La Montagne d’hiver/04

Texte établi par Fides, Éditions Fides Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 69-88).


— IV —


Inquiète, craignant de retrouver en ville ses souvenirs douloureux, Madeleine dut rentrer à Montréal pour le Nouvel An. Hélène y tenait. Elle le lui signifia au téléphone avec sa brusquerie accoutumée. Elle viendrait la chercher. Mireille et Jean profiteraient de la voiture et feraient du ski. Elle-même avait des amies à rencontrer. Comme Madeleine hésitait, sa sœur affirma son autorité :

— Après tout, Madeleine, c’est moi, maintenant, la maison paternelle ! C’est chez nous, je veux dire. Et je n’accepte pas de défection. La famille n’est pas déjà si nombreuse. Les traditions sont les traditions. Tu viens. Un point, c’est tout. Et tu resteras jusqu’au lendemain des Rois. Pour que ta chambre soit à la disposition de Louise, qui doit recevoir plus de visiteurs. Il ne faut pas lui faire perdre les quelques chances que l’hiver lui apporte.

Cet argument pesa plus que les autres. Madeleine se rappela que son hôtesse avait parlé de dormir dans le salon, parce qu’elle avait promis depuis longtemps de recevoir deux jeunes filles qui n’avaient congé qu’à cette époque. « Pour si peu de temps, je leur céderai ma chambre », avait-elle dit.

Le 30 décembre, vaguement anxieuse, la jeune femme guetta l’arrivée de la voiture. Mais ensuite, elle fut contente. Elle se sentit fière des enfants d’Hélène. Ils étaient extraordinairement vivants, et le repas de midi, lourd à servir pour la frêle Marie, fut si animé par leur entrain et l’aide qu’ils offrirent spontanément, que rien ne parut compliqué.

Hélène, d’avance, s’était engagée à passer à l’hôtel quelques heures, avec un groupe d’amis. Louise proposa de conduire les enfants sur des pentes plus longues et plus excitantes que La Solitaire.

— Nous monterons le T-Bar. Huit minutes pour l’ascension. Ensuite, le choix de plusieurs pistes pour la descente. Mais je vous préviens tout de suite que moi, je ne me lance que dans la plus facile.

De loin, on distinguait ce remonte-pente qui rayait la montagne d’une étroite ligne blanche, dans sa partie boisée. Appuyés deux à deux à la tête du T à l’envers, les skieurs, en longue file, étaient tirés lentement et sans fatigue jusqu’au sommet. C’était une sensation nouvelle pour Madeleine et pour les deux enfants. Ils furent enchantés.

Le soleil de décembre descendit malheureusement trop vite. De là-haut, un fin nuage de brume voilait en partie le village. Tout de même c’était impressionnant. Ils se sentaient au faîte du monde. Sur la cime pointait le pignon d’une cabane bien chauffée. Ils entrèrent se dégourdir les doigts, que le fer du T-Bar avait gelés. Tous s’engagèrent ensuite dans la piste des débutants, un sentier qui s’inclinait d’abord imperceptiblement, enserré par une forêt dense, la pointe des résineux limitant un ciel tout proche.

La descente parut d’abord trop douce aux enfants, que la montagne, à Montréal, avait habitués aux difficultés et aux obstacles. Mais bientôt, elle s’accentua, bossuée, tournante, et elle les contraignit à des virages à angle droit qu’ils réussirent de justesse. Le plaisir et l’exaltation commençaient. Tous, sauf Louise qui leur servait de guide, allaient dans l’inconnu, ce qui augmentait l’émoi. Il y eut des chutes dont la neige poudreuse amortissait le choc.

Après deux milles de descente en lacet, le sentier aboutissait aux versants les plus populaires ; des flancs bien nettoyés, sans roches, sans arbres. Louise indiqua le plus facile et, partant la première, traversa en diagonale, les skis en chasse-neige, pour éprouver la qualité de la surface. Les virages se faisaient sans effort. Jean et Mireille filèrent vite en avant. Tandis que les deux femmes modéraient plutôt leur allure, chaque fois que l’élan menaçait de les emporter à une vitesse que leur prudence redoutait.

À mi-hauteur, elles s’arrêtèrent pour contempler l’aspect nouveau qu’offrait le village. À l’ouest, leur apparut le grand triangle blanc de La Solitaire, au-dessus de laquelle un pâle soleil venait de disparaître.

