La Monongahéla/XI

C. Darveau (p. 108-118).

XI

Découvreurs et Découverts.


« C’est bien à juste titre, dit Ferland,[1] que le siècle qui a suivi la fondation de Québec a été désigné comme le temps héroïque de la Nouvelle-France. Cette période, en effet, présente des traits nombreux du dévouement religieux, de courage, de foi, de persévérance. Le même esprit animait les simples laïcs, et les religieux, des femmes faibles aussi bien que les soldats et les hardis explorateurs qui s’aventuraient au milieu des tribus sauvages.

« Que de nobles natures se sont développées parmi les Français du Canada, dans la lutte entre la civilisation chrétienne et le naturalisme sauvage des aborigènes ! Comment ne pas admirer ces jeunes gens, doués des plus beaux dons du cœur et de l’esprit, habiles à la chasse, adroits à conduire le léger canot d’écorce dans les passages les plus difficiles, devançant à la course les plus agiles coureurs de la race rouge, infatigables dans les longues marches au milieu des forêts, accoutumés à combattre l’Iroquois avec la hache et le fusil, parlant les langues des sauvages aussi bien que les sauvages eux-mêmes, et, cependant, toujours prêts à mettre leurs belles qualités au service de la religion et de la patrie, et à sacrifier leur vie au milieu des plus horribles supplices pour la gloire de Dieu et l’honneur du nom français ! Des filles timides, élevées dans la paix et la solitude du cloître, renonçant au silence du couvent pour servir Dieu au milieu de pauvres colons et de sauvages sales et déguenillés ; de grandes dames, habituées à l’aisance, formées aux agréments de la haute société, se condamnant volontairement à couler leurs jours dans un pays barbare et n’offrant aucune des jouissances matérielles qu’elles avaient possédées en France. »

À part ces hommes de guerre qui portèrent bien haut l’honneur français de ce côte-ci de l’Atlantique, il y eût durant cette époque d’autres gloires, des héros d’un autre genre qui ne méritent pas moins le juste tribut de notre admiration et de notre gratitude : nous voulons parler de ces hardis voyageurs qui ne craignirent pas de s’aventurer jusqu’aux limites les plus extrêmes du continent américain pour faire de nouvelles découvertes.

Mais même ces hardis pionniers de la civilisation eurent bien souvent des précurseurs dans la personne des pieux missionnaires, surtout parmi les Jésuites. C’est donc avec raison que Bancroft a écrit ces mots : « L’histoire des travaux des missionnaires se rattache à l’origine de toutes les villes célèbres de l’Amérique française. Pas un cap n’a été doublé, pas une rivière n’a été découverte sans qu’un jésuite en ait montré le chemin. »[2]

Cependant les laïques, tantôt pour s’illustrer par de brillantes découvertes, tantôt pour s’enrichir par la traite des pelleteries, ont quelquefois frayé la route aux missionnaires. Nous citerons parmi les plus célèbres, Champlain lui-même, Nicolet, Perrot, Jolliet, La Salle et la Vérendrye.

Nous croyons qu’il entre dans l’idée qui a présidé à cet humble ouvrage, de faire connaître en peu de mots les principales découvertes que nous devons à ces hommes héroïques. Aussi bien, ce récit, que nous empruntons en grande partie au Dr. H. LaRue, de regrettée mémoire, nous conduira naturellement sur les lieux où nous avons l’intention de transporter quelques scènes de cette véridique histoire.

Champlain, le premier, avait découvert successivement la rivière Richelieu et le lac qui porte son nom, plus tard la rivière Outaouais, puis les lacs Huron et Ontario, et enfin presque tout le pays qui forme aujourd’hui la province d’Ontario,

Du temps même de Champlain, le P. Dolbeau avait parcouru les montagnes pittoresques du Saguenay. En 1647, le P. de Quen découvrit le lac St-Jean. En 1646, le P. Druillettes se rendit depuis le fleuve St-Laurent jusqu’à la mer par la rivière Chaudière et celle de Kennébec.

Mais de toutes ces explorations, celle qui exigea le plus de hardiesse, d’intrépidité, de persévérance, celle en même temps qui a été la plus féconde en grands résultats de tous genres, a été la découverte du Mississipi.

« Il parait maintenant bien constaté, dit Laverdière, que le premier canadien qui ait découvert les Grandes Eaux du Mississipi est l’intrépide et aventureux Nicolet qui avait déjà couru tous les pays de l’ouest vers l’an 1639.

