La Montagne d’hiver/05

Texte établi par Fides, Éditions Fides Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 89-107).


— V —


Au milieu du jour, en février, il devenait de plus en plus agréable de s’asseoir dehors au soleil. Louise occupait une des chaises de la véranda quand Madeleine, rentrant de son avant-midi de ski sur La Solitaire, s’installa auprès d’elle.

— De l’imprévu, ce matin.

— Ah ! Eh quoi donc ?

— Une invitation à déjeuner demain au Chantecler. Mais je n’ai pas promis que j’irais.

— De qui, l’invitation ?

— Est-ce assez étrange ! J’ai retrouvé une amie d’enfance que j’avais perdue de vue depuis le couvent. Elle regardait descendre les rares skieurs, lorsqu’elle m’a reconnue. Moi, je l’ai d’abord prise pour sa sœur. Puis, tout s’est expliqué. Elle m’a présenté son mari qui venait de garer plus loin sa voiture. Ils ont voulu que je vienne me reposer avec eux sur la terrasse du Casse-Croûte, où il faisait aussi bon qu’ici en ce moment. Nous avons remué nos souvenirs et finalement, tous les deux ont insisté pour que j’aille à Sainte-Adèle demain, partager leur repas.

— C’est une aubaine. N’y manque pas. L’atmosphère a du charme et la cuisine est ordinairement bonne.

— Je sais. J’ai accepté même si je me suis réservée une porte de sortie, au cas où demain, je n’en aurais plus le goût. C’est bête, Louise, mais rien d’imprévu ne me tente encore. Je recule chaque fois ! Suis-je mûre pour le cloître ?

— Peut-être ! Mais en attendant, entrons vite. Marie a préparé un fricot qui embaume…

* * *

Madeleine ne connaissait le Chantecler que pour l’avoir vu une fois, à la fin d’un bel après-midi de septembre. Ce jour-là, l’hôtel dominait un cirque de montagnes flamboyantes. De leur écarlate mêlé de bronze et d’or, elles ceinturaient le minuscule lac tout bleu, tout rond. Les terrasses encore fleuries de zinnias et d’asters géants, s’étageaient jusqu’au bord de l’eau. Les pelouses demeuraient d’un vert frais. Une peinture exacte de tant de couleurs aurait semblé fausse, exagérée. Autour du lac, les érables, les hêtres, les frênes aux feuillages divers masquaient les villas au-dessus desquelles pointait le clocher de l’église, juchée tout en haut. Le soleil baissait, rosissant le paysage déjà si nuancé. Madeleine avait été transportée d’admiration. Cette campagne avait perdu sa rusticité, sa sauvagerie, elle s’était civilisée mais sans perdre son charme. Sur la plaque d’azur du lac dormait un tremplin couleur de sable. Longeant la rive, s’étendaient des courts de tennis où jouaient des jeunes gens. On entendait le cloc des balles frappant les raquettes. Le monde paraissait brillant et heureux, toutes les douleurs de la terre disparues, abolies, oubliées.

Avec l’hiver tout était différent mais d’une beauté aussi absolue. Madeleine put admirer à son gré le paysage brillant et glacé, ses amis l’ayant invitée à faire avec eux avant le repas, une promenade en traîneau.

Deux chevaux pommelés piaffaient à l’entrée de l’hôtel, pendant que son amie Jeanne et elle, se laissaient envelopper dans les énormes couvertures de peaux de bison, impénétrables au froid le plus rude.

— Ces « robes de carrioles », comme disaient nos ancêtres, expliquait le mari en s’installant à son tour.

L’attelage partit brusquement.

— N’ayez pas peur, dit-il, saisissant le sursaut de Madeleine. Ce n’est pas dangereux. Ils connaissent leur route.

— Vous faites bien de me rassurer. Même si la carriole me semble plus sûre que le boghey de l’été, j’ai toujours l’impression qu’un animal est moins docile qu’un moteur. Le boghey, en plus, je lui trouve les roues trop hautes. Il me fait vraiment peur.

— Voilà ce que c’est que d’être née dans l’ère motorisée. Éprouver de la crainte en voiture, à petit train, et ne pas redouter le quatre-vingt à l’heure de l’auto.