Mireille et Jean prirent le « cable », pour remonter le plus souvent possible. Ils essayèrent toutes les côtes, pendant que les deux femmes se contentaient d’escalader lentement la « 67 », jusqu’à mi-hauteur, jusqu’à trois petits sapins, qui semblaient rester debout sur un plateau tout juste à point pour servir de tremplin. De là, elles redescendaient en pratiquant les virages, ou en se donnant le plaisir d’une descente vertigineuse en ligne droite, sur un terrain familier. Grimper n’était guère pénible, si vous saviez monter sans hâte. Elles causaient, s’arrêtaient pour reprendre souffle, regarder, ou pour finir une phrase, ou pour suivre des yeux les enfants, qu’elles repéraient soudain sur les hauteurs avoisinantes.

Par bonheur, les skieurs étaient rares sur ces côtes ordinairement très populaires, et où des haut-parleurs lançaient parfois une musique trop bruyante. Ce jour-là, le silence était à peu près parfait. Et l’air était si bon.

— Quand je respire, j’ai l’impression d’apaiser ma soif, disait Madeleine. Comment ma sœur peut-elle m’obliger à quitter tout cela pour dix jours !

Pendant le retour en ville, dans la voiture, les enfants manifestèrent sans fin leur enthousiasme et ils répétaient :

— Tante Madeleine, que tu es chanceuse de passer l’hiver aux Escarpements.

Elle leur avait fait le récit de la Noël au village, de la messe de minuit, du trajet en carriole. Pourtant l’église n’était pas si loin. On avait dû faire une promenade auparavant, par une route secondaire, pour allonger le voyage. La nuit était douce, avec tous les arbres illuminés et le ciel d’une couleur bleue indicible.

— Ô Maman, toi qui fais tout ce que tu veux de papa, demande-lui donc de nous acheter une maison aux Escarpements. Tante Madeleine pourrait l’habiter, et toutes les semaines, nous y viendrions. Ce serait épatant. Et bon pour notre santé et bon pour tout le monde, dis, maman !

— Excellente idée, mes jeunes millionnaires. Demandez-donc que la maison soit dans votre soulier, après demain matin, comme cadeau…

— Ça arrive, des choses aussi prodigieuses, maman !

— Ça pourrait vous arriver, mais plus tard…

* * *

Et voilà. L’année nouvelle entamée, le séjour de Madeleine à Montréal n’était plus qu’un souvenir.

Souvenir heureux et agréable, grâce aux enfants. Un sentiment de joyeuse camaraderie s’était établi entre la tante et les neveux pendant ces quelques jours. Ils avaient fait des courses ensemble, fréquenté le cinéma, les magasins, et Madeleine ensuite leur offrait à goûter dans ces curieux petits restaurants étrangers qui s’ouvraient un peu partout dans la ville, depuis que tant d’émigrants s’y établissaient.

Ainsi occupée, Madeleine ne revit personne en dehors du cercle de famille.

Une journée pareille à celle qui avait marqué son départ, marqua son retour aux Escarpements. Sauf qu’on s’empila dans la petite voiture pour pouvoir amener les trois enfants. La joie du ski partagée augmentait l’amitié des neveux pour la tante qu’auparavant ils croyaient déjà vieille !

Tout avait son utilité. Madeleine ne redoutait plus l’avenir, d’avance elle ne l’envisageait plus comme une charge trop lourde pour ses épaules. Il lui fallait se rendre à l’évidence. Nul désespoir n’était durable. La vie continuait avec ses joies et ses regrets bien dosés. À son insu, la philosophie religieuse de son hôtesse la pénétrait. Madeleine accompagnait maintenant Louise presque chaque matin à la messe. Elle savourait elle aussi, la marche matinale, malgré l’obscurité totale, lorsqu’elles quittaient la maison avant sept heures.

Elles étaient aguerries et ne souffraient plus de la rigueur du froid. La rue descendait blanche sous le ciel sombre. Dans le raccourci qu’elles prenaient derrière le couvent, souvent défilaient devant elles les religieuses, l’une derrière l’autre, s’acheminant vers l’église entre deux hauts bancs de neige. Dans l’aube qui devenait graduellement laiteuse, ces silhouettes enveloppées de châles noirs, penchées pour repousser le vent, composaient un véritable tableau qui, chaque fois, émouvait l’impressionnable Madeleine.

À fréquenter l’église tous les matins, elle découvrait les savoureux mystères de la liturgie. Le « propre du temps », c’était la lettre quotidienne du bon Dieu à ses enfants. Où donc la jeune femme avait-elle entendu exprimer cette idée ? Dans l’Épître, l’Évangile, le Graduel, chaque jour une phrase semblait directement vous concerner. Elle éclairait le jour heureux ou malheureux qui suivait.

