La Nouvelle Espérance/I/7

VII


Henri de Fontenay, dirigé par Pierre Valence qui venait d’arriver, préparait, dans la partie du Dauphiné qu’il habitait, sa candidature à la députation. Pierre avait déjà renoncé à cette carrière pour lui-même. Il comptait fonder une revue socialiste et faire des conférences le prochain hiver. Dissertant et bousculeur, il mettait son ami au courant des manœuvres habiles, lui dévoilait en de longues soirées tout ce qu’il savait du cœur de la province, et l’ayant convaincu sur certains points précis et matériels où aucune idée n’entrait en jeu, – car Henri oscillait du goût de la dictature à un radicalisme attendri, – il l’entraînait chez le sous-préfet, chez les maires, où l’on parlait de syndicats agricoles et des prospérités futures.

Cette campagne électorale paraissait toute champêtre et familiale, elle se précisait dans les vignes, au bord du blé, aux fêtes des écoles où M. de Fontenay couronnait les enfants d’un feuillage en papier vert et prononçait de petits discours.

La reconnaissance qu’on lui manifestait pour avoir doté telle commune d’une pompe à incendie lui faisait éprouver noblement le sentiment de l’embarras et de sa propre générosité.

Madame de Fontenay avait auprès d’elle Marie.

La jeune femme, après la détresse des premières journées inoccupées, s’adoucissait.

Tout le jardin coulait de gommes molles, de sourdes harmonies et de parfums de miel.

C’était, dans les allées, une effervescence de chaleur, de soleil, de mouches ivres, précipitées du ciel et voyageant…

À quelques places du jardin, l’arôme de certaines fleurs – de l’œillet double et de la tubéreuse – était si fort que Sabine se sentait arrêtée brusquement par la présence de l’odeur, prise dans son cercle dense ; et elle n’osait plus bouger, émue vraiment de se trouver dans ce royaume, dans cette ronde du parfum, comme au cœur même d’une rose énorme, car, de quelque côté qu’on se tournât, il y avait du parfum…

Apaisée, assise au milieu du feuillage, la tête levée, elle regardait, pendant les heures chaudes, l’infini glisser aux parois bleues du ciel imaginaire.

Mademoiselle de Fontenay, à qui sa belle-sœur ne parlait pas de ce qui la préoccupait, attribuait ces longs silences aux vagues langueurs et aux plaisirs secrets de cette âme difficile.

Et Sabine recommençait tout son rêve.

Jérôme lui avait écrit deux lettres qui étaient semblables aux lettres d’autrefois. Il annonçait qu’il arrivait dans les derniers jours d’août.

Elle se disait : « Puisqu’il vient, puisque après la faiblesse de l’adieu il vient, c’est qu’il m’aime davantage et définitivement. »

Retombant alors aux puérils soucis qui marquaient chez elle l’accalmie des grands troubles, elle s’inquiétait qu’il n’eût qu’un an de plus qu’elle. « Dans dix ans ce sera moi qui serai la plus vieille, soupirait-elle ; mais cela ne fera rien encore, ajoutait son âme violente, la passion est plus belle que le visage !

» Je serai un jour comme les hommes qui n’ont pas besoin d’être beaux pour qu’on les aime. Et quel regard clair de fille de seize ans vaudra mon cœur démonté, mes yeux de douleur et de rage.

» Ce sont elles qui seront jalouses et qui pleureront, car je tiens en moi le divin emportement qui rend multiple et divers, et semblable à la déesse qui avait trois visages et dont tous les yeux brûlaient… »

Pendant les premiers jours de son arrivée, Jérôme Hérelle ne se trouva pas une fois seul avec madame de Fontenay.

Elle voyait pourtant qu’il était inquiet et troublé en sa présence, et par moments elle surprenait qu’il la regardait avec une réflexion hésitante, comme s’il eût cherché à lui parler. Elle en éprouvait un contentement renaissant qui diminuait son impatience. Elle se reposait, elle ne se pressait pas de le rencontrer et de l’entendre.