— Oui, et pourtant, moi, c’est l’auto que je devrais à présent redouter.

Il y eut un court silence, comme le 11 novembre, pour les morts de l’Armistice.

La carriole modérait son allure, escaladant l’avenue derrière le Chantecler. Entre les hauts conifères dont les pointes limitaient une allée de ciel bleu, les riches villas brillaient de toutes leurs vitres. Des volets de couleur vive ajoutaient à leur gaieté. Les toits étaient longs, recourbés, ressuscitant la ligne des vieilles maisons. Des panaches de fumée sortaient des larges cheminées et une odeur de résine embaumait l’air. Quelques éclaircies s’ouvraient sur la vallée, révélant soudain le dévalement abrupt et pittoresque de la montagne.

Jeanne attirait l’attention de Madeleine sur les plus beaux aspects du paysage.

— Je commence à le connaître, dit-elle. Tous les jours, nous faisons cette randonnée, comme apéritif, quand il fait beau ! Je ne suis pas aussi heureuse que toi, Madeleine. J’ai de mauvaises jambes. Je dois me contenter de suivre de ma fenêtre les leçons de ski que prennent les autres. C’est regrettable pour Jules qui, lui, a besoin d’exercice. Heureusement, il vient de découvrir un compagnon infatigable. Ils ont marché si longtemps hier soir, que je me suis imaginée qu’ils étaient égarés.

— Nous étions bel et bien égarés, mais pas loin. On se serait cru dans la dangereuse solitude du pôle nord… avec son grand silence blanc.

Présentement, le grand silence blanc se trouait de bruits calmes : la voix du cocher encourageant ses bêtes, le crissement de la carriole sur la neige, le tintement des grelots. La température avait été très basse le matin. Mais le soleil était maintenant brûlant.

— Alors, vous passerez tout l’hiver dans cette blancheur ? Et cela pendant que vos misérables amis regagneront l’enfer de la ville ? Savez-vous que vous êtes malgré tout une femme heureuse ?

— Oui. Pour l’instant ! avoua Madeleine.

La descente s’amorçait et les chevaux trottèrent ensuite en longeant le bout du lac. Mais rien n’indiquait celui-ci, pour ceux qui n’avaient pas vu le paysage en été. Ils pouvaient simplement s’étonner de cet étrange champ plat, nu et sans arbres, où la neige s’étalait comme une nappe sans pli.

La carriole se remit à grimper pour atteindre la rue principale. Elle passa devant le bureau de poste, devant des magasins, des auberges, des villas qu’il fallait admirer. Les hauts conifères donnaient un air de fête à la route. Des skieurs allaient et venaient en bordure, et la coupole transparente du ciel était de nouveau comme un globe de verre, protégeant la magie du spectacle. Les arbres sans feuilles gardaient du dernier dégel une parure glacée où jouaient les couleurs du prisme. Le village dépassé, les bois transformés par ce cristal se multiplièrent. Minces et jeunes bouleaux, touffes de gros sorbiers parmi les pins et les épinettes couverts de verglas, composaient un monde mystérieux qui donnait au chemin rétréci, l’air de conduire au pays des fées.

Mais ce chemin déboucha au sommet d’une côte dominant la vallée. Ils revirent en bas le boulevard laurentien animé du mouvement des autos. La carriole réussit à le traverser, pour fuir vers Mont Rolland, dans une pente qui plongeait jusqu’à la Rivière du Nord. Les vigoureux courants de l’eau contrariée dans sa course, s’enroulaient autour d’énormes rocs couverts de neige, dont la blancheur contrastait avec le noir du flot que, plus loin, la glace recouvrait.

— Je suis venue jusqu’ici, à pied, avec Louise, à l’automne.

— Aller et retour ?

— Non. Pour revenir, nous avons fait un tour en train qui a duré dix minutes et nous a coûté dix cents !

La carriole regagna Sainte-Adèle. La faim commençait à les tourmenter. Ils acceptèrent avec moins de regret la perspective de rentrer.

Les Martin firent visiter leur domaine. Deux pièces qui formaient l’angle de l’hôtel du côté de la montagne. Deux des fenêtres encadraient une forêt apparemment profonde.

