La Nouvelle Espérance/II/2

II


Madame de Fontenay, tranquille et lasse, se disposait, vers la fin de juillet, à quitter Paris pour le Dauphiné, avec son mari, lorsqu’elle reçut un mot de son père qui lui disait qu’il était malade, qu’il passerait l’été en Suisse et qu’il désirait la voir.

Depuis le mariage de M. de Rozée avec cette jeune fille viennoise qu’elle refusait de connaître, Sabine s’était retrouvée avec son père à Paris plusieurs fois ; mais, hostiles et fermés, ils n’avaient eu rien à se dire. Maintenant, elle se sentait changée : avait-on le droit de juger, de haïr, et le temps de se fâcher pour ce que faisaient les autres ? D’ailleurs, n’était-ce pas naturel que cette seconde femme de son père l’eût épousé probablement pour sa fortune et le nom qu’il portait.

Elle aussi, avait été vaniteuse autrefois. Cette personne ne devait pas avoir plus de défauts qu’elle n’en avait elle-même, et elle croyait les avoir tous, puisqu’elle était triste et malheureuse ; elle sentait bien que les âmes vertueuses, qui n’éprouvent ni l’envie, ni l’orgueil, ni l’éternel sentiment de soi-même, ne descendent pas à de tels abîmes de défaillance et de langueur. Elle avait vu des vieilles filles et des veuves vivre seules et durement, travailler, donner des leçons dès l’aube, avoir leurs tiroirs pleins de lettres d’amour fini et trahi, et pourtant rire, le cœur éclairé, pour du bonheur qui arrivait aux autres.

Madame de Fontenay dut se résigner à laisser Henri partir seul pour le Dauphiné où l’appelait le souci des élections, fixées au printemps prochain. Et tandis que Jérôme, Marie et sa mère s’installaient dans leur château de l’Oise, elle se disposa à rejoindre monsieur et madame de Rozée.

Elle descendit du train à Genève, un matin du commencement d’août. L’air avait une densité bleue. Les vagues molles du lac soulevaient et portaient des cygnes immobiles tout autour de l’île de Jean-Jacques.

Du soleil grésillait sur les murs blancs, les trottoirs, les hauts monuments de la ville.

Madame de Fontenay prit une voiture qui devait la mener à Ferney, où son père et madame de Rozée avaient loué une petite maison dans un jardin.

Elle fit un trajet charmant entre l’eau, la plaine fleurie et les vignes ; mais elle n’en jouissait pas complètement, étant préoccupée de la manière dont elle voulait se comporter avec madame de Rozée, qu’elle imaginait, d’après ce qu’on lui en avait dit, aiguë, rose et d’un blond vif, avec une taille étroite et des mouvements d’acier.

Ayant traversé la petite ville de Ferney, sonore du bruit de sa fontaine et du cri des enfants qui sortaient de l’école, madame de Fontenay descendit de voiture devant une porte rustique ombragée de sapins. Elle poussa la barrière de bois et entra dans une allée de graviers qui montait un peu vers la maison ; sa jupe de linon rose, alourdie de dentelles au bas, traînait les cailloux. Elle remarqua quel mystère de mousse, de terre noire, de parfums humides et de petits champignons vivait sous les branches pendantes des sapins foncés.

Dans l’air chaud du milieu de l’allée, le silence semblait filer du soleil et du miel, aidé par le vol des insectes énervés qui faisaient un imperceptible bruit de rouet. Les hautes tiges des fleurs dans le gazon inculte, l’assiette verte du pissenlit, la fléole pointue luisaient recouvertes d’une fine sueur.

Madame de Fontenay monta les marches de pierre du perron qu’un arceau de vigne abritait, et elle vit en face d’elle, au bout d’un petit couloir, dans le salon dont la porte était ouverte, une femme qui se levait vite, laissait tomber une broderie et des ciseaux, et s’avançait vers elle.

Cette personne jeune, qui paraissait austère avec ses cheveux relevés, ses yeux au regard droit et sa taille inflexible, ne lui plut, ni ne lui déplut.

