondit qu’il allait écrire cette lettre. Il écrivit ; Sabine le voyait de dos. Pour chercher un livre d’adresses, il sortit de la pièce.

Madame de Fontenay, seule, regarda autour d’elle. La lampe sur la table de travail, malgré l’abat-jour de porcelaine rose, avait une lumière si forte qu’elle devait chauffer comme un foyer. La cheminée chauffait aussi ; du charbon y était rouge et vivant. Sabine trouvait merveilleuse cette chaleur, après le froid du dehors, la pluie du dehors.

Elle pensa :

— Je voudrais toujours vivre là.

Elle s’approcha un peu de la table ; il y avait des livres, des feuillets, des petites fiches de papier.

Elle se disait :

— C’est beau les gens qui travaillent, qui ne font que travailler…

Elle était tout habituée à cette pièce sourde et grave. Elle contemplait un grand fauteuil de tapisserie sombre, comme si elle devait s’y asseoir toujours.

Tout d’un coup elle songea :

« Mon Dieu, cet homme va revenir, me donner cette lettre, me dire au revoir ; je lui dirai au revoir, je m’en irai… je ne reverrai plus jamais cette chambre où il m’a semblé que j’aurais pu vivre ; il refera froid dehors, ce sera fini… »

Elle pensa encore :

« Que vais-je bien pouvoir raconter tout à l’heure pour ne pas m’en aller tout de suite, si vite ? »

Elle remarqua sur la table une vieille édition des Essais, de Michel de Montaigne.

Philippe Forbier rentra. Il lui remit la lettre qu’il avait écrite.

Il lui demanda :

— Vous aimez les livres ?

Et il alla chercher un volume de Dante.

Elle le prit doucement d’entre ses mains à lui, l’ouvrit, et d’une voix si tendre, si brûlante, elle lui dit : « C’est beau ! » qu’il la regarda pour la première fois. Il la trouva chétive et agitée. Elle l’intéressa un peu ; elle suivait du regard, avec une docilité enfantine, tout le texte et toutes les gravures qu’il lui montrait ; par moments, elle s’écartait de lui comme si elle l’eût gêné et qu’elle fût timide.

— J’ai là d’autres livres qui vous amuseront peut-être, fit-il.

Elle répondit d’un air désolé :

— Mon Dieu, je n’ai plus le temps, mais je puis revenir…

Elle réfléchit et continua :

— Je viendrai de jeudi en huit, si je ne vous dérange pas.

Cela faisait dix jours, et elle ajouta :

— Un peu après cinq heures.

Philippe Forbier répondit :

— Si vous voulez, madame.

Il avait perdu l’intérêt qu’il prenait à elle.

Sabine lui dit au revoir, lui tendit la main.

Elle le vit seulement en lui disant au revoir ; elle ne l’avait pas encore regardé du tout, mais elle l’avait senti comme il était, dès l’entrée…

Le soir, en causant avec Henri :

— Je pense à ton ami, racontait-elle, c’est un fou ; tu ne m’avais pas dit qu’il avait l’air jeune malgré ses quarante-trois ans et qu’il ressemblait aux hommes de la Révolution. Il vit dans le feu et dans les livres. Il a voulu me montrer quelques volumes, mais je n’avais pas le temps ; je retournerai chez lui un de ces jours.

Au jour choisi, quatre heures étant passées, madame de Fontenay s’habilla pour aller chez Philippe Forbier, ainsi qu’elle le lui avait annoncé.

Elle eût voulu n’y pas aller, cela l’ennuyait, elle était fatiguée ; mais n’ayant plus le temps de le prévenir, et redoutant, elle ne savait pourquoi, de lui paraître ainsi capricieuse et indécise, elle s’habilla et y alla.

On la fit entrer dans la même pièce que l’autre fois.

Philippe n’y était pas encore. Il faisait si chaud qu’elle enleva son manteau de fourrure et le mit sur une chaise.

Elle avait l’air d’un page en noir avec sa robe de velours mou et les longues plumes de son chapeau.

Quand Philippe entra, madame de Fontenay, décidée à ne plus être gênée, se mit à parler, à faire beaucoup de mouvements. Elle se plaignit du froid de la rue, s’installa près de la cheminée, si près que Philippe en eut peur pour elle ; mais elle rit et dit qu’elle ne craignait pas le feu, que c’était un élément qui lui semblait familier et bon, qu’elle mettrait bien les mains dedans…

Elle ajouta, en levant la tête vers Philippe qui était debout :

— Monsieur, je vous dérange affreusement ; je viens vous déranger et vous êtes si occupé… Asseyez-vous, continua-t-elle, sans cela je ne peux pas rester assise, moi, comme cela, chez vous.

Elle eut envie de lui demander :

— Est-ce que je vous ennuie ?

Mais elle n’osa point, sentant que cet homme n’était pas aimable et qu’il eût pu lui répondre qu’elle ne l’ennuyait pas, mais qu’il avait beaucoup à faire.

Ils parlèrent d’Henri. Philippe ne semblait pas s’en souvenir très nettement, et Sabine en fut froissée pour son mari ; elle se tut.

Elle dit ensuite :

— S’il vous plaît, montrez-moi des livres.

Il répondit qu’il en avait une assez belle collection qu’un de ses amis lui avait laissée, et il la conduisit à sa bibliothèque. Il s’excusa de l’escalier qui menait là, qui était dans le mur, et très petit et sombre.

Quand ils redescendirent, Sabine, qui sentait qu’elle devait s’en aller, que Philippe ne la retenait pas du tout, vit sur la cheminée quelques statuettes de cire.

— Vous faites de la sculpture ? demanda-t-elle.

Il dit que oui, de la sculpture, du dessin, quand il avait le temps.

Elle reprit :

— Est-ce que vous croyez que cela me distrairait de faire de la sculpture, monsieur ? je m’ennuie tant…

Elle prononçait cela sur un ton de confiance, d’abandon infinis. Et, avant qu’il eût pu lui répondre, elle ajouta, tenant son manteau, qu’elle commençait à mettre, en suspens sur ses épaules :

— Vous, monsieur, vous avez une vie admirable, vous travaillez, vous savez tout ; moi aussi, je voudrais tout savoir. Vous croyez peut-être que je m’occupe à des choses futiles, mais j’ai tout souffert dès mon enfance. Alors, comment faire quand on est si sensible, quand on en est malade ? La musique même me fait une peine affreuse…

Philippe Forbier, qui fumait une cigarette, en offrit une à la jeune femme ; il répondit seulement sur ce qu’elle lui avait dit de lui. Il lui semblait discret et poli de ne pas entendre ce qu’elle disait d’elle-même.

— Oui, madame, soupira-t-il, je travaille beaucoup, affreusement.

— Vous avez écrit des livres ? interrogea-t-elle.

— Oh ! répondit-il, des livres très ennuyeux pour vous. De la philosophie, de la médecine. Ne pensez pas à cela ; c’est plein de mots que vous ne savez pas…

Elle lui demanda encore où il faisait des cours, et quels jours. Et puis elle le quitta, avec une grande difficulté.