« Plus de trente années après, (1673) M. Talon chargea un bourgeois de Québec, nommé Jolliette, et le P. Marquette, d’aller reconnaître si ces Grandes Eaux dont parlaient les sauvages coulaient au sud vers le golfe du Mexique, ou se déchargeaient dans le grand océan Pacifique. Ces deux voyageurs avaient suivi le cours du Mississipi jusqu’à l’Arkansas ; mais, éloignés de Québec de plus neuf cents lieues, manquant de vivres et de munitions dans un pays dont ils ne connaissaient pas les habitants, ils s’étaient vus contraints de reprendre le chemin du Canada, n’ayant plus le moindre doute que le fleuve ne se jetât dans le golfe du Mexique. ”

Jolliet était né à Québec et avait fait ses études au collège des Jésuites.

Pour douuer une idée des difficultés de l’entreprise, il suffira de rapporter les paroles que les Poutouatamis, nation sauvage de l’ouest, adressèrent au P. Marquette avant son départ de leurs villages : « Ne savez-vous pas, dirent-ils, que ces nations éloignées n’épargnent jamais les étrangers ; que les guerres infestent leurs frontières de hordes de pillards ; que la Grande-Rivière abonde en monstres qui dévorent les hommes, et que les chaleurs excessives y causent la mort ? »

En dépit de ces funestes prédictions, les deux intrépides découvreurs se mirent en marche, accompagnés de cinq français et de deux guides sauvages. Bientôt ceux-ci, effrayés de l’audace de l’entreprise, revinrent sur leurs pas ; les cinq français continuèrent seuls leur route.

Après huit jours de navigation, à leur grande joie, ils débouchèrent tout à coup dans le grand fleuve.

« Les deux canots, dit Bancroft déjà cité, ouvrirent alors leurs voiles sous un nouveau ciel, à de nouvelles brises ; ils descendirent le cours calme et majestueux du tributaire de l’océan ; tantôt ils glissaient le long de larges et arides bancs de sable, refuges d’innombrables oiseaux aquatiques ; tantôt ils rasaient les îles qui s’élèvent au milieu du fleuve et que couronnaient d’épais massifs de verdure ; tantôt enfin, ils fuyaient les vastes plaines de l’Illinois et de l’Iowa, couvertes de forêts magnifiques ou parsemées de bocages jetés au milieu des prairies sans bornes. »

Ils firent ainsi soixante lieues sans rencontrer un seul homme. Un jour, ils découvrirent sur la rive droite du fleuve des vestiges sur le sable et un sentier à travers la prairie, lequel les conduisit au bout de six milles à l’entrée d’une bourgade qui leur parut désert. Ils appelèrent à haute voix. Quatre vieillards parurent aussitôt et vinrent au-devant d’eux en leur présentant le calumet de la paix. « Nous sommes des Illinois, dirent-ils, nous sommes des hommes, soyez les bienvenus parmi nous. »

C’était la première fois que le sol de l’Iowa était foulé par les blancs.

Après avoir dit adieu à ces sauvages, les voyageurs se mirent de nouveau en route et se rendirent, comme nous l’avons vu plus haut, jusqu’à l’Arkansas.

En revenant, ils suivirent la rivière des Illinois et atteignirent Chicago.

« Ils venaient de découvrir, dit Garneau, le pays le plus riche du monde, un sol couvert de vignes, de pommiers, de forêts magnifiques, arrosé d’innombrables rivières et parsemé de vertes prairies grouillantes de bisons, de cerfs et d’oiseaux de toutes sortes ; ils avaient découvert enfin, une contrée d’une fertilité prodigieuse et qui exporte aujourd’hui une immense quantité de blé dont une partie, depuis l’ouverture des canaux du St. Laurent, passe par le Canada pour se répandre sur les marchés de l’Europe. »

Le P. Marquette resta parmi les sauvages de l’Illinois et Jolliet revint à Québec pour rendre compte de sa mission.

En descendant le fleuve, il faillit se noyer dans les rapides au-dessus de Montréal et perdit tous ses papiers qu’il refit de mémoire plus tard.

Le P. Marquette fut bientôt attaqué d’une maladie qui ne pardonne pas. Il se mit en route dans le dessein de se rendre à Michillimakinac pour pouvoir mourir au milieu de ses frères et recevoir les secours de la religion ; mais Dieu le trouvait assez mûr pour le ciel et voulait l’appeler à lui sur les lieux même de ses exploits, à la plus grande gloire du Christ.

Ses forces le trahirent bientôt. Ayant pénétré dans une petite rivière, ses compagnons élevèrent à la hâte sur ses rives une méchante cabane d’écorce et ils y couchèrent l’illustre malade le mieux qu’ils purent.

Au milieu de ses souffrances, le seul souci du saint missionnaire fut de consoler ses compagnons. Il les exhorta à la confiance en Dieu qui ne les abandonnerait pas dans ces vastes solitudes. Puis il leur donna quelque temps pour se préparer à recevoir le sacrement de pénitence, qu’il voulait leur administrer avant de mourir. Il acheva, dans l’intervalle, ce qui lui restait à dire de son bréviaire pour ce jour-là. Car, quelque incommodité qu’il eût dans le voyage, il voulait le réciter jusqu’au dernier jour de sa vie.