Elles se dirent bonjour courtoisement, et Sabine, qui pensait masquer sa gêne par la volubilité, racontait en désordre les embarras de son voyage, entassait les mots et riait gauchement en posant les deux mains sur le bras le l’autre.

Mais madame de Rozée, continuant de sourire par politesse, paraissait étourdie de ces élans, si différents des habitudes de réserve et de froideur qu’elle avait, et qu’elle croyait communes à toutes les jeunes femmes bien élevées.

Sabine sentit l’étonnement qu’elle causait ; pourtant l’attitude de madame de Rozée était si franche, si doucement sérieuse, qu’elle ne lui en voulut pas d’un calme qui ressemblait à une réprimande, et que se sentant brusquement redevenir toute jeune près de cette personne qui n’avait que deux ans de plus qu’elle, elle lui demanda, avec une modération de tout son être, si son père était là en ce moment, et si elle pouvait le voir, car elle ne l’avait pas prévenu de l’heure de son arrivée, afin qu’il en eût la surprise.

Madame de Rozée répondit qu’il devait être occupé à écrire dans sa chambre, et que sa fille aurait le plaisir de le trouver en bonne santé.

Avec des manières simples et une grande politesse, elle conduisit madame de Fontenay à travers la maison, dont le plancher verni craquait. Par la porte fermée de la chambre, elle appela son mari qui accourut, prit sa fille, l’embrassa, la regarda et l’embrassa à nouveau.

— Tu vois, Alice, dit-il en se tournant vers sa femme, je t’avais bien dit comme elle était jolie.

— Oui, – répondit madame de Rozée, qui souriait tout à fait maintenant, l’air pensionnaire, les yeux contents, la bouche contente.

On s’occupa de décider Sabine à habiter la villa ; mais elle affirma qu’elle serait très bien logée, avec sa femme de chambre, dans un petit hôtel de Ferney, et que ce serait plus commode aussi pour les jours où Henri viendrait.

Elle promit de prendre ses repas chez son père et d’y être le plus longtemps possible.

Il était près d’une heure ; on se mit à table.

Sabine n’avait pu qu’enlever son chapeau de paille jaune couvert de clématites et arranger ses cheveux mêlés, avec ses doigts, devant la glace. La coquetterie, qu’elle avait toujours en présence de l’attention et de l’examen féminins qu’elle redoutait, devait se résigner à cette seule toilette, puisqu’il était tard, et à l’ennui de sa robe toute plissée par la nuit de voyage.

Madame de Rozée lui disait en la taquinant :

— Vous êtes très bien ainsi, ne vous tourmentez pas, venez.

On voyait bien qu’elle-même, sortie de son cabinet de toilette où elle mettait le temps qui convenait à sa coiffure et à un exact ajustement, n’y pensait plus jamais.

— Vous n’êtes pas coquette ? demanda Sabine, en regardant tout au long la jeune femme, droite et bien habillée.

— Non, – fit madame de Rozée en riant, et amusée, comme si la coquetterie était un gentil défaut qu’ont les jeunes filles et qu’il est drôle de prolonger après vingt ans.

La petite salle à manger plut à Sabine. Elle était en bois frais encore et sentait la résine. Cette pièce donnait sur le coin touffu du jardin. Les branches d’un pin venaient si près de la fenêtre qu’on pouvait voir, tout contre la vitre, sur l’une d’elles, plus fine et plus balancée, un oiseau, gonflé de plumes, qui se reposait entre les aiguilles vertes et les petites pommes de pins. On n’entendait aucun bruit, ni dans la maison, ni dehors, seulement un crépitement latent, comme si le silence enregistrait l’heure et le temps, les buvait par petites aspirations régulières…

Et c’était vite le milieu du jour, vite le crépuscule, vite le soir à la campagne.


Le lendemain de l’arrivée de Sabine, madame de Rozée lui avait dit, en lui prêtant une ombrelle pour la conduire au jardin :

— Nous nous connaissons un peu à présent, appelez-moi Alice, oui ?

Et l’interrogation sur le mot « oui » était charmante, hésitante et autoritaire à la fois.

À voir M. de Rozée auprès de sa femme, la différence de leurs âges n’étonnait pas, tant il paraissait vif et heureux auprès d’elle plus grave et précocement mûrie.

