La Monongahéla/XII

C. Darveau (p. 118-128).

XII

Sous d’autres cieux.


Le 24 février 1718, les rares curieux de la Nouvelle-Orléans, dont M. de Bienville avait jeté les fondements l’année précédente, suivaient avec, un vif intérêt les mouvements d’un vaisseau qui faisait les plus persévérants efforts pour atteindre la ville.

C’était toujours une grande affaire à cette époque que l’arrivée d’un navire d’outre-mer ; mais l’intérêt prenait des proportions inusitées ce jour-là, attendu que celui qui s’avançait allait être le premier qui eût atteint ces parages nouveaux.

Il marchait cependant sous ses trois huniers, son grand foc et sa brigantine ; mais si lentement, et d’une allure si triste, que les curieux se demandaient s’il n’était pas arrivé à bord quelque accident. Néanmoins les experts en navigation reconnaissaient que si réellement un accident était arrivé, ce ne pouvait être au bâtiment lui-même, car il s’avançait dans toutes les conditions d’un navire parfaitement gouverné : son ancre était au mouillage, ses haubans de beaupré décrochés, et sur la passerelle se promenait un jeune homme au geste rapide et à l’œil actif, son porte-voix à la main, surveillant chaque mouvement du navire et donnant ses ordres d’une voix nette et brève.

La vague inquiétude qui planait sur la foule semblait cependant avoir atteint d’une façon plus intime un des spectateurs pour lequel tous les curieux montraient la plus respectueuse déférence. N’y pouvant plus tenir, ce personnage sauta dans une petite barque et ordonna au patron de ramer vers le bâtiment qu’elle atteignit bientôt.

En voyant venir ce canot, le jeune marin de la passerelle quitta son porte-voix et vint s’appuyer à la muraille du vaisseau.

En jetant les yeux sur ce jeune marin, un sourire éclaira le visage de l’homme de la barque. Tout en saisissant l’extrémité d’une amarre qu’on venait de lui jeter :

— Palsambleu ! dit-il, on me l’aurait donné en cent, en mille que je n’aurais jamais deviné. Comment ! c’est vous qui commandez ce navire, mon cher de St-Denis ?

— Pas moi, M. de Bienville, mais bien votre frère, M. de Sérigny, qui sera fort aise de vous voir, je vous l’assure ! répondit le jeune homme.

— Comment se fait-il donc alors qu’il ne soit pas sur son banc de quart pour présider au mouillage ? Serait-il malade ?

— Oui, monsieur. Mais ne vous alarmez point : une simple indisposition, une forte fièvre qui le tient au lit depuis quelques jours, fit Daniel.

Puis se tournant vers ses hommes :

— Holà ! hé ! dit-il, chacun à son poste pour le mouillage.

L’équipage obéit. Les matelots s’élancèrent, les uns sur les écoutes, les autres sur les bras, les autres aux drisses, les autres aux hallebas des focs, les autres aux cargues des voiles.

Le jeune marin jeta un coup d’œil nonchalant sur ce commencement de manœuvre, et, voyant que ses ordres allaient s’exécuter, il revint à son interlocuteur.

— Et maintenant, si vous voulez monter, mon commandant, dit Daniel, j’aurai l’honneur de vous présenter un jeune officier canadien, M. Du Gué de Boisbriand, qui a sous sa conduite les concessionnaires que le gouvernement vous envoie.

M. de Bienville saisit un cable que Daniel lui jeta, puis, avec la dextérité d’un homme de mer, il gravit les échelons cloués sur le flanc rebondi du navire, et en deux enjambées il fut auprès du jeune marin.

En ce moment s’avançait effectivement vers eux un jeune homme portant l’uniforme des troupes de terre qui fut présenté par Daniel à M. de Bienville, et tandis que celui-ci, conduit par cette officier, se dirigeait vers la dunette du vaisseau, le jeune marin retournait à son poste.

Comme on arrivait au mouillage :

— Range à carguer les voiles de hune, le foc et la brigantine ! cria Daniel ; faites penand !

L’ordre s’exécuta avec la plus grande promptitude.

— Amène et cargue partout !

Au dernier commandement, toutes les voiles s’abaissèrent et le navire s’avança d’une façon insensible, ne marchant plus que par la seule force de l’impulsion donnée.