Pour quelque temps, après les vacances du Nouvel An, Louise et Madeleine se retrouvèrent seules. Plus tard viendrait Georges Harel, un cousin de Louise qui prenait un congé entre deux examens ; et aussi, Maryse Gérin.

— Qui est Maryse Gérin ? demanda Madeleine.

— Une très belle fille que tu dois avoir souvent vue. Elle habite ton quartier. On ne la voit pas sans la remarquer. Elle est toujours élégante. C’est une très belle fille, mais désespérée de voir fuir sa jeunesse, et qui dissimule ce souci en riant constamment. Elle n’engendre pas la mélancolie, même si, au fond, je la crois plutôt triste. Avec elle la maison se remplira d’entrain. Elle est brillante, instruite, elle peut discuter art et philosophie, mais elle préfère blaguer ! Elle a des idées personnelles sur ce qu’elle voit, entend, lit, et une façon bien à elle de les exprimer. Quand on l’écoute, on se croirait au théâtre, tant les scènes qu’elle reconstitue sont vivantes, animées, agencées comme si elles étaient composées. Elle observe avec acuité et humour. Elle a une mémoire étonnante, des yeux qui découvrent du premier coup les détails caractéristiques ou les ridicules. Mais il y a un mais. Avec une intelligence supérieure, Maryse m’irrite. Elle ne donne pas sa mesure. Elle gaspille ses qualités exceptionnelles, elle ne s’arrête qu’à ce qui l’amuse et la rend elle-même amusante. Elle aime le monde par-dessus tout. Et pour évaluer les choses, les gens, nous avons des opinions absolument contradictoires. Alors, tu nous entendras discuter et tu me verras sortir de mes gonds !

— Vous ! Ce sera nouveau !

— Et parfois très drôle. Car mon opposition stimulera l’esprit de Maryse. Pourtant, tout cela me déprime. Je prends tout trop à cœur, et inutile de te cacher que j’aimerais changer sa façon d’agir, quand je constate le gâchis qu’elle fait de ses beaux dons. Elle est droite, franche. Le gâchis, c’est son inutilité. Elle devrait être quelqu’un. Elle n’est qu’une femme distinguée, très chic, qui fréquente ce que nous avons de mieux comme société. Elle écrit avec une perfection rare. Chacune de ses lettres est un petit chef-d’œuvre. Ses goûts intellectuels, indéniables, demeurent sans objet ; elle n’a de temps que pour les mondanités, n’a de souci que pour perfectionner ses toilettes. Aucun patriotisme ne la stimule. C’est même un phénomène d’en être à ce point dénuée. Souverainement individualiste, elle n’a pas l’impression d’appartenir à une communauté. Si je lui parlais de l’obligation où nous sommes d’apporter notre contribution à l’ensemble, elle me rirait au nez. Il faut dire qu’elle me rit au nez à la journée ! Je l’ai connue toute petite. Je suis sûre, qu’elle aurait pu se signaler autrement que par la connaissance presque parfaite qu’elle a du français et de l’anglais, et autrement que comme secrétaire compétente d’une grande maison. Quand elle se décide à étudier, à résumer un livre, son travail est complet ; tous les aspects en sont analysés, et dans un style qui me ravit. Tout y est : originalité de la pensée, harmonie de la phrase, exactitude des comparaisons, et aussi des observations d’une rare finesse. Pourtant, quand tu interroges les gens qui la fréquentent sans bien la connaître, ils disent : « Elle est intelligente, mais quelle légèreté ! » Ce qui me fait rager.

— Pourquoi s’applique-t-elle à donner d’elle une si fausse impression ! Avec ses qualités, son instruction, son cœur si fidèle, et cette tendresse qu’elle cache, car Maryse est attachée à ses amis, dévouée… et si reconnaissante pour la moindre preuve d’amitié qu’ils lui donnent. En somme, c’est une personnalité beaucoup trop riche pour être définie par des mots. Tu en jugeras toi-même dans quelques jours.