Sabine savait peu de chose de la vie passée de sa nouvelle amie ; elle avait seulement appris par elle qu’ayant perdu ses parents de bonne heure elle avait été élevée par ses tantes, et ensuite s’était mariée selon son cœur. Aux questions que Sabine lui posait, madame de Rozée répondait : « Ne parlons pas de moi, voulez-vous ? », avec une simplicité qui témoignait d’une sincère habitude de ne pas s’entretenir de soi et de ne jamais se plaindre.

Madame de Fontenay commençait à se sentir heureuse à la manière qui, peut-être, lui était la plus chère. Des heures régulières la ramenaient chez son père, qu’elle trouvait occupé à lire avec sa femme, déférente et studieuse. Quelquefois elle surprenait, entre eux, ces regards de bonté infinie, où un être accepte tout l’autre être.

L’estime que Sabine éprouvait pour la jeune femme s’accroissait de la connaissance qu’elle faisait chaque jour davantage de cette âme qui était bien des pays d’Allemagne, où les légendes blanches, comme les belles cigognes, habitent le foyer des hommes…

Toutes deux se plaisaient ; elles s’asseyaient l’une près de l’autre, sur le banc du jardin, autour de la table de bois, peinte en vert ; l’une brodait, l’autre lisait ; elles s’arrêtaient quelquefois ensemble de faire ce qu’elles faisaient, pour regarder la douceur de l’été et dire de ces mots vagues, isolés, détachés de la pensée complète, où le cœur secret se révèle. De temps en temps, un petit papillon violet s’en allait de la houppe d’une fleur sauvage et semblait l’âme du parfum.

Madame de Fontenay s’emplissait du rêve grave de l’autre jeune femme, était comme une sœur, entre les bras de qui toutes les pensées de l’autre couraient.

Elles se respectaient mutuellement. Madame de Rozée goûtait maintenant en Sabine l’élan et l’emportement ; elle était de ces personnes enclines à la vertu, qui pensent que l’ardeur est un don plus haut de charité humaine et ne peut s’employer qu’au bien.

La réserve qu’elles gardaient ensemble était délicate et charmante ; elles essayaient de se deviner au lieu de tout se dire, et se ménageaient à la place de se consoler.

Elles avaient des rires de jeune fille que chaque journée contente ; la nature leur paraissait familière et mystérieuse ainsi qu’elle est dans les contes, et une prune tombée de l’ arbre sur leurs genoux les égayait comme un cadeau.

— Je crois beaucoup aux histoires des fées, disait madame de Rozée en souriant – et, en effet, à l’écart de sa raison sage, son cœur y croyait. – Rien n’empêche, poursuivait-elle plaisamment, que, la nuit, des nains, en longs capuchons, viennent boire la rosée au calice amer des dents-de-lion…

Et Sabine se souvenait comme elle aussi avait aimé l’interminable histoire d’une famille de colimaçons, logée dans l’herbe sous un toit de feuilles mouillées.

— Vos contes français, dit madame de Rozée, n’ont pas, je crois, cette connaissance minutieuse du potager, de la ruche, de la souricière…

— C’est vrai, répondait madame de Fontenay, nos contes, ceux de Perrault, si beaux, s’adressent aux petits hommes et aux petites femmes que sont les enfants de chez nous. Ce sont des histoires sans innocence qui traitent de la vanité, de l’envie, de l’amour et de la prodigalité. Il y a dans Peau d’Âne un prince qui meurt de continence et du goût d’un gâteau où trempèrent les doigts de la bien-aimée. On sent que la robe couleur de lune et la robe couleur du temps sortaient de chez la bonne faiseuse de l’époque. Ces contes ressemblent à la vie ; les fées n’y interviennent que comme le hasard, chez les humains…


Lorsque Henri de Fontenay venait passer quelques jours auprès de sa femme, il se félicitait de l’heureuse influence que madame de Rozée avait sur elle, et se reposait agréablement.

Sabine était si attachée maintenant à la petite ville de Ferney qu’elle n’imaginait pas le moment de son départ. Elle connaissait de tout son cœur la rue pavée, les boutiques qui se rangeaient et se poussaient le long de l’étroit trottoir.