— C’est par là que l’on peut se perdre dans la nuit, dit en riant Jules.

— Et de ma chambre, je prends, moi, mes inutiles leçons de ski.

Un professeur guidait justement les évolutions de quelques jeunes. Une large pente descendait jusqu’au lac. Des skieurs la sillonnaient, traçant un lacet de virages que Madeleine pouvait apprécier.

— La belle côte ! s’exclama-t-elle.

— J’aurais dû te le dire. Tu aurais pu apporter tes skis et l’essayer. Mais tu comprends que le ski est loin de ma pensée. Tu reviendras déjeuner, nous ne ferons pas de promenade en carriole, et tu étrenneras nos champs de neige…


Avec ses faux airs rustiques, la salle à manger était attrayante. Les serveuses étaient charmantes avec leurs bonnets normands, leurs jupes paysannes, leur tenue soignée. La table placée près d’une des larges baies, leur permettait de continuer à admirer le paysage et les skieurs les plus persévérants. Madeleine se sentit soudain détendue. Elle parla avec une animation qui ne lui était pas coutumière.

Ils achevaient les hors-d’œuvre quand, se détournant, Madeleine vit un homme en costume de ski qui s’approchait d’eux la figure rouge d’air et de soleil, et un grand sourire aux lèvres.

— Ta table est boiteuse, Jules. Tu devrais m’inviter, chuchota-t-il, tout en saluant Jeanne et en jetant un œil interrogateur du côté de Madeleine.

— Si mes « femmes » n’y voient pas d’objection…

— Sûrement non, dit Jeanne, notre amie Madeleine sera enchantée de connaître le vaillant coureur de bois, qui s’est égaré avec toi, à quarante pas de notre hôtel…

— Un peu plus de quarante pas, tout de même. Mettez-en cent. Ne nous humiliez pas à plaisir. Mais, mon pauvre Jules, c’est tout de même exact que nous avons honteusement tourné en rond autour des mêmes arbres pendant un bon quart d’heure, avant de retrouver… le nord ! Le vent, l’obscurité, cela peut aveugler un homme, et même deux…

— Quelle idée aussi, de vous en aller à l’aventure sur la neige croûtée, qui ne garde pas l’empreinte des pas, au lieu de suivre les pistes, disait Jeanne.

— Ah ! Madame, il est si agréable de s’éloigner de temps en temps des sentiers battus. Ne nous blâmez pas, je vous en prie. Et puisque nous n’étions pas égarés…

— Et que les loups ne nous ont pas mangés…

Les deux hommes riaient au souvenir de leur étonnement quand, se croyant loin, ils avaient aperçu la silhouette de l’hôtel.

— Nous nous croyions perdus sous nos propres fenêtres !

Ce badinage empêcha Jeanne de compléter les présentations. Madeleine n’apprit pas le nom du nouveau convive. Il avait un physique plutôt remarquable, avec des yeux bleus, étonnants dans une figure ridée à force d’être brûlée et asséchée par le soleil ; une figure tannée qui ressemblait à celle d’un laboureur à la fin de l’été. Mais ces rides indiquaient-elles un certain âge ? Il était difficile de le deviner, les cheveux étaient poivre et sel, mais la taille de cet homme était mince et jeune. Il semblait débordant de gaieté. Pourquoi, se demanda la jeune femme, était-il en costume de ski, au beau milieu d’une semaine, que tous les hommes consacraient au travail ? Était-il instructeur ? Il en avait le teint et les allures. Elle réfléchissait sans parler, et elle s’aperçut bientôt qu’il l’examinait dès qu’elle se détournait. Elle rougit en surprenant son regard. Au fond, il avait lui aussi les mêmes raisons d’être intrigué. D’où sortait-elle ? Jeanne s’était contenté de dire :

— Je vous présente notre amie Madeleine Beaulieu, que nous avons retrouvée par hasard, hier, aux Escarpements, sur La Solitaire.

L’inconnu, pour la tirer de son mutisme, s’adressa directement à elle. Il frappa sur la bonne note :

— Si l’on vous a trouvée sur La Solitaire, c’est que vous êtes skieuse ?

