La Nouvelle Espérance/I/8

VIII


Si lasse qu’elle fût, madame de Fontenay se contraignit à assister au dîner ; elle se forçait à un air d’insouciance, et l’application qu’elle y mettait retirait un peu de force à sa douleur. Cette soirée fut plus supportable qu’elle ne l’avait pensé. Elle ne regardait pas Jérôme, ne lui parlait pas, ou lui adressait la parole en même temps qu’aux autres, en distrayant de lui ses yeux. Elle éprouvait cette sûreté, ce calme tendu que donne le contentement d’une attitude volontaire, mais elle entendait la voix du jeune homme et elle ne pouvait rien contre cela… Il disait n’importe quoi, de pauvres choses, de cette voix qu’elle aimait. Et, à l’entendre, il semblait à Sabine qu’elle regoûtait cette âme prise au réseau des cordes vocales délicieuses…

Elle s’en alla, se mit au lit comme au tombeau et dormit longuement, de toute sa fatigue, de toute sa volonté, pressentant atrocement le réveil. Et quand elle fut éveillée, le lendemain, elle vit bien qu’elle ne se libérerait pas de sa passion. Elle la portait en elle, comme la femme porte l’enfant futur, dans sa chair vive, contre son cœur.

Elle se dit que l’espoir n’était pas fini ; que puisqu’elle ne mourait point, et que pourtant elle ne pouvait pas vivre sans son cousin, elle le reprendrait pour elle. Sur quoi avait-elle établi ce renoncement, ce désespoir ? Ne connaissait-elle point la faiblesse de Jérôme ?… Et pourtant, comme tout était maintenant difficile !

Ayant ouvert sa fenêtre, elle entendit un bruit de pas sur le gravier. C’était son mari et Jérôme, matinaux, qui se promenaient et parlaient ensemble. Ils parlaient ensemble ! Tandis qu’elle souffrait quelque chose de plus amer que l’agonie, ils parlaient ensemble, ces deux hommes dont elle avait été l’amie.

En cet instant où elle touchait le fond obscur de l’abîme, que pouvaient-ils pour elle, l’un et l’autre : l’un ignorant et l’autre hostile ?

Elle regardait le matin autour d’elle ; les mouches vives rayaient d’un bruit fin le silence de l’air ; des fleurs, que la chaleur pressait, montait un parfum fort et chaud ; le soleil tombait comme des grains de blé divin.

Sabine souffrait… Elle se disait que chaque fois que tremblerait sur le jour ébloui le ciel infini de l’été ; que partout où il y aurait de la lumière, de l’air léger, des touffes d’herbes scintillantes, de l’azur serré et coupé aux doigts vifs des feuilles ; partout où il y aurait une place fraîche à l’ombre d’un arbre, une maison naïve et douce avec le secret de sa porte, de ses stores baissés, de son lierre et de ses rosiers ; partout où serait une route avec un horizon de collines violettes, et, auprès de haies vives et de petits talus un chemin de cailloux et de rails où s’engouffre et crie un train passionné, – que partout où seraient toutes ces choses, son cœur comprimé lèverait un prodigieux et mortel soupir.

Elle irait au travers de l’été, craintive de toute beauté, âme déserte où chante plus hautement le cri de l’oiseau, le cri des violons, toute voix du désir et de l’amour…

Que ferait-elle, quand serrée à la gorge par le souvenir et le regret, les yeux fixes et brûlés comme si un vent chaud y avait entraîné du sable, elle serait avec les autres à l’heure des repas, des promenades ?…

Le matin quand les jardins sont pareils à des ruches bruissantes, avec le soleil qui file sa toile de miel, et que les bassins d’eau luisent, frais au regard comme de la porcelaine, que ferait-elle de cette ivresse de l’âme à se prolonger, à se recréer, qui est l’appel de l’amour à l’amour ?

Pendant les blancs après-midi, dans les chambres aux volets fermés, au travers desquels la lumière glisse un peu, en bandes plates, comme des rames dans l’eau, que ferait-elle à entendre battre la vieille pendule de cuivre et de bois ?

Sa chambre, avec des fleurs sauvages dans les vases, – la reine des prés, les campanules, la potentille, – aurait cette obscurité, cette odeur d’ombre des pièces où l’on tient les fruits au frais en été. Elle ouvrirait un livre, elle éviterait les romans et les tragédies, elle choisirait un récit de voyage. Mais que deviendrait son repos, sa patience, si au cours de sa lecture elle imaginait trop vivement l’Espagne jaune et sèche prise entre les jeux terribles du soleil et du taureau ?

Tourment de l’imagination ! À mesure que s’évoquerait la physionomie des villes inconnues, que chanterait le nom de Tolède et de Séville, de Grenade et de Cordoue, elle se souhaiterait là-bas avec lui, au royaume de toute violence.

Dans l’arène, devant l’homme et la bête blessés, d’un cœur plus irrité que tout le cirque sanguinaire, elle se troublerait de le voir pâlir et rire au double instinct de sa faiblesse et de sa cruauté.

Sous ce climat ils goûteraient les belles alternances du chaud et du froid, de la torpeur et de l’énervement.

Brûlés de soif, ils se désaltéreraient à des boissons d’une fraîcheur mortelle, les mains sur le marbre d’une table de café, tandis que toute leur fièvre tournerait au désir d’eux-mêmes.

Aux lassitudes de l’après-midi alourdi de ces nausées mélancoliques de l’âme que cause la sieste brûlante succéderaient l’alerte gaieté du soir, les courses au travers des ruelles noires.

Mais il ne voulait pas de tout cela, il ne voulait rien d’elle ; rien d’autre que ce qu’il lui avait demandé, son appui pour ce mariage.

Alors comment ferait-elle ? Comment pourrait-elle maintenant près de cet homme marcher le soir, avec les autres, Henri, Pierre et Marie, sur les routes assombries, parler doucement, simplement, garder contre elle ses bras désolés, tandis que de son corps rigide et de son souffle inégal monterait dans l’air la forme silencieuse du cri et des lamentations ?

À quelles ombres dans l’ombre, à quelles ombres apaisantes et caressantes tendrait-elle ses mains aiguës d’amour, son âme étirée, allongée de douleur ?…

Force du rêve, tristesse exaltée comme la lune d’été, comment la raison prévaudrait-elle contre vous, et quel espoir vous opposer, autre que celui d’une vieillesse hâtive, d’une imagination enfin lasse, d’un sang faible et ralenti ?…