La Montagne d’hiver/06

Texte établi par Fides, Éditions Fides Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 109-123).


— VI —


— Cousine Louise, croyez-vous que Marie voudrait de nouveau me donner de son excellent pâté ? J’en ai mangé la moitié à moi tout seul, mais j’ai toujours faim.

Marie avait entendu à travers la porte ; elle survenait avec le plat.

— Ouf ! Il m’en faut, vous savez. Il faut dire que j’ai pris le bon moyen de m’ouvrir l’appétit. Je suis venu par le chemin des écoliers. J’ai parcouru au moins douze milles à travers champs. Des amis désiraient faire la piste Sainte-Marguerite-Sainte-Adèle. Nous nous sommes rendus en chemin de fer, nous avons fait route ensemble jusqu’à Sainte-Adèle, d’où je suis revenu seul. C’était beau, je vous prie de le croire. Le nord, en hiver, pour moi, rien ne lui est comparable. Ma joie a débuté en sortant du train et elle ne m’a pas quitté depuis. Après la ville boueuse, quel éblouissement. De la station de Sainte-Marguerite à l’Alpine, j’ai constaté dans la première descente, que j’étais en forme, que j’avais des ailes et ne ferais pas de chutes de toute la journée. Monter, descendre, tout semblait facile. Et quels paysages, quelle clarté. La neige était de qualité telle, que les virages s’exécutaient comme par magie…

— Avec cela, dit Madeleine, que vos virages, vous les faites sans effort.

— Vous m’avez vu ? Que je suis flatté.

— Il n’y a pas de quoi. Pas un chat, cet après-midi, sur La Solitaire.

— Alors, quand vous en avez vu un, vous l’avez regardé ! Mais au fait, vous êtes donc la petite dame qui s’exerçait à déraper dans l’à-pic ? Je vous ai remarquée, moi aussi, mes compliments.

Grâce à ce jeune homme, la maison changeait de ton. Georges y passait une quinzaine tous les hivers, il faisait partie de la famille, il était à l’aise comme chez lui. Après le repas, il rebâtit le feu dans l’âtre, pendant que Louise servait le café. Et assis sur le tapis, sa tasse à la main, il se remit à parler.

— L’amour du grand air, du sport, je le tiens de ma mère. Elle m’a enseigné à nager, à pédaler, à jouer au tennis, à aller en ski. C’est avec le ski qu’elle a eu le moins de succès. Il paraît qu’elle s’y est pris trop tôt. Je marchais à peine qu’elle m’en a acheté une paire et a essayé de m’amener avec elle.

« Tu comprends, m’a-t-elle avoué, si tu avais tout de suite voulu me suivre, j’aurais pu aller en ski tous les jours. Je n’aurais pas été forcée de rester à la maison pour te surveiller. Le ciel m’a punie. J’étais trop intéressée. Forcé de m’accompagner, tu as refusé de trouver cela drôle ! »

— Depuis, il faut dire que j’ai repris le temps perdu, et que je l’ai dédommagée. Nous habitons près de la montagne. Presque chaque soir d’hiver, elle y vient une heure avec moi. Le paysage ne vaut pas celui que nous avons ici, mais il a un autre charme. La rumeur de la ville qui accompagne nos descentes, sa lueur et les jeux lointains de ses néons !… Et c’est encore ma mère, qui, comme blonde, me donne le moins de trouble. Elle est comme vous, cousine, elle n’est jamais fatiguée, et je ne sais pas comment elle s’y prend, mais elle ne tombe jamais. Mon père, lui, n’est pas sportif. Cent pour cent intellectuel. Sédentaire. Heureusement qu’il est rempli d’indulgence pour nos prouesses, même si notre exemple ne l’entraîne pas. C’est dommage pour ma mère. Aussi, ai-je décidé, moi, d’épouser une femme qui aimera le sport. Si c’est épatant d’aller en ski avec sa mère, imaginez le délice d’y aller avec sa bien-aimée ! Partager toute cette exaltation : le paysage, l’air, la joie des descentes réussies. Jusqu’ici, je n’ai pas été chanceux dans mes amours. Mes bien-aimées sont intelligentes, mais elles ont de tendres mères excessivement citadines, qui craignent tout. Comme si on ne pouvait pas se casser le nez ou les jambes ailleurs que dans la montagne. C’est heureux d’un côté. Cousine Louise ne m’accepterait pas dans sa maison avec ma « blonde ». Pas de couples sans bénédiction nuptiale !