— Passionnée ! Si insatiable, que je redoute le printemps. Je ne voudrais plus le voir revenir. L’hiver ici, vaut tous les étés du monde. Et des skis aux pieds, c’est le bonheur.

— Oui, approuva-t-il. Plus de passé, plus d’avenir, un présent que l’on peut savourer sans désirer autre chose.

— Vous exagérez sûrement, dit Jeanne.

— Nous n’exagérons pas, répondirent-ils ensemble, avec une véhémence qui les amusa.

— Vous aussi, alors, ajouta Madeleine, c’est ce que vous ressentez ?

— Tous les véritables skieurs le ressentent.

— Mais ne souhaitez pas les neiges éternelles, je vous en supplie, continua Jeanne. Pensez aux infirmes de ma sorte. Il faut que le printemps revienne, et au plus tôt.

— Que nous le voulions ou non, il reviendra, ne craignez rien, il revient déjà…

— Oui, en février, il est dans l’air. Dès qu’il fait doux, ça sent le lilas !

— Oublie le lilas, mon vieux, rétorqua Jules d’un ton moqueur. Nous arrivons de dehors, et sans les « robes de carrioles », ouf ! Ça ne sentait pas le lilas, mais la neige et le dix sous zéro, même !

En silence, Madeleine se souvint qu’allant un soir de mars ouvrir la porte pour goûter l’air plus doux, elle avait en rentrant annoncé l’odeur des lilas. Sa mère avait aussi protesté : « Tu rêves, ma fille, ils sont encore loin… » Aujourd’hui, pensait-elle, je souhaite qu’ils soient encore loin.

Devant la fenêtre, le paysage de plein midi se déployait. L’azur, les montagnes, les triangles des résineux, le soleil et toutes ces maisons qui escaladaient la colline jusqu’à l’église, et ces skieurs inlassables qui continuaient à évoluer, tout exprimait la joie de vivre. Madeleine admirait, en écoutant les propos des deux hommes mis en verve.

Ils discutaient et se contredisaient avec entrain. Ils avaient pénétré depuis quelques instants, dans le domaine de la politique. Leur argumentation était parfois cocasse.

— Nos discussions ne sont pas courtoises, nous réduisons tes « femmes » au rôle passif d’auditrices. Elles préféreraient prendre part à la conversation, j’en suis sûr.

— Elles ont le droit de vote, qu’elles nous expriment leur opinion.

— Vous ne nous en donnez pas le temps ! déclara Jeanne, c’est comme d’habitude. On accuse les femmes d’être bavardes et ce sont les hommes qui en réalité parlent le plus.

— Nous, c’est qu’il nous faut régler le sort du monde…

— Et Dieu sait si vous y réussissez !

— Pas mal ! Avec des paroles, des projets, des critiques, des enquêtes, des médisances, et des associations qui se nomment A.B.C.D.E.F., etc… Et rien ne se fait, et tout s’envenime. Vous avez raison. Nos discussions ne servent à rien, pas même à nous éclairer. Parlons de ski, plutôt.

— Et c’est Jules et moi, qui n’aurons plus voix au chapitre ! Au moins, parlez-nous de vos chutes, cela pourra nous faire rire !

— Il n’y a pas de chutes… Nous avons du style, depuis que nous sommes aux Escarpements !

— Vous habitez aux Escarpements ? et Jules ne me l’a pas encore dit. Nous sommes voisins.

— Voisins ?

— Oui, et j’en suis ravi. Quand ces gens de la ville seront partis, il faudra partager notre isolement de campagnards et faire ensemble quelques excursions.

— De campagnards ! Écoutez-moi le, interrompit Jules. N’en croyez rien, de son isolement. En toute franchise, Madeleine, je dois vous apprendre que s’il est content de votre voisinage, ce n’est pas parce que vous êtes charmante, c’est parce que vous lui avez révélé que vous aimiez le ski autant qu’il l’aime. C’est sa passion. Elle a failli ruiner sa vie. Ses parents l’ont presque… déshérité, parce qu’il ne voulait pour rien au monde renoncer à ses fins de semaine dans le nord.