Louise se tut. Sa pensée demeurait avec Maryse. Si celle-ci venait aux Escarpements, c’était pour se remettre d’une maladie à la fois morale et physique. Par discrétion, Louise ne voulait rien révéler. Pourtant, elle aurait parié qu’aussitôt arrivée, Maryse raconterait sa vie et sa dernière épreuve, mais avec l’air de s’en moquer. Elle répéterait en riant, les réflexions qu’elle avait faites à son médecin déconcerté, pendant qu’il lui annonçait la mort à brève échéance, — si elle ne changeait pas sa manière de vivre. Mener de front mondanités nocturnes et travail matinal, la contraignait à des fatigues inouïes. Ses heures de sommeil écourtées lui enlevaient tout moyen de récupérer les forces perdues. Elle devait abandonner son poste de secrétaire. Mais voilà : la fortune de sa mère avait beau être assez considérable, il fallait trop d’argent à Maryse pour ses goûts extravagants, ses caprices qui dévoilaient une ignorance absolue de la valeur de l’argent.

Dans une de ses admirables lettres, Maryse avait avoué à Louise que la joie fidèle de ses matins de jeunesse avait cédé la place à une angoisse, également fidèle, qui l’attendait toujours à son réveil. Une angoisse qui troublait même son sommeil de rêves bizarres. Elle décrivait tout cela avec cette lucidité qui la caractérisait, mais dont elle n’écoutait pas souvent la voix.

— Louise, Louise, j’ai gâché ma vie, j’ai gâché ma vie !

Venait-elle de découvrir que le monde qu’elle avait adoré, lui laissait le cœur et les mains vides ? Elle n’avait fait que jouer avec ses talents. Les années ne lui avaient enseigné ni la valeur du temps, ni son prix. Maintenant, elle constatait qu’elle avait dépassé le moment du bonheur et des illusions et sans le choc qu’elle venait de subir, elle aurait continué de poursuivre, agitée et sans repos, tout ce qu’elle croyait nécessaire à sa joie. Mais ce monde de plus en plus instable, et de plus en plus encombré de vaines obligations, ce monde d’amitiés fantômes qui se nouent au-dessus d’un coquetel et se dénouent le verre vidé, lui échappait, semblait-il. Maryse avait confié à Louise qu’entre l’heure angoissée du véritable réveil et le sommeil solide qui comme une glace commence à craquer, elle faisait constamment le même cauchemar. Elle courait dans une rue sans fin, noire de gens, de voitures, d’inconnus, et elle cherchait quelqu’un…

— Quelqu’un, avait-elle dit en riant de son rire sonore et moqueur, quelqu’un, vous pensez bien, qui serait ensuite à jamais auprès de moi, à m’aimer, à m’aduler, à me soutenir, à me redonner l’ancienne joie de mes matins envolés…

Elle rêvait qu’elle passait haletante, dédaignant un bras tendu pour un autre qui se dérobait aussitôt. Elle apercevait des visages amis, elle les négligeait parce qu’elle en poursuivait un qui lui paraissait plus important. Lorsqu’enfin, après un nouvel et pénible effort, elle parvenait à l’approcher, il s’obstinait à ne pas la voir. Elle croyait enfin réussir à attirer un regard, et celui-ci se voilait, se vidait comme les yeux des statues vues de proche, ou il se détournait franchement. Son cœur se serrait, elle souffrait terriblement, puis elle reprenait sa course éperdue, ne rejoignait toujours personne, mais Dieu merci ! elle s’éveillait. Sa chambre était là, agréable, le soleil baignait ses beaux meubles pâles, l’élégance de ce coin bien à elle, c’était le salut, enfin !

Maryse était brave. Elle avait toujours la force de plaisanter. Mais au fond, son rire était ironique et triste.

— Reconnais-tu la rue où tu cours ainsi ?

— Jamais.

— Tu n’y verrais pas de clocher, par hasard ?

— Ah ! vous ! qui croyez tout expliquer avec des prières !

Louise à son tour avait ri, sans insister. Ce n’était guère l’heure de prêcher. Elle était pourtant convaincue qu’un seul Amour pouvait aider Maryse, et vaincre la peine que lui causait sa peur de vieillir, son horreur de l’inexorable dévastation physique.

* * *

— Vous êtes bien loin de moi, demanda subitement Madeleine, rompant le silence trop prolongé.

— Je suis avec Maryse. J’ai des remords de ne pas te l’avoir peinte sous son meilleur jour. Il est vrai que tu pourras la juger toi-même dans quelques jours. Elle a le rire contagieux, et tant d’humour pour se moquer d’elle-même !

— Nous aurons au moins un point de contact. Maryse a gâché sa vie et la mienne est brisée. Je ne l’ai pas tout à fait oublié, vous savez…

— Bah ! À chaque jour suffit sa peine. L’affirmation est vieille comme le monde, mais elle sera toujours vraie.