Enfin dès qu’il fut devenu presque stationnaire :

— Mouille ! fit de nouveau Daniel.

Aussitôt l’ancre tomba et la chaîne fila avec bruit dans l’écubier.

Le jeune homme resta à son poste jusqu’à ce que cette dernière manœuvre fut terminée, puis alors :

— Montez la flamme au grand mat, cria-t-il, pavillon à la corne ! Cannoniers, à vos pièces ! feu des deux premiers canons de tribord !

Le navire, sous l’impulsion de la chaine qui raidit, fit un demi-tour sur lui-même, montrant sa poupe aux curieux de la plage qui lurent sur son couronnement le nom de Neptune.

Alors le jeune officier, quittant le banc de quart, se dirigea vers le carré du commandant dans lequel il entra après avoir frappé.

Nous n’irons pas fatiguer le lecteur en lui racontant les faits et gestes de Daniel de St. Denis du jour où nous l’avons quitté à bord de la Renommée en rade de Port-Royal.

Qu’il nous suffise de dire, qu’après avoir passé deux années inactif en France, le jeune marin avait toujours navigué depuis, se battant avec bravoure quand l’occasion s’en présentait, avec l’insouciance dont il avait fait preuve jusque-là, charmant ses loisirs par l’étude, content de son sort, s’inquiétant fort peu en quels parages on l’enverrait se faire tuer.

Embarqué avec M. de Sérigny sur le Neptune, ce vaisseau avait reçu l’ordre de transporter des colons en Louisiane et de se mettre à la disposition de M. Bienville qui en était alors gouverneur.

Au moment où Daniel entra, la conversation semblait animée entre M. de Bienville et son frère, M. de Sérigny, à demi couché sur un divan.

— Et vous dites que cet aventurier écossais, ce Law, vient d’être nommé contrôleur-général des finances ? disait M. de Bienville.

— Oui, mon frère.

— On a donc perdu la tête ?

— Si vous connaissiez tout !

— Qu’y a-t-il encore ?

— En peu de mots, je vais vous mettre au courant. Aussi bien ce sera l’explication des ordres dont je suis porteur pour vous.

Vous savez comme moi que M. de Crozat, qui avait un privilège pour le pays que vous administrez, voyant ses affaires aller au plus mal, grâce à son impéritie, l’a remis au roi l’année dernière.

La banque de Law venait d’être établie sous l’autorité du régent. La célèbre aventurier écossais crut que l’occasion serait favorable pour établir le système financier qu’il avait élaboré dans son imagination inventive. Pour donner à la banque un crédit qui répondit à l’étendue des entreprises qu’elle devait former, un arrêt du conseil ordonna à ceux qui avaient le maniement des deniers publics de recevoir et d’acquitter les billets de banque sans escompte ; elle put dès lors assigner sept et demi pour cent d’intérêt.

— Mon cher frère, ajouta M. de Sérigny, il faut avoir vu de ces yeux pour le croire la fièvre d’agiotage qui s’est alors emparée de toute la population de la France, en général, et de Paris, en particulier. Tout le monde donne son or, ses joyaux, pour se procurer les petits papiers de M. Law. Gare à la dégringolade.

Mais passons. C’est quelques mois après que s’est formée une nouvelle société de commerce sous le nom « d’Occident ou du Missisipi, » dont l’objet est la culture des colonies françaises dans l’Amérique du Nord.[1]

Comme vous le verrez dans vos instructions, la compagnie d’Occident a, en Louisiane comme ailleurs, « le privilège de recevoir à l’exclusion de tous autres dans la colonie du Canada, à commencer le premier janvier 1718, jusqu’à et compris le dernier décembre 1742, tous les castors gras et secs que les habitants de la dite colonie auront traités. »

La Louisiane passe à la compagnie avec tous les droits analogues à ceux que l’ancienne compagnie des Cent avait autrefois sur le Canada, et pour en augmenter la valeur, un autre arrêt réunit au gouvernement de la Louisiane tout le pays des Illinois.

— C’est complet ! fit M. de Bienville.

— Attendez, mon frère, c’est tout à l’heure, quand je vous aurai tout fait connaître, que ce sera complet, reprit M. de Sérigny.