— J’ai réglé la question une fois pour toutes, en m’y établissant pour gagner ma vie. Me blâmes-tu d’avoir manœuvré de façon à avoir des loisirs à ma disposition, surtout l’hiver ? Tous ceux qui m’ont critiqué, avouent maintenant que j’ai eu du flair, et qu’en faisant à ma tête, j’ai fait fortune ! Même mon ami Jules…

— Tu as eu de la veine. Ton succès t’a permis d’avoir raison contre tous.

— Même contre ma mère. Elle qui a douté de moi, de mes intentions, depuis qu’elle habite à l’année nos hauteurs, je ne l’ai jamais vue si heureuse. Elle prétend qu’elle rencontre ses amies bien plus souvent que lorsqu’elle vivait à Montréal. Quelques-unes d’entre elles sont en repos, chez les Religieuses de Sainte-Adèle. Elles vont au Salut du couvent ensemble, elles se font de petites réceptions, elles jouent aux cartes ou tricotent pour les pauvres et confectionnent en collaboration des ornements d’église pour les Missions. C’est touchant. Aussi, j’ai le plaisir de déjeuner avec vous parce…

— Que tu as été assez audacieux pour t’inviter toi-même…

— Entendu. Mais aussi parce que ma mère recevait ses sexagénaires à déjeuner chez moi, et que j’ai pensé que ma place n’était pas parmi elles. J’avais également besoin de te revoir, après les émotions que nous avons partagées hier dans la forêt noire ! Badinage à part, il faudra que nous fassions du ski ensemble, un de ces jours, Mademoiselle…

— Madame.

— Ah ! fit-il.

— Ne te mets pas martel en tête, lança étourdiment Jules Martin, Madame, mais libre. Tu peux réitérer ton invitation.

Il se mordit les lèvres, craignant d’avoir manqué de tact à cause du deuil si récent de la jeune femme. Il n’osa pas prolonger l’explication.

Un chasseur vint à point prévenir celui qu’en elle-même, Madeleine nommait l’inconnu, qu’on le demandait au téléphone. Il se leva, s’excusa et partit. Mais elle n’eut pas le temps de s’informer de son identité qu’il était déjà revenu.

— Désolé de vous quitter en sauvage, avant le pousse-café ! Je reviendrai ce soir, Jules. On m’attend au bureau. Au revoir, mesdames…


— Vous ne m’avez même pas dit son nom !

— Il vous plaît ? questionna Jules, taquin.

— Oui, plutôt. Mais il m’intrigue surtout.

— Pourquoi ?

— Pour tout. Parce que, Montréalais, il est établi dans le Nord. Parce qu’il a l’air à la fois vieux et jeune. Il est si vif, qu’on ne peut pas lui donner d’âge. Est-il autre chose qu’un sportif enragé ?

— Il est architecte. Il se nomme Alain Chartier, comme le poète du Moyen Age, un nom qui pullule dans les Laurentides. Il a des lettres, le nôtre aussi, mais je me demande comment il réussit à en avoir. C’est surtout un grand homme d’affaires. Il vit ici à l’année, mais en se mêlant à des entreprises importantes dans la métropole. Il est célibataire, probablement à cause des circonstances, plus que par disposition. Je ne suis pas certain qu’il en soit heureux, malgré son indépendance. Mais il est sûrement trop occupé pour s’en apercevoir. Quel type ! Mêlé à la politique, et aux bonnes œuvres, avec le même cœur. Il prétend que l’on doit s’occuper de politique, si l’on peut empêcher le pire, même si on se fait arracher quelques plumes dans la lutte. Il est différent de beaucoup des gens qu’il fréquente. Vous auriez dû accueillir avec plus d’entrain son projet de faire du ski avec vous. Il vous plairait et en même temps, nul meilleur guide pour les pistes des alentours, celles qui vont d’un village à l’autre. Mais vous avez dit Madame d’un tel ton !

— Est-ce que je pouvais dire autre chose ?

— Mais oui. On répond par une question, comme si l’on n’avait pas entendu. En tous cas, j’aurai tout de suite ce soir l’occasion de remettre les choses au point.

— Eh bien, voilà vraiment une sorte d’homme que j’admire, si parce que je m’appelle madame, il se retire discrètement.

