La Nouvelle Espérance/I/9

IX


Les jours se suivaient sans que l’idée vînt nettement à madame de Fontenay que c’était fini, qu’elle eût à retirer de sa vie le souvenir de cette aventure et le singulier espoir qui lui restait. Elle se fatiguait le cerveau à penser, comme on se fatigue les jambes à la course.

— Alors, pourquoi toute son attitude passée, se disait-elle en songeant à Jérôme Hérelle, pourquoi le goût et l’assiduité qu’il me témoignait ?

Et elle en arrivait toujours à des solutions favorables à sa ténacité :

— Il ne savait probablement pas qu’il me plaisait aussi, mais il doit deviner mon trouble à présent, et tout va changer.

Pourtant, quand elle s’aperçut de l’impassibilité de ce garçon, de sa manière aisée, un peu plus basse de ton seulement, comme si le visible intérêt de Sabine, retiré de lui, l’eût diminué lui-même à ses propres yeux, elle comprit à quel vaniteux inconscient et pratique elle avait eu affaire.

Cette pensée ne modifiait en rien sa tendresse exaspérée. Elle aimait trop maintenant le visage pâle du jeune homme, ses yeux distraits où venait par moment seulement le regard, pour que quelque chose pût en détourner son adoration.

Afin de supporter de le voir, et elle préférait le voir à ne pas le voir, elle s’appliquait à rechercher les défauts de cette figure. Elle fut contente de remarquer un jour que Jérôme avait le menton trop court, et que de profil cela le gâtait beaucoup.

— C’est très laid, pensa-t-elle, et antipathique surtout ; comme il est antipathique !…

Elle fut un peu tranquille pendant une demi-heure, rassurée, parlant avec lui naturellement, comme aux autres ; mais, brusquement, pour une expression reconnue sur ce visage, elle retombait à son admiration qui saignait comme une blessure.

Et ce fut longtemps ainsi. Elle faisait des choses hagardes.

Un jour qu’une de ses amies, qui habitait un château voisin du sien, était venue la voir avec son petit garçon de deux ans, et, ayant un mot à écrire, s’était retirée dans la bibliothèque laissant Sabine seule avec l’enfant, elle avait pris doucement contre elle le petit, et elle lui disait dans les cheveux :

— Vous, vous, petit, vous êtes heureux, vous êtes un petit garçon, plus tard vous aimerez des femmes et cela ne doit pas être aussi terrible…

Une autre fois, comme on discutait des passions après le dîner, tous ensemble, Henri de Fontenay même étant là, et que Louis de Rozée, en manière d’interrogation vague, demandait comment, chez les femmes, naissait l’amour, Sabine impatiente et pressée répondit :

— Voilà, on ne pense à rien, on est content, on s’habille le soir, on se met des couronnes de fleurs sur la tête, et des robes de tulle où l’ on est à moitié nue, on se vide des flacons d’odeur sur les bras, et on va à cela en riant, sans se douter comme on est brave ! On n’entrerait pas dans la chambre d’un parent qui a la fièvre typhoïde, et on va à cela en riant… et c’est la plus affreuse maladie, avec toutes les taches bleues sur l’âme…

Elle ajouta, l’air indifférent et désintéressé :

— Je l’ai observé chez beaucoup de mes amies.

Maintenant, la vue de Jérôme l’irritait.

Ce qu’elle endurait par lui, depuis quelque temps, de fatigues et de sentiment d’humilité, s’aigrissait dans son cœur, se révoltait.

Quelquefois elle pensait le haïr. Quand ils causaient dans le salon après les repas, harcelante, elle opposait une résistance ennemie à toutes les paroles du jeune homme, à ses moindres essais de conversation et de projets. Avec une ironie de l’attitude et du regard, elle repoussait tacitement ce qu’il disait, ce qu’il allait dire, jusqu’à ce que, sur le visage de Jérôme, apparût ce découragement physique, cette fatigue morale proche des larmes que Sabine connaissait : il lui semblait amaigri, et c’était pour elle la révélation émouvante des os profonds et secrets de toute la face délicate ; alors, soudain changée, elle devenait fraternelle, elle organisait autour de lui le contentement, la liberté. Elle eût voulu lui prendre la tête, et, la bouche douce dans ses cheveux, le consoler, le reposer de sa tendresse à elle, de sa tendresse mauvaise et nuisible.

Quoiqu’elle n’eût pas modifié ses sentiments à l’égard de Marie, elle préférait l’éviter.

Elle comprenait qu’il faudrait un jour qu’elle lui parlât de la démarche de son cousin et qu’elle lui proposât ce mariage. Elle pleurait à cette pensée ; elle était si fatiguée, si fatiguée, qu’il y avait des choses qu’il ne fallait vraiment pas qu’on lui demandât. Jérôme n’aurait pas dû la charger de cette besogne ; aussi, elle se donnait du temps, se traitait comme une malade qu’elle ménageait, attendant, pour aborder ce sujet, l’arrivée de sa belle-mère, et d’avoir eu quelques nuits de meilleur sommeil. Elle savait bien qu’elle ferait ce qu’il faudrait faire, mais elle y préparait ses forces lentement.