Ce jour-là, vers le milieu de l’après-midi, comme ils avaient tous, Henri, Pierre, Marie, Sabine et Jérôme, longuement causé, assis dans les fauteuils d’osier de la large bibliothèque, Henri proposa une promenade à pied qui délasserait du lourd repos.

Sabine avait des lettres à écrire et ne pouvait les accompagner ; Jérôme, lui, n’aimait pas à marcher aussi longtemps qu’eux, il ferait une petite promenade mais pas une grande, il voulait se faire expliquer le temps exact que demanderaient l’aller et le retour. On se moqua de lui ; on l’abandonna.

Madame de Fontenay s’était levée pour remonter dans sa chambre, et elle restait là maintenant, retenue invinciblement par la présence de Jérôme, qui mettait comme un poids dans son âme et la rivait à lui.

Ils étaient seuls.

Elle fit semblant de chercher sur la table où les journaux traînaient un papier qu’elle disait y avoir posé. Elle répétait : « Où l’ai-je mis ? » en remuant les journaux. Et puis elle ajouta : « Cela ne fait rien, ce n’était pas précieux », sentant que cette fausse application devenait improbable.

Elle fit mine de regagner la porte.

Jérôme l’appela doucement. Il lui dit, après un silence :

— Est-ce que vous pouvez rester un instant ? Est-ce que je puis vous parler ?

Elle lui répondit :

— Oui, que voulez-vous ?

Il se taisait.

Ses yeux à elle tremblaient ; elle savait ce qu’il allait lui dire. Il allait lui dire :

— Sabine, si vous m’aimez, venez, partons. Quittez tout et venez.

Et elle lui répondrait :

— Vous savez bien que je suis prête.

Ou bien il lui dirait sa jalousie à cause d’Henri, de Pierre peut-être, et elle rirait si gaiement et si douloureusement à la fois, qu’il verrait bien que rien hors lui n’était plus pour elle.

Ou bien il allait lui dire :

— Vous êtes plus intelligente que toutes les autres, moi je suis près de vous presque sans culture ; que suis-je pour vous ?

Et elle répondrait :

— Vous me faites plus peur que la mort…

Elle attendait qu’il parlât.

Elle s’était assise et se tenait doucement, les mains graves sur le bord du fauteuil, les yeux simples et francs, pour ne pas l’intimider.

Il lui dit :

— Vous avez toujours été bonne pour moi, je ne puis pas dire comme je suis reconnaissant, comme je vous suis reconnaissant de cette bonté… Certainement vous êtes ce que j’ai eu de meilleur dans ma vie, ma seule chance… Avant vous et Henri je n’avais pas été heureux… Maintenant je voudrais me marier.

Il ajouta plus bas :

— Quelqu’un sur qui vous avez de l’influence, mademoiselle de Fontenay…

Il attendit, il ne semblait point gêné.

Mais Sabine ne le voyait pas ; elle entendait un bourdonnement, une sonorité terribles. Il semblait qu’il lui eût crié ces paroles tout près de l’âme, dans le cerveau, au fil des nerfs et du sang.

C’était fini… Sa raison abîmée eut ce calme horrible, cette rigidité sereine que la mort donne aux visages. Elle répondit d’une voix simple et claire, d’une voix d’énergie surhumaine qui ne semblait point forcée :

— C’est bien, je vais voir ce qu’on peut faire…

Et puis elle voulut s’en empêcher, ne le put, et demanda faiblement :

— Vous êtes amoureux d’elle ?

Il s’interrogea, répondit sans ardeur :

— Oui… oui… gentiment amoureux.

Sabine se leva, elle n’avait plus rien à lui dire, elle sentait sa pâleur affreuse.