— C’est un as, je vous le jure, et sur toute la ligne !

Madeleine ne fit aucun commentaire et la conversation dévia. Un peu plus tard, rentrant seule aux Escarpements, elle comprit cependant que les Martin voyant surgir Alain Chartier à leur table, avaient tout de suite songé pour elle à un remariage. Les humains avaient donc tous le désir d’arranger la vie des autres ? Même les plus intelligents n’y échappaient pas ?

Or, Madeleine ne désirait pas se créer de nouveaux liens. Elle aurait accueilli une amitié masculine, mais le danger de s’attacher était trop grand. Et c’était prématuré. Sa sœur Hélène déclarerait qu’elle était encore trop jeune et trop belle pour jouer avec le feu. Toutes les deux étaient d’ailleurs « vieux jeu », à cause de leur éducation. Malgré la liberté d’allures du monde actuel, Madeleine aurait considéré comme inconvenant d’accepter si tôt la compagnie d’un homme pouvant faire figure de prétendant. Le deuil d’une veuve, elle ne s’était inquiétée ni de ses lois, ni de sa durée. Elle se libérait du conformisme. Mais au fond de sa sauvagerie, une impression la guidait ; avoir été malheureuse en ménage, et avec un être dont les goûts, la formation et l’éducation étaient identiques aux siens, avait tué en elle toute foi en l’amour et jusqu’au désir d’être aimée.

Cet état d’esprit, laissait sans espoir une femme redevenue libre si jeune et sans enfants. La vie conjugale avait été pour Madeleine trop différente de ce qu’elle avait imaginé. Jean avait cessé trop vite d’être aimable et tendre. Elle, en butte à ses cruautés, même si elle les savait involontaires, ne s’était plus souvenue de leurs bons moments, de leur entente, de leur affinité. Elle avait méconnu ce qui les unissait pour s’appesantir sur ses déceptions, ses rancœurs, l’injustice de tant de paroles, de tant de moments d’humeur inexpliqués et inexplicables, dont son mari chaque fois paraissait lui attribuer la responsabilité.

Madeleine s’était révoltée. Elle n’avait pas accepté le rôle de bouc émissaire.

Aujourd’hui, elle se reprochait de n’avoir pas su aimer son mari par-dessus tout. D’autres pardonnent toutes les offenses. Était-elle donc incapable d’une pareille générosité ?

Lorsque Jean revenait à elle, il semblait avoir tout oublié de ses fougueuses scènes. Il n’exprimait aucun regret. Il changeait simplement d’humeur. Avait-il donc l’impression que son retour à la normale abolissait tout ?

Pas pour sa femme. Les accusations, les griefs en elle s’éternisaient, ineffaçables. Jamais, en quinze ans de ménage, Jean ne s’était excusé. Depuis sa mort, Madeleine y réfléchissait et elle saisissait enfin que tout cela avait tenu à cette incapacité de parler à cœur ouvert, qui caractérisait son mari.

Pendant que Jean vivait, elle n’avait pas compris cette disposition d’esprit incurable. Elle ne pouvait que simuler l’oubli. Qu’après ses violentes crises Jean n’exprimât chaque fois le retour de sa tendresse qu’en reprenant ses droits sur elle, la bouleversait. Il la trouvait pourtant soumise, tendre, si désireuse de faire la paix, de posséder la paix, qu’elle manifestait sincèrement une sorte de joie. Mais au fond de son âme, l’amertume, la tristesse, l’indignation subsistaient, latentes. Pour la jeune femme, l’amour devait être avant tout la confiance. Le bonheur devait d’abord venir du cœur. Autrement, il ne serait jamais le bonheur. Les images des jours de colère et de mauvaise humeur, l’entravaient. Les expressions de fureur, les yeux méchants, la bouche cruelle, aux aguets dans le souvenir, menaçaient sans cesse le calme des jours apaisés. Ces moments terribles qui évoquaient la peur de la folie, du suicide, d’une fuite définitive, de l’abandon, de l’irrémédiable sous toutes ses formes, faisaient tout redouter.