— Mon petit Georges, c’est assez de te nourrir, sans avoir à te chaperonner.

— Me permettrez-vous de faire du ski avec Madame Madeleine ? Maintenant que je l’ai vue pratiquer le dérapage, je crois qu’elle est assez habile pour me suivre.

— Avec elle, tu te promèneras tant que tu voudras.

— Au fond, je ne pourrais pas avoir de plus jolie partenaire.

— Écoutez-moi ce galant en herbe !

— Merci du compliment, dit Madeleine.

— Il est sincère, vous savez. Il vous fait plaisir au moins ? Il vous dispose en ma faveur ?

— Disons oui, une fois pour toutes. Parce que j’ai passé l’âge des marivaudages !

— C’est un fait, que vous ne semblez pas coquette. Vous n’avez pas de rouge, et l’on ne peut pas dire que vous faites des frais, parce qu’il y a maintenant un homme dans la maison. Mademoiselle Maryse est différente. Elle se poudre derrière nous, pendant que nous regardons le feu. Elle se remet du rouge, parce qu’elle l’a perdu en buvant son café. Une vraie femme !

— Je ne fais pas de ski, moi, dit Maryse, il faut bien que je m’amuse autrement. Sans compter que vous êtes si bavard que vous me condamnez au silence. Ce qui n’est pas poli, vous savez…

— Je redeviendrai poli, quand mon contentement sera modéré. Que je vais être heureux, cousine Louise. J’ai vraiment été bien inspiré de venir sans amener d’ami. J’aurai toutes les attentions…

— Exactement ! dit Louise. Pour commencer, va donc à la cave chercher quelques bûches, nous en manquons.

— Hum ! comme attention, ce n’est pas ce que j’espérais ! J’y vais quand même et de bon cœur. Après le repas que je viens de prendre, j’ai vraiment besoin d’exercice.

Il bondit, toucha presque le plafond de ses deux bras tendus. Il était beau et ne semblait pas le savoir.

Pendant qu’il n’était pas là, Maryse s’exclama :

— Quel jeune dieu ! Dommage qu’il ne soit encore qu’un nourrisson ! Autrement, je me mettrais sur les rangs…

— Mais tu n’aurais pas de chance. Tu n’aimes pas le ski.

— C’est égal. Il ajoute de l’intérêt à l’atmosphère. Il a de la vie. J’aime cela.

Ce fut cependant Madeleine qui profita le plus du séjour de Georges. Elle connut bientôt toutes les pistes des alentours, où seule, elle n’avait pas jusqu’ici osé se risquer. Le jeune homme, comme tous ceux de sa génération, aurait probablement préféré le remonte-pente et les innombrables descentes vertigineuses. Mais la neige était damée, les côtes trop fréquentées, glacées et dangereuses, tandis que dans les sous-bois, les pistes étaient parfaites. Celles que Georges choisissait étaient d’ailleurs accidentées et ajoutaient au plaisir des promenades au cœur de la forêt, celui de nombreuses descentes.

Tous les jours, ils skiaient trois ou quatre heures. Ils allèrent d’abord, par un sentier de bûcheron qui traversait la montagne, jusqu’au petit village de Prévert. Deux traces de ski bien nettes, conduisaient par les sommets, d’une agglomération à l’autre. De l’est, le village apparut à Madeleine sous un angle nouveau. Il semblait totalement cerné par des remparts aux cimes barrées de sapins drus. Entre les montagnes, aucune dépression ne paraissait assez profonde pour servir de passage.

— Plus d’entrée, plus de sortie… Je désirerais vraiment qu’il en soit ainsi, qu’il n’y ait pas d’issue, que nous restions enfermés, protégés,… déclara Madeleine avec une étrange ardeur.

— Vous souhaitez la prison ?

— Oui, la prison « sans barreaux… »

— Pas moi, tout de même. Que diraient mes « blondes » ? Je ne les verrais plus ? Et puis, il me faudrait des neiges éternelles, et si vous m’en croyez, l’hiver ne durera plus très longtemps. Regardez là-bas. C’est une corneille qui passe ?

— Une corneille ? Ah !

Il y avait un tel regret dans la voix de la jeune femme que Georges n’osa plus plaisanter.