— Maintenant allez-vous-en, fit-elle, – nettement et pressée, comme quelqu’un qui se rappelle une besogne urgente, – si vous saviez ce que j’ai à faire, les lettres à écrire…

Et elle se mit à rire ; quel rire ! de quel clavier cassé de la joie venait ce rire… ____________


Elle resta seule, elle s’assit, elle ne savait plus rien… Elle regardait obstinément un petit paysage japonais dans un cadre de bois noir accroché au mur ; elle remarqua que , sur le papier de riz d’un ton d’ivoire, les nuages qui représentaient un ciel du soir étaient comme une fumée de cigarette ; elle regardait cela avec pitié et douceur comme si cette image lui était devenue fraternelle d’avoir assisté à toute l’horreur qu’elle venait de vivre…

Quelque chose dans son être était si cassé, si rompu en deux, qu’elle pensait avoir le corps brisé aussi, ne plus pouvoir marcher si elle essayait de se lever. Et, par besoin de ne plus voir ce qu’elle voyait, elle se leva, fit quelques pas. Ces seuls mouvements dressèrent en elle sa pensée qui se mit à revivre avec une musculature terrible.

Elle sentit cela, en eut une peur affreuse. Elle se prit la tête, ses mains retombaient et remontaient à son front, elle disait à haute voix :

— Il faut avoir du courage, du courage…

Des souvenirs lui arrivaient, souvenirs de la voix, du regard de cet homme, souvenirs qui bondissaient en elle comme des lions et, imprimant à son être les mouvements de son âme, la jetaient de côté, écrasée, les deux mains collées à la muraille.

Elle disait encore : « Il faut tuer cela, tuer cela… » et elle marchait dans la chambre avec une application, une vigueur inouïes, les bras ouverts dans un geste de force extrême.

Elle se maintenait ainsi, tendue, courbée dans l’attitude d’un arbre sous l’orage, et elle marchait rapidement ayant l’apparence de tordre du fer, de se rompre l’âme.

Et puis succédaient des instants d’abattement, une pluie molle de larmes, une pauvre douceur qui balbutiait. Elle faisait simplement : « Ah !… ah !… » à intervalles réguliers, rythme de libération, discipline adoucissante de la douleur.

Assise, maintenant, elle parlait d’une voix calme, uniforme, devant elle :

— Voilà, voilà, disait-elle, je n’avais que cela, et maintenant je n’ai rien. Je veux que quelqu’un me prenne la main et je lui dirai : « Vous êtes bon, vous êtes bon… » et je mourrai, et je serai tranquille, tranquille… et ce sera si drôle que je sois tranquille, parce que rien en moi, jamais, n’a été tranquille… Et d’abord cela ne me reposera pas d’être morte, parce qu’il faudra que je sois morte très longtemps pour que quelque chose me repose… Et cela sera si fou que je sois morte…

Elle tourna la tête vers la fenêtre qui était ouverte sur le jardin ; une petite brise chaude semblait répandre, étendre sur les chemins la fine cendre du soir. On voyait très distinctement trois peupliers sur le coteau ; Sabine les regardait, hébétée ; elle se disait qu’ils étaient rapprochés et inégaux, faiblement, comme les trois doigts du milieu de la main, juste comme ces trois doigts-là… Elle pensait : « Tout est dévasté partout, tout est petit et misérable dans la nature : les pauvres arbres avec leurs feuilles qui tremblent et à qui le vent fait peur, et tout ce jardin qui a peur du soir, et qui n’est jamais heureux et qui ne s’amuse jamais… » Elle éprouvait à présent un vide allégeant dans la tête, elle soupira : « Je suis plus calme en ce moment ; depuis combien de temps suis-je plus calme ? » Elle était comme au sortir de ces brusques et brefs sommeils de quelques minutes où le songe semble avoir tenu un plus long espace…

Une hirondelle, rapide et basse, passa, jetant un cri, deux cris, qui entrèrent en Sabine comme une flèche fine et tournante, et l’angoisse à nouveau l’inonda…

Mélancolie ! mélancolie ! axe admirable du désir ! Détresse du rêve, pour qui aucun secours, hors le baiser, n’est assez proche ; pleurs de l’homme devant la nature !… éternel repliement d’Ève et d’Adam, que les spectacles de l’univers affaiblissent l’un vers l’autre, à ces instants de l’âme où l’extrême pointe des nerfs fait le regard…


Madame de Fontenay quitta la pièce où elle se trouvait, parla d’une voix indifférente à Pierre qu’elle rencontra, et, entrée dans sa chambre, tomba sur son lit et espéra mourir. Elle pleurait maintenant à haute voix, sans peur d’être entendue. Elle sentit alors que tout en elle se dénouait, que la vie, la force, la prudence, l’habitude et l’instinct se défaisaient, fuyaient en larmes sur son visage.

