La Justice/Veille I

La JusticeAlphonse LemerrePoésies 1878-1879 (p. 61-75).





PREMIÈRE VEILLE


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COMMENCEMENTS




ARGUMENT



Avide de vérité, le poète dépouille les antiques illusions des sens, et se fait chercheur pour aller à la découverte de la justice avec le seul flambeau de la science. Comme il n’a pas à chercher la justice avant l’apparition de la vie, et que la terre est la seule région de l’univers qui lui soit directement accessible, il y commence son investigation.



PREMIÈRE VEILLE



COMMENCEMENTS


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Le chercheur.

 


La vérité n’admet qu’un studieux amant :
Je m’arme pour savoir ! Je fourbis la cuirasse
Que l’ombre déshonore et que la rouille encrasse,
Et j’aiguise le dard qui s’émousse en dormant.


Certes, je bouclerai l’airain si fortement
Sur ma poitrine hostile au culte que j’embrasse,
Que l’armure sévère y marquera sa trace
Plutôt que d’y permettre un lâche battement.

Et dussé-je, si rien ne t’entame, ô Nature,
Sphinx horrible et charmant, te prendre à la ceinture,
Et dans un cri forcé t’arracher ton secret,

Corps à corps avec toi je lutterai sans trêve !
À nous deux maintenant ! Parle, me voilà prêt,
Je ne suis plus l’Œdipe alangui par le rêve.




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une voix.



Seul le rêve embellit les vers !
À dépouiller de leur prestige
Les merveilles de l’univers,
Poète, quel devoir t’oblige ?

Si la Nature t’apparaît
Sous tant de formes attachantes,
N’est-ce pas pour que tu la chantes
Sans attenter à son secret ?

Indigente comme un squelette
Que la chair vient d’abandonner,
L’idée incolore et muette
Aux sens n’a plus rien à donner.

Oh ! que d’ingrats efforts te coûte
Le vrai que tu n’atteins jamais !



le chercheur.



Qui donc me dit ce que je tais ?
Quel adversaire en moi m’écoute ?


Depuis que j’ai quitté les gracieux vallons
Où mes vingt ans chantaient leur peine et leur folie,
Et que pour retremper ma pensée amollie,
J’ai des pics éternels gravi les échelons,

Le front dans les brouillards et dans les aquilons,
Je glisse en trébuchant sur la glace polie,
Et me souviens parfois avec mélancolie
Des prés qui m’ont laissé de leur mousse aux talons.

Et j’ai beau me boucher des deux mains les oreilles,
J’entends monter des voix à des appels pareilles,
Indomptables échos du passé dans mon cœur :

Ce sont tous mes instincts poussant des cris d’alarme ;
En moi-même se livre un combat sans vainqueur
Entre la foi sans preuve et la raison sans charme.




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une voix.



Ne lis plus. Écoute ces voix ;
Laisse-toi ramener par elles
Aux grandes pentes naturelles
Où glissait ta vie autrefois ;

Nulle veille ne les supplée,
Nul enseignement ne les vaut :
Elles te l’avaient révélée
L’humble science qu’il te faut !

Tout le reste est mensonge ! oublie.
Au fil de l’eau, vers l’horizon,
Descends avec une Ophélie
Entre deux rives de gazon.

Tu recouvreras l’espérance
Avec l’oubli des livres lus.



le chercheur.



Que ne puis-je en ne lisant plus
Recouvrer ma jeune ignorance !


L’esprit humain jadis planait tout endormi,
Fuyant sur les hauteurs son terrestre entourage ;
Comme le somnambule, au gré d’un vain mirage,
Hante les toits, d’un pied par l’erreur affermi.

Il s’éveille, et sentant, l’œil ouvert à demi,
Sa vision sombrer dans un brusque naufrage,
Il perd toute la foi qui lui sert de courage,
Et tremble désarmé sur le gouffre ennemi.

La Science a miné le vieux monde illusoire,
Et triant les débris qui jonchent la mémoire,
Elle repeuple l’âme avec des pensers vrais.

Ces blêmes vérités sortent des beaux décombres
Où gît tout ce qu’hier j’aimais et vénérais :
Eh bien ! Sur la justice interrogeons ces ombres !




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une voix.



La justice est un cri du cœur !
Déjà l’enfant qu’à tort tu grondes
En entend les rumeurs profondes
S’amasser contre ta rigueur ;

Dans le jeune homme au fier courage,
Quand le droit se lève outragé,
Le front a reconnu l’outrage,
Mais c’est le cœur qui l’a vengé ;

Chez l’homme où la dignité mûre
Contraint la fougue à réfléchir,
Quand le front a pesé l’injure,
C’est le cœur qui l’en fait rougir !