Ils se détournèrent pour s’engager dans le sentier qui traversait la forêt. La région était sauvage et belle. Souvent, ils s’arrêtaient pour admirer les triangles parfaits des grands et petits sapins entre lesquels poussaient des bouleaux. Ailleurs, des pins tendaient leurs rameaux alourdis de neige.

— Les épinettes forment une armée de clochetons…

— Et ce ciel. Peut-on imaginer pareil bleu. On dirait un lac. Avez-vous la même impression ? Avec cette bordure ininterrompue de montagnes, c’est à un lac que ce ciel me fait penser chaque fois qu’il est aussi bleu, aussi pur…

— Et ce sont les corneilles qui naviguent… Tenez, cinq à la fois… À pleines voiles, dit Georges.

— Ah ! Ne me reparlez plus des corneilles. Je ne veux plus les voir.

Mais rien n’empêcherait plus les corneilles de voler d’une montagne à l’autre, s’égosillant pour annoncer leur retour et celui du printemps.

La piste longeait une dépression entre deux grosses collines jumelées. Une paroi était hérissée de conifères. L’autre était rocheuse et brillante d’eau, que le gel avait figée dans sa chute. Le soleil luisait, la neige étincelait.

— Ça semble idiot de tant le répéter, mais c’est vraiment cela : des étincelles dorées, bleues, roses. Quel mirage, dit Madeleine.

À un carrefour, du bois vert était fraichement cordé, et ensuite, ils suivirent un chemin de voiture qui descendait vers la vallée. Les pins plus élevés bruissaient dans le vent revenu. Les skieurs dépassèrent quelques barrières ouvertes, ils aperçurent des maisons accrochées au flanc de la montagne, puis, entendirent un grondement pareil à celui d’un invisible torrent.

Ce bruit montait de la grande route qui contournait la montagne. Comme des bolides y passaient continuellement camions, autocars, voitures.

— L’enfer est proche, dit Georges. Regardez les hommes se précipiter vers la ville.

— La porte de notre prison est ouverte !

Ce qui fascinait le regard, de la hauteur où ils se trouvaient, c’étaient les deux larges rubans de la route, dont l’asphalte rayait de noir le blanc de tout le pays. La ligne du chemin était aussi sinueuse que la ligne boisée qui, au plus profond de la vallée, indiquait les méandres de l’invisible Rivière du Nord.

Ils approchaient de Prévert et ils devaient entreprendre la descente. En plein élan, ils auraient un virage brusque et au bout, un arrêt tout aussi brusque, à cause d’un chemin très fréquenté qui coupait la piste.

Sur ce chemin qu’ils côtoyèrent ensuite un moment, des chalets de touristes étalaient de nouveau leurs pignons multicolores, leurs toits gonflés de neige. Vite, ils cherchèrent un autre sentier pour rentrer à travers bois.

— Ce pays est vraiment pittoresque, déclara Georges, se mettant à chanter dans la solitude retrouvée.

Madeleine avançait en silence, accordant sa pensée au rythme facile de la chanson. Voilà, songeait-elle, les gens vous regardent comme des bêtes curieuses, parce que vous aimez le ski. Ils ne comprennent pas. Pourtant, quels instants valent plus que ceux que vous vivez ainsi dans ces paysages ? quel air plus savoureux, quel spectacle que celui de la forêt en hiver ? Le contact avec la nature est si salutaire. Elle en sait quelque chose ! Aller en ski, c’est baigner de longues heures dans la lumière, dans la splendeur ; c’est goûter un des plus purs bonheurs de l’existence. Bonheur unique, intense, simple et complexe à la fois. Jamais Madeleine n’éprouve plus de confiance, plus d’ardeur, plus d’amour et plus d’enthousiasme qu’elle n’en ressent à de pareils moments. Les délices du ski lui font tout pardonner à la vie. Il n’y a pour un temps ni passé, ni avenir. L’habituelle, la torturante impression d’attente et de désir cesse. Le présent comble. Elle voudrait l’éterniser.

Elle avait discuté cet état d’âme particulier devant Alain Chartier, l’autre jour, au Chantecler, pour convaincre ses amis Martin. Elle l’analysait avec Georges Harel, maintenant. Tous les deux s’exaltaient comme s’ils avaient été du même âge.