Ce n’est qu’au contact de Louise que la jeune femme apprenait peu à peu que même les pires heures peuvent se transformer en grâces. Elle avait toujours prié, mais uniquement pour solliciter un soulagement immédiat à sa propre peine. Elle ne priait donc que pour elle ? Elle s’en voulait de n’avoir pas prié pour Jean. Il traversait évidemment des crises maladives. Et elle se revoyait dans un coin obscur de l’église, courbée sur son malheur, remplie de pitié pour sa vie à elle, suppliant pour obtenir sa délivrance et le retour au calme. Elle. Toujours elle.

Le calme revenait aussi rapidement qu’il avait été troublé. Mais l’amour ? Apparemment, oui. Toutefois, Madeleine ne cessa bientôt plus de pleurer intérieurement sur cet impardonnable gâchis que Jean faisait de leur intimité et de son affection. Elle souhaitait constamment pouvoir s’expliquer, dire ce qu’elle ressentait. C’était impossible. Elle avait trop peur du sursaut de fureur et d’incompréhension que pourrait provoquer le rappel du sujet brûlant. Mieux valait la paix précaire, encore douloureuse. Ses larmes pouvaient au moins sécher. Pendant la trêve, d’ailleurs, elle constatait à des impressions subtiles que Jean l’aimait toujours, qu’il s’inquiétait si elle paraissait malade ou triste. Mais comment aurait-elle pu comprendre les retours subits de mauvaise humeur, pires que les premiers parfois, et qui renaissaient pour des vétilles ? D’où venaient les curieuses interprétations que Jean donnait à des paroles qui ne comportaient ni mystère, ni sous-entendu ? Quelle en était la cause ? Les contrastes de leurs natures qui, au moment de leur coup de foudre et de leur union, les avaient fortement rapprochés, jouaient-ils à présent contre eux ? Plus probablement, pensait-elle maintenant, tout cela découlait de la faute originelle, à laquelle notre monde déchristianisé cesse trop de penser ; cela, et toutes les misères humaines et les énervements sans fin de ce monde. Madeleine croyait aussi dur comme fer, que la femme avait été la plus coupable ; pas besoin de dogme pour la convaincre, la punition était évidemment plus pénible pour la sensibilité de la femme.

En tous cas, elle était bien décidée. Elle ne prendrait plus le risque de charger ses épaules du difficile bonheur d’un homme. Elle souffrirait de sa solitude, s’il le fallait, mais sa paix ne dépendrait dorénavant que de sa propre humeur.


En rentrant, Madeleine trouva la maison vide. Personne ne reviendrait avant l’heure du souper, lui dit la bonne Marie. Elle eut un serrement de cœur. Sa brève incursion dans le monde l’avait désorientée. Les réflexions qui l’avaient occupée pendant le retour, l’obsédaient de leur tristesse. Elle comprit que si elle demeurait seule avec ses idées, elle s’enfoncerait dans le noir. Un sourd mécontentement menaçait de grandir en elle. Rapidement, elle abandonna le livre qu’elle avait d’abord essayé de lire, elle monta mettre son costume de ski et elle sortit.

Il n’était que quatre heures. Elle partit à travers champs, voulant éviter les endroits fréquentés. L’important serait de faire de l’exercice pour se désintoxiquer.

Elle longea lentement le pied des montagnes vers l’ouest, sans rien voir ; son malaise la tenait encore. Elle allait, plongée dans un demi-rêve mélancolique, absente du monde extérieur, le cœur angoissé, sans nouvelle cause, à vrai dire. Était-ce uniquement parce qu’elle avait dérogé pour la première fois à des habitudes qui dataient maintenant de quelques mois ?

Elle tourna le dos à La Solitaire. Elle ne désirait rencontrer personne, ne souhaitait que le silence. Les mouvements rythmés, l’air pur, le glissement si doux des skis, peu à peu produisirent leur effet. Le bien-être se substituait au malaise, ses pensées s’allégeaient. Elle accéléra sa course. Elle aspira plus profondément et ses yeux s’attachèrent d’abord à l’exactitude des empreintes que ses piolets imprimaient dans la blancheur de la neige intacte. Puis, elle se détourna pour admirer la parallèle que traçaient derrière elle ses skis. Du même coup d’œil, elle embrassa tout le village et fut saisie de sa beauté. Le soleil déjà caché par la montagne, éclairait encore le groupe coloré et brillant des maisons juchées sur leur colline au centre de la vallée.