L’expression de Madeleine redevint tragique, ses yeux noirs retrouvèrent leur profondeur inquiète et troublée. Louise reprit :

— Aie confiance. Aucune vie n’est brisée avec la foi. L’as-tu suffisamment pour le comprendre ?

— Oui, quand je raisonne. Non, quand je souffre. C’est la solitude autant que le reste, qui affole votre Maryse, c’est la solitude qui me fait peur à moi aussi…

— La solitude, c’est le partage de tout être humain, la solitude intérieure, du moins. Sauf à de très brefs moments. Tu le sais. Tu as aimé, tu as été mariée. Tout le temps, au plus profond de toi-même, avoue qu’il y a eu la fidèle présence de la solitude…

— Oui.

— Alors, tu vois ? Il faut d’abord prendre son parti d’une certaine solitude, du secret permanent de l’âme. Mais pour le reste, pour les joies, il faut garder l’espoir. Tu ne peux jamais deviner les imprévus heureux, dans cette vie que tu imagines à jamais brisée. Et puis, les évidentes interventions de la Providence. Crois-tu à cette Providence, « toujours levée avant le soleil » ?

— Comment ne pas y croire, avec Louise Janson comme monitrice depuis deux mois ?

— Tiens, c’est peut-être le bon moment de te raconter mon miracle !


L’heure était bien choisie. Elles étaient allongées dans les fauteuils de la terrasse. Le soleil poudrait d’étincelles multicolores le blanc paysage. Tout était immobile et calme, et la douceur de cette journée d’hiver, inimaginable. Le matin, le thermomètre avait marqué zéro. À l’abri du vent, il atteignait présentement soixante et dix. L’odeur de la neige et cette chaleur de l’air pur, composaient une espèce de nectar. Rien qu’à le respirer, on pouvait croire au miracle !

— Racontez, racontez vite… Voilà assez longtemps que cette histoire m’intrigue.

— Et mieux vaut te faire ce récit avant que Maryse soit là pour l’écouter. Ce sont des faits semblables qui suscitent sa moquerie. Elle dirait que je vois les habitants du ciel partout autour de moi ! Ce que j’appelle mon miracle, est survenu à une heure où comme toi, présentement, j’achevais de vivre une série noire : la mort de mon père, le départ de mes sœurs, l’éloignement définitif des enfants de Jules que j’avais élevés, parce qu’il se remariait et les reprenait. Je restais donc absolument seule et obligée de reconstruire ma vie. Après tous ces chocs et l’emménagement dans un appartement plus petit, je tombai malade. Trop malade pour vivre seule. Je devrais un peu plus tard subir une intervention chirurgicale. En attendant, il me fallait trouver une servante. Les salaires étaient déjà astronomiques et j’étais gênée dans mes finances. Mon père, avant de mourir, m’avait acheté des « rentes viagères » qui ne me seraient servies que plus tard. En me privant, tout ce que je pouvais offrir à une domestique, c’était cinquante dollars. Pour ce prix, aucune annonce ne parvenait à en attirer une jusqu’à ma porte. Je songeais qu’il me faudrait très probablement renoncer à mon petit appartement, et aller vivre dans une institution. On fait cela à soixante-dix ans, pas à quarante-cinq. Un matin, je perdis connaissance et revins à moi, étendue sur le plancher, le front fendu par le radiateur que j’avais heurté. Je compris que l’heure était arrivée de demander secours au ciel avec plus d’insistance. Lorsqu’il me fallait une grâce de première grandeur, j’avais l’habitude de me recommander aux Bénédictines de Saint-Eustache-sur-le-lac. Je leur écrivis, suppliant les religieuses de « frotter » plus fort sur ce que j’appelais « leur Lampe d’Aladdin, » parce que jamais elles ne me décevaient ! J’achevai ma lettre par ces mots : « Demandez à Dieu qu’Il me guérisse, ou qu’il m’envoie une domestique. Je crois qu’il trouvera plus facile de me guérir. »

— Ma lettre fut au monastère le lundi matin. Ce jour-là, je continuais à me sentir plus faible. J’étais déprimée, surtout quand je m’apercevais dans la glace, un bandeau sur ma coupure et des bleus autour des yeux. Sur l’ordre du médecin, je restais au lit autant que possible. Je lisais, je priais. Soudain, je repensai à une annonce que je voyais depuis un mois dans mon journal. « Personne d’âge moyen, désire situation comme ménagère. À la campagne et dans très petite famille. Inutile d’écrire, si vous habitez la ville. » Jusque-là, j’avais tenu compte de cette dernière phrase. J’occupais le coin le plus bruyant de la rue Bernard. Ce matin-là, je me sentis poussée à écrire malgré tout, et je demandai à cette inconnue de me faire la faveur de venir un tout petit mois, par charité, pour me permettre de me soigner. J’offris cinquante dollars. Je promis que je donnerais un peu plus si elle l’exigeait, car il me fallait absolument du secours. J’expliquai nettement la situation.