Cette entente incita Georges à conduire Madeleine dans d’autres chemins qu’il aurait en même temps le plaisir de revoir. Ils prirent l’autocar pour Sainte-Adèle, un matin, apportant une collation dans leur havresac. Ils casseraient la croûte, quand la faim se ferait sentir, en pleine montagne. Dieu était bon pour eux. Le temps se maintenait ensoleillé, et presque chaque nuit tombait une mince couche de neige. À travers les champs, leurs skis glissèrent sur une surface neuve, jusqu’à l’amorce d’une route ornée d’une flèche indicatrice que Georges cherchait. La piste plongeait au fond d’une étroite vallée, traversait un boqueteau, remontait à pic. Ils la gravirent en traçant avec les empreintes de leurs skis, une gigantesque arête de poisson. C’était le moyen le plus rapide pour atteindre un sommet et ils avaient hâte de découvrir le spectacle de là-haut.

Un plateau rond, bien plat, formait un observatoire magnifique.

— Dommage que je n’aie pas déjà faim, dit le jeune homme. Le lieu serait épatant pour notre pique-nique. On peut toujours fumer une cigarette…

Les montagnes se chevauchaient, blanches, piquées des cônes sombres des résineux et poudrées de lumière. Avec les vallées scintillantes où s’éparpillaient les maisons, elles composaient un tableau magnifique.

Ils reconnaissaient les routes, mais ils préféraient imaginer qu’elles représentaient l’inconnu. Des villas se perchaient partout sur les flancs abrupts, et dans leurs arpents de solitude, ressemblaient à des jouets. Quelques chalets modernes rompaient l’ensemble harmonieux où dominait la ligne des maisons ancestrales : toits penchés, lucarnes, larges cheminées. Des volets aux tons vifs adoucissaient la sévérité qu’avaient autrefois les vieilles demeures. De grandes baies remplaçaient les petites fenêtres de l’ancien temps, et dans le paysage immaculé, riaient des pignons rouges, bleus, verts, roses. Autour, les sapins garnis de neige donnaient l’impression que cette campagne célébrait une perpétuelle fête.

— Cela me rappelle un mot du petit neveu de Louise, l’autre jour. Tu es chanceuse, toi, ma tante, lui dit-il, ton jardin est rempli d’arbres de Noël !

Ils prolongeaient la halte. Ils ne pouvaient pas se lasser d’admirer. À leur gauche, dans une dépression, serpentait la Rivière au Mulet, dont les cascades continuaient à murmurer en dépit du gel. Quand ils se remirent en route, ce fut sur une piste descendante toute en douceur, sans tournants. Ils se laissèrent entraîner, ployant les genoux, penché en avant, balançant légèrement la taille et les épaules pour en épouser les courbes. Georges fredonnait. Madeleine était heureuse. Elle savourait dans son cœur cette béatitude. C’était un don de Dieu, cette étendue éblouissante sous ce ciel totalement bleu. Un don, et le secret de Dieu, en regard du chaos du monde, des guerres jamais éteintes, du triomphe apparent du mal et de la misère.

Madeleine constata qu’elle avait intérieurement adopté la façon de Louise ; sa joie souvent se transformait en prière, en oraison plutôt. Mais l’oraison, était-ce cela ? Elle l’ignorait.

Même pour Georges si jeune, la beauté de l’heure tenait du divin. La longue et douce pente achevée, ils s’arrêtèrent. Le jeune homme s’exclama :

— Quelle impression ! C’était trop beau. Ah ! le ski, je l’aime de plus en plus.

— Plus que vos « blondes »…

— Autant, ma foi…

Il s’appuya à une clôture, allumant une cigarette. Le soleil de midi leur chauffait le dos. Un chien aboya, puis le silence se reforma. De loin, ils entendirent plus tard sonner l’angelus, mais sans voir de clocher. Ils repartirent, dépassant des villas, quelques fermes, puis un étroit chemin communal que la piste traversait. D’un ponceau, ils se penchèrent au-dessus d’un bout de torrent libéré de glaces, et tout joyeux de l’être.

Des flèches de toutes les couleurs indiquaient à l’entrée d’une cour, où s’en allait la piste. Ils étaient au bas d’un grand versant déboisé, d’une blancheur intacte. Ils le gravirent lentement, mais eurent ensuite le goût de le redescendre. La neige y était souple et moelleuse et la joie de s’y laisser emporter par la vitesse, valait la peine que comportait l’ascension. À mi-côte, ils ne sentaient pas de vent, il faisait chaud. Ils décidèrent d’y rester pour manger. Sans enlever ses skis, Georges parvint à se mettre à cheval sur une clôture de perches.

