La Justice/Veille II

La JusticeAlphonse LemerrePoésies 1878-1879 (p. 77-95).





DEUXIÈME VEILLE


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ENTRE ESPÈCES




ARGUMENT



La science ne découvre aucune justice dans les relations des espèces entre elles. Les espèces ne subsistent qu’aux dépens les unes des autres par une incessante immolation des faibles.



DEUXIÈME VEILLE



ENTRE ESPÈCE


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le chercheur.

 


Étoiles, vos regards font plier les genoux !
L’appel de l’infini sous vos longs cils palpite !
Mais, si sombre que soit la terre, et si petite,
Commençons par la terre, elle est proche de nous.


L’homme est par le labour son plus intime époux ;
L’indifférent soleil de loin la sollicite,
Mais lui, qui de ses fruits guette la réussite,
Passe toute l’année à lui tâter le pouls.

Ce monde étant le seul que j’étreigne et pénètre,
J’y dois chercher d’abord ce que je veux connaître,
Et je consulterai les autres à leur tour.

Je vais donc l’ausculter, pour voir si d’aventure
N’y siègent pas d’un Dieu la justice et l’amour,
Si la terre n’est pas le cœur de la Nature.




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une voix.



Ah ! ne lui demandons pas tant !
Pour moi, cette planète où j’aime
Où j’espère dès que je sème,
Où je mérite en combattant,

Dont la surface ample et féconde
Prodigue à mes vœux tous les jours
Tant de trésors si je la sonde,
D’horizons si je la parcours,

Cœur du monde ou tas de poussière,
En paix j’y travaille et j’y dors ;
Elle est belle, elle est nourricière ;
Éperdument j’y plonge et mords !

La Nature en ce cher asile
Met ses élus, non ses maudits.



le chercheur.



Ce qu’elle y met de paradis
M’a rendu le goût difficile.


Je laisse dans leur nuit faire leur somme épais
Les pierres, les métaux, tous les êtres inertes,
Où rien ne retentit ni des gains ni des pertes
Qui les changent toujours sans les tuer jamais.

J’ai perdu le sommeil qu’auprès d’eux je dormais ;
Mais je sens l’âme en moi des multitudes vertes
Dont les plaines jadis étaient toutes couvertes,
Et je sais les combats de leur menteuse paix ;

Je me sens oppressé dans les germes qu’étouffe
Des fougères d’alors la gigantesque touffe,
Où le silence est fait d’impuissance à gémir.

Oh ! qu’il en périra de flores faméliques,
Pour qu’en l’âge tardif du soc et du zéphyr
Fleurissent des épis les blondes républiques !




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une voix.



Le poète anime la fleur
Des rêves dont son âme est pleine,
Le parfum lui semble une haleine,
La goutte de rosée un pleur.

Qu’en croirai-je ? Oh ! la fleur vit-elle ?
Passe-t-il un frisson nerveux
Dans la feuille, verte dentelle
Aux fils plus fins que des cheveux ?

La corolle, que la lumière
Fait s’entr’ouvrir, et qui la suit,
Est-ce une ébauche de paupière
En vague lutte avec la nuit ?

Dis-moi si, pour la rose, éclore
C’est naître, et s’effeuiller, mourir.



le chercheur.



La sève que j’y vois courir
Est du sang déjà, pâle encore…


Nul germe en l’Univers ne tire du néant
De quoi fournir son type et tarir sa puissance ;
Chaque vie à toute heure est une renaissance
Où les forces ne font qu’un échange en créant.

Aussi tout animal, de l’insecte au géant,
En quête de la proie utile à sa croissance,
Est un gouffre qui rôde, affamé par essence,
Assouvi par hasard, et, par instinct, béant.

Aveugle exécuteur d’un mal obligatoire,
Chaque vivant promène écrit sur sa mâchoire
L’arrêt de mort d’un autre, exigé par sa faim.

Car l’ordre nécessaire, ou le plaisir divin,
Fait d’un même sépulcre un même réfectoire
À d’innombrables corps, sans relâche et sans fin.