Au moment de votre départ de France, la compagnie venait d’obtenir en plus le privilège de la compagnie du Sénégal et de la traite des nègres, celui de la compagnie de la Chine, des Indes Orientales, en lui abandonnant les terres, les îles, forts, magasins, habitations, munitions et vaisseaux qui avaient appartenu à cette dernière, et c’est alors qu’elle a reçu le nouveau baptême qui lui donne le nom de « Compagnie des Indes. »

— Ainsi, dit M. de Bienville, on n’a pas craint de découvrir son origine commune avec la banque en refondant ensemble ces deux filles monstrueuses d’un même père, de ce Law, que, par une dernière ironie, on vient de nommer contrôleur-général des finances ?

— Non, mon frère, le scandale est consommé !

Le silence régna pendant quelques instants au milieu des divers personnages réunis dans le salon du Neptune.

Enfin, M. de Bienville, passant la main sur son front comme pour en chasser une pensée importune :

— Parlons de nous, fit-il en se retournant vers son frère. Vous m’assurez que votre maladie n’a rien de grave ?

— Une simple indisposition, comme je viens de vous le dire. Demain je serai certainement sur pied et capable de descendre à terre.

— Très-bien, je vous attendrai.

— Seulement, reprit M. de Sérigny, je vous serais reconnaissant si vous vouliez bien amener chez vous M. Du Gué de Boisbriand. Il n’est pas marin, lui, et partant plus fatigué que nous de la traversée.

Le jeune officier s’inclina sans répondre au signe d’assentiment de M. de Bienville.

— Avant de vous quitter, mon frère, reprit celui-ci, j’ai une communication importante à vous faire, ou plutôt un projet à vous soumettre dont M. de Boisbriand, dans son gouvernement des Illinois, pourra tirer profit comme nous.

— Qn’est-ce ? fit M. de Sérigny.

— Nous sommes en très-bonnes relations avec les Espagnols qui nous environnent, et nous pourrions tirer d’immenses ressources dont bénéficieraient les habitants de la colonie, si nous pouvions établir avec eux des relations commerciales.

— L’idée me parait excellente.

— Seulement, ces Espagnols sont très-défiants. Ils craignent que les étrangers ne s’introduisent dans leurs établissements que pour examiner les mines. Il me faudrait donc, pour tenter des négociations, un homme distingué, brave et habile, fin diplomate, et jusqu’à présent ce négociateur m’a manqué.

— L’auriez-vous trouvé aujourd’hui, par hasard ?

— Oui, mon frère, et c’est votre heureuse arrivée qui me le fournit, si du moins il veut bien accepter cette mission qui n’est pas sans danger, je l’avoue.

— Qui est-ce ?

M. de Bienville se tourna en souriant vers le second du vaisseau :

— M’avez-vous deviné, M. de St-Denis ? dit-il.

— Comment ! répondit celui-ci, c’est…

— Oui, c’est sur vous que je compte.

— Mais, mon commandant, vous vous exagérez mon faible mérite ; je ferais un piètre ambassadeur.

— Permettez-moi de penser tout le contraire.

— M. de Sérigny consentira-t-il ?…

— Je me charge d’obtenir son consentement. Du reste, votre absence ne sera peut-être pas bien longue.

— Enfin, si vous croyez que je puis vous être utile ?

— J’en suis certain. Acceptez-vous ?

— Quand faudra-t-il se mettre en marche ?

— Aussitôt que vous serez reposé des fatigues de votre traversée.

— S’il n’y a que cela qui me retient, ce ne sera pas long.

— Eh bien ! aussitôt que vos préparatifs seront terminés.

— Il sont toujours faits, mon commandant.

— Je vous donne douze hommes et vous partez dans une semaine. Est-ce convenu ?

— Oui, mon commandant. Aurai-je la permission d’emmener mon ordonnance, Médard Jallot ?

— Et vous, Sérigny, y voyez-vous quelque objection ?

— Aucune, mon frère, et je donne mon consentement de tout cœur.

— Si vous n’avez aucune répugnance à rester seul, j’emmène dîner ces messieurs ?

— Je prierai seulement M. de St-Denis de venir avant la soirée.

M. de Bienville prit congé de son frère, et quelques instants après un canot le déposait sur le rivage avec ses deux compagnons.

  1. Ferland.