— C’est comme en été, dit-il ensuite, ôtant un chandail et le nouant à sa taille.

— Mais la neige a l’odeur de l’hiver et le soleil brûle. Quel bon mélange. Trois saisons dans une. Moins les fleurs…

— Moins le chant des oiseaux, mais je peux y suppléer.

Le jeune homme imita le merle.

— J’ai trop faim. J’aime mieux manger. Tout est beau et bon. Je viendrai avec ma femme un jour, et nous parlerons de vous. Ah ! parfois, que j’ai hâte de savoir ce que je deviendrai plus tard… plus tard…

Un court instant, le front de Madeleine se rembrunit. Elle avait follement désiré autrefois connaître ce que lui réservait l’avenir. Georges était donc trop jeune pour profiter uniquement de la béatitude actuelle ? Et plus tard, eh ! bien plus tard, il aurait comme elle dans son souvenir des chagrins, des désirs, des rêves saccagés et des morts !

— Savourez le présent et votre jeunesse, mon petit Georges, et oubliez l’avenir. Un jour, vous saurez qu’on regrette d’avoir gâché ses plus belles heures, avec cette hâte folle d’avancer, d’être plus loin, plus vieux. Le bonheur du ski et un temps pareil, moi je ne désire rien de plus. Faites-en autant…

— Vous avez bien raison. Mais rien ne peut empêcher que moi, je ne puisse rester une minute sans combiner mon avenir. Pour les hommes, c’est peut-être plus nécessaire. Je pense à ma profession. Je pense à ma future femme, à mes enfants, à ma maison, à la fortune que je chercherai à édifier. Non que je sois attaché à l’argent, non, mais il y a des choses qui m’irritent dans le monde et l’argent pourrait les modifier. Dans les villes, par exemple, les logements qui ne logent que trois personnes. Et ceux où l’on refuse même un seul enfant. Moi, j’ai décidé d’une chose. Je tenterai de devenir propriétaire au plus vite, de construire des maisons, et en ma qualité d’architecte, j’orienterai les plans vers des appartements commodes pour des familles. Quand ma première maison de rapport sera terminée, je me payerai le luxe de l’annoncer en gros caractères dans le…, Star, où nos bons Canadiens français cherchent toujours ce dont ils ont besoin ! Et mon annonce, savez-vous comment elle sera conçue ? « Logements à louer uniquement à des familles ayant plusieurs enfants. »

Tout en développant ses beaux projets il mangeait avec appétit. Sa jeunesse émouvait Madeleine. Ils ouvrirent la bouteille Thermos, et avalèrent leur café. Puis, Georges s’étendit de tout son long, sur le moelleux matelas de neige, sous prétexte qu’il ne fallait pas faire tout de suite un exercice violent, comme celui de remonter au sommet. Il avait trop mangé. Et comme c’était agréable de se laisser brûler la figure.

— Les gens de la ville ne me croiront pas, quand je leur dirai qu’ici le soleil brûle, en hiver.

Quand ils se furent bien reposés, et que Georges eut beaucoup parlé, ils décidèrent de ne point se rendre jusqu’à Sun Valley. Cette vaste côte, face au soleil, était merveilleuse, sans vent, et si neuve. Ils la redescendirent, la remontèrent, Georges achevant d’énumérer ses plans d’avenir, et oubliant l’effort qu’il devait faire. Partant du sommet, ils traçaient de beaux virages dans la neige neuve, et des arabesques et des lignes parallèles. Leurs skis, lorsqu’ils laissaient finalement la vitesse les emporter, soulevaient à leurs pointes une gerbe poudreuse, comme celles que Madeleine admirait quand au cinéma, elle voyait des films d’hiver.

Deux heures durant, ils montèrent, descendirent. Georges continuait à parler pendant qu’ils escaladaient lentement la côte. Il oubliait qu’il n’y avait pas de remonte-pente, il semblait de plus en plus emballé. Pendant qu’ils évoluaient ainsi sur le flanc de montagne, des skieurs passaient sur la piste tracée à la lisière du champ. Chaque fois s’élevait soudain quelque voix joyeuse. Eux aussi fredonnaient. Personne ne pouvait s’en empêcher.