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une voix.



Comme une vasque trop peu large
Déverse l’onde par ses bords,
La terre étroite se décharge
Du flot surabondant des corps ;

Elle n’en borne pas le nombre,
Car peu d’êtres une fois nés
Regrettent le silence et l’ombre,
À sa mamelle cramponnés !

Et quelle vierge n’aventure
Au souffle obsédant de l’amour
Le nœud léger de sa ceinture,
Fière de souffrir à son tour ?

Vis donc ! C’est la loi générale,
Et mange comme tu pourras !



le chercheur.



Une assez commode morale
A tiré la faim d’embarras.


Tout vivant n’a qu’un but : persévérer à vivre ;
Même à travers ses maux il y trouve plaisir ;
Esclave de ce but qu’il n’eut point à choisir,
Il voue entièrement sa force à le poursuivre.

Ce qui borne ou détruit sa vie, il s’en délivre ;
Ce qui la lui conserve, il tâche à s’en saisir :
De là le grand combat, pourvoyeur du désir,
Que l’espèce à l’espèce avec âpreté livre.

Ou tuer, ou mourir de famine et de froid,
Qui que tu sois, choisis ! Sur notre horrible sphère
Nul n’évite en naissant ce carrefour étroit.

Un titre pour tuer, que le besoin confère,
Où la nature absout du mal qu’elle fait faire,
Un brevet de bourreau, voilà le premier droit.




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une voix.



Il n’est ni bourreaux, ni victimes,
Il n’est pas même d’ennemis,
Quand les meurtres sont légitimes,
Par les décrets de Dieu permis !

Dans leur démêlé séculaire,
Qui n’est qu’un ordre violent,
Les espèces s’entr’immolant
Le font sans haine ni colère.

De là vient que nul repentir
Ne trouble la faim satisfaite ;
Que toute proie à sa défaite
Peut sans rancune consentir :

Elle tombe dans une guerre
Où chacun doit un jour tomber.



le chercheur.



Ah ! les vaincus à succomber
Ne se résignent pourtant guère !


L’espace est plein des cris par les faibles poussés.
Comme à travers la nuit geignent les vents d’automne,
Sans cesse monte au ciel la plainte monotone
De ces vaincus amers, pleurants, ou courroucés.

Vous criez dans le vide ! assez de cris, assez !
Le silence du ciel, ô faibles, vous étonne :
Vous voulez que pour vous contre les forts il tonne ;
Vous imitez pourtant ceux que vous maudissez :

Quand vous leur imputez leur tyrannie à crime,
Est-il un seul de vous qui pour vivre n’opprime ?
Où la vie a germé, l’égoïsme a sévi.

Bien qu’elle soit petite et douce, votre bouche,
Elle est pourtant armée, et l’appel en est louche :
On sait à quels baisers elle a déjà servi.




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une voix.



Baisers vibrants qu’aux fleurs mouillées
Portent les sonores essaims
Des abeilles ensoleillées,
Êtes-vous œuvres d’assassins ?

Baisers de la mère à la fille,
Baisers des frères et des sœurs,
Les agapes de la famille
Ont-elles souillé vos douceurs ?

Baisers des bouches rassemblées
Sur un front d’aïeul, baisers purs
Comme en versent les giroflées
Sous les vents d’avril aux vieux murs,

Ces bouches qu’une larme arrose
Ont-elles de féroces dents ?



le chercheur.



La mort fait son œuvre au dedans,
Sombre sous des dehors de rose.


Ce précepte m’émeut : « Ne fais pas au prochain
Ce que tu ne veux pas qu’il te fasse à toi-même. »
Pourtant s’il le faut suivre en sa rigueur extrême
Il n’est d’autre avenir que de mourir de faim.

Vivre sans nuire ! Ô songe ambitieux et vain !
Le prochain, quel est-il ? Voilà le grand problème.
Qu’il végète ou qu’il pense, et qu’on l’abhorre ou l’aime,
Tout être a, dès qu’il sent, quelque chose d’humain.