On frappa à sa porte. Elle se redressa et cria :

— Qui est là ? On n’entre pas.

Mais la porte tourna doucement et Pierre Valence entra. Il la vit. Il dit :

— Vous êtes malheureuse, n’ayez pas peur de moi.

Sabine était descendue de son lit, toute enroulée de sa fatigue qui lui collait au corps comme des bandelettes et la faisait trébucher. Elle s’approcha de Pierre, lui prit la main, le força de s’asseoir et s’assit près de lui. Ils se turent un instant, et puis il lui dit :

— Pleurez, parlez, nous sommes seuls ; je viens de quitter sur la route votre mari et votre belle-sœur, ils ne seront pas de retour avant ce soir. Ne me racontez rien si vous voulez, mais ne retenez pas votre peine.

Et Sabine appuyait doucement sur ses yeux la main de Pierre, afin d’être sans regard comme dans la tombe profonde… Et par instants elle s’assoupissait, puis elle s’éveillait, percée de souvenirs stridents. Elle tremblait. Son cœur, qui sautait en elle, la secouait de cahots durs et répétés, il semblait qu’elle était emportée par une voiture fragile sur des routes hérissées et cruelles. Pierre lui dit :

— Vous souffrez en ce moment le plus fort de votre mal. Après, cela sera mieux, vous verrez…

Mais elle croyait que c’était irrémédiable ; elle se répétait que ce qui était tout à l’heure n’était plus ! elle ne comprenait pas qu’une minute, que la plus légère fraction du temps eût suffi à diviser sa vie, à la couper en deux, à mettre dans le passé les seuls moments de bonheur qu’elle eût eus, de quel amer bonheur, pourtant ! et, de l’autre côté, dans l’avenir, la douleur, la plaine basse, morne, et indéfinie…

Elle se lamentait ; l’amitié de Pierre, qui ne pouvait rien, se troublait de voir ces larmes. Ils étaient harassés l’un comme l’autre.

De force, pour qu’elle goûtât un peu d’air, il l’emmena dans le jardin. Elle était étonnée de tout ce qu’elle voyait. Elle ne comprenait pas pourquoi il y avait des roses sur les rosiers, des roses tranquilles et belles, lourdement balancées sur les tiges épineuses ; le soir descendait sur les chemins, s’appuyait aux feuillages, les pénétrait de son baiser triste et doux. Toutes ces parcelles de la beauté faisaient mourir Sabine au dedans de son être… Pourquoi ces fleurs, ces odeurs, ces grâces du soir, ce bruit d’argent de l’eau retombant dans le bassin, puisque l’homme et la femme étaient ennemis ?

Elle vit passer une fille de la campagne, qui traversait le jardin, tenant sa serpe et son arrosoir. Cellelà, elle était aujourd’hui comme elle avait été la veille ; elle rentrerait chez elle, paisible ; elle allait s’asseoir à sa table rustique, et puis elle se coucherait et s’endormirait pesamment. Il y avait donc des gens pour qui cette journée avait été ordinaire et facile ? C’était pour elle seule qu’il y avait eu ce brisement terrible, ce sursaut de l’univers… Elle demanda à Pierre :

— Combien de temps vais-je souffrir cela ?

Elle se faisait expliquer scientifiquement, avec des termes de médecine, l’affaiblissement naturel, inévitable, du souvenir, des sensations. Elle essayait d’y croire. Elle dit encore :

— Pourquoi l’homme et la femme sont-ils comme des ennemis ? Et pourtant, qu’y a-t-il d’autre que l’amour ?

Et elle répétait, le corps plein d’un deuil qui la tuait de stupeur :

— Qu’y a-t-il d’autre que l’amour ?…