Ils rentrèrent à cinq heures, recrus de fatigue et débordants d’entrain. Louise et Maryse les accueillirent avec des questions qui leur permirent d’exprimer leur contentement. Le feu les accueillait aussi, avec sa bonne odeur de fumée et de résine. Rendus frileux par l’excès de grand air et de lassitude, n’ayant enlevé que leurs bottes et leurs parkas, ils s’allongèrent devant l’âtre. Georges rêvait encore à son avenir :

— Chez nous aussi, nous aurons une cheminée comme la vôtre, cousine. En pierres, comme celle-ci, le foyer sur un palier plus élevé que le plancher.

Les bûches s’entouraient de larges écharpes de flammes qui tournaient, enveloppaient bientôt le bois tout entier, puis, se déroulant d’un coup sec, montaient brusquement, comme un rideau qu’on lève.

— Le spectacle va commencer, dit Georges. Guettez.

Les bûches devenaient le plateau sur lequel évoluaient les figures de ballet. D’un bout à l’autre, coururent les minuscules danseuses, vêtues de voiles bleus, de voiles roses, de voiles verts, jaunes, mauves. Elles passaient, repassaient, virevoltaient, disparaissaient pour surgir ailleurs avec un inimitable imprévu.

— Maryse, ma belle Maryse, vous qui n’êtes point fatiguée, allez donc mettre le disque des Sylphides. Je me sens romantique. Cette musique conviendrait bien à nos danseuses en flammes… supplia Georges.

Maryse échappa son grand rire et elle obéit. Georges se tut pour écouter Chopin, l’éternel Chopin. Et les flammes vives, gracieuses, se déployèrent au son de la douce et suave musique. Jamais une figure de cette danse ne copiait exactement la précédente. Les bûches devinrent incandescentes, les petites danseuses y creusèrent des grottes, s’y cachèrent, reparurent en se poursuivant pour se transformer subitement en feux-follets et monter vite au fond de l’âtre où elles s’évanouissaient.

Ne remuant plus, Georges et Madeleine sentaient leur extrême lassitude et ils admiraient sans parler. Maryse voulut allumer une lampe. Ils protestèrent.

— Pas de lumière ! avec ce feu.

— Et bien, parlez, alors, si vous ne voulez pas que j’allume pour lire.

— Maryse, dit Georges, vous êtes plus belle à la lumière du feu. Vos cheveux sont alors terriblement noirs et brillants.

— C’est cela, nourrisson, faites-moi des compliments pour que je me soumette à vos caprices, et que je vous croie sincère. J’allume…

— Non ! non ! The end of a perfect day ! N’en gâtez rien. A perfect day, sans mes blondes ! C’est incroyable ! Mais on ne peut pas tout avoir. J’ai déjà trois femmes à mon service. Et Madeleine, pour le ski, c’est la compagne d’élite. Vous Maryse, vous seriez épatante au bal. Mais Madeleine a toutes les qualités sportives que je voudrais trouver chez mon élue. Elle va son petit bonhomme de chemin avec un peu d’indépendance, elle ne me demande pas d’ajuster ses skis, ou de nouer la courroie de sa chaussure. Elle n’a ni trop froid, ni trop chaud. Elle ne crie pas de désespoir quand il faut sauter une clôture ou descendre une côte trop à pic, elle ne minaude pas…

— Il ne manquerait plus que cela, que je me mette à minauder, et au grand air !

— Quoi, vous êtes encore assez jeune et assez jolie pour le faire. Maryse minauderait, j’en suis certain.

— Effronté page ! Rétractez…

— Ne dites rien. C’est à Madeleine que je parle. En somme, c’est une sorte de déclaration que je veux lui faire. Elle est extraordinaire. Elle n’a pas son pareil pour le cross-country. Elle n’est jamais fatiguée.

— Pas pendant la promenade, mais après ! Ouf ! Comment pourrais-je me lever pour me rendre à table…

Le gong sonna et d’un bond, démentant ses paroles, elle était debout. Tandis que Georges s’étirait et disait :

— Moi, je ne serai pas capable tout seul…

— Il minaude, dit Maryse, vite allons l’aider.

Elles tirèrent chacune sur un bras, et avec des efforts simulés, il se déplia, se dressa.

— Voilà ce que j’appelle des attentions. Cousine Louise, elle, me demanderait d’aller chercher des bûches. J’pense que je ne pourrais pas remonter, je dormirais dans la cave…

— Sur le tas de bois, vous ne seriez pas si mal…