Quand elle passait près de la place où se trouvait la statue de Voltaire, qui y semblait non point fixé, mais arrêté seulement et en promenade, dans l’attitude de la marche et de la conversation, elle éprouvait cette tendresse déférente que lui donnaient les grandes gloires, et elle aimait que ce bourg fît jouer ses enfants et envoyât ses servantes chercher de l’eau à la fontaine, sous les yeux de ce père illustre.

L’automne vint ; les deux jeunes femmes ne s’asseyaient plus au jardin, avec leurs corbeilles à ouvrage. C’était fini, la saison d’été, si tendre aux créatures, quand le dehors a la température des chambres, que les allées sont comme les longs couloirs bleus et fleuris de la maison, et que la nuit des jardins est habitable, à peine moins tiède que le jour, et plus amoureuse seulement…

Mais elles étaient contentes encore. L’automne leur rapprochait le cœur, comme des mains qui cherchent à se chauffer ensemble. Elles se promenaient vite sur les routes, fraîches à leur respiration. Le soleil et de l’air bleu brillaient en haut ; il semblait que l’été se retirât en montant. Des troupeaux paissaient sur la pente ronde des collines, leurs cloches cognaient l’air et sonnaient. Les feux d’herbe brûlaient et toute la campagne avait l’odeur d’un toit qui fume. Des noix abattues, des châtaignes molles et incurvées, hors du hérisson vert des coques, couvraient les bords des chemins.

Madame de Fontenay remarquait, en marchant, la terre d’automne, fine et serrée comme la pâte douce des gâteaux. Elle était heureuse. Sa joie sortait d’elle en hymne léger.

— Ô soleil, pensait-elle, qui ennoblissez toute chose, la plaine lourde où le bœuf et le cheval travaillent, la mare du village, et le pauvre tas de cailloux sur la route vicinale, si brillant et pareil à de la monnaie qu’il semble la fortune du prodigue abandonnée là, faites que je sois, longtemps encore, candide et tranquille, comme ce mur recouvert de cymbalaire rose, comme le petit sapin qui joue avec les couches d’air, prises entre ses branches superposées…

Alice et Sabine s’amusaient à retrouver après la mélancolie du crépuscule, goûtée dehors, le salon vitré où le feu flambait ; le vent jetait contre la fenêtre la vigne-vierge rouge, pendant du balcon d’en haut.

Quelquefois madame de Fontenay parlait de ce qu’avait été son passé, de ce qu’elle craignait de l’avenir.

— Non, vous ne sentirez plus de cette manière, disait madame de Rozée.

Et elle ajoutait : « N’est-ce pas ? » pour que l’autre dît oui et que ce fût une promesse, un pacte, ce qui pour elle était sérieux.

— Vous ne savez pas, reprenait Sabine, comme je suis bien près de vous ; je voudrais vivre sans vous quitter, ici ou à Lausanne protestante et studieuse, qui vous ressemble. Vous êtes bonne…

— Je ne suis pas bonne, affirmait Alice, car elle avait une idée de la perfection.

Toutes deux n’aimaient pas penser à leur départ, qu’elles sentaient proche, M. de Rozée devant aller passer l’hiver en Égypte.

Lorsqu’il fallut prendre une décision, Sabine préféra partir la première, pour ne pas voir la maison où elle avait été heureuse se fermer et les autres s’en aller.

Le jour de la séparation attrista les deux amies. Elles se quittaient pour longtemps, ne sachant pas si elles pourraient se retrouver le prochain été. On sentait que l’absence ne changerait rien au cœur fidèle de madame de Rozée. Elle était de la race de ces filles de François de Sales qui causent toute la vie avec leur enfant mort. Elle s’occupait que Sabine fût plus forte pour l’existence. Elle la regardait avec ces yeux des mères qui s’assurent que l’âme et le corps du petit sont bien pour le long voyage.

Elle perdait avec Sabine la plus douce joie de sa vie, mais elle ne se plaignait pas. Et gagnée par cet exemple, quand l’heure de l’adieu fut venue, madame de Fontenay s’en alla simplement, comme si elle pouvait revenir le lendemain…