D’ailleurs elle avait été brave et droite, n’ ayant point essayé de tromper sa conscience en se persuadant que ce mariage ne conviendrait pas à Marie. Elle sentait que mademoiselle de Fontenay pourrait être heureuse avec ce garçon qui avait de la grâce, des occupations, une vertu étroite et sèche, mais probablement exacte et fidèle ; et à elle-même il semblait encore qu’une telle union était le seul désir possible.

Un jour qu’elles se trouvaient seules, dans le salon, toutes les deux, prenant du thé :

— Marie, dit Sabine à sa belle-sœur, j’ai quelque chose à te raconter qui va te sembler très drôle. Devine qui voudrait t’épouser ?

La jeune fille fut surprise, elle leva la tête et chercha. Elle citait, après de longs efforts de réflexion, un nom, et puis un autre nom, et Sabine gentiment, l’air amusé, ayant oublié sa peine, riait, faisait, de la tête, signe que la petite se trompait.

Les tasses de thé sur la table, entre elles deux, laissaient s’en aller leur vapeur ; l’ombre et l’humidité du crépuscule entraient par la fenêtre mal refermée. On voyait le ciel, d’une longue couleur bleue encore.

Madame de Fontenay avait enlevé de ses cheveux son chapeau de fleurs ; elle le tenait sur ses genoux, elle jouait à piquer dedans, d’un mouvement vif, son épingle à boule d’opale, et fixant des yeux gais, bons, sur Marie qui ne trouvait pas, elle s’intéressait à attendre le nom qu’elle épiait, enfantinement, comme à la roue d’une loterie.

— Je les ai tous nommés, tous ceux que j’imagine, s’écria la jeune fille, dont les idées s’embrouillaient, et qui s’impatientait ; dis qui c’est, Sabine ?

— Eh bien, voilà, c’est Jérôme, ma chère, il a une envie folle de t’épouser.

Marie, ébahie, demanda, coup sur coup, avec de petites pauses :

— Non… tu crois ?… il te l’a dit ?…

— Oui, il m’a priée de t’en parler, et moi je trouve que ce serait très bien, ce mariage…

Mademoiselle de Fontenay se taisait ; elle accueillait gravement en elle cette nouvelle image de la vie qui descendait dans sa stupeur et l’illuminait. Ensuite, d’une voix pieuse, attendrie du respect qu’elle prenait de sa propre situation, elle interrogea sa belle-sœur, se faisant expliquer depuis quand Jérôme l’aimait, et s’il avait souvent parlé d’elle, et comment il en avait parlé.

Sabine répondait de manière à persuader la jeune fille, qui chaque fois s’émouvait un peu davantage.

Une grande tendresse allait de l’une à l’autre.

— Laisse-moi tout ce mois-ci pour réfléchir, murmura Marie.

Il faisait sombre dans la pièce. Le ciel, après le soleil couché, avait la couleur du petit jour ; on devinait le froid des fleurs au bruit léger du vent qui remuait les rideaux.

Marie se leva et s’assit sur les genoux de Sabine ; elle pesait sur celle-ci qui était la plus délicate.

Tombée dans la rêverie d’un passé que l’idée du mariage venait d’atteindre et de reculer, la jeune fille demanda :

— Un jour, si je suis mariée, est-ce que ce sera la même chose entre toi et moi ? est-ce que je te verrai autant ?

— Tu penses bien, répondit la jeune femme, toi et moi c’est pour toujours, ma chérie…

Leurs deux robes étaient mêlées. Sabine tenait Marie qui était lourde, et qui, bouleversée à la pensée d’une existence changée et de la vie à vivre, se pendait à elle, cachait sa tête, faiblement, comme une petite fille sacrifiée. Les jambes de Sabine étaient toutes couvertes de Marie ; un bout de la jupe de toile violette de la jeune femme dépassait seulement et bordait les pieds minces, un peu écartés dans la pose de l’effort.

Le sifflement et le bruit du train ébranlèrent de mélancolie l’air du soir ; et puis, sur le silence revenu, les grillons, aux clignements de leurs ailes, étendirent leurs nappes de cris.

Sabine, d’un geste répété, traînait sa main sur les cheveux de Marie ; elle lui chuchotait, d’une voix qui baissait et devenait mystérieuse comme la pièce sombre :

— Réfléchis, et puis décide-toi, n’est-ce pas ? je serais si contente… – et elle ajoutait : Sois heureuse !…

Et en ce moment, son cœur s’emplissait de douceur, de pardon infini, de larmes et de sainteté.