Le cœur de Madeleine se gonfla cette fois de reconnaissance, à cause de la splendeur des choses. Elle murmura tout bas : « Que c’est beau ». Lorsqu’elle reprit sa marche, une joie subtile augmentait son entrain. Elle glissa plus vite à travers les champs ondulés.

Délices du ski, délices du ski ! Sans ce costume devant lequel m’arrêta à l’automne,… l’ange de ma douleur ! que serais-je devenue ? pensait maintenant Madeleine. Parce qu’un incident si minuscule avait suffi à l’orienter, elle recommençait à être confiante.

Elle regarda l’heure. Elle avait rejoint l’extrémité du village où le chemin de fer s’insinue entre deux sommets. Elle pouvait rentrer. Son malaise était dissipé. N’était-il donc que physique ? Elle fredonnait en rebroussant chemin, se rendant compte de ce qui l’entourait et s’extasiant. Le ciel, curieusement, lumineusement nuageux, ressemblait à une opale au-dessus du village encore ensoleillé. Translucide, bleuté, nuancé de lisérés d’or, il s’appuyait à la belle couronne de monts. Sous ce dôme, sur la butte dressée au centre de la vallée, s’échelonnaient les pignons de couleurs vives, les cheminées à panaches de fumée, les toits ouatés d’une épaisse couche de neige. Quelques ormes, qui se hissaient apparemment plus hauts que les sommets, dessinaient le filigrane de leurs ramures sur l’horizon.

Cette ravissante vue du village, allait maintenant l’accompagner jusque chez elle. Et c’est alors qu’elle vit au-dessus des maisons, le clocher qui tranquillement se promenait. Soudain sa croix d’argent marchait sur les toits. Madeleine s’immobilisa. Le clocher se planta en plein centre du grand hôtel qui prit un air de couvent. Il demeura là pendant qu’une fois de plus Madeleine admirait le village encore illuminé, si paisible, si protégé, même sans son église dont on ne voyait plus le gros dos gris, le clocher l’ayant abandonnée pour se remettre à marcher…

Il suivait maintenant la jeune femme de haut et à distance. Si elle s’arrêtait un instant, il s’arrêtait aussi. Au signal des skis reprenant leur doux bruissement, le clocher repartait, se posant tour à tour sur les maisons qu’il dépassait. D’un chalet suisse, il faisait momentanément une chapelle de mission. Il se juchait sur la pointe d’un pignon rouge, marchait tout le long d’une couverture, enjambait un espace et s’accrochait à la cheminée d’une minuscule maison canadienne qui, par ce sortilège, devenait l’antique image des écoles de la colonie d’antan. Marguerite Bourgeoys aurait pu en sortir avec quelques petites Indiennes. Madeleine s’immobilisa pour en rêver, et quand elle reprit sa marche, le clocher sauta dans un bout de ciel libre. Il cessa d’être un pauvre clocheton, il se dressa dans toute sa longueur, retrouvant ses arches ouvertes sur la soie lustrée du firmament. Madeleine s’attendit à voir aussi reparaître le dos lourd de l’église, mais une autre villa s’interposait, tendant son moelleux toit enneigé et le clocher s’y appuya.

La skieuse se trouvait maintenant tout à fait à l’ombre de la montagne. Elle n’apercevait plus le soleil. Mais il était là, derrière, et à travers les arbres plus espacés d’un sommet, il dardait comme un réflecteur à feu rouge, les maisons multicolores qui soudain brillaient davantage.

Puis, l’opale grisonna et l’illumination du village s’éteignit. Madeleine décida de se hâter et le clocher en fit autant. Il ne se posa plus nulle part. Elle eut à peine le temps de le voir bénir la maison de Louise. Brusquement, tout se ternit. La lance et la croix d’argent se confondirent avec les ombres.

Madeleine resta un moment encore à contempler ces ombres. Elle rentra contente, et elle embrassa Louise en disant gaiment :

— Je me suis ennuyée de vous !

Ses yeux luisaient dans son visage bronzé d’une beauté si régulière.