Et n’alléguons jamais, meurtriers hypocrites,
La souveraineté que nous font nos mérites.
Tout vivant souffre, aucun ne s’est donné son rang.

L’homme civilisé, charité bien étrange !
N’appelle son prochain nul être dont il mange.
L’anthropophage est seul impartial et franc.




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une voix.



Horreur ! On ne sait si tu railles
Ou si toi-même tu te crois ;
Laisse aux cyniques sans entrailles
Leurs sarcasmes hideux et froids.

Ce matin j’ai vu l’alouette,
Perçant l’air comme un point vermeil,
Avec le cri pur qu’elle y jette
S’évanouir dans le soleil ;

Sa voix enchantait l’étendue ;
Un trait d’archer l’a fait mourir.
La voix n’est pas redescendue,
J’en ai senti mon cœur souffrir…

Mais pour un oiseau qui succombe,
L’amour au ciel en rend bien deux !



le chercheur.



Je pense aux morts ; toi, si tu peux,
Chante l’amour sur l’hécatombe.


Toujours grave en tuant, le fauve carnassier
Bondit, abat sa proie, et mange, grave encore ;
L’homme, joyeux convive, assaisonne et décore
La chair qu’il engraissa pour le plomb ou l’acier.

D’où vient que, pour lui seul scrupuleux justicier,
Ce tueur, sans pitié pour la faune et la flore,
Châtie en l’homicide un crime qu’il abhorre
Et dans la chasse impie admire un jeu princier ?

Le même acte, en dépit des mots dont on le nomme,
S’il n’est crime envers tous, ne l’est point envers l’homme,
Et s’il est crime en haut, l’est à tous les degrés.

Ô morale, n’es-tu qu’un pacte entre complices ?
Pourquoi ton équité, bonne pour nos polices,
Ne nous rend-elle pas tous les êtres sacrés ?




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une voix.



Rêveur, tu parles en profane !
Le plus juste peut s’oublier,
Quand il est rué par Diane
Sur les traces d’un sanglier !

Ne connais-tu pas ce délire ?
L’ouragan des chiens, leurs abois,
Et la fanfare qui déchire
La tressaillante horreur des bois !

L’hallali ! l’assaut du colosse
Qui se débat, les chiens au flanc,
Secouant leur grappe féroce
Dans les entrailles et le sang !

Nulle jeune et guerrière envie
N’émeut donc l’audace en ton cœur ?



le chercheur.



J’ai mis mon zèle et ma vigueur
À sonder mon droit sur la vie.


Tantôt je prends l’acier, j’en avive le fil
Et je tranche la chair en convive impassible :
Je me semble être un roi, comme l’entend la Bible
Qui déclare saint l’homme, et tout le reste vil.

Tantôt j’ai le soupçon d’un infini péril,
Et je crois me sentir l’humble et lointaine cible
D’un centaure céleste à la flèche invisible,
Il passe en moi l’éclair d’un effroi puéril.

Hélas ! à quels docteurs faut-il que je me fie ?
La leçon des anciens, dogme ou philosophie,
Ne m’a rien enseigné que la crainte et l’orgueil ;

Ne m’abandonne pas, toi, qui seule, ô science,
Sais forger dans la preuve une ancre à la croyance !
Le doute est douloureux à traîner, comme un deuil.




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une voix.



Voici l’aube ! — éteins ta veilleuse ! —
L’aube au tendre éblouissement,
L’aube suave et merveilleuse
Qui nous fait sourire en dormant :

Par les fentes des portes closes
Regarde pendre au bord des lits,
Parmi les raisins et les roses,
Les bras lents des amants pâlis…

Écoute au loin la voix d’Horace :
Il t’invite à cueillir le jour ;
Lydie en s’éveillant l’embrasse :
Imite leur facile amour !

Chasse la sombre maladie
Qui trouble tes nuits, insensé…



le chercheur.



Quand Horace a chanté Lydie,
Mon siècle n’avait point pensé.