Ô science, prisme où se glace
Tout rayon qui passe au travers !



le chercheur.



Je cherche un cœur à l’univers,
Et tu ne m’en dis pas la place.


Où rencontrer un point de départ et d’appui ?
Pas de commencement ! les lois sont éternelles ;
Pas de création ! Le monde est vieux comme elles,
Et son enfantement dure encore aujourd’hui.

Or à quelle consigne obéissaient en lui,
Depuis longtemps, les lois, ces fixes sentinelles,
Avant l’éclosion des premières prunelles
Et des premiers cerveaux où l’idée en a lui ?

Mystère ! Et c’est encore un mystère insondable
Que le type suprême où tend sa forme instable,
À travers les douleurs, par de si longs essais.

L’origine et la fin me sont à jamais closes !
Et pourtant, si je veux m’en passer, je ne sais
Ni la raison des lois ni le vrai sens des choses.




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une voix.



Eh bien donc ! à genoux ! rends-toi !
La science est vaine : renonce
À sa misérable réponse
Qui ne dit pas le grand pourquoi.

Des fronts las divine ressource,
La foi guide au vrai sans effort,
Comme la baguette à la source
Et comme la boussole au port.

Préfère aux livres le cilice
Des saints couronnés de lueur :
Leur sang offert avec délice
Est mieux payé que ta sueur !

Car où va la science ? où mène
Ce fil fragile au long circuit ?



le chercheur.



C’est pour l’apprendre qu’on le suit
De phénomène en phénomène.


Atomes éternels aux éphémères jeux,
Océan d’où la force, en des retours sans nombre,
Émerge infatigable aussitôt qu’elle y sombre,
Vous travaillez sans trouble aux destins orageux.

Je vous envie, aînés du chaos nuageux
Dont le ciel par degrés sans fin se désencombre :
Vous n’êtes pas vaincus par la froidure et l’ombre
Qui rendront tour à tour tous les astres fangeux.

Aveugles sans faillir, sous des lois nécessaires
Vous êtes ouvriers de toutes les misères
Dont les mondes ensemble accumulent l’horreur.

Et, durs également dans la chair ou la roche,
Vous ignorez la peine aussi bien que l’erreur ;
Et la mort qui nous suit jamais ne vous approche.




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une voix.



Que m’importe ces éléments,
Et les longs âges sans années
Où des tardives destinées
Se perdent les commencements !

Ce qui m’importe, ô ma maîtresse,
C’est que ces éléments si vieux
Soient devenus de ma tendresse
Le miroir si jeune en tes yeux ;

C’est que leurs effroyables fièvres
En caresses aient pu finir ;
C’est qu’ils soient devenus nos lèvres
Pour que nous puissions nous unir ;

Qu’importe leur passé farouche,
S’ils en ont su faire un tel bien !



le chercheur.



Heureux, heureux, qui ne sait rien
Du mal que font l’œil et la bouche !


L’univers porte en soi d’infaillibles conseils
Dont la sagesse a l’air d’une atroce démence :
Sans âge, il fut longtemps une fournaise immense
Qui crachait son écume en tournoyants soleils.

Ces soleils ont lancé d’autres éclats pareils,
Dont la ronde à son tour se brise et recommence ;
Puis la vie a des cieux affronté l’inclémence
Et cherché des climats pour ses frêles éveils ;

L’antique masse en feu, qui n’était qu’incendie,
En se disséminant d’astre en astre attiédie,
A perdu sa fureur dans les mondes nouveaux ;

Mais c’est sur leur écorce éteinte que la flamme
Se transforme, vouée à de sombres travaux,
En force pour la lutte et pour l’angoisse en âme.




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voix d’un songe.



Au seuil de son âme arrêté
J’écoute son somme et j’hésite ;
Je ne sais pas si ma visite
Lui vaudrait mieux que ce Léthé…

Lui rendrai-je la trop chère ombre
D’un douloureux passé d’amour ?
Non ! le réveil serait plus sombre,
Plus désert, par ce vain retour.

Mais si je lui montrais la Gloire
Sonnant ses vers sous un laurier ?
Non ! devant son humble écritoire
Mes clairons pourraient l’éveiller.

Si je lui montrais toute nue
La Vérité qui l’a séduit ?
Elle est moins cruelle, inconnue.
Qu’il ne rêve pas cette nuit !




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