— Trente-six heures après, je recevais une réponse, écrite dans un français impeccable, dans un style que j’enviai. Puisque j’étais dans une situation désespérée, Marie consentait à venir, mais il y avait un mais. Elle refusait le cinquante dollars, parce qu’elle ne le valait pas. Elle ne pouvait faire aucun gros travail. Elle était nerveuse, délicate, faible. Elle n’accepterait que sept dollars par semaine.

— Le miracle, me dit mon frère, de passage en ville, — et lui-même, aux prises avec les aides à cent dollars par mois, qui ne faisaient que la vaisselle, — le miracle, c’était le sept piastres ! Il n’avait pas beaucoup confiance. Quelque chose clocherait.

— Rien n’a cloché. Tu connais maintenant ma précieuse Marie. Tu peux juger. Elle était frêle, plus timide, et si nerveuse qu’elle fut d’abord un peu maladroite. Elle reprit vite son aplomb. Et elle n’a pas cessé d’être telle que tu la connais. Propre, vive, compétente, attentive, prévenante, et intelligente, surtout. C’est une chrétienne comme je voudrais l’être. Je la trouve sans reproche. Économe, excellente cuisinière, ce qui ne gâte rien. Avec moi, elle a surmonté son manque de confiance en elle, elle a vite dominé ses nerfs. Grâce à son peu d’exigence, j’ai pu la garder, et j’ai fini par remplir les conditions que son annonce exigeait. Nous habitons la campagne. Je n’ai pas la prétention d’avoir mérité moi-même une intervention surnaturelle. Mais il y avait les prières des Bénédictines, d’un côté, et de l’autre, celles que faisait Marie pour réussir à se placer dans des conditions spéciales. « Demandez et vous recevrez », a dit le Seigneur. Je t’assure que lorsque nous avons besoin de secours et que nous prions en nous soumettant d’avance à un refus, les anges s’en mêlent !

— Je n’ai pas prié, moi, pour trouver mon costume de ski, et être inspirée d’écrire à Mademoiselle Janson aux Escarpements…

— D’autres priaient pour toi. Le miracle, il ne faut pas toujours des attestations médicales pour le constater dans nos vies. Tu reconnais que Marie, à notre époque, en est un ? Et je suis un miracle pour elle, paraît-il. Avec moi, elle peut maîtriser ses réactions maladives, ses subites lassitudes, ses humeurs noires. Elle sait que je l’aime, que je la comprends. Dans une famille ordinaire, elle ne pourrait pas exécuter tout son travail. Ici, elle y réussit. Après un surcroît de besogne, elle va passer chez elle quinze jours. Quand elle revient, elle est si contente qu’elle chante continuellement. C’est de l’amitié que nous avons l’une pour l’autre. Elle le sait. Et pourtant, tu as remarqué à quel point elle est discrète ? Si je veux lui parler, je vais la trouver. Elle reste à sa place. Il n’y a pas entre nous d’inégalité. Moralement, elle m’est supérieure. Mais elle sait que la vie commune a des lois qu’il faut observer. Oui, Marie est un miracle. Après son arrivée, je me suis promis de ne jamais plus désespérer de rien. J’espère tenir bon. On souffre, on ne maîtrise pas toujours son imagination, mais il faut avoir confiance. Toutes les peines sont temporaires, doivent être temporaires…

— Mais il en survient de nouvelles, constamment…

— Évidemment. Ce sont les conditions du voyage. Mais on passe vite à travers tout. Crois-moi, et les trêves, les bons moments sont nombreux.

— À qui le dites-vous ? Ce beau matin, par exemple ! si bleu, si doux, si pur…

— Et si tu veux descendre quelques côtes, va-t-en. Nous parlerons quand la neige sera partie…

Madeleine se leva, chaussa ses skis et se laissa glisser sur la piste qui s’amorçait devant la maison…

Louise rentra, mais cette conversation l’avait orientée vers ce passé qu’elle s’étonnait de sentir déjà si loin. Elle s’y replongea. Elle se revit à l’hôpital, et se souvint du moment où avant l’anesthésie, elle avait fait ce que l’on appelait le « sacrifice de sa vie ». Elle avait cru ne pas guérir. Ensuite, elle réentendait la voix suppliante qui l’avait rappelée au monde :

— Mademoiselle, mademoiselle, voulez-vous, s’il vous plaît, essayer de ne pas remuer le bras, l’aiguille se dégage…

D’abord, elle n’avait pas compris. Où était-elle, d’où revenait-elle ? Ces mots, s’adressaient-ils à elle ? L’aiguille, quelle aiguille ? Pourquoi une aiguille ? Elle essayait d’ouvrir les yeux et ils se refermaient d’eux-mêmes. Doucement bercée, elle repartait pour ce néant dont la voix un moment l’avait tirée. De nouveau elle dormait, délivrée de tout.

Mais la voix revenait, se rapprochait, insistait :

— Mademoiselle, mademoiselle, je vous en prie, écoutez-moi, ne remuez plus votre bras.

Tout à coup, la lumière se fit en elle. L’intervention chirurgicale était terminée ! Elle parvint à lever ses paupières, cette fois, et elle vit la religieuse, et elle retrouva l’usage de la parole.

— Alors, je ne suis pas morte ?

Elle eut la force de rire un peu. Mais elle s’était tout de suite rendormie et elle avait remué le bras avec plus de vigueur. La voix suppliante était revenue la tirer de nouveau du néant :

— Je vous en prie, Mademoiselle, ne bougez plus. On vous donne du sérum. Ah ! la veine se brise. Vite, garde, allez me chercher une planchette.

Une planchette ? Pourquoi ? Sa curiosité alertée éveillait enfin sa volonté. Il se passait quelque chose et elle devait collaborer. À côté du lit, elle vit les infirmières, la religieuse penchées sur elle, puis la patère d’où pendaient la bouteille et le tube que l’aiguille communiquait à son poignet. On attachait son bras. Mais maintenant qu’elle avait compris, elle ne remuerait plus, elle le promettait, même si cela lui était souverainement égal qu’on lui refasse une piqûre. Elle baignait dans une heureuse indifférence. Elle ne ressentait rien de désagréable, n’avait plus aucun mal. Tout de même, qu’est-ce qu’on lui avait mis dans le nez ? Elle s’empressa de vouloir toucher, oubliant l’aiguille, une fois de plus. Un autre tube ? Il fallait protester.

— Ce n’est pas dans le nez qu’on devait m’opérer !

— De grâce, ne remuez plus ! L’autre tube, c’est la pompe à Carrel…

La pompe à Carrel ? Carrel, l’Homme, cet inconnu ? Y avait-il un lien ? Elle avait trop sommeil pour s’enquérir. Avec tout cela, elle avait encore bougé. Malgré la planchette, le lien, l’aiguille s’était une fois de plus dégagée. La religieuse se penchait.

— Alors, je ne suis pas morte ?

— Et vous ne mourrez pas.

— Pas tout de suite, mais un peu plus tard.

Vivre, sans être malade, cela irait, mais vivre malade, même avec un miracle comme Marie pour la soigner, ce n’était guère fameux. Elle refusait d’y réfléchir, elle referma les yeux, préférant retourner au néant provisoire.

Auparavant, elle fit l’effort de sourire à la religieuse, aux infirmières, comme pour les rassurer.

— Rien ne me fait mal. Ce n’est pas si terrible. Même le tube dans le nez.

— Et vous en avez deux autres !

— Deux autres. Une vraie pieuvre, alors !

Elle s’était rendormie. Elle se sentait heureuse et jeune, comme dans les bras de quelqu’un qui l’aimait.

Le lendemain, elle découvrait sa faiblesse et les malaises et les douleurs, et tout ce qui devait précéder la guérison.

Un souvenir attendri survivait cependant à tout cela : de l’hôpital, de certaines douceurs, de l’amitié qu’elle avait éprouvée pour des infirmières dont, étrangement, elle avait complètement depuis oublié les visages et les noms.

C’était le printemps, mais uniquement sur le calendrier. Le temps se maintenait maussade et froid. Louise se sentait souvent contente d’être à l’abri des obligations et des tempêtes. Chaque matin, à sept heures, une jeune religieuse entrait dans sa chambre avec le même sourire joyeux. Il pleuvait, il ventait, il neigeait en plein avril, et tout semblait pour elle plaisir de vivre.

Louise était éveillée. Déjà on avait pris sa température. La jeune religieuse disait bonjour, s’informait du sommeil de la nuit et ensuite, se mettait vivement à l’œuvre. Il fallait que tout fût bien en ordre. Le bon Dieu allait venir. Elle refaisait la couverture, allait chercher les fleurs dans le couloir, les disposait avec soin, replaçait la table de nuit, cachait les journaux et les livres qui l’encombraient, et poussait le tabouret sous le lit. À ce dernier geste, Louise chaque fois protestait.

— Vous allez encore oublier de le replacer et je serai prisonnière dans mon lit trop haut et je devrai sonner…

— Ne me dites pas que je l’avais encore laissé sous le lit, hier ? Je suis impardonnable. Je vous promets que tout à l’heure, j’y penserai, après la communion. Je devrais enfin savoir ma leçon.

Elle sortait en riant et reviendrait ensuite toute recueillie et les yeux bas, précédant le prêtre et agitant une petite clochette pour l’annoncer.

Elle savait sa leçon, mais elle était terriblement et délicieusement jeune. Elle avait le visage mince, rose et lisse comme un pétale, une grande bouche bien colorée, des dents éclatantes et de longs yeux gris lumineux entre les ailes importantes de sa cornette de Fille de la Sagesse. Pour Louise, elle évoquait un tableau du Moyen-Âge, à cause de l’étoffe grise si abondante du « Saint Habit ».

— Vous n’avez pas changé votre costume, quand le Pape l’a permis ? lui avait demandé Louise un matin.

— Mais oui ! En dessous, il y en a beaucoup moins ! — dit-elle en éclatant de rire. — Et en dehors aussi. La jupe était large, large et toute gonflée. Maintenant, elle a de beaux plis plats. Regardez.

La jeune religieuse fit la roue, mais beaucoup plus naturellement et plus vite qu’un mannequin, en disant :

— Il est beau, notre costume, ne trouvez-vous pas ? Moi je l’aime bien…

Louise revoyait son pur visage dans le cadre blanc de la grande coiffe amidonnée. Elle était belle surtout à cause de la joie de son regard.

Tous les matins, la jeune religieuse ramenait avec elle l’espoir, pour Louise que déprimaient sa faiblesse et le temps maussade et sombre.

Puis enfin, le jour se leva lumineux, et la petite Sœur fit irruption dans la chambre avec un air encore plus joyeux. Elle remit de l’ordre, poussa le petit banc d’un air malicieux, se posta à la fenêtre en disant :

— Le gazon est enfin découvert. Cette nuit, la neige a beaucoup baissé. Et pourtant, l’air est froid et vif, comme bleu !

Rêveuse, elle ajouta :

— Moi, un jour comme aujourd’hui, j’aimerais à marcher dehors, longtemps, longtemps, longtemps…

— Et pourrez-vous sortir ?

— Ah ! Un petit peu, à midi, dans le jardin. Mais ce n’est pas cela que j’aimerais. Je voudrais marcher loin, loin, loin…

Et elle regardait le ciel du levant rose comme une porte ouverte sur le bonheur.


Le lendemain avait été le dernier jour de Louise à l’hôpital. La jeune religieuse entra toujours joyeuse.

— Cette fois, avouez-le, je vous ai éveillée. Nos savates, nos jupes, nos chapelets, ça fait tout un carillon !

Il était évident que ce carillon, elle l’aimait aussi.

— Eh bien, et votre promenade, avez-vous réussi à la faire ?

— Ah ! non, vous pensez bien. Je n’ai même pas mis le nez dehors. Un samedi, il y avait trop à faire.

Et elle énuméra ce qu’elle avait dû accomplir, les yeux plus rieurs que jamais, la coiffe accentuant la vivacité de ses propos, et ses dents blanches éclairant son sourire.

Il n’y avait rien de bien amusant dans toutes ces tâches, pour une enfant de vingt ans ! Et elle n’avait pas pu marcher dehors, loin, loin, loin. Pourtant, elle ne semblait pas déçue le moins du monde.

— Je n’ai pas oublié de le remettre en place, votre petit banc, n’est-ce pas ? Je sais ma leçon, je sais ma leçon…

Et elle était partie radieuse, porter sa joie à d’autres malades.

Louise ne l’avait pas revue, mais elle ne pourrait jamais l’oublier.