Après avoir entendu les confessions de ses bien-aimés compagnons, il les envoya prendre un peu de repos. Quand il sentit que l’agonie approchait, il les appela, et, remettant à l’un d’eux le crucifix qu’il portait à son cou, il le pria de le tenir élevé en face de lui. Portant les yeux sur cette image bénie, la fixant de son regard, il fit sa profession d’une voix ferme, remercia Dieu de la grâce incomparable qu’il lui faisait de mourir jésuite, missionnaire et abandonné au milieu du désert.

Il se tut ensuite et se recueillit, laissant échapper de temps à autre quelques pieuses aspirations. Il entra enfin en agonie, mais une agonie douce, tranquille ; ses lèvres mourantes murmurèrent les noms de Jésus et de Marie qu’il prononça plusieurs fois. En même temps, comme si quelque chose se fut présenté devant ses yeux, il les éleva tout d’un coup un peu au-dessus du crucifix, et regardant toujours fixement du même côté, le visage souriant et tout enflammé, il rendit paisiblement sa belle âme à son créateur, un samedi, le 19 mai 1675, entre, onze heures et minuit.[3] « Ainsi se termina dans le silence des forêts, dit Garneau, la vie d’un homme dont le nom retentit aujourd’hui plus souvent dans l’histoire que celui de bien des personnages qui faisaient alors du bruit sur la scène du monde, et qui sont pour toujours oubliés. »

Après avoir versé bien des larmes sur le corps de leur Père, les deux compagnons du missionnaire allèrent l’enterrer sur une petite colline voisine et ils plantèrent une grande croix sur sa tombe.

Cependant Jolliet et Marquette n’avaient pas suivi ce grand fleuve dans tout son cours et n’avaient fait qu’augurer, sans l’avoir constaté de leurs yeux, que le Mississipi se décharge dans le golfe du Mexique. Ce ne fut qu’en 1682 que Cavalier de la Salle, après des fatigues inouïes, des contrariétés sans nombre, accomplit cet exploit et prit possession, au nom du roi Louis XIV, de l’immense bassin du Mississipi auquel il donna le nom de Louisiane.

La découverte par mer de l’embouchure de ce grand fleuve est due à LeMoyne d’Iberville qui y entra le 2 mars 1699. Il y fit plusieurs voyages notamment en 1701, où il commença des établissements sur la rivière Mobile.

Il y bâtit un fort avant de partir et en laissa le commandement à son frère, M, de Bienville.

L’année suivante, d’Iberville revint pour une quatrième et dernière fois, y fit construire des magasins et des casernes dans un endroit qu’il avait nommé l’ile du Massacre parce qu’on y avait trouvé des ossements, endroit qui devint insensiblement le quartier-général de la colonie.

Les compagnons du grand marin venaient pour la plupart du Canada et étaient, par conséquent, diocésains de l’évêque de Québec, puisqu’on regardait alors cet immense pays comme faisant partie de la Nouvelle-France. M. de Montigny et quelque prêtres du séminaire des missions étrangères y furent envoyés de Québec.

Le pays des Illinois offrait une étape entre Québec et ce pays. Quelques missionnaires jésuites s’étaient établis depuis quelques années parmi ce peuple, et quel peuple ! quand ils y pénétrèrent pour la première fois. Charlevoix nous en a laissé une triste peinture. « Ils ont toujours eu assez de douceur et de docilité, dit-il ; mais ils étaient lâches, traîtres, légers, fourbes, voleurs et brutaux, sans honneur, sans foi, intéressés, adonnés à la gourmandise et à la plus monstrueuse impudicité, presque inconnue aux sauvages du Canada ; aussi en étaient-ils méprisés. Ils n’étaient pas moins fiers, ni moins prévenus en leur faveur. »

Eh bien ! la religion chrétienne changea ces hommes en peu d’années, et cette tribu, comme la nation abénaquise, fut toujours la fidèle alliée de la France.

Cependant, la Louisiane, vers cette époque, était encore assez faible, puisqu’elle ne comptait que deux ou trois établissements qui excitaient pourtant la jalousie des Anglais de la Caroline. Ceux-ci résolurent d’envoyer des troupes vers le Mississipi. Mais pour mettre ce projet à exécution, il fallait passer sur les terres de tribus sauvages amis des Français, la nation des Chactas notamment. Pour se les rendre favorables, la reine d’Angleterre leur envoya de grands présents. M. d’Artaquette, commissaire-ordonnateur dans le gouvernement de la Louisiane, en fut informé aussitôt et demanda en France les secours nécessaires pour faire face à toutes les éventualités.

Tel était l’état des choses au moment où nous reprenons notre récit.

  1. Cours d’Histoire du Canada.
  2. History of United States.
  3. Relations des Jésuites.