La Monongahéla/XIX

C. Darveau (p. 187-199).

XIX

Notre-Dame-des-Victoires.


Ainsi finit cette fameuse expédition de Walker qui devait être cependant dans la pensée de ses auteurs, si féconde en heureux résultats.

D’après un mémoire anglais, qu’on ne peut taxer de partialité, huit gros navires de transport furent jetés sur l’île aux Œufs ; plus de neuf cents hommes officiers et soldats, périrent dans cette catastrophe.

L’humanité commandait d’aller au secours des malheureux qui avaient pu échapper au désastre. M. de Vaudreuil envoya sur les lieux une barque montée par quarante hommes.

On retrouva, outre les cadavres des soldats, ceux d’un grand nombre de femmes et d’enfants. « Car, dit Ferland, les Anglais étaient si sûrs de prendre le Canada, qu’ils en avaient distribués les gouvernements et les charges inférieures. »

Dans quelques paroisses, on avait même colporté une proclamation du général Hill, dans laquelle les Canadiens étaient cordialement invités à reconnaître l’autorité de la reine Anne.

« Plusieurs vieux officiers, ajoute le même auteur, avaient péri dans ce désastre ; car on découvrit des commissions signées par Jacques II avant l’année 1689. Des livres catholiques et des images de la Sainte Vierge, trouvés parmi les habits et les effets, firent supposer avec raison qu’il devait y avoir aussi des catholiques. »

La nouvelle de cette catastrophe s’étant répandue dans les colonies anglaises avec la rapidité de la foudre, Nicholson, qui s’avançait sur Montréal, s’empressa de retraiter après avoir brûlé ses forts.

Quant à Sir Hovenden Walker, après avoir croisé pendant deux jours sur les lieux du naufrage, il assembla un conseil de guerre où il fut décidé que l’absence de pilote capable de conduire la flotte rendait impossible le projet de remonter jusqu’à Québec.

Tous les vaisseaux, à l’exception du Léopard qui resta sur les lieux avec quelques brigantins, reçurent l’ordre de se rendre à la baie des Espagnols, dans l’Île du Cap Breton.

Tous étaient au rendez-vous général le huit septembre.

Dans un second conseil de guerre, on renonça à l’idée d’attaquer Plaisance sous le prétexte qu’on manquait de provisions de bouche. Finalement la flotte mit à la voile le seize septembre pour l’Angleterre et y arriva le neuf octobre.

Un nouveau malheur y attendait Walker. Quelques jours après son arrivée dans le port de Spithhead, le vaisseau-amiral l’Edgar, prit feu et sauta.

« La Providence avait certainement manifesté une protection particulière sur le Canada, conclut Ferland ; non-seulement elle avait renversée les projets de deux corps ennemis, dont chacun avait des forces supérieures à celles de toute la colonie, mais elle l’avait enrichi des dépouilles d’une armée qu’elle n’avait pas eu la peine de vaincre. Aussi, dans toutes les parties du Canada, des remercîments sincères furent adressés au Dieu qui avait sauvé la province. »

Voici ce qu’écrivait la mère Juchereau de St-Ignace, une religieuse contemporaine de ce désastre : « Il serait difficile d’exprimer l’étonnement et la joie que cette nouvelle inspira… Nous apprîmes dans la suite, qu’au nord de l’île aux Œufs… huit des plus gros vaisseaux s’étaient brisés avec une violence épouvantable sur les rochers et sur la batture… Les éclairs et le tonnerre se mêlant au bruit des flots et des vents, et aux cris perçants de ces naufragés, augmentaient l’effroi… le tonnerre tomba sur un de leurs vaisseaux et le fit sauter… Tous ces malheureux tâchèrent de gagner terre, et environ trois mille, après y être arrivés, sans compter ceux qui furent submergés, se perdirent, la nuit du deux au trois septembre. »

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— N’ayez pas peur Irène, c’est moi, dit Nicolas de Neuville.

La jeune fille s’approcha.

— Oh ! monsieur, répondit-elle, pourquoi donc êtes-vous venu si tard ? Savez-vous qu’il m’a fallu bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour m’échapper un moment ? On va partir bientôt pour la cathédrale où je dois accompagner ma tante. Voyons, quel est ce grand secret que vous désirez m’apprendre ?

Cette conversation avait lieu sous une charmille, dans le jardin du château, à peu près à l’endroit où se trouve aujourd’hui le kiosque des musiciens, sur la terrace Frontenac, le lendemain de l’arrivée du jeune homme en compagnie de Pierre Paradis.

— Chère Irène, reprit Nicolas, vous êtes trop au-dessus de mon amour pour que j’ose vous en parler et pourtant, toutes les fois que je vous vois, je sens le besoin de vous dire que je vous adore, afin que l’écho de mes propres paroles me caresse doucement le cœur lorsque je ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie : elle est charmante, car elle me prouve que vous pensiez à moi.

— Oui, monsieur, mais ce n’est pas bien de venir ainsi sans la permission de ma tante, à son insu. N’est-ce pas un danger ?

— Un danger ! pouvez-vous dire un mot si dur et si injuste ! Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis ? Vous m’avez permis de vous adresser quelquefois la parole, Irène, mais vous m’avez défendu de vous suivre. N’ai-je pas obéi ?

— C’est vrai, dit Irène en souriant, vous êtes un honnête ami. Mais enfin, mon cher Nicolas, vous saviez bien que du jour où l’esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre.

— Irène, fit le jeune homme avec une émotion profonde, je ne dirai pas que je n’aime que vous au monde, car j’aime aussi les parents qui me restent ; mais c’est d’un amour calme et doux qui ne ressemble en rien au sentiment que j’éprouve pour vous. Quand je pense à vous, Irène, mon sang bout, ma poitrine se gonfle, mon cœur déborde ; mais cette force, cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai à vous aimer seulement jusqu’au jour où vous me direz de les employer à vous servir. L’avenir est devant nous. Espérons donc toujours, c’est si bon et si doux d’espérer ! Mais en attendant, vous, Irène, vous qui me reprochez mon égoïsme, qu’avez-vous été pour moi ? En échange de ce dévouement, de cette obéissance, de cette retenue, que m’avez-vous donné ? Bien peu de chose !

Depuis mon retour, Irène, j’ai appris bien des choses. Votre qualité de nièce du gouverneur excite bien des convoitises ; on dit même partout que votre tuteur a l’intention de vous fiancer avec un personnage important de la colonie, il est impossible que cette nouvelle ne soit pas arrivée jusqu’à vous. Et vous ne me dites rien ? Voyons, Irène, est-ce là tout ce que vous avez dans l’âme ? Quoi ! je vous engage ma vie, je vous donne mon âme, après Dieu, je vous consacre jusqu’au plus insignifiant battement de mon cœur, et, quand je suis tout à vous, moi, quand je me dis tout bas que je mourrai si je vous perd, vous ne vous épouvantez pas, vous, à la seule idée d’appartenir à un autre ! Oh ! Irène ! Irène ! si j’étais ce que vous êtes, si je me sentais aimé comme vous êtes sûre que je vous aime, déjà cent fois je vous eus dit : « À vous, à vous seul dans ce monde et dans l’autre ! »

Irène ne répondit pas, mais le jeune homme l’entendit soupirer et pleurer.

La réaction fut prompte chez Nicolas.

— Oh ! Irène ! Irène ! s’écria-t-il, oubliez mes paroles s’il y a dans ces paroles quelque chose qui ait pu vous blesser !

— Non, dit-elle, vous avez raison. Mais ne voyez-vous pas que je suis une pauvre créature abandonnée dans une maison presque étrangère ? Sans doute mon oncle et ma tante sont parfaits à mon égard, mais je ne suis pas leur fille. Peuvent-ils ressentir pour moi ces tendresses que connaît seul le cœur d’une mère et qui lui font deviner les angoisses de son enfant ? Dois-je les maudire parce qu’ils ne peuvent pas comprendre que s’ils me forcent à épouser un autre homme que vous, Nicolas, ils consomment le malheur de ma vie ?

— Mais vous n’avez donc pas parlé ?

— Oui, mon ami, j’ai tout dit à madame de Vaudreuil.

— Mais alors…

— Elle a reçu ma confidence de meilleure grâce que je ne l’espérais.

— S’il en est ainsi, pourquoi, désespérer ?

— Hélas ! elle a écouté mes paroles avec douceur, et quand la confidence a été faite : — « Mon enfant, m’a-t-elle dit, c’était un mal et une grande imprudence de donner des espérances à ce jeune homme avant d’avoir pris conseil de ton oncle et de ta tante ; mais puisqu’il n’y a plus à y revenir, tâchons de tirer le meilleur parti possible d’une mauvaise position. Tu connais les projets de M. de Vaudreuil et tu sais qu’il revient rarement sur une décision prise. Cependant je te promets mon concours ; prie le ciel qu’il me donne l’éloquence nécessaire pour le convaincre. Ne te fais pas illusion pourtant, il y a de grandes difficultés à vaincre. »

— Voyons, reprit Nicolas, si je ne suis pas un parti illustre, au point de vue aristocratique, je tiens cependant au monde dans lequel vous vivez. Le temps viendra bientôt du reste où il n’y aura plus deux Frances, et où l’aristocratie du talent, de la vertu, du travail et de l’honnêteté épousera la noblesse de nom. Eh bien ! moi, j’appartiens par quelques côtés à la première ; j’ai un bel avenir dans la marine royale ; je jouis d’une fortune très-bornée, mais indépendante ; la mémoire de mon père enfin est vénérée dans le pays comme celle d’un honnête homme. N’est-ce pas quelques titres qui me donnent droit de prétendre à votre main ?

— Oui, mon ami, s’ils n’allaient pas à l’encontre des projets de mon oncle.

— Eh bien ! Irène, assez de ces incertitudes qui me brisent et m’ôtent mon courage. Je veux en finir et dès aujourd’hui, je demanderai votre main à M. de Vaudreuil.

— Chut, mon ami ! fit la jeune fille en saisissant le bras du jeune homme.

— Qu’y a-t-il ? demanda de Neuville.

Irène entr’ouvrit le feuillage et indiquant de la main :

— Regardez ! dit-elle.

Le jeune homme aperçut madame de Vaudreuil au bras du gouverneur, s’avançant dans leur direction.

— Sauvez-vous ! s’écria Irène, si on nous surprenait à conspirer, tout serait perdu.

— Non, je reste, répondit Nicolas ; car quelque chose me dit que mon sort se décide en ce moment. L’œil ne peut pénétrer à travers ce rideau de feuillage. Du reste quel mal faisons-nous ?

Le vieux couple arrivait en ce moment auprès des deux jeunes gens.

Ceux-ci restèrent immobiles, la main dans la main et retenant leur souffle.

— Mon ami, disait madame de Vaudreuil, le bonheur ici-bas ne consiste point dans le nom et la richesse, dans cette dernière surtout.

— Elle ôte du moins bien des soucis, bien des inquiétudes ?

— Sans doute, mais la joie d’une conscience tranquille et la satisfaction du devoir accompli sont des bonheurs sans mélange.

— Eh bien ! c’est pour remplir un devoir que je veux marier Irène à un parti opulent.

— Ne croyez-vous pas d’y forfaire plutôt si par ce mariage vous brisez son cœur ?

— Propos de femme que tout cela ! chimères romanesques où vous ne voyez que l’amour. Eh bien ! l’amour s’en va et la misère reste.

— Osez-vous bien blasphémer ainsi ?

— Comment ! madame, que voulez-vous dire ?

— Mon ami, écoutez-moi patiemment, je vous en prie.

— Parlez, madame.

— Il y aura cinquante ans le huit du mois prochain, vivait tranquille et sage une jeune fille auprès de son père, dans un pays que vous connaissez bien. La vie de son cœur, à part l’affection qu’elle portait à son père, n’avait été jusque-là qu’une longue somnolence, quand, un jour, elle rencontra sur son chemin un homme jeune et bon comme elle.

De ce jour même, elle comprit qu’il y avait place dans son cœur pour d’autres sentiments que l’amour de ses parents. Que vous dirais-je ? Ils s’aimèrent et se le dirent, et jamais amour plus chaste n’avait existé.

Le jeune homme devait s’éloigner, mais il sentit que tout son être se briserait s’il partait seul. Alors, avec l’assentiment de la jeune fille, il demanda sa main, et comme il était pauvre, on la lui refusa ; mais…

— Assez, assez, madame, s’écria M. de Vaudreuil en essuyant deux larmes qui perlaient à sa paupière, assez, vous dis-je. Ce jeune homme devenu vieillard bénit le ciel tous les jours d’avoir placé un de ses anges de la terre à ses côtés, ange qui l’a soutenu dans les luttes de toute sa vie, qui a partagé sans murmure les malheurs que la Providence ne lui a pas ménagés.

Et le gouverneur attirant à lui sa femme la pressa tendrement sur son cœur.

Irène et Nicolas, qui n’avaient pas perdu un seul mot de l’entretien, se regardèrent attendris et souriants, tandis que de grosses larmes coulaient de leurs yeux.

— Eh bien ! mon ami, avait repris madame de Vaudreuil en se dégageant doucement de l’étreinte de son mari, laissez-vous toucher par le chagrin de ces deux beaux jeunes gens. Ils s’aiment d’un amour pur, et c’est Dieu qui a mis ce sentiment dans leur cœur. Croyez-moi, ce serait aller contre ses desseins que de briser ce qu’il a uni.

Le vieux couple continuait sa promenade et la réponse de M. de Vaudreuil n’arriva pas jusqu’aux jeunes gens.

— Oh ! vous aviez raison, dit Irène, c’est aujourd’hui, c’est tout de suite qu’il faut demander ma main !

Et gracieuse et légère, la jeune fille s’élança dans la direction du château en envoyant du bout de ses jolis doigts un baiser à son fiancé.

Nicolas de Neuville se rendit également au château St-Louis et demanda une audience au gouverneur.

Quand, une heure après, le jeune homme sortit du cabinet de M. de Vaudreuil, il avait les yeux rouges et le gouverneur paraissait vivement ému.

Toute sa suite était réunie dans le grand salon pour l’accompagner à l’église de la Basse-Ville où devait se chanter un Te Deum solennel pour remercier Dieu de la délivrance du pays.

Après la cérémonie, M. de Vaudreuil présida une assemblée des notables de la ville dans la salle du conseil, à laquelle on décida de faire construire le portail de cette église de la Basse-Ville. Ce fut, comme on le sait, en l’honneur de la délivrance du pays en 1711 que cette chapelle, aujourd’hui en si grande vénération parmi nous, et le rendez-vous journalier de pieux pèlerinages, reçut le nom de Notre-Dame-des-Victoires, qu’elle porte encore de nos jours.

Après avoir remercié les citoyens de leur empressement à se rendre à son invitation, M. de Vaudreuil ajouta :

— Maintenant, messieurs, j’ai une faveur personnelle à vous demander en même temps qu’une autre invitation à vous faire. Le huit du mois prochain, à ma prière, sera chantée dans la cathédrale de cette ville une messe solennelle pour remercier Dieu d’avoir répandu ses grâces sur deux vieux époux qui renouvelleront le cinquantième anniversaire de leur mariage, et le prier aussi de bénir deux jeunes têtes qui échangeront pour la première fois des serments au pied des autels. Madame de Vaudreuil et moi seront les premiers ; les seconds seront M. Nicolas de Neuville qui épousera ce jour-là ma nièce et pupille, mademoiselle Irène de Linctôt. Nous espérons, messieurs, vous voir tous assister à cette double cérémonie.

Des bravos enthousiastes saluèrent ces paroles du gouverneur de